LXI
Aston et moi nous nous jurâmes de punir Van Scolpvelt de sa cruauté envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrêté, et pendant que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de deux garçons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les localités du puits. Bâti à la façon orientale, ce puits était large, profond, et des marches de pierre cassées, usées, conduisaient à la proximité de l'eau. Couchées au centre d'une végétation de plantes grasses, de fleurs gluantes, les marches étaient glissantes, et les excréments des chauves-souris, le passage des crapauds, ne contribuaient pas faiblement à les rendre fort dangereuses. Quand je fus parvenu, avec une peine inouïe, à descendre ce gluant escalier, je plongeai un bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa profondeur; cette profondeur n'était que de trois pieds.
J'envoyai un garçon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le plaçâmes, la tête sur les marches du puits, en passant une corde dans les anneaux qui étaient à chaque bout; à ces deux soutiens nous joignîmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de la roideur au hamac quand le docteur y serait étendu.
Les branches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits, nous attachâmes une poulie à la plus forte des branches, à celle dont le feuillage nous parut assez épais pour dissimuler le jeu de la poulie. Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur appris les rôles qu'ils avaient à jouer, et je les emmenai à la maison, pour les habiller suivant les exigences du devoir qu'ils devaient consciencieusement remplir.
En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,—car il avait été convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'à l'heure qui devait sonner le repas,—je fus obligé de m'arrêter pour écouter avec une juste admiration le discours prononcé par le savant Esculape.
—Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais que ma mère ne m'eût point donné la vie, ou bien encore que cette vie m'eût été accordée par le ciel mille années avant cette époque de ténébreuse ignorance, époque désastreuse, qui laisse lâchement dépérir la science. Si les hommes étaient sages, sensés ou seulement raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche tortueuse de la science. Elle se serait avancée à la voix protectrice de l'encouragement, à l'aide des protections du pouvoir; elle eût prospéré, grandi, et son éclatante lumière serait venue dissiper les sombres nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie galvanique ne seraient pas en train de détruire, mais de créer! Ô ma mère, si vous étiez arrivée jusqu'à cette sombre période, si vous aviez connu une époque de faiblesse telle, qu'il soit impossible au savant de trouver un homme assez généreux pour se coucher auprès d'un puits! Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous, ma mère, qui m'aimiez, vous qui ne révériez que la science et moi, votre unique enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous aimiez encore la science! la science, à laquelle j'avais consacré mes jours et mes nuits; et vous savez, ma mère, avec quelle ardeur les Van Scolpvelt ont poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous souvient-il encore du jour où les suites d'une trop grande application à l'étude vous donnaient une vive douleur à l'œil? cette douleur s'augmenta, et je vous dis:
—Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre œil, vous aurez un cancer.
—Mon fils, ôtez-le.
Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre œil, et vous ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir; votre beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été calme, légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec exaltation, où trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?
Notre réponse fut un immense éclat de rire.
Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes paroles, l'inséparable amie de ses études, son écume de mer, et il se rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller, d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.
Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer. Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina sur le corps nu des jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil, mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se servent pour tatouer leur peau.
Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu, je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons spectres se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac. Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits, les autres au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse et non effrayée. Van s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter l'écoulement du sang, quand, en sa qualité de médecin, il se serait écrié:—Arrêtez! assez!...
Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes, et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il redescendit à la hauteur du puits, les noirs gambadèrent autour du docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une rapidité si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire la proie d'un essaim de guêpes sauvages.
Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées dans leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur sombre demeure.
Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de l'insurrection, il devait être horrible.
Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.
—Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le cœur d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,—car ces deux sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,—qui l'empêche d'appeler au secours.
—Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des crapauds.
Nous entendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques instants, et resta enfin silencieux.
Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur), Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les diables qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous courûmes chercher des cordes et des lumières.
Un garçon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins du docteur, et nous le hissâmes jusqu'aux dernières branches de l'arbre avec une telle rapidité, que le pantalon et la chemise du pauvre savant se déchirèrent par lambeaux.
Quand le docteur fut déposé par terre, il était tellement épuisé, tellement ému, qu'il lui fut à peine possible de respirer. La résurrection de Lazare ne donne qu'une faible idée de la figure de Van Scolpvelt, dont la pâleur livide prenait, sous la terne lueur de nos lanternes, des teintes cadavéreuses. La tête du docteur oscillait sur ses épaules; ses jambes pliaient comme des bambous sous les caresses du vent; son cou, ses mains et son front étaient couverts d'une vase verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme ceux d'une sirène; les sourcils de Van se tenaient droits, et son regard effaré paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un chacal pris dans un piége.
Quand il se sentit en état de marcher, il nous tourna le dos et se dirigea vers la maison sans répondre un seul mot à nos pressantes questions.
—Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui donc vous a poussé dans le puits? Avez-vous été saigné?
Van Scolpvelt me regarda d'un air féroce et ne répondit rien.
On lui prépara un verre de skédam; il le but sans mot dire, passa une chemise et se coucha sur le divan de la salle.