LE CHATEAU DE LA VIE

Il y avait une fois, commença gravement Nunziata, il y avait une fois à Salerne une bonne vieille, pêcheuse de profession, qui n'avait pour tout bien et pour tout appui qu'un garçon de douze ans, son petit-fils, pauvre orphelin dont le père avait été noyé dans un jour d'orage, et dont la mère était morte de chagrin. Gracieux, c'était le nom de l'enfant, n'aimait au monde que sa grand'mère: il la suivait tous les matins avant l'aube pour ramasser les coquillages, ou pour tirer le filet à la rive, en attendant qu'il fût assez fort pour aller lui-même à la pêche, et braver ces flots qui lui avaient tué tous les siens. Il était si beau, si bien fait, si avenant que, dès qu'il entrait dans la ville, avec sa corbeille de poissons sur la tête, chacun courait après lui; il avait vendu sa part avant même que d'arriver au marché.

Par malheur la grand'mère était bien vieille; elle n'avait plus qu'une dent au milieu de la bouche, sa tête branlait, ses yeux étaient si rouges, qu'elle n'y voyait plus. Chaque matin elle avait plus de peine à se lever que la veille, elle sentait qu'elle n'irait pas loin. Aussi, tous les soirs, avant que Gracieux s'enveloppât dans sa couverture pour dormir à terre, elle lui donnait de bons conseils pour le jour où il serait seul; elle lui disait quels pêcheurs il fallait voir et quels il fallait éviter; comment, en étant toujours doux et laborieux, prudent et résolu, il ferait son chemin dans le monde, et finirait par avoir à lui sa barque et ses filets; le pauvre garçon n'écoutait guère toute cette sagesse; dès que la vieille commençait à prendre le ton sérieux:

—Mère-grand, s'écriait l'enfant, mère-grand, ne me quitte pas. J'ai des bras, je suis fort, bientôt je pourrai travailler pour deux; mais si, en revenant de la mer, je ne te retrouve pas à la maison, comment veux-tu que je vive?

Et il l'embrassait en pleurant.

—Mon enfant, lui dit un jour la vieille, je ne te laisserai pas aussi seul que tu crains; après moi, tu auras deux protectrices que plus d'un prince t'envierait. Il y a déjà longtemps que j'ai obligé deux grandes dames qui ne t'oublieront pas quand l'heure sera venue de les appeler, et ce sera bientôt.

—Quelles sont ces deux dames? demanda Gracieux, qui n'avait jamais vu dans la cabane que des femmes de pêcheurs.

—Ce sont deux fées, répondit la grand'mère, deux grandes fées: la fée des eaux et la fée des bois. Écoute-moi bien, mon enfant; c'est un secret qu'il faut que je te confie, un secret que tu garderas comme je l'ai fait, et qui te donnera la fortune et le bonheur. Il y a dix ans, l'année même où mourut ton père, où ta mère aussi nous laissa, j'étais sortie avant le point du jour, pour surprendre les crabes endormis dans le sable; j'étais penchée à terre et cachée par un rocher, quand je vis un alcyon qui voguait doucement vers la plage. C'est un oiseau sacré qu'il faut toujours ménager; je le laissai donc aborder et ne remuai pas, de crainte de l'effaroucher. En même temps, d'une fente de la montagne je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l'oiseau. Quand ils furent près l'un de l'autre, sans qu'aucun d'eux parut surpris de la rencontre, la couleuvre s'enroula autour du cou de l'alcyon, comme si elle l'eût embrassé tendrement; ils restèrent ainsi enlacés quelques minutes; puis ils se séparèrent brusquement, le serpent pour rentrer dans la pierre, l'oiseau pour se plonger dans la vague, qui l'emporta.

«Fort étonnée de ce que j'avais vu, je revins le lendemain à la même heure, et à la même heure aussi l'alcyon arriva sur le sable, la couleuvre sortit de sa retraite. C'étaient des fées, il n'était pas permis d'en douter, peut-être des fées enchantées à qui je pouvais rendre service. Mais que faire? Me montrer, c'était leur déplaire et m'exposer beaucoup; il valait mieux attendre une occasion favorable que le hasard amènerait sans doute. Pendant un mois je me tins en embuscade, assistant tous les matins au même spectacle, quand un jour j'aperçus un gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cachait derrière le rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait être qu'un enchanteur, d'après ce qu'on m'avait appris dans ma jeunesse: je me promis de le surveiller. Et, en effet, à peine l'alcyon et la couleuvre s'étaient-ils embrassés, que voici le chat qui se ramasse, se gonfle et s'élance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le brigand, qui tenait déjà ses victimes entre ses griffes meurtrières; je le saisis malgré toutes ses convulsions, quoiqu'il me mit les mains en sang, et là, sans pitié, sachant à qui j'avais affaire, je pris le couteau qui me servait à ouvrir les châtaignes de mer, et je coupai au monstre la tête, les pattes et la queue, attendant avec confiance le succès de mon dévouement.

«Je n'attendis pas longtemps; dès que j'eus jeté à la mer le corps de la bête, je vis devant moi deux belles dames, l'une toute couronnée de plumes blanches, l'autre qui avait pour écharpe une peau de serpent; c'étaient, je te l'ai déjà dit, la fée des eaux et la fée des bois. Enchantées par un misérable génie qui avait surpris leur secret, il leur fallait rester alcyon et couleuvre jusqu'à ce qu'une main généreuse les affranchit; c'est à moi qu'elles devaient la liberté et la puissance.

«Demande-nous ce que tu voudras, me dirent-elles, tes voeux seront exaucés.»

«Je réfléchis que j'étais vieille et que j'avais assez souffert de la vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour viendrait où rien ne serait trop beau pour ton désir, où tu voudrais être riche, noble, général, marquis, prince peut-être. «Ce jour-là, me dis-je, je pourrai tout lui donner, un seul moment d'un pareil bonheur me payera quatre-vingts ans de peine et de misère.» Je remerciai donc les fées et les priai de me garder leur bon vouloir pour l'heure où j'en aurais besoin. La fée des eaux ôta une petite plume de sa couronne; la fée des bois détacha une écaille de la peau du serpent.

«Bonne femme, me dirent-elles, quand tu voudras de nous, place cette plume et cette écaille dans un vase d'eau pure, en même temps appelle-nous en formant un voeu; fussions-nous au bout du monde, en un instant tu nous verras devant toi, prêtes à payer la dette d'aujourd'hui.»

«Je baissai la tête en signe de reconnaissance; quand je la relevai, tout avait disparu; même il n'y avait plus ni blessures ni sang à mes bras; j'aurais cru qu'un rêve m'avait trompée, si je n'avais eu dans la main l'écaille de la couleuvre et la plume de l'alcyon.

—Et ces trésors, dit Gracieux, où sont-ils, grand'-mère?

—Mon enfant, répondit la vieille, je les ai cachés avec soin, ne voulant te les montrer que le jour où tu serais un homme et en état de t'en servir; mais, puisque la mort va nous séparer, le moment est venu de te remettre ces précieux talismans. Tu trouveras au fond de la huche un coffret de bois caché sous des chiffons; dans ce coffret est une petite boîte de carton enveloppée d'étoupe; ouvre cette boîte, tu trouveras l'écaille et la plume soigneusement entourées de coton. Garde-toi de les briser, prends-les avec respect, je te dirai ce qui te reste à faire.»

Gracieux apporta la boîte à la pauvre femme, qui ne pouvait plus quitter son grabat; ce fut elle-même qui prit les deux objets.

—Maintenant, dit-elle à son fils en les lui remettant, place au milieu de la chambre une assiette pleine d'eau; au milieu de l'eau, dépose l'écaille et la plume, puis forme un voeu; demande la fortune, la noblesse, l'esprit, la puissance, tout ce que tu voudras, mon fils; seulement, comme je sens que je meurs, embrasse-moi, mon enfant, avant d'exprimer ce voeu qui nous séparera pour jamais, et reçois une dernière fois ma bénédiction. Ce sera un talisman de plus pour te porter bonheur.

Mais, à la surprise de la vieille, Gracieux ne vint ni l'embrasser ni lui demander sa bénédiction; il mit bien vite l'assiette pleine d'eau an milieu de la chambre, jeta la plume et l'écaille au milieu de l'assiette, et cria du fond du coeur: «Je veux que mère-grand vive toujours: parais, fée des eaux; je veux que mère-grand vive toujours: parais, fée des bois!»

Et alors voilà l'eau qui bouillonne, bouillonne, l'assiette devient un grand bassin que les murs de la chaumière ont peine à contenir, et du fond du bassin Gracieux voit sortir deux belles jeunes femmes, qu'à leur baguette il reconnut de suite pour des fées. L'une avait une couronne de feuilles de houx mêlées de grains rouges, avec des pendants d'oreilles en diamants qui ressemblaient à des glands dans leur coupe; elle était vêtue d'une robe verte comme la feuille d'olive, et par-dessus elle avait une peau tigrée qui se nouait en écharpe sur l'épaule droite: c'était la fée des bois. Quant à la fée des eaux, elle avait une coiffure de roseaux, avec une robe blanche toute bordée de plumes de grèbes, et une écharpe bleue qui par moments se relevait sur sa tête et se gonflait comme la voile d'un navire. Si grandes dames qu'elles fussent, toutes deux regardèrent en souriant Gracieux, qui s'était réfugié dans les bras de sa grand'mère, et qui tremblait de peur et d'admiration.

[Illustration: Du fond du bassin Gracieux vit sortir deux belles jeunes femmes, qu'à leur baguette il reconnut pour des fées.]

«Nous voici, mon enfant, dit la fée des eaux, qui prit la parole comme la plus âgée; nous avons entendu ce que tu disais; le voeu que tu as formé te fait honneur; mais, si nous pouvons t'aider dans le projet que tu as conçu, toi seul tu peux l'exécuter. Nous pouvons bien prolonger de quelque temps l'existence de ta grand'mère; mais, pour qu'elle vive toujours, il te faut aller au Château de la Vie, à quatre grandes journées d'ici, du côté de la Sicile. Là se trouve la fontaine d'immortalité. Si tu peux accomplir chacune de ces quatre journées sans te détourner de ton chemin, si, arrivé au château, tu peux répondre aux trois questions que t'adressera une voix invisible, tu trouveras là-bas ce que tu désires; mais, mon enfant, réfléchis bien avant de prendre ce parti, car il y a plus d'un danger sur la route. Si une seule fois tu manques d'atteindre le but de ta journée, non seulement tu n'obtiendras pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d'où nul n'est revenu.

—Je pars, Madame, répondit Gracieux.

—Mais, dit la fée des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne connais pas même le chemin.

—N'importe! reprit Gracieux; vous ne m'abandonnerez pas, belles dames, et, pour sauver ma grand'mère, j'irais au bout du monde.

—Attends, dit la fée des bois; et, détachant le plomb d'une vitre brisée, elle le mit dans le creux de sa main.

Et voici le plomb qui se met à fondre et à bouillir sans que la fée paraisse incommodée de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le métal, qui s'y fige en mille formes variées.

—Que vois-tu dans tout cela? dit la fée à Gracieux.

—Madame, répondit-il, après avoir regardé avec attention, il me semble que j'aperçois un chien épagneul avec une grande queue et de grandes oreilles.

—Appelle-le, dit la fée?

Aussitôt voilà qu'on entend aboyer, et que du milieu du métal sort un chien noir et couleur de feu, qui se met à gambader et à sauter autour de Gracieux.

—Ce sera ton compagnon, dit la fée; tu le nommeras Fidèle; il te montrera la route, mais je te préviens que c'est à toi de le conduire, et non pas à lui de te mener. Si tu le fais obéir, il te servira; si tu lui obéis, il te perdra.

—Et moi, dit la fée des eaux, ne te donnerai-je rien, mon pauvre
Gracieux?

Et, regardant autour d'elle, la dame vit à terre un morceau de papier que de son pied mignon elle poussa dans le foyer. Le papier prit feu; quand la flamme fut passée, on vit des milliers de petites étincelles qui couraient l'une après l'autre, comme des nonnes qui à la nuit de Noël se rendent à la chapelle, ayant chacune un cierge en main. La fée suivit d'un oeil curieux toutes ces étincelles; quand la dernière fut près de s'éteindre, elle souffla sur le papier; soudain on entendit un petit cri d'oiseau; une hirondelle sortit tout effrayée, alla se heurter à tous les coins de la chambre et finit par s'abattre sur l'épaule de Gracieux.

—Ce sera ta compagne, dit la fée des eaux, tu la nommeras Pensive; elle te montrera la route, mais je te préviens que c'est à toi de la conduire, et non pas à elle de te mener. Si tu la fais obéir, elle te servira; si tu lui obéis, elle te perdra.

—Remue cette cendre noire, ajouta la bonne fée des eaux, peut-être y trouveras-tu quelque chose.

Gracieux obéit; sous la cendre du papier, il prit un flacon de cristal de roche qui brillait comme du diamant; c'est là-dedans, lui dit la fée, qu'il devait recueillir l'eau d'immortalité: elle eût brisé tout vase fait de la main des hommes. A côté du flacon, Gracieux trouva un poignard à lame triangulaire. C'était bien autre chose que le stylet de son père le pêcheur auquel on lui défendait de toucher; avec cette arme on pouvait braver le plus fier ennemi.

—Ma soeur, vous ne serez pas plus généreuse que moi, dit l'autre fée; et, prenant une paille de la seule chaise qu'il y eut dans la maison, elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitôt, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout incrustée de nacre et d'or; une seconde paille donna une cartouchière que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait à merveille: on eût dit d'un prince qui partait en chasse. Il était si beau que sa grand'mère en pleurait de joie et d'attendrissement.

Les deux fées disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui recommandant bien de l'attendre, et il se mit à deux genoux pour lui demander sa bénédiction. L'aïeule lui fit un beau sermon pour lui recommander d'être patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais s'écarter du droit chemin, «non pas pour moi, ajouta la vieille, qui accepte la mort de grand coeur, et qui regrette le voeu que tu as formé, mais pour toi, mon enfant, pour que tu reviennes; je ne veux pas mourir sans que tu me fermes les jeux».

Il était tard; Gracieux se coucha par terre, trop agité, à ce qu'il croyait, pour s'assoupir. Mais le sommeil l'eût bientôt surpris; il dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand'mère regardait la figure de son cher enfant éclairée par la lueur vacillante de la lampe, et ne pouvait se lasser de l'admirer en soupirant.