I
LA SIGNORA PALOMBA
Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais où, qu'en toute sa vie il s'était repenti de trois choses: la première, c'était d'avoir confié son secret à une femme; la seconde, d'avoir passé un jour entier sans rien faire; la troisième, d'être allé par mer quand il pouvait prendre un chemin plus solide et plus sûr. Les deux premiers regrets de Caton, je les laisse à qui veut s'en charger: il n'est jamais prudent de se mettre mal avec la plus douée moitié du genre humain, et médire de la paresse n'appartient pas à tout le monde; mais la troisième maxime, on devrait l'écrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires, comme un avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqué; l'expérience d'autrui ne nous sert pas plus que la nôtre. Mais, à peine sorti du port, la mémoire me revenait aussitôt; et que de fois, en mer comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'étais pas un Caton!
Un jour, surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice à la sagesse du vieux Romain. J'étais parti de Salerne par un soleil admirable; mais, à peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous poussa vers Amalfi avec une rapidité que nous ne souhaitions guère. En un instant je vis l'équipage pâlir, gesticuler, crier, jurer, pleurer, prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouillé jusqu'aux os, j'étais étendu au fond de la barque, les yeux fermés, le coeur malade, oubliant tout à fait que je voyageais pour mon plaisir, quand, une brusque secousse me rappelant à moi-même, je me sentis saisi par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les épaules, était le patron, l'air réjoui, le regard enflammé. «Du courage, Excellence, me criait-il en me remettant sur pied, la barque est à terre; nous sommes à Amalfi. Debout! un bon dîner vous remettra le coeur; l'orage est passé, ce soir nous irons à Sorrente!
Le temps, la mer, le fou, la forante et la fortune
Tournent comme le vent, changent comme la lune.
Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse après son naufrage, et, comme lui, très disposé à baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi étaient les quatre matelots, la rame sur l'épaule, prêts à m'escorter en triomphe jusqu'à l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur. Ses murs blanchis à la chaux brillaient aux feux du jour, comme la neige sur les montagnes. Je suivis mon cortège, mais non pas avec la fierté d'un vainqueur; je montai tristement et lentement un escalier qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme furieuses de nous avoir lâchés. J'entrai, enfin, dans l'osteria, il était midi: tout dormait, la cuisine même était déserte; il n'y avait, pour me recevoir, qu'une couvée de poulets maigres qui, à mon approche, se prit à crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande effrayée pour me réfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de soleil; là, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes bras et ma tête sur le dossier, je me mis, non pas à réfléchir, mais à me sécher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux eux-mêmes continuaient à danser autour de moi.
Je me perdais dans mes rêveries, quand la patronne de l'osteria s'avança vers moi, traînant ses pantoufles avec une noblesse de reine. Qui a visité Amalfi n'oubliera jamais l'énorme et majestueuse Palomba.
—Que désire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de coutume; et faisant elle-même la demande et la réponse: Dîner, c'est impossible; les pêcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur, il n'y a pas de poisson.
—Signora, lui répondis-je sans lever la tête, donnez-moi ce que vous voudrez: une soupe, un macaroni, peu importe! j'ai plus besoin de soleil que de dîner.
La digne Palomba me regarda avec un étonnement mêlé de pitié.
—Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre poche, je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui dit tout, a recommandé le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui veuille dîner autrement que ce papier ne lui ordonne. Mais, puisque vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez seulement un peu de patience.
[Illustration: L'énorme et majestueuse Palomba.]
Et aussitôt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps de m'opposer à cet assassinat dont j'étais complice; puis s'asseyant près de moi, elle se mit à plumer les deux victimes avec le sang-froid d'un grand coeur.
—Signore, dit-elle au bout d'un instant, la cathédrale est ouverte; tous les étrangers vont l'admirer avant dîner.
Pour toute réponse, je soupirai.
—Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gênais dans ses préparatifs culinaires, vous n'avez pas visité la route nouvelle qui conduit à Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les îles.
—Hélas! pensai-je, c'est ce matin, et en voiture, qu'il fallait prendre cette route; et je ne répondis pas.
—Excellence, dit d'une voix plus forte la patronne très décidée à se débarrasser de moi, le marché se tient aujourd'hui. Beau spectacle, beaux costumes! Et des marchands qui ont la langue si bien pendue! et des oranges! on en a douze pour un carlin!
Peine perdue: je ne me serais pas levé pour la reine de Naples en personne!
—Hé donc! s'écria l'hôtesse, à qui la patience échappait, vous voilà plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable!
—Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil languissant.
—Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et, quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connût ses aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut les ignorer?
—Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino, excellente Palomba, je vous écoute avec le plus vif intérêt.
La bonne femme commença avec la gravité d'une matrone romaine. L'histoire était belle; peut-être la chronologie laissait-elle un peu à désirer, mais dans ce récit touchant la sage Palomba faisait preuve d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu à peu je levai la tête, et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus, j'écoutai avec attention ce qui suit.