LXII

Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps, nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié consumée par l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.

Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs au-dessus de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs cimes brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif. Les bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants, à moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.

Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une branche plus élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal visible.

Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de tous les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et les ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous cherchions les traces.

En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner dans nos estomacs), nous fûmes étonnés d'entendre tout près de nous la détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence tripla la sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle se répéta de rocher en rocher.

Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes, effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa rapidement devant nous.

Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande. La féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos armes.

Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien possible qu'elle ne s'en souvienne plus.

Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied, et je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des défenses énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me cria:

—Restez tranquille! ne bougez pas!

Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus de moi. Elle atteignit le sanglier au cœur, et la bête, expirante, tomba sur moi.

Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:

—Cette belle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai là-bas pour la saler et la préparer.

Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes jambes.

—Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et en regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le matin à la maison avec une provision de vivres.

—Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!

Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.

Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des pourceaux, qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.

—Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?

Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses jolis petits chéris.

—Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.

En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.

—Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?

—Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?

—Ah! c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais tout à fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon fusillé n'est pas encore mort.

Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un arbre sur une branche duquel était couché un énorme babouin.

Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un ruisseau de sang.

Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de derrière.

À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.

Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre, la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers une branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.

Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui coupa la gorge.

Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.

—Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le, laissons-le!

—Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du tout.

—En vérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale, allons-nous-en.

Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des domestiques pour enlever le sanglier.