VI
Remis en marche, on arriva en silence au palais de Crapaudine; Gracieux fut introduit en grande cérémonie par deux beaux lévriers caparaçonnés de pourpre et portant au cou de larges colliers étincelants de rubis. Après avoir traversé un grand nombre de salles toutes pleines de tableaux, de statues, d'étoffes d'or et de soie, de coffres où l'argent et les bijoux débordaient, Gracieux et ses compagnons entrèrent dans un temple rond qui était le salon de Crapaudine. Les murs en étaient de lapis; la voûte, d'émail azuré, était soutenue par douze colonnes cannelées en or massif, qui portaient pour chapiteaux des feuilles d'acanthe en émail blanc bordées d'or. Sur un large fauteuil de velours était placé un crapaud gros comme un lapin: c'était la déesse du lieu. Drapée dans un grand manteau d'écarlate tout bordé de paillettes éclatantes, l'aimable Crapaudine avait sur la tête un diadème de rubis dont l'éclat animait un peu ses grosses joues marbrées de jaune et de vert. Sitôt qu'elle aperçut Gracieux, elle lui tendit ses quatre doigts tout couverts de bagues; le pauvre garçon fut obligé, par respect, de les portera à ses lèvres en s'inclinant.
—Mon ami, lui dit la fée avec une voix rauque qu'elle essayait d'adoucir, je t'attendais, je ne veux pas être moins généreuse pour toi que ne l'ont été mes soeurs. En venant jusqu'à moi, tu as vu une faible part de mes richesses. Ce palais avec ses tableaux, ses statues, ses coffres pleins d'or, ces domaines immenses, ces troupeaux innombrables, tout cela est à toi, si tu veux; il ne tient qu'à toi d'être le plus riche et le plus heureux des hommes.
—Que faut-il faire pour cela? demanda Gracieux tout ému.
—Moins que rien, répondit la fée: me hacher en cinquante morceaux et me manger à belles dents. Ce n'est pas là chose effrayante, ajouta-t-elle avec un sourire; et, regardant Gracieux avec des yeux encore plus rouges que de coutume, Crapaudine se mit à baver agréablement.
—Peut-on au moins vous assaisonner? dit Pensive, qui n'avait pu regarder sans envie les beaux jardins de la fée.
—Non, dit Crapaudine, il faut me manger toute crue; mais on peut se promener dans mon palais, regarder et toucher tous mes trésors, et se dire qu'en me donnant cette preuve de dévouement on aura tout.
—Maître, soupira Fidèle d'une voix suppliante, un peu de courage, nous sommes si bien ici!
Pensive ne disait rien, mais son silence était un aveu. Quant à Gracieux, qui songeait aux buffles et à l'anneau d'or, il se défiait de la fée; Crapaudine le devina.
—Ne crois pas, lui dit-elle, que je veuille te tromper, mon cher Gracieux. En t'offrant tout ce que je possède, je te demande aussi un service que je veux dignement récompenser. Quand tu auras accompli l'oeuvre que je te propose, je deviendrai une jeune fille, belle comme Vénus, sinon qu'il me restera mes mains et mes pieds de crapaud. C'est peu de chose quand on est riche. Déjà dix princes, vingt marquis, trente comtes me supplient de les épouser telle que je suis; devenue femme, c'est à toi que je donnerai la préférence, nous jouirons ensemble de mon immense fortune. Ne rougis pas de ta pauvreté, tu as sur toi un trésor qui vaut tous les miens: c'est le flacon que t'a donné ma soeur; et elle étendit ses doigts visqueux pour saisir le talisman.
—Jamais, cria Gracieux en reculant, jamais! Je ne veux ni du repos ni de la fortune; je veux sortir d'ici et aller au Château de la Vie.
—Tu n'iras jamais, misérable! s'écria la fée en furie.
Tout aussitôt le temple disparut; un cercle de flammes entoura Gracieux, une horloge invisible commença de sonner minuit.
Au premier coup, le voyageur tressaillit; au second, et sans hésiter, il se jeta à corps perdu au milieu des flammes. Mourir pour sa grand'mère, n'était-ce pas pour Gracieux le seul moyen de lui témoigner son repentir et son amour?