IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE

—Seigneur Dalmate, lui dis-je quand il eut fini son histoire, voilà sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second récit détruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sèment le grain ne récoltassent que le vent.

—Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j'en sais an exemple que je puis vous conter.

—Vous avez donc des contes sur toutes choses? m'écriai-je.

—Contes et chansons, c'est toute la vie, me répondit-il froidement.

LA PARESSEUSE

Il y avait une fois une mère qui avait une fille très paresseuse et qui n'avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un bois, auprès d'un carrefour, se mit à la battre de toutes ses forces. Près de là passait par hasard un seigneur qui demanda à la mère pourquoi ce rude châtiment.

—Mon cher seigneur, répondit-elle, c'est que ma fille est une travailleuse insupportable: elle nous file jusqu'à la mousse qui garnit les murs.

—Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute son envie.

—Prenez-la, dit la mère, prenez-la, je n'en veux plus.

Et le seigneur l'emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où était un grand tonneau plein de chanvre. C'est là qu'elle se trouva dans une grande peine.

—Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!

Mais, vers la nuit, voici trois vieilles sorcières qui frappent à la fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.

—Si tu veux nous inviter à tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons à filer ce soir.

—Filez, Mesdames, répondit-elle bien vite, je vous invite à mon mariage.

Et voilà les trois sorcières qui filent et filent tout ce qu'il y avait dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait à loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du pied et défendit que personne entrât dans la chambre, afin que la fileuse pût se reposer d'un si grand travail. Cela n'empêcha pas que, le jour même, il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre, mais les sorcières revinrent à l'heure dite, et tout se passa comme le premier jour.

[Illustration: Quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée: «Tes tantes ne sont pas belles.»]

Le seigneur fut émerveillé, et, comme il n'y avait plus rien à filer dans la maison, il dit à la jeune fille:

—Je veux t'épouser, car tu es la reine des filandières.

La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari:

—Il faut que j'invite mes tantes.

Et le seigneur répondit qu'elles seraient les bienvenues.

Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle; elles étaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée:

—Tes tantes ne sont pas belles.

Puis, s'approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle avait un si long nez.

—Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on branle la tête, le nez s'allonge insensiblement.

Le seigneur passa à la seconde, et lui demanda pourquoi elle avait de si grosses lèvres.

—Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres grossissent insensiblement.

Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.

—Mon cher neveu, dit-elle, c'est à force de filer. Quand on est assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.

Et alors le seigneur eut grand'peur qu'à force de filer sa femme ne devint aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si la paresseuse en fut fâchée, je le laisse à deviner à celles qui lui ressemblent.

—Mon conte est fini.

—Je vois avec plaisir, dis-je à mon Dalmate, qu'en votre heureux pays les femmes réussissent sans peine et sans esprit.

—Pas du tout, s'écria mon insupportable conteur, il n'y a pas d'endroit au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages. Ne savez-vous pas comment la fille d'un mendiant épousa l'empereur d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fût, se montra plus habile et meilleure que lui?

—Encore un conte! m'écriai-je.

—Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans tous les livres qui disent la vérité.

DE LA DEMOISELLE QUI ÉTAIT PLUS AVISÉE QUE L'EMPEREUR

Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane: il n'avait avec lui qu'une fille, mais elle était très avisée. Elle allait partout chercher des aumônes et apprenait aussi à son père à parler avec sagesse et à obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que le pauvre homme alla vers l'Empereur, et le pria de lui donner quelque chose.

L'Empereur, surpris de la façon dont parlait ce mendiant, lui demanda qui il était et qui lui avait appris à s'exprimer de la sorte.

—C'est ma fille, répondit-il.

—Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'Empereur; à quoi le pauvre homme répondit:

—C'est Dieu qui l'a instruite, ainsi que notre extrême misère.

Alors l'Empereur lui donna trente oeufs et lui dit:

—Porte ces oeufs à ta fille, et dis-lui qu'elle m'en fasse éclore des poulets; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.

Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose à sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs étaient cuits; mais elle dit à son père d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout. Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir; pour elle, prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fèves et la mit sur le feu; le lendemain, quand les fèves furent bouillies, elle appela son père, lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller labourer le long de la route où devait passer l'Empereur:

—Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'Empereur, prends des fèves, sème-les et dis bien haut: «Allons, mes boeufs, que Dieu me protège à fasse pousser mes fèves bouillies!» Et si l'Empereur te demande comment il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui:—Cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.

Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura, et, quand il vit l'Empereur, il se mit à crier:

—Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves bouillies!

Dès que l'Empereur entendit ces mots, il s'arrêta sur la route et dit aussitôt:

—Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves bouillies?

Et le pauvre homme répondit:

—Gracieux Empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.

L'Empereur devina que c'était la fille qui avait poussé le père à agir de la sorte; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et dit:

—Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tête.

Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout en larmes vers sa fille à laquelle il conta ce qui s'était passé; sa fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait tout. Le lendemain, elle prit un morceau de bois, éveilla son père et lui dit:

—Prends cette allumette et porte-la à l'Empereur; qu'il m'y taille un fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu'il a demandé.

Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla trouver l'Empereur, et lui récita tout ce qu'on lui avait appris.

Quand l'Empereur entendit cela, il fut étonné, et chercha ce qu'il pourrait faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au pauvre en disant:

—Prends ce verre, porte-le à ta fille, afin qu'elle m'épuise la mer et qu'elle en fasse un champ à labourer.

Le pauvre homme obéit en pleurant, et porta le verre à sa fille en lui redisant mot pour mot les paroles de l'Empereur. Et sa fille lui dit qu'il attendît au lendemain, et qu'elle arrangerait toute chose. Le lendemain matin elle appela son père, lui donna une livre d'étoupes, et lui dit:

—Porte ceci à l'Empereur pour qu'il étoupe toutes les sources et toutes les embouchures de tous les fleuves de la terre, après cela je lui dessécherai la mer.

Et le pauvre homme alla tout redire à l'Empereur.

Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il ordonna qu'on la fit venir, et, quand le père eut amené sa fille, et que tous deux eurent salué l'Empereur, ce dernier dit:

—Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin. Et la demoiselle répondit:

—Gracieux Empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et le mensonge.

Alors l'Empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses conseillers:

—Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe.

Et, quand ils l'eurent tous estimée, l'un plus et l'autre moins, la demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait deviné, et elle dit:

—La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse de l'été.

L'Empereur fut ravi, et dit:

—C'est elle qui a le mieux deviné.

Et il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu'il ne la lâcherait pas qu'elle n'eût consenti. La demoiselle s'inclina et dit:

[Illustration: La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse de l'été.]

—Gracieux Empereur, que ta volonté soit faite! Je te demande seulement d'écrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour tu deviens méchant pour moi, et que tu veuilles m'éloigner de toi et me renvoyer de ce château, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que j'aimerai le mieux.

L'Empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge et timbré du grand sceau de l'Empire.

Après quelque temps il arriva en effet que l'Empereur devint si méchant pour sa femme, qu'il lui dit:

—Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château, et va où tu voudras.

L'Impératrice répondit:

—Illustre Empereur, je t'obéirai; permets-moi seulement de passer encore une nuit ici; demain je partirai.

L'Empereur lui accorda cette demande, et alors l'Impératrice, avant de souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis elle engagea l'Empereur à boire en lui disant:

—Bois, Empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et, crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.

L'Empereur n'eut pas plutôt bu ce breuvage qu'il s'endormît; alors l'Impératrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait toute prête, et elle l'emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l'Empereur se réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s'écria:

—Qui m'a conduit ici?

A quoi l'Impératrice répondit:

—C'est moi qui t'ai conduit ici.

Et l'Empereur lui dit:

—Pourquoi as-tu fait cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'étais plus ma femme?

Mais alors elle lui tendit la papier en disant:

—Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accordé par ce papier. En te quittant, j'ai le droit d'emporter avec moi ce que j'aime le mieux dans ton château.

Quand l'Empereur entendit cela, il l'embrassa et retourna dans son château avec elle pour ne plus la quitter.

—A merveille, monsieur le conteur, lui dis-je; je retire ce que j'avais dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux bords de l'Adriatique comme au Sénégal et peut-être ailleurs, ce sont les femmes qui sont maîtresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses celles qui exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent gouverner!

—Pas du tout, reprit mon Dalmate toujours prêt à me donner un démenti; chez nous, ce sont les hommes qui sont maîtres à la maison; nous dînons seuls à table, et notre femme, debout, derrière nous, est là pour nous servir.

—Ceci ne prouve rien, répondis-je; il y a plus d'un homme qui, marié ou non, obéit à qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte la chaîne.

—S'il vous faut une preuve, s'écria mon incorrigible Dalmate, écoutez ce que mon père m'a conté. J'ai toujours soupçonné que l'excellent homme était le héros de cette histoire.

—Encore un conte! repris-je avec impatience.

—Seigneur, me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous revoir ici-bas. Écoutez donc avec patience une dernière leçon.

LE LANGAGE DES ANIMAUX

Il y avait une fois un berger qui depuis de longues années servait son maître avec autant de zèle que de fidélité. Un jour qu'il gardait ses moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce que c'était, il entra dans la forêt, suivant le bruit pour en connaître la cause. En approchant, il vit que l'herbe sèche et les feuilles tombées avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperçut un serpent qui sifflait. Le berger s'arrêta pour voir ce que ferait le serpent, car autour de l'animal tout était en flammes, et le feu approchait de plus en plus.

Dès que le serpent aperçut le berger, il lui cria: «Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu!» Le berger lui tendit son bâton par-dessus la flamme; le serpent s'enroula autour du bâton et monta jusqu'à la main du berger; de la main il glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un collier. Quand le berger vit cela, il eut peur et dit au serpent:

—Malheur à moi! t'ai-je donc sauvé pour ma perte?

L'animal lui répondit:

—Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon père, le roi des serpents.

Le berger commença de s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:

—Ne l'inquiète en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de mal; va seulement aussi vite que tu pourras.

Le berger se mit à courir dans le bois avec le serpent au cou, jusqu'à ce qu'enfin il arriva à une porte qui était faite de couleuvres entrelacées. Le serpent siffla, aussitôt les couleuvres se séparèrent, puis il dit au berger:

—Quand nous serons au château, mon père t'offrira tout ce que tu peux désirer: argent, or, bijoux, et tout ce qu'il y a de précieux sur la terre; n'accepte rien de tout cela; demande-lui de comprendre le langage des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais à la fin il te l'accordera.

Tout en parlant, ils arrivèrent au château, et le père du serpent lui dit en pleurant:

—Au nom de Dieu, mon enfant, où étais-tu?

Le serpent lui raconta comment il avait été entouré par le feu, et comment le berger l'avait sauvé. Le roi des serpents se tourna alors vers le berger et lui dit:

—Que veux-tu que je te donne pour avoir sauvé mon enfant?

—Apprends-moi la langue des animaux, répondit le berger, je veux causer, comme toi, avec toute la terre.

Le roi lui dit:

—Cela ne vaut rien pour toi, car, si je te donnais d'entendre ce langage, et que tu en dises rien à personne, tu mourrais aussitôt; demande-moi quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.

Mais le berger lui répondit:

—Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon, adieu et que le ciel te protège: je ne veux pas autre chose.

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:

—Arrête, et viens ici, puisque tu le veux absolument. Ouvre la bouche.

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:

—Maintenant souffle à ton tour dans la mienne.

Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et, quand ils eurent ainsi soufflé chacun par trois fois, le roi lui dit:

—Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne; mais, si tu tiens à la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car, si tu en dis un mot à personne, tu mourras à l'instant.

Le berger s'en retourna. Comme il passait dans le bois, il entendit ce que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre. En arrivant à son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il se coucha par terre pour dormir. A peine était-il étendu, que voici deux corbeaux qui viennent se poser sur un arbre, et qui se mettent à dire dans leur langage:

—Si ce berger savait qu'à l'endroit où est cet agneau noir il y a sous la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!

Aussitôt que le berger entendit cela, il alla trouver son maître, prit une voiture avec lui, et en creusant ils trouvèrent la porte du caveau, et ils emportèrent le trésor.

Le maître était un honnête homme, il laissa tout au berger en lui disant:

—Mon fils, ce trésor est à toi, car c'est Dieu qui te l'a donné.

Le berger prit le trésor, bâtit une maison, et, s'étant marié, il vécut joyeux et content: il fut bientôt le plus riche non seulement du village, mais des environs.

A dix lieues à la ronde, on n'en eût pas trouvé un second à lui comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de boeufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait, en outre, beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la veille de Noël, il dit à sa femme:

—Prépare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous irons à la ferme, et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se divertissent.

La femme suivit cet ordre et prépara tout ce qu'on avait commandé. Le lendemain, quand ils furent à la ferme, le maître dit le soir aux bergers:

—Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous: je veillerai cette nuit pour garder les troupeaux à votre place.

Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit, les loups se mirent à hurler et les chiens à aboyer; les loups disaient dans leur langue:

—Laissez-nous venir et faire un dommage; il y aura de la viande pour vous.

Et les chiens répondaient dans leur langue:

—Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.

Mais parmi ces chiens il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que deux crocs dans la gueule, celui-là disait aux loups:

—Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas de tort à mon maître.

Le père de famille avait entendu et compris tous ces discours. Quand vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en vie que le vieux dogue. Les valets étonnés disaient:

—Maître, c'est grand dommage.

Mais le père de famille répondait:

—Faites ce que je dis.

Il se disposa à retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent en route; le mari monté sur un beau cheval gris, la femme assise sur une haquenée qu'elle couvrait tout entière des longs plis de sa robe. Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance, et que la femme resta en arrière. Le cheval se retourna et dit à la jument:

—En avant! plus vite! pourquoi ralentir?

La haquenée lui répondit:

—Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le maître; mais, moi, avec ma maîtresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des jupons, des clefs et des sacs à n'en plus finir. Il faudrait quatre boeufs pour traîner tout cet attirail de femme.

Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque, poussa la jument et, après avoir rejoint son époux, lui demanda pourquoi il avait ri.

—Mais pour rien; une folie qui m'a passé par l'esprit.

La femme ne trouva pas la réponse bonne, elle pressa son mari pour lui dire pourquoi il avait ri. Mais il résista, et lui dit:

—Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne sais pas moi-même pourquoi j'ai ri.

Plus il se défendait, plus elle insistait pour connaître la cause de sa gaieté. A la fin, il lui dit:

—Sache donc que, si je révélais ce qui m'a fait rire, je mourrais à l'instant même.

Mais cela n'arrêta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari pour qu'il parlât.

Il arrivèrent à la maison. En descendant de cheval, le mari commanda qu'on lui fit une bière; quand elle fut prête, il la mit devant la maison et dit à sa femme:

—Vois, je vais entrer dans cette bière, je te dirai alors ce qui m'a fait rire; mais aussitôt que j'aurai parlé, je serai un homme mort.

Et alors il se mit dans la bière, et, comme il regardait une dernière fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de son maître et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa femme et lui dit:

—Apporte un morceau de pain et donne-le au chien.

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda même pas. Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain, et le chien lui dit:

—Misérable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le maître va mourir!

Et le coq lui répondit:

—Qu'il meure, puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes; je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain, et aussitôt qu'elles arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui s'avisât de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n'a qu'une femme, il n'a pas l'esprit de la mettre à la raison!

Sitôt que le mari entend cela, il saute à bas de la bière, il prend un bâton et appelle sa femme dans la chambre:

—Viens, je le dirai ce que tu as si grande envie de savoir.

Et alors il la raisonne à coups de bâton en disant:

—Voilà, ma femme, voilà!

C'est de cette façon qu'il lui répondit, et jamais, depuis, la dame n'a demandé à son époux pourquoi il avait ri.

CONCLUSION

Telle fut la dernière histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernière de celles que, ce jour-là, me conta le capitaine. Le lendemain, il y en eut d'autres, et d'autres encore le surlendemain. Le marin avait raison, sa bibliothèque était inépuisable, sa mémoire ne se troublait jamais, sa parole ne s'arrêtait pas; mais à toujours conter on ennuie le lecteur, d'ailleurs il faut garder quelque chose pour l'année prochaine. Peut-être alors, retrouverons-nous le capitaine, et demanderons-nous des leçons à sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me sépare de vous avec les adieux que m'adressait chaque jour l'excellent marin: «Mon ami, sois sage, obéis à ta mère, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'après la peine: celui-là seul s'amuse qui a bien travaillé. Et maintenant, ajoutait-il en me prenant la main, je te recommande à Dieu.»

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres, adieu, amies lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son père; aussi doux et aussi aimable que sa mère; c'est le dernier voeu de votre vieil ami.