LXIV

Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre à de Ruyter la résolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne pouvait se permettre aucun repos quand un but à atteindre fixait son attention. Il était donc, dans chaque circonstance et dans les diverses occupations de sa vie, entièrement absorbé par les causes ou par les choses qui réclamaient son expérience et ses soins.

En arrivant chez lui, de Ruyter s'était dépouillé de son costume de marin pour revêtir celui de planteur, et, avec la blanche veste du colon, il en avait pris le caractère. Ce vêtement seyait si bien à la belle figure de de Ruyter, qu'un étranger aurait pu croire qu'il n'en avait jamais porté aucun autre. Exclusivement occupé de jardinage, d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter n'allait jamais au port; il détestait l'odeur du goudron, et nous disait avec le plus grand sérieux:

—La vue de la mer me donne mal au cœur, et je maudis sa brise, car elle déracine mes cannes à sucre et détruit mes jeunes plantes. Cette haine du moment s'étendait si loin, qu'une défense expresse interdisait dans la conversation toute phrase nautique et dans les repas la présence des viandes salées.

Un jour, occupé dans le jardin à transplanter des fleurs, je fus tout surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manière suivante:

—Holà! mon garçon, venez à l'avant, nous avons besoin de vous.

—À l'avant! m'écriai-je en rejetant aussitôt ma bêche, et je courus vers la maison tout disposé à gronder de Ruyter, mais je fus arrêté dans mon projet par l'étonnement que me causa l'occupation de mon ami.

Le parquet était couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques, et, agenouillé devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des distances à l'aide d'une échelle géographique et d'un compas. La grande et maigre forme du rais arabe était penchée sur mon ami, et il désignait avec sa main osseuse un groupe d'îles dans le canal de Mozambique.

De Ruyter était si attentivement occupé de son travail, qu'au premier moment il ne s'aperçut pas de mon entrée; je me mis donc à examiner sa mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de calme couvrait les yeux de de Ruyter s'était évaporé; ils brillaient d'un éclat étrange et donnaient à sa physionomie un air visible de satisfaction. De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du rais, mais les traits en étaient aussi immobiles que la proue d'un vaisseau. Bruni par le goudron et par les tempêtes, le visage du vieux marin ressemblait à un antique cadran solaire dont la surface corrodée ne marque plus les heures.

—Mon garçon, me dit de Ruyter en levant la tête, il faut que nous nous mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous allons nous rendre au port.

Quand j'eus rempli les désirs de de Ruyter, il changea de costume et nous nous mîmes en route.

Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gré de l'impatience de son fougueux cavalier.

—Laissons là ces paresseux, dit-il en mettant pied à terre, ils ne sont bons que pour des moines. Traversons les collines à pied avec notre boussole.

Un domestique qui nous avait accompagnés prit les chevaux, et nous nous élançâmes en avant avec une rapidité égale à l'essor d'une grue.

Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son autorité, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un regard les nonchalants Arabes couchés sur le pont, mit d'un geste tout l'équipage à ses ordres. Les nouveaux mâts, les barres et les voiles étaient en partie terminés; le fond du vaisseau avait été caréné, sa proue allongée, car le grab se dessinait en corvette.

Quand de Ruyter m'eut fait connaître ses intentions, quand il eut donné ses derniers ordres, il débarqua avec le rais pour recruter dans Port-Louis les hommes de son équipage, acheter les provisions et terminer toutes ses affaires. Aussitôt que la population flottante de la ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui offrir leurs services.

Le nom de de Ruyter était un aimant attractif pour tous ces hommes, et celui qui avait le bonheur d'être engagé pour un voyage croyait sa fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses créanciers, il flânait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage maîtresse qui avait fui pendant les jours de tempête.

De Ruyter était fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout lorsqu'il les prenait parmi les Européens; et, pour dire la vérité, il ne s'adressait à eux que dans les cas d'extrême urgence, car l'expérience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le vieux rais de compléter le nombre voulu pour son équipage avec des Arabes et différents natifs de l'Inde, tâche que l'encombrement des gens oisifs et de bonne volonté rendait extrêmement facile. Pendant ce recrutement, je travaillais ferme à bord du grab (je continuerai toujours de désigner ainsi le vaisseau, car il subira plusieurs transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un continuel changement de nom).

Après quelques jours de travail, au lieu de ressembler à une carène flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses côtés étaient peints en couleurs différentes, l'un entièrement noir, l'autre traversé par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:

—Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines. Employez ce temps à vos plaisirs, surveillez les plantations, et faites achever les travaux que nous avons commencés. Vous semblez être si parfaitement heureux ici, vous êtes devenu un si bon planteur, et il y a tant de choses là-bas qui exigent la présence d'un maître, qu'il vaut mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon cher Trelawnay. D'ailleurs, en admettant même que votre présence ne soit pas indispensable au bon ordre de ma maison, une cause sérieuse vous obligerait à y rester: il est impossible que nous abandonnions Aston à lui-même.

À mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue, projets qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment; sitôt rentré, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et nous conduirons Aston dans une colonie anglaise.

Quand de Ruyter eut complété ses approvisionnements, nous fîmes un festin sur le grab, et à la fin de cette apparente réjouissance, nous nous séparâmes.

De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son départ, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpâmes sur une hauteur pour voir le grab, dont la carène noire et les ailes blanches effleuraient l'eau comme un albatros.

Ma vie de planteur reprit son cours; c'était une vie calme et heureuse, embellie surtout par mon amour pour Zéla, qui n'avait point diminué. Tous les jours je découvrais en elle une qualité nouvelle, une qualité digne d'admiration.

Zéla était ma compagne inséparable, car je pouvais à peine supporter qu'elle me quittât un instant, et mon amour était trop profond pour craindre la satiété. Mon imagination n'errait loin de Zéla que pour la comparer avantageusement à tout ce qui l'entourait.

La jeune fille s'était si bien enlacée autour de mon cœur, qu'elle était devenue une partie de moi-même; la vivacité de nos sentiments, si libres de s'épancher dans la solitude, s'était journellement accrue, et nous nous aimions d'une affection dans laquelle se rencontraient tous les intérêts de notre vie. Je ne me rendais à Port-Louis que dans le cas d'absolue nécessité, ou quand mon devoir et le souvenir des recommandations de de Ruyter me forçaient à aller rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet aimable Français, qui était vraiment une bonne créature, conservait sa prédilection pour moi; elle aurait bien voulu non-seulement me garder dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zéla.

—Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand prix si vous l'initiiez aux élégantes manières du monde.

J'étais trop profondément dégoûté des femmes polies et maniérées pour partager l'opinion de la femme du commandant. Même dans leur extrême jeunesse, la beauté des femmes civilisées est sinon détruite, du moins amoindrie par les mains officieuses des maîtres de danse, de musique, qui leur apprennent une grâce affectée, sans charme, gauche, et quelquefois même malséante.

Quand on présente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y sont minutieusement examinées par ces êtres qu'on appelle gentlemen, titre qu'ils ont gagné en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si la jeune fille est riche, un joueur sans argent l'épouse pour remettre un peu d'ordre dans le dérangement de sa fortune; mais si elle est pauvre, elle doit passer sa vie à attendre le hasard, qui, en la sauvant des piéges tendus à sa vertu, doit lui donner une position honorable. Je savais donc tout ce que Zéla avait à craindre du contact des femmes et du regard des hommes, et je tenais à la laisser dans toute la candeur de sa sauvage naïveté.