LXIII
Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous une haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un objet d'abord invisible à nos yeux.
Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche. Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.
—Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal; je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le cours d'une savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon pour vous!
En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyter occupé à parcourir des journaux et à feuilleter des livres nouvellement arrivés.
—Jetez un coup d'œil sur les papiers du grab, me dit-il en me les montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.
—Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité les charmants récits que renferme votre journal particulier.
J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa vivement mon esprit.
—Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis, par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires, celle de l'estime de ses concitoyens.
Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon, Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et généreuse.
Pour en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports, aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.
—Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter, j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon cœur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon cœur si je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.
—Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y, amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le commandant, et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre profession.
—Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune, et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre; ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.
—Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter votre tabac. Que peut-on désirer de plus?
Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour consolation la perspective de l'hôpital.
—Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien certainement, au bout de quelques années, vous aurez une aisance qui vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre cœur: celle de consacrer vos jours à la culture de la terre. Car, continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs, Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des villes il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la vue, quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme ceci: «Les mendiants ne sont pas reçus ici,» de sorte que Greenwich...
Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la fenêtre.
Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en dérivaient.
Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti il voulait prendre.
C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient des amis sérieux et inséparables.
Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à bord du grab, et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.
Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient le grab, je me dévouai de cœur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie rurale.
Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction; je découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais plus souvent encore je servais de cicerone à Aston.
Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble, chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions, comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin, nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions assez mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De Ruyter et, pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on appelle le monde. En conséquence, mon ami avait, pour y construire son habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos, de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe français, qui disait:
«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en abstiennent me font une faveur.»
Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice, et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont il avait déjà le plan.
—Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.
Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence, de Ruyter s'écriait:
—Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou. Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les hommes de cœur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.
Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'une liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur chemise pour se distinguer du commun des martyrs.
Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.
Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances, eût demandé bien des mois.
D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison est formée et les passions flétries, se chargent de tous les préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit les séparer ou les unir.»
En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité. C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et méprisés.
Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une affliction calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les sentiments d'un amour protégé par les volontés paternelles.
J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble. Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais de lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un déluge de baisers sur son beau front.
Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la profondeur d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.
Notre bonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait, absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou dans les étoiles.
Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de toute comparaison.