IV

Le lendemain, dès l'aurore, Pensive avertit son jeune maître.

—Partons, disait-elle. Déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.

—Un moment, répondait Fidèle; la journée n'est pas longue; avant midi nous verrons les temples de Paestum, où nous devons nous arrêter ce soir.

—Les fourmis sont déjà en route, reprenait Pensive: le chemin est plus difficile qu'hier et le temps plus lourd; partons.

Gracieux avait vu en songe sa grand'mère qui lui souriait; aussi se mit-il en marche avec une ardeur plus vive que la veille. Le jour était splendide: à droite, la mer qui poussait doucement ses vagues bleuâtres et les déroulait sur le sable en murmurant; à gauche, dans le lointain, des montagnes bordées d'une teinte rosée; dans la plaine, de grandes herbes toutes parsemées de fleurs, un chemin planté d'aloès, de jujubiers et d'acanthes; en face, un horizon sans nuages. Gracieux, ravi de plaisir et d'espérance, se croyait déjà au but du voyage. Fidèle bondissait au milieu des champs et mettait en fuite les perdrix effrayées; Pensive se perdait dans le ciel et jouait avec la lumière. Tout à coup, au milieu des roseaux, Gracieux aperçut une belle chevrette qui le regardait avec des yeux languissants, comme si elle l'appelait. L'enfant s'approcha; la chevrette bondit, mais sans s'éloigner de beaucoup. Trois fois elle recommença le même manège, comme si elle agaçait Gracieux.

—Suivons-la, dit Fidèle; je lui couperai le chemin, nous l'aurons bientôt prise.

—Où est Pensive? dit l'enfant.

—Qu'importe, maître? reprit Fidèle; c'est l'affaire d'un instant.
Fiez-vous à moi, je suis né pour la chasse; la chevrette est à nous.

Gracieux ne se le fit pas dire deux fois; tandis que Fidèle faisait un détour, il courut après la chevrette, qui s'arrêtait entre les arbres, comme pour se laisser prendre, et bondissait dès que la main du chasseur l'effleurait. «Courage, maître!» cria Fidèle en débusquant; mais d'un coup de tête chevrette lança le chien en l'air et s'enfuit plus vite que le vent.

Gracieux s'élança à sa poursuite; Fidèle, les yeux et la gueule enflammés, courait et jappait comme un furieux; ils franchissaient fossés, sillons, branchages, sans que rien arrêtât leur audace. La chevrette fatiguée perdait du terrain; Gracieux redoublait d'ardeur, déjà il étendait la main pour saisir sa proie, quand tout à coup, le sol lui manquant sous les pieds, il roula avec son imprudent compagnon dans un piège qu'on avait couvert de feuillages.

Il n'était pas remis de sa chute, que la chevrette s'approchant du bord leur cria:

—Vous êtes trahis; je suis la femme du roi des loups qui vous mangera tous les deux.

Disant cela, elle disparut.

—Maître, dit Fidèle, la fée avait raison en vous recommandant de ne pas me suivre; nous avons fait une sottise, c'est moi qui vous ai perdu.

—Au moins, dit Gracieux, nous défendrons notre vie.

Et, prenant sa carabine, il y mit double charge pour attendre le roi des loups.

Plus calme alors, il regarda la fosse profonde où il était tombé; elle était trop haute pour qu'il en pût sortir, c'est dans ce trou qu'il lui fallait recevoir la mort. Fidèle comprit les regards de son ami.

—Maître, dit-il, si vous me preniez dans vos bras et si vous me lanciez de toutes vos forces, peut-être arriverais-je au bord; une fois dehors je vous aiderais.

Gracieux n'avait pas grand espoir. Trois fois il essaya de pousser Fidèle, trois fois le pauvre animal retomba; enfin, au quatrième effort, le chien attrapa quelques racines, et s'aida si bien de la gueule et des pattes, qu'il sortit de ce tombeau. Aussitôt il poussa dans la fosse des branches coupées qui se trouvaient au bord:

—Maître, dit-il, fichez ces branches dans la terre et faites-vous une échelle. Pressez-vous, pressez-vous, ajouta-t-il, j'entends les hurlements du roi des loups.

Gracieux était adroit et agile. La colère doubla ses forces; en moins d'un instant il fut dehors. Là, il assura son poignard dans sa ceinture, changea la capsule de sa carabine, et, se plaçant derrière un arbre, il attendit de pied ferme l'ennemi.

Soudain il entendit un cri effroyable: une bête horrible, avec des crocs grands comme les défenses d'un sanglier, accourait sur lui par bonds énormes; Gracieux l'ajusta d'une main émue, et tira. Le coup avait porté, l'animal tourna sur lui-même en hurlant; mais aussitôt il reprit son élan, «Rechargez votre carabine, pressez-vous, maître», cria Fidèle, qui se jeta courageusement à la face du monstre, et le prit au cou à belles dents.

Le loup n'eut qu'à secouer la tête pour jeter à terre le pauvre chien, il l'eût avalé d'une bouchée, si Fidèle ne lui eût glissé dans la gueule en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son compagnon; il s'avança hardiment et lira son second coup, en visant à l'épaule. Le loup tomba; mais, se relevant par un effort suprême, il se jeta sur le chasseur, qu'il renversa sous lui. En recevant ce choc terrible, Gracieux se crut perdu; mais, sans perdre courage, et appelant les bonnes fées à son aide, il prit son poignard et l'enfonça dans le coeur de l'animal, qui, prêt à dévorer son ennemi, tout à coup tendit les membres et mourut.

Couvert de sang et d'écume, Gracieux se releva tout tremblant et s'assit sur un arbre renversé. Fidèle se traîna près de lui sans oser le caresser, car il sentait combien il était coupable.

—Maître, disait-il, qu'allons-nous devenir? La nuit approche, et nous sommes si loin de Paestum!

—Il faut partir, s'écria l'enfant; et il se leva; mais il était si faible qu'il fut obligé de se rasseoir.

Une soif brûlante le dévorait; il avait la fièvre, tout tournait autour de lui. Alors, songeant à sa grand'mère, il se mit à pleurer. Avoir oublié sitôt de si belles promesses et mourir dans ce pays d'où l'on ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d'une chevrette: quels remords avait le pauvre Gracieux! Comme elle finissait tristement, cette journée si bien commencée!

Bientôt on entendit des hurlements sinistres; c'étaient les frères du roi des loups qui l'appelaient et qui accouraient à son secours. Gracieux embrassa Fidèle, c'était son seul ami; il lui pardonna une imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie; puis il coula un lingot dans sa carabine, fit sa prière aux bonnes fées, leur recommanda sa grand'mère et se disposa à mourir.

—Gracieux! Gracieux! où êtes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait être que celle de Pensive.

Et l'hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tête de son maître.

—Du courage! disait-elle; les loups sont encore loin. Il y a tout près d'ici une source pour étancher votre soif et arrêter le sang de vos blessures, et j'ai vu dans les herbes un sentier caché qui peut nous conduire à Paestum.

Gracieux et Fidèle se traînèrent jusqu'au ruisseau, tremblants de crainte et d'espérance; puis ils s'engagèrent dans le chemin couvert, un peu ranimés par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil était couché; on marcha dans l'ombre pendant quelques heures, et, quand la lune se leva, on était hors de danger. Restait une route pénible et dangereuse pour qui n'avait plus l'ardeur du matin: des marais à traverser, des fossés à franchir, des fourrés où l'on se déchirait la figure et les mains; mais, en songeant qu'il pouvait réparer sa faute et sauver sa grand'mère. Gracieux avait le coeur si léger, qu'à chaque pas ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, après mille fatigues, on arriva à Paestum comme les étoiles allaient marquer minuit.

Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, après avoir remercié Pensive, il s'endormit ayant à ses pieds Fidèle, meurtri, sanglant et silencieux.