VII

Deux mots dits par le ministre à l'oreille du roi charmèrent Mouchamiel. L'idée de brûler un sorcier ne lui déplaisait pas. C'était un joli petit événement qui honorerait son règne, une preuve de sagesse qui étonnerait la postérité.

Une seule chose gênait le roi, c'était la pauvre Aléli noyée dans les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entraîner dans ses appartements.

Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde:

—Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule l'assure de son bonheur.

—Je vous entends, bon Mistigris, s'écria Aléli. Merci, mon père, merci, ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de baisers. Soyez béni, mille et mille fois béni!

Elle sortit ivre de joie, la tête haute, les yeux brillants, et si heureuse, si heureuse qu'elle arrêta au passage le premier chambellan pour lui annoncer elle-même son mariage.

—Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-même les honneurs du palais et soyez sûr que vous n'obligerez pas des ingrats.

Resté seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux.

—Êtes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma parole? Vous croyez-vous le maître de mon empire pour disposer de ma fille et de moi sans mon aveu?

—Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse; c'était le plus pressé. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain. A chaque jour suffit sa peine.

—Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent qui m'a volé le coeur de mon enfant.

—Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a plusieurs façons de la tenir.

—Qu'entendez-vous par là? dit Mouchamiel.

—Votre Majesté, reprit le ministre, vient de promettre à ma fille de la marier; nous la marierons. Après quoi nous prendrons la loi qui dit:

«Si un noble qui n'a pas rang de baron ose prétendre à l'amour d'une princesse de sang royal, il sera traité comme noble, c'est-à-dire décapité.

«Si le prétendant est un bourgeois, il sera traité comme un bourgeois, c'est-à-dire pendu.

«Si c'est un vilain, il sera noyé comme un chien.»

—Vous voyez, Sire, que rien n'est plus aisé que d'accorder votre amour paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois à Salerne, qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles.

—Mistigris, dit le roi, vous êtes un coquin.

—Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis qu'un politique. On m'a enseigné qu'il y a une grande morale pour les princes et une petite pour les petites gens. J'ai profité de la leçon. C'est ce discernement qui fait le génie des hommes d'État, l'admiration des habiles et le scandale des sots.

—Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous êtes fatigant comme un éloge académique. Je ne vous demande pas de mots, mais des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.

Comme il parlait ainsi, la princesse Aléli entra dans la chambre royale.
Elle était si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon
Mouchamiel soupira et se prit à désirer que le cavalier du fagot fût un
prince, afin qu'on ne le pendît pas.