IX
Les cinq premiers jours qui suivirent le retour de Giulia à l'hôtel Beaujon, se passèrent en événements qui exigent une espèce de journal, pour servir à les débrouiller, dans leur succession si précipitée. Ce fut d'abord, l'apparition inopinée du comte Otto, qui survint, comme s'il émergeait de dessous terre, fort tristement, et dit qu'il arrivait de Londres; mais, avec des réponses si rechignées, lorsqu'on en venait à des questions, que le Duc, sans y insister, et jugeant qu'il y avait là-dessous, quelque aventure romanesque, ne songea plus qu'à faire fête à l'enfant prodigue. Il s'épanouissait de joie, entre son fils et sa maîtresse. Et pour dissiper quelque gêne, qui avait paru dans leur maintien, au moment où ils s'étaient revus, le Duc les emmena dîner au cabaret, et s'y égaya vers la fin, jusqu'à frapper de son couteau et de sa fourchette, sur son assiette, en guise d'accompagnement du piano d'un cabinet voisin.
Le lendemain, mardi, au réveil, Charles d'Este reçut des mains du valet qui tirait son rideau, une lettre sous un pli noir, qu'avait apportée, dès le matin, la femme de chambre de Christiane. La vue du billet lui déplut, dans la pensée que c'était encore quelque demande de secours, inspirée par Mme Sophie, pour une chapelle ou pour des pauvres; et le Duc différa de l'ouvrir, jusqu'après quatre heures de l'après-midi. Vers les deux heures, Christiane donna l'ordre que l'on attelât; et après un peu d'attente encore, allant çà et là par la chambre, toute rêveuse, tandis que dans un coin, le père Le Charmel et la princesse de Hanau s'entretenaient à voix basse, elle dit soudainement: Allons!
—Vous voulez toujours, chère enfant, passer par le Père La Chaise? interrogea Mme Sophie.
Elle répondit oui, de la tête; la vieille Louisa parut avec des paquets de voyage,—et debout, restée la dernière, au seuil de la porte, Christiane attachait un long regard sur cette chambre familière, aussi chère à son cœur, qu'une amie aimée. C'était donc vrai: elle quittait Paris, elle s'en allait à Poitiers, dans un cloître de carmélites. Là, tout d'abord, son abjuration, et plus tard, la prise de voile, les vœux solennels, irrévocables... Un silence de mort régnait; le vent soulevait doucement, les cendres amoncelées du foyer, où elle avait brûlé quelques lettres, et les portraits de Hans Ulric; elle éprouvait avec horreur, les plus poignants effets de la tendresse... puis, Christiane descendit.
—Nous avons deux heures à nous, dit la princesse, en tirant sa montre; et personne ne parla plus. Enfoncée derrière les glaces, Christiane jetait un morne regard sur les avenues plantées d'arbres, les équipages, les passants; leur aspect lui offusquait les yeux. Elle baissa le mantelet, et se plongea dans son coin; mais déjà, le coupé s'arrêtait. On était à la porte du cimetière.
—Allez, ma fille, nous vous attendons, dit à mi-voix, le père Le Charmel.
Le monument provisoire des Blankenbourg, que le duc Charles avait acheté, à moitié bâti, de don Lopez Aguillu, riche Brésilien, se trouve au sommet de la colline, non loin du sépulcre de Balzac. Quoiqu'il soit entouré de tombes pressées, dont les dalles et les croix de pierre, bornent la vue de toutes parts, il se fait remarquer de très loin, par sa flèche de marbre évidée, les dorures dont il est chargé, et ses clochetons, fouillés à jour, et flanqués de figures d'anges.
Christiane renvoya Louisa, après avoir pris les bouquets de fleurs, que portait la vieille servante; et mettant la clef à la serrure, elle descendit les deux marches qui précèdent l'étroite chapelle. Quoique ce lieu fût si enfermé, on n'y sentait aucune odeur. Les murailles de stuc, luisantes, éblouissaient de blancheur; quelques vieilles couronnes fanées, jonchaient le dallage de marbre; d'autres pendaient, le long des murs, à des patères de bronze doré. Et dans cet endroit, propre et clair, aucune émotion ne venait à l'âme de la malheureuse: Hans Ulric lui paraissait éloigné d'elle, si proche fût-il, d'une distance comme infinie. Christiane s'agenouilla, et se penchant vers le caveau, elle dit, à plusieurs reprises:
—Adieu... adieu... adieu...
Elle le revoyait dans sa bière, pâle, la tête fracassée, entourée de bandelettes. Il était là, gisant et mort,—et c'est une morte aussi, qui te parle, pensait Christiane, car je me sépare de ce monde, et je vais m'établir dans un lieu de repos, aussi obscur et caché, qu'est le tien. Elle se tut. Une rafale secouait les arbres du cimetière, les guirlandes de perles d'un tombeau voisin, en s'entrechoquant, produisaient un bruit singulier; puis soudain, une averse croula, le ciel entier fondit en eau.—Ah! pensa Christiane, ils doivent avoir froid! Et au même moment, les larmes l'étouffèrent, elle éclata en soupirs et en sanglots.
—O cher, cher, mon cher bien-aimé!...
Et, en s'abattant sur le sol, balbutiante et désespérée:
—Ah! je t'aime, je t'aime, Ulric; prends-moi, étends les bras, mets-moi à tes côtés! Oh! parle-moi... je veux t'entendre... Mais entends-moi, réponds-moi, hélas!... Je t'en supplie... ouvre les yeux...
Et toute pâmée sur la dalle, avec ses cheveux défaits, ses larmes coulaient abondamment, comme la pluie qui ruisselait, ses sanglots se mêlaient à l'orage; dans sa frénésie de mourir, elle allait se briser la tête à un angle de la muraille... Soudain, elle frissonna, en se voyant seule, enfermée, avec ces deux morts pour voisins. Le sol se déroba sous elle, ses yeux se fermèrent doucement, et la malheureuse s'évanouit...
La pluie avait cessé; Christiane, immobile, se tenait devant le tombeau. Un grondement puissant, continuel, traversé par des rumeurs étranges, des cris indistincts de chariots, montait de l'énorme Paris, qui s'étalait sous ses yeux. Elle contempla un instant, ce sombre charnier où son frère dormirait son éternel sommeil; puis, disant encore:
—Adieu... adieu... Christiane redescendit; Louisa donna au cocher, le nom de la gare d'Orléans... Le train roula et disparut,—et l'on ne devait jamais plus parler de Christiane, dans ce monde.
Le duc Charles sortait de son lit, quand il daigna se ressouvenir de cette lettre différée, et apprit ainsi, la nouvelle...—Voilà donc, dit-il amèrement, le respect et l'amour de ma fille... Et tout de suite, après avoir sonné, pour qu'on lui apportât du lait, dont il faisait, en ce moment, sa seule boisson, il se mit à jouer aux échecs, avec Giulia Belcredi, tandis qu'Otto marchait, de long en large, par la chambre. Soit qu'il y prît vraiment plaisir, soit comme marque de grandeur d'âme, le vieux fou, ce jour-là, ne s'avisa-t-il pas de faire l'amoureux, pressant la Belcredi du genou, par dessous la table, se penchant parfois, et lui parlant bas, avec des roulements de prunelles. Giulia se mourait de peur, de quelque foucade du jeune homme, en le voyant bientôt, rougir, pâlir, la gorge lui enfler, les yeux lui sortir de la tête. Par bonheur, Charles d'Este lui-même, se leva au bout de peu de temps, et laissant les échecs rangés, il proposa qu'on fît un tour au jardin, en se plaignant de la chaleur.
—Buvez donc, si vous avez chaud, dit Giulia.
—Tout à l'heure, répondit le Duc...
Et ils sortirent, sur ce mot. On n'a jamais bien éclairci le bizarre incident qui suivit, qui eut quelque chose de mystérieux, et comme imaginé pour un roman, du moins, tel que l'Italien le raconta plus tard, se vantant fort d'avoir sauvé Son Altesse. A l'en croire, il avait eu soif, dans le temps qu'il accommodait je ne sais quelle tête de cire, au fond du cabinet, contigu à la chambre à coucher du Duc; et par malice de Scapin, qui joue un tour plaisant à son maître, se trouvant seul, dans la chambre déserte, avait eu la pensée de boire à la propre tasse de Charles d'Este; mais, en la portant à ses lèvres, une odeur fétide qui s'en échappait, et la couleur du lait toute changée, l'avaient saisi si fortement que, sans y faire réflexion, le bouffon l'avait été jeter. Si le récit est véritable, et qu'une enquête, ainsi que le pensait le Duc, eût trouvé Otto au bout de l'affaire, outre la folie et la noirceur d'un tel crime hasardé ainsi, c'est encore un excès de péril, qui ne se peut comprendre. Comment quitter le Duc, préparer le poison, (en supposant, comme l'on fit, que c'était du phosphore raclé sur des allumettes de bois,) entrer et jeter ces raclures, sans que Giovan, qui travaillait dans le réduit à côte, eût entendu le plus léger bruit? Et ce subtil Arcangeli, si avisé, si précautionneux qui n'a pas un doute, une hésitation!... Il est vrai de dire que l'événement, qui lui tomba comme une bombe, à lui et à Emilia, eut de quoi l'occuper tout entier, dès le lendemain même, et ne lui laissa guère le temps d'enfiler des raisonnements.
Le mercredi soir, en effet, entre huit et neuf, Emilia, qui était fort incommodée depuis quelques jours, se sentit prise soudain, des douleurs de l'enfantement. Personne, d'après son rapport même, ne songeait à rien moins, mais on comptait la chose pour le mois suivant; en sorte que Giovan qui soupait, pensa étrangler de saisissement, lorsque Térésina, accourant à lui, s'écria, tout effarouchée, que sa maîtresse allait accoucher.
On dépêcha au médecin, qui arriva presque aussitôt; mais quand ce fut à s'en aller quérir le comte Franz, les questions passèrent de bouche en bouche, par tous les valets de l'hôtel, sans que l'on sût en quel endroit se trouvait le jeune homme, depuis huit jours qu'il n'avait paru. On envoya plusieurs laquais, en divers lieux: d'abord, à l'entresol que le comte avait récemment loué, rue Taitbout, afin d'être libre en ses mouvements, disait-il; ensuite, au cercle Impérial, puis, au club de la rue du Helder. Enfin, vers minuit et demi, dans un claquedent du boulevard, le garçon de jeu répondit que M. le comte, ainsi que M. Romero, étaient allés, une heure auparavant, faire une partie, rue François Ier, chez madame Lyonnette.
Il se trouvait en effet, ce soir-là, chez la nouvelle comtesse d'Œls,—née Léonilde Chaffaroux, de son vrai nom, révélé par les bans de mariage—une assez nombreuse compagnie. Des moyennes-vertus, des filles d'Opéra, Flora Van Bloemen, la chanteuse, une Brésilienne avec son mari, et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur esprit, leurs prodigalités, ou leur débauche. C'était Lussan-Biron, le jeune duc, qui mourut à vingt-neuf ans, ne laissant que des dettes immenses, et quatre-vingt-trois costumes de bal masqué, dans sa garde-robe; Schonen le roux; quatre ou cinq fils de banquiers, et non des moindres; le marquis de Courson, M. de Poix, Feuillade, le tenant actuel de Lyonnette; le vieux marquis de Vivarens, et quelques autres.
Vers minuit, survint M. de Villalba, jeune gentilhomme cubain, fort riche, novice, et gros joueur. Il fut tout de suite entouré, et après les premières civilités, Lussan-Biron lui demanda, pour l'avoir rencontré plusieurs fois, au cercle de la rue de la Paix, si la fortune lui était favorable, et s'il se trouvait en perte ou en gain?
—A Enghien? demanda Villalba, qui entendait mal le français, et le baragouinait plus mal encore; puis, voyant tous ces jeunes gens perdre contenance, et rire en-dessous, il s'excusa fort poliment, tandis que le duc répétait sa question.
—Non! non! reprit Villalba, je ne suis pas heureux; j'ai perdu hier, vingt mille francs. Et au même moment, avisant Romero dans le cercle qui l'environnait, il ajouta d'un ton plaisant, que c'était avec ce coquin-là, et lui prit le bras, familièrement.
—Mais il sait très bien le français, chuchota le duc de Lussan à l'oreille de M. de Poix, tandis que Romero répondait en ricanant:
—Bah! bah! vous vous rattraperez...
—J'y compte bien, repartit Villalba; et il fit voir son portefeuille, tout gonflé de billets de banque, non sans répéter plusieurs fois, qu'il avait pris avec lui, cent mille francs.
—Eh bien! mais, qu'à cela ne tienne, dit l'Espagnol, comme par politesse; puisque tel est votre désir, je m'en vais vous donner votre revanche... Franz, allez donc demander des cartes à la maîtresse de la maison.
Le comte d'Œls arriva au bout d'un instant, les yeux perçants, la mine haute et railleuse...—Madame la comtesse s'attendait si peu à ce que l'on voulût jouer, qu'elle n'avait fait préparer que trois ou quatre tables de whist; et il s'excusait, en donnant des ordres. Deux laquais parurent bientôt, maniant et portant à reculons, une laide et sale table de cuisine, sur laquelle M. d'Œls jeta lui-même un tapis vert; après quoi, entra un petit chasseur, qui apportait plusieurs jeux de cartes. Pendant ce temps-là, Romero, avec la craie du billard, dessinait sur le lapis vert, le tableau de trente et quarante, tel qu'il est usité en Allemagne. Les deux joueurs s'assirent face à face, et l'Espagnol disposa devant lui, de l'or et des billets, pour vingt mille francs environ.
—Franz, êtes-vous mon associé? demanda-t-il, tout en distribuant les cartes.
—Je veux bien, répondit le comte.
Alors, tandis que la plupart des assistants se pressaient autour de la table, curieux de voir l'Espagnol tailler une banque, Feuillade s'approchant de Schonen et de Lussan, assis à un coin du salon, demeura debout devant eux, où la conversation, vive et chuchotée, s'engagea sur ce Romero. Schonen l'avait déjà rencontré à Bade, l'y avait vu gagner un soir, plus de quatre cent mille francs. Et telle était d'ailleurs, la renommée de cet illustre aventurier, que, dans les casinos d'Allemagne, il avait obtenu l'étrange faveur de jouer sur un maximum de vingt-cinq mille francs, au lieu de douze mille.
Ils remontèrent vers la table de jeu, afin de ne paraître pas trop longtemps, en conciliabule. La partie commençait à s'animer, et les assistants pariaient pour l'un ou pour l'autre des joueurs.
—Comment! demanda Feuillade à Franz, vous pontez contre la banque, vous, l'associé du banquier?
—Oui, dit le comte, Romero est si peu en veine, ce soir, que je suis forcé de jouer contre mon propre argent, afin de compenser mes pertes.
En effet, au même moment, l'Espagnol frappa du poing la table, et jetant ses cartes dessus, se leva comme un furieux, en protestant qu'il ne jouerait plus. Tout ce que put dire Villalba, ne fit que redoubler sa colère, et ses serments de s'en tenir là. Si bien qu'enfin, le jeune seigneur, encore chaud et alléché du gain, proposa aux autres assistants, un petit baccara tournant, qui commença par des dépôts de dix ou de vingt louis, et où les dames se mêlèrent.
De temps à autre, Villalba, en interpellant l'Espagnol, demeuré debout près de la table, au premier rang des curieux, le pressait de se remettre au jeu.—Non! non! répondait Romero, et le pauvre sot de redoubler:—Allons, voyons, laissez-vous tenter; c'est à vous que la main arrive; allons donc, vous en mourez d'envie!... Et tant d'autres importunités, que l'Espagnol s'assit enfin, comme vaincu et presque contraint, tandis que M. de Villalba, lui applaudissait, en écolier.
—Je mets trois mille francs, dit Romero. Les tenez-vous?
—Parbleu! dit Villalba.
—Huit, dit Romero.
—J'ai perdu, dit Villalba; doublons la mise.
—Je tiens cent louis, dit le comte Franz.
—Sept, dit Villalba.
—Neuf, dit Romero.
—Bien! doublons la mise.
—J'en donne... Huit, dit Romero.
—Encore perdu! dit Villalba.
—Je tiens deux cents louis, dit le comte Franz.
—Huit, dit Villalba.
—Neuf, dit Romero.
Tous les regards étaient attachés sur les joueurs, ce qui donna moyen à Lussan-Biron de se tourner vers M. de Schonen, comme lui montrant Romero. L'autre cligna des yeux, voulant répondre: Oui! je vois. Une minute après, ils se joignirent; et le duc dit tout bas à Schonen, que Villalba avait perdu la tête, qu'il allait se faire voler, et qu'on ne savait d'où sortait en somme, ce beau fils, avec ses favoris.
—Le fait est, dit Schonen, entraînant Lussan plus loin, que les coups se présentent d'une façon bien extraordinaire.
—Et voilà Franz, reprit le duc, qui tient à présent, sur la main, des coups de cinq cents louis! En ce moment, le grand Feuillade sauta entre Schonen et Lussan, et leur dit à l'oreille, avec émotion:
—Que se passe-t-il donc? Regardez les cartes.
Romero tenait en effet, son jeu en éventail, devant lui, mais on eût dit qu'il s'y trouvait des cartes blanches, et toutes neuves. Le duc examina le talon. Le contraste était saisissant, entre les tranches éclatantes des cartes étalées par l'Espagnol, et la dorure un peu ternie de celles qui restaient sur la table.
—Il faut prévenir la comtesse, puisque M. d'Œls s'est mis au lit, dit alors le duc de Lussan... Feuillade, priez-la de venir dans le salon jaune.
Ils s'y promenèrent en l'attendant, fort animés d'indignation, le monocle collé à l'orbite, et s'interrompant l'un l'autre, en leurs propos. Lyonnette parut aussitôt, avec Feuillade:—Eh bien, qu'est-ce? que me dit-il?... Ils la prirent dans une embrasure, et lui expliquèrent le cas. La stupeur et les exclamations durèrent un assez long temps; après, grande question sur ce qu'il leur fallait faire? Sûrement, arrêter la partie, mais quel scandale, quel éclat!... Sans compter qu'ils devraient peut-être, comparaître comme témoins, au tribunal. Feuillade, envoyé près des joueurs, revint tout de suite, en levant les bras. Il fallait se hâter; les coups s'augmentaient toujours. Villalba venait, à l'instant même, de perdre une banque de soixante mille francs; il y avait eu sur la table, à peu près, cent trente mille francs. Le chiffre de la somme les décida. Ils rentrèrent, bien résolus à tout, dans le petit salon de jeu.
Un silence extrême avait succédé au gros coup qui venait de se jouer. On se haussait sur la pointe des pieds pour apercevoir Villalba, qui, pâle et tremblant, tirait les billets de son portefeuille; et tous les visages béants, où perlaient des gouttes de sueur, montraient je ne sais quoi de cruel, des yeux collés sur tant d'argent, des bouches entr'ouvertes de saisissement. Alors, au milieu du profond silence, la voix de Feuillade éclata:
—Ce jeu est trop cher, messieurs, dit-il, ce n'est point ici un tripot.
—C'est mon jeu habituel, répondit Romero.
Mais au même moment, le duc de Lussan-Biron, saisissant le paquet de cartes, sur la table, dit nettement à l'Espagnol:
—Vous avez ajouté des cartes, monsieur, tandis que M. de Schonen couvrait de son chapeau, le panier où l'on jetait les jeux, une fois qu'ils avaient servi.
On peut juger quel étrange coup de théâtre produisirent ces divers mouvements, et le tumulte qui suivit. Romero et Villalba s'étaient levés, avec précipitation; mais l'Espagnol avait fait rafle, prudemment, de tout ce qui se trouvait devant lui, et il se débattait, au milieu de la presse dont il était entouré. Enfin, à force de frapper avec sa canne sur la table, Feuillade obtint un peu de silence; et s'adressant à Lyonnette:
—Combien y avait-il, madame, de jeux de cartes, dans la maison?
Elle en avait fait donner cinq aux joueurs. Là-dessus, Feuillade compta. Il se trouvait des cartes de sept ou huit jeux différents, dans le paquet de l'Espagnol.
—Messieurs, dit Romero, au travers des mille injures qui lui pleuvaient de tous côtés, vous êtes joueurs, vous me comprendrez. J'avais gagné avec ces cartes du cercle Impérial; j'y croyais la veine attachée.
Une grande risée s'éleva, et Feuillade dit, parmi le tumulte:
—Allons, monsieur, il faut rendre l'argent.
Mais, à cette proposition, une espèce de frénésie saisit soudainement l'Espagnol, qui se mit à taper des pieds, à protester, à gesticuler. Puis, s'arrêtant, voilà notre homme qui pâlit, se démène, et fait cent contorsions, comme en proie à un de ces besoins pressants, auxquels on ne croit pas pouvoir résister. L'éclat de rire fut subit et irrésistible. Les femmes battirent des mains, et l'on en voyait de pâmées, qui pouffaient, sans pouvoir s'arrêter. Cependant Villalba, en prenant les gens à part, leur faisait remarquer sa délicatesse, de ne se point mêler à cette scène, tandis que Courson et Vivarens, debout devant le comte Franz, l'engageaient à intervenir auprès de son ami.
—Romero n'est pas mon ami, répondit Franz, avec vivacité.
Et il parut fort soulagé, lorsque l'Espagnol consentit enfin, à ce qu'on exigeait de lui,—non pas à titre de restitution, ajouta le joueur, en prenant un air superbe, et passant à la ronde, un œil de défi, mais par gentillesse gratuite, et parce qu'il voulait bien céder à l'opinion de la galerie. Il rendrait donc les sommes gagnées au baccara, mais il était juste qu'on lui tînt compte de sa perte au trente et quarante... Sur quoi, prenant dans son habit, une liasse de billets de banque, Romero les jeta sur la table, en grommelant de vagues menaces, entre ses dents.
—Franz, dit le marquis de Courson, il faut aussi que vous rendiez ce que vous avez gagné, en vous associant dans la banque.
—Je n'ai rien gagné, dit Franz vivement, et il tira son portefeuille. J'avais apporté trente-cinq mille francs, et voilà tout ce qui me reste: vingt-cinq mille.
Ces messieurs se lancèrent une œillade d'étonnement... Mais au même instant, le duc de Lussan, qui avait compté les billets jetés sur la table par Romero, dit d'une voix mordante et railleuse:
—Il y a là, cinquante mille francs; nous attendons le reste, monsieur Romero.
—C'est tout ce que j'ai sur moi, fit l'Espagnol, avec furie.
Cette réponse excita de nouveau des éclats de dérision, et une bruyante huée, qui recommença à plusieurs reprises. Romero fut pressé, bousculé. On lui mit le poing sous le nez; peu s'en fallut que la Barucci ne le frappât de toutes ses forces. Au milieu de la confusion, quelqu'un, resté inconnu, renversa une des lampes d'applique; et la tapisserie, qui était de Beauvais, à Cupidons chasseurs et à colombes, s'en trouva vilainement gâtée. Les femmes, pour mieux voir, avaient escaladé les fauteuils, autour de la chambre; et là, en pied, elles ricanaient, se démenaient, faisaient tapage, répétant:
—Fouillez-le! Fouillez-le! Le commissaire de police! puis, tout à coup, recommencèrent à applaudir, comme frénétiques. Et un grand battement de mains emplit l'hôtel, pendant quelques instants, les hommes, pour applaudir, aussi, s'écartant tous, et formant un cercle, autour du blême Romero.
Alors Schonen qui, durant cette scène, ne perdait pas de l'œil le misérable, vit sortir, du bas de son pantalon, une liasse de billets de banque; et il s'élança pour les ramasser, tandis que l'Espagnol s'écartait avec précipitation.
—Oh! c'est inutile, dit Feuillade, nous savons maintenant, où est le nid.
—Je vous dis que je me sens malade, cria furieusement, Romero.
—Hé! laissez-le aller, dit le duc de Lussan, avec un ton compatissant. Vous voyez bien que M. Romero a un flux de billets de banque.
L'Espagnol sortit du petit salon, suivi pas à pas, par la foule; et les billets, comme à un enchanteur, apparaissaient, où il marchait. Lussan les ramassait à mesure, et après les avoir comptés, en annonçait l'addition, à voix haute:—Soixante-cinq mille.... soixante-dix mille.... quatre-vingt mille.... Cette sorte de chasse parut, on ne peut plus divertissante; et ne se fit pas, comme on pense bien, sans un feu roulant de quolibets, et la plupart, assez grossiers. Mais, par malheur, l'amusement ne fut pas de très longue durée. Arrivé au bout du salon jaune, Romero s'assit sur un fauteuil, et refusa d'en bouger. Le pauvre sire, pâle et les yeux fermés, paraissait près de se trouver mal.
—Allons! finissons-en, dit Feuillade, entendant trois heures sonner... Il faut que M. Romero ait passé à quelque compère, le reste de l'argent qu'il a gagné. Messieurs, vous êtes tous d'avis de vous laisser fouiller, n'est ce pas?
—Sans doute... sans doute, répondit-on.
Là dessus, Feuillade et Lussan, après avoir eux-mêmes, ouvert leur gilet, et montre le dedans de leurs poches, s'approchèrent du vieux marquis de Vivarens, qui les imita de bonne grâce. Le reste de la compagnie ne se montra pas moins empressée. Et, tout en faisant la cérémonie de retourner son gilet et ses poches, ces jeunes gens étaient en train de plaisanter, sur ce qu'il faudrait contraindre les dames, et principalement, Flora qui était grasse, à se laisser aussi fouiller, quand tout à coup, on entendit les éclats d'une voix furieuse:
—Jamais! jamais!..... disait le comte Franz. On s'efforçait de le calmer, mais lui, tout pâle et les yeux hors de la tête:
—Jamais je ne supporterai que l'on me fasse un tel outrage!
—Puisque j'ai souffert que l'on me fouillât, dit d'un ton piqué, le vieux Vivarens, vous pouvez bien le souffrir aussi.
—Je vous ai montré mon portefeuille, criait Franz; c'est là tout ce que j'ai, tout, absolument.
On entourait le comte; on demeurait en groupe, à l'exhorter, tandis qu'il passait des yeux égarés sur les assistants, en répétant: Jamais! jamais! Enfin, comme on le serrait de moins près, l'on aperçut tout d'un coup, à ses pieds, un paquet de billets de banque.
—Voici des billets, lui dit le duc, en les ramassant, qui viennent de tomber à vos pieds; prenez-les, ils sont à vous.
—Ils ne sont pas à moi, vous pouvez les garder, répondit Franz, qui les repoussa; et il changea tout à fait, de couleur.
Ces vingt mille francs une fois comptés, il n'en manquait plus que trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants après, M. de Poix, qui rôdait dans le petit salon, les découvrit derrière un fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des pertes. On restitua à Villalba, en sus des mille louis qui lui restaient, environ quatre-vingt mille francs, sept mille cinq cents francs à de Poix, cent cinquante louis à Constance Meyer, et enfin, au sieur Romero, à peu près, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une dernière fois, voulut faire donner parole aux assistants, de ne rien divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les épaules, et tous partirent.
Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'hôtel Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer jusqu'à lui, à travers les portes que Lyonnette avait commandé qu'on fermât, dès le début de cette scène,—et qui lui apprit l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air égaré, et qu'il parlait tout seul, en s'en allant à sa voiture. On le vit un moment, rue Taitbout, où sans doute, il se garnit les mains de quelques bons écrins et de sacoches.. Et de là, le diable sait où il disparut, en Belgique probablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir à Paris, c'eût été se mettre la corde au cou, car Romero, jugé quinze jours après, fut condamné à cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte Franz, par défaut, à treize mois, comme complice.
Le Duc n'apprit l'événement, que le vendredi, 13 juin, à son réveil. Il avait eu la fièvre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en lisant ce beau récit, dont les journaux étaient pleins, il lui prit une pâmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journée entière se passa, en suspens et en inquiétude. Quoiqu'il y eût déjà grand soupçon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et l'inflammation qui y paraissait, les médecins, ce premier jour-là, ne parlèrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise, et il fallut bien, dès le lendemain, déclarer le péril où se trouvait Charles d'Este.
Il fut pansé. Incontinent après, l'anthrax parut, et l'on fit à la pauvre Altesse, une première incision. Lui-même, il se sentait si mal, et la tête si embarrassée, qu'il craignit les accidents. Et faisant venir son notaire, Me Arrachequesne, Charles d'Este dicta un testament, par lequel, en révoquant et annulant expressément, ses testaments antérieurs, il désignait son fils, le comte Otto, pour son seul et unique héritier.
Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-là. Quelque soin qu'elle prît de simuler l'affliction, elle marchait environnée de je ne sais quel éclat superbe, qui ornait toute sa personne, et que l'on sentait retenu. Otto était ébloui d'elle; et les amants enhardis à tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait délicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc était trop mal, pour prendre garde à quoi que ce fût, et ses rideaux restaient fermés plus souvent qu'ouverts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser échapper devant cet importun témoin, était extrême et délicieux. Cet état si violent, fut d'assez courte durée. Les médecins, pendant ce temps, multipliaient les incisions; la dépuration s'établit: en sorte que, ce faible espoir d'éviter leur crime, qu'avaient eu un moment, Otto et la Belcredi, s'éteignit aussi vite qu'il avait paru.
La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines, pendant lesquelles, le grand lit fut, tour à tour, tendu et détendu, à tous les coins de l'appartement, Charles d'Este étant devenu plus soupçonneux des courants d'air, et plus précautionné pour sa santé, qu'Augusta Linden elle-même. Des pistolets et des poignards, qu'on voyait toujours près de lui, témoignaient de ses autres craintes, à l'égard des pères Jésuites,—ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant, à sa fortune et même à sa vie.
Du reste, l'emploi qu'il faisait du temps, n'était pas pour lui tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le monstrueux crime, qui fut commis à cette époque, par un scélérat du nom de Hermann, et dont l'horrible découverte retentit dans toute la France, et donna le spectacle nouveau de sept victimes à la fois, égorgées par un seul homme. Tel était le riant poème que, chaque jour, le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intérêt.
—Quel gaillard, répétait-il, à tous moments, quel gaillard! tandis qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vétyver des Indes, dont les fenêtres étaient tendues. L'évaporation, en mêlant du frais à l'odeur des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait l'agréable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien plutôt pour les rêveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi surtout, lorsqu'on en vint, après le meurtre des cinq enfants et de la femme, à l'empoisonnement de Kinck le père, au moyen de l'acide prussique. Or, pour préparer le poison, Hermann avait imaginé un procédé, le plus ingénieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de lui lire bien posément, le jour qu'il parut dans les gazettes.
L'assassin s'était donc servi de deux cornues, la première, à large orifice, et l'autre, à col long et étroit. Il les avait engagées l'une dans l'autre. Après quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin, Hermann avait distillé dans la grande, du prussiate jaune de potasse, de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond était garni d'un linge mouillé, avait fait l'office de récipient. L'expert-chimiste déclarait que c'était l'unique procédé, par lequel on fabriquât de l'acide, capable de se conserver.
Alors, les yeux de la Belcredi rencontrèrent les yeux d'Otto; puis tous deux, comme par réponse, jetèrent un regard affreux sur Charles d'Este, qui, demi-allongé dans son lit de broderie d'or et d'argent, se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se plaisait, en ce moment, à ramasser par l'Europe entière. Pauvre vieil enfant couronné, tout charmé de son hochet, et qui ne voyait pas la dangereuse vipère, liée au bord de ses habits. De ce jour, de cet instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut résolu et préparé. L'idée d'abord, leur en avait paru un rêve, un vain amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les séduisait par la perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'après quelques journées, sans savoir comment cela s'était fait, les deux amants se réveillaient, tout pénétrés, tout environnés de leur crime. Giulia et Otto se parlèrent; tout fut prévu, et arrangé. Le poison dont ils avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace: la mort serait sans doute, attribuée à la rupture d'un vaisseau, ou à quelque anévrisme du cœur. D'ailleurs, Otto, dès les premiers instants, demanderait par dépêche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer le Duc dans la vieille cathédrale Saint-Blaise, où se trouvent les tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux médecins trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.
Divers incidents domestiques reculèrent d'abord leur projet, puis un autre prétexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur parut que deux convois, se succédant à l'hôtel, coup sur coup, fixeraient trop l'attention. Par malheur, la fin des cérémonies leur ramena l'Italien, qui, soit qu'il eût des yeux tout neufs, soit par une chance particulière, démêla, ce jour-là, en les voyant entrer ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'être serrés d'un peu près, en passant la porte.
Déjà certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre, n'avaient pas laissé de l'étonner. Bien plus de familiarité s'échappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser paraître: cela se sentait comme au nez.
—Oh! pensa l'Italien, prenons garde!
Et dès lors, il n'est pas de chien tenant l'arrêt, aussi patient et attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce qu'il apercevait, lui donnât bien fort à penser, il fallut, pour avoir des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un cheveu, les portes des appartements du fils du Duc et de la chanteuse; et les sceaux, au matin, se trouvèrent rompus. Il sabla de poussière menue, l'obscur corridor qui conduisait à la chambre de Giulia; et les pas marquèrent ouvertement, d'où le galant était venu. Il pétilla de cette découverte: mais, quant à prévenir Son Altesse, le bouffon demeura indécis, quelque gros qu'il fût de parler. L'aveugle prévention de Charles d'Este pour son fils et pour sa maîtresse, et la défaveur où lui-même se trouvait auprès du Duc, faisaient redouter à Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir,—et les preuves de ses allégations, comment les faire toucher du doigt?
Une après-dînée, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la première fois, en convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris d'entendre des pas, et même assez lourds, au-dessus de sa tête. Ce galetas était vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il interrogea Emilia, qui répondit que, depuis plusieurs jours, elle entendait le même bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant que ce fût quelque laquais.
—Dans l'après-midi? demanda Giovan.
—Dans l'après-midi, répondit-elle.
Or, Charles d'Este avait coutume, après avoir considéré du haut de la terrasse, le défilé de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout harnachés, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit lit de jour; et les amants, durant ce temps, avaient leur entière liberté.—Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.
Il alla consulter, en quittant sa sœur, l'un des nombreux plans de l'hôtel, dans le cabinet où Son Altesse avait ordonné qu'on les enfermât. La chambre à œil de bœuf, qui donnait au-dessus de l'appartement d'Emilia, portait le numéro 14. Notre homme ne put rien savoir de plus, à ce moment, son service le rappelant auprès du Duc.
Il y resta jusqu'à onze heures, et remontait chez lui, fort agité, par l'étroit escalier de service, quand l'idée lui vint tout à coup, de visiter cette chambre mystérieuse. Aussitôt pensé, voilà l'Italien qui grimpe un étage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de lambourdes et de plâtras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint sur une porte. Il s'était largement muni de fausses clefs, dans l'après-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la serrure avec soin.
Le premier coup d'œil, vivement jeté de tous côtés, ne montra d'abord à Giovan, à la clarté fumeuse de sa bougie, qu'un grand lit à colonnes torses et à baldaquin de broderie, qui était jadis, celui de Christiane, et qu'après la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever de chez elle, et un pêle-mêle de meubles, entassés tout autour de la chambre, laquelle était proprement, un débarras. Giovan en fit le tour avec précaution, n'y remarqua rien de suspect, parmi cet étrange fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait même, deux de ces couronnes de paille tressée, dont on se sert pour mettre les cornues sur cul. Et notre homme désappointé, qui s'était figuré découvrir là, des merveilles, ne songeait plus qu'à s'en aller, quand un bruit de pas retentit, à l'extrémité du long corridor. Il demeura tout d'abord, comme pétrifié, les yeux fixes, le cœur battant; puis soudain, souffle sa bougie, écrase entre ses doigts, la mèche qui fume, et se coule sans bruit, sous l'énorme lit, en mordant sa manche, pour s'empêcher de respirer.
Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'avança dans la chambre, en même temps qu'Otto venait derrière, tenant une petite lampe allumée. La chanteuse portait des deux mains, un grand bassin de porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine, confites; elle avait à l'oreille, une rose rouge, ayant passé la soirée chez le Duc; et la queue de sa robe de velours vert, brodée en mosaïque d'argent, de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrière elle. La Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe à côté: puis, tous deux, en se regardant au fond des prunelles, restèrent un moment sans parler.
—C'est donc pour demain... pour demain, répéta l'enfant, d'une voix basse.
Elle dit oui, avec la tête; et Otto commença de marcher, d'un bout à l'autre du réduit, à petits tours, espacés et courts. La Belcredi, pendant ce temps, avait disposé sur la table, une sorte de poêlon d'argent, emprunté, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc et la Sinclair s'étaient servis naguère, pour leurs cuisines,—et dans lequel Giulia mélangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre, et de fleur d'orange. Elle posa ensuite par dessous, une lampe d'alcool enflammé, et le poêlon, presque aussitôt, commença de frémir à bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il s'appuyait des poings, considérait Giulia fixement. Au dehors, la nuit était sereine, de larges étoiles brillaient.
—Bouchez la fenêtre avec ce tapis, dit Giulia, en désignant l'œil de bœuf; quelque valet pourrait apercevoir de la lumière.
Elle retira de son sein, un mince flacon de cristal taillé, tout couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pût voir, et aussi délié qu'une aiguille. Par là, se verse goutte à goutte, ce précieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'écume qui s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des présents, à certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon vidé, qui restait à la Belcredi, lui venait du grand duc Vladimir.
—Ah! dit Otto, c'est là que tu as mis...
Et il n'osait prononcer: «le poison.» Elle portait dans les cheveux, une assez grosse épingle de diamants, qu'elle retira en silence, et dont elle piqua profondément, plusieurs de ces petites oranges. Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit couler au cœur de chaque fruit, par la piqûre, une goutte du poison mortel, et les enduisait à mesure, du sucre chaud du poêlon d'argent; en sorte que, ce vernis épais refroidissant et blanchissant, l'œil le plus exercé n'aurait su distinguer les fruits empoisonnés, des bons et des sains.
—Non! dit la Belcredi, au bout d'un instant, en prenant au plat une orange, celle-ci est trop belle pour lui; et après y avoir mordu, elle l'offrit à Otto. Lui, cependant, blessé au cœur sans doute, par la vue du présent de cet ancien amant, demeurait morose et renfrogné, et se défendait froidement, tandis que Giulia, en riant, lui approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dépitée; et se renversant dans ses bras, elle le regardait fixement. Les yeux d'Otto devinrent plus brillants, ses mains errèrent sur la gorge nue de sa maîtresse; il palpitait. Elle l'entraîna vers le grand lit, sous lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.
La petite lampe brûlait, rien ne bougeait dans l'étroite chambre. De temps à autre seulement, il échappait à la Belcredi des paroles entrecoupées, comme à quelqu'un qui rêve tout haut. Elle éleva un peu la voix, et Arcangeli, frissonnant, entendit le nom de Charles d'Este.
—Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en rêvant... Je serai forcée de toucher au corps.
Et tout de suite, avec agitation:
—Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le crâne à quelque meuble! car la vue du sang répandu faisait horreur à cette Locuste. Le jeune homme ne répondit pas, et la face dans l'oreiller, le bras passé au-dessus de sa tête, ses sanglots éclatèrent soudain, avec une sorte de fureur amère...
—Veux-tu que nous mourions, dit-elle; ah! comme je mourrais avec joie!...
Il l'étreignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frénésie sombre; puis ses pleurs, peu à peu, s'arrêtèrent, tandis que Giulia pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants quittèrent ce lit.
Les propos, en se rhabillant, ne furent que quelques paroles, parmi lesquelles la Belcredi, regardant le flacon à la lampe, avant de le cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de façon qu'aucun hasard ne le pût sauver. Déjà, Otto tenait la lampe à la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allèrent sans bruit.
Il fallut un demi-quart d'heure à n'ouïr rien de suspect, avant que l'Italien osât quitter sa retraite, où, cent fois, il avait pensé tomber en faiblesse, ou se déceler. Il se secoua, renifla l'air, ôta ses souliers; et, pieds nus, plus léger qu'un chat, quoique les jambes et le corps lui tremblassent, Arcangeli se sauva dans sa chambre, où il tira le verrou.
Une terreur extrême dominait en lui, à travers mille pensées tumultueuses; Giovan se voyait déjà mort, immolé près de son maître. Tantôt, il voulait l'éveiller, courir, dévoiler le complot, et pour un peu, il aurait sonné la grande cloche de l'hôtel; l'instant d'après, il retombait sur sa chaise, comme hébété. Pour comble d'ennui, il se sent tout à coup, un besoin incommode, fruit de sa peur, sans aucun doute; mais le privé se trouvait dans le corridor, et Giovan n'y fût pas allé, dût-il crever. Nécessité n'a point de loi. Lassé de frétiller d'un pied sur l'autre, le malheureux se soulagea pleinement où il put, aux dépens de son nez; et demeura toute la nuit, avec cette étrange cassolette, sans se coucher, ni songer à le faire. Aussi bien, vers les six heures du matin, s'endormit-il dans un fauteuil, dûment gardé par un gros meuble, qu'il avait traîné devant sa porte, et ne s'éveilla qu'à midi.
Il se dressa en pied, tout effaré, et néanmoins, il éprouvait comme un lâche et secret désir, que la chose se fût faite, pendant qu'il dormait. L'Italien écouta: pas un bruit; le ciel gris roulait des nuées, des ramiers sur le toit, roucoulèrent. Tout d'un coup, on frappa à la porte. Arcangeli bondit, et passa ses regards avec crainte, de tous côtés, puis, il alla parlementer à la serrure. Ce n'était rien qu'un message de Son Altesse, qui l'attendait dans la salle de Bains.
-Oui, j'y vais!
Et le laquais parti, Giovan se débarricada. Il s'attendait, tout en marchant par les corridors obscurs, à recevoir un coup de poignard dans les épaules.
Il a paru, vers ce temps-là, de si minutieuses descriptions de l'hôtel de l'Arc de l'Etoile, et même des dessins figurés, dans les gazettes, que bien des gens se rappellent encore, cette fameuse chambre de Bains, qui faisait l'orgueil du pauvre prince. La salle en rotonde, où l'on pénétrait par un corridor tortueux, et qui est le dedans de la coupole russe, qui domine au-dessus des bâtiments, prenait jour par une fenêtre, sur la place de l'Arc de l'Etoile, et en haut, par quatre petits dômes mosaïques, peints or et azur, et percés de trous, figurés en étoiles et en croissants. Le revêtement des murailles n'était rien, de la plinthe au plafond, que les plus belles glaces de miroir, qui montraient en s'ouvrant, de gigantesques armoires, contenant les flacons, les onguents, les crèmes, les pommades innombrables, dont Charles d'Este se servait. Un énorme buffet de malachite, aussi haut que le maître-autel d'une cathédrale, et dont le dessus écavé contenait trois cuvettes d'argent, où l'eau montait à volonté, chaude, froide, ou tempérée, se voyait, en face de la porte, plein des instruments de toilette, de toutes les sortes et les plus riches, répandus partout sur les tablettes, et dont on ne savait ni le nom, ni même l'usage.
Le Duc, lorsque l'Italien entra, était plongé jusqu'à la barbe, dans la grande cuve de malachite, placée sous un de ces petits dômes, or et bleu, et à laquelle on descendait, par quatre marches de marbre blanc. La Belcredi venait de terminer sa lecture, Otto se promenait par la chambre; et quoique Son Altesse se baignât, toujours couverte d'un vêtement, un drap brodé de rouge et de bleu, à la russe, cachait la baignoire, pour l'honnêteté.
—Bon Dieu! qu'est-ce donc? mon pauvre Giovan, quelle mine as-tu?
Et comme l'autre balbutiait, Charles d'Este, sans plus songer à s'apitoyer, lui commanda d'ouvrir le courrier, à l'ordinaire. La voix tremblante de l'Italien se perdait dans le bruit de l'eau, dont le Duc réchauffait son bain, à chaque minute. Ces premières lettres ne furent d'ailleurs, que des demandes de secours ou d'audience, de la part d'anciens sujets de Son Altesse. Si bien que le Duc, excédé par avance, du gros tas d'épîtres qui restaient encore, commanda qu'on les jetât au feu; puis, il demanda son peignoir.
—Mon cher seigneur, dit Giulia, n'avez-vous pas soif? Ne boiriez-vous pas?
—Oui, répondit le Duc; que l'on m'apporte du lait... Et voyez, je vous prie, à faire remplir ma bonbonnière, d'oranges confites.
—J'y vais, Monseigneur, dit la Belcredi.
De brusques rafales de vent secouaient les arbres du jardin, et des murmures de tonnerre, en grondant du bout de l'horizon, commençaient à rouler sur Paris. Otto, debout contre la vitre, où il battait des doigts, nerveusement, regardait s'enténébrer le ciel, qui devint noir, en un moment. Les braises de noyaux d'olives, où tiédissaient les fers pour la barbe de Charles d'Este, crépitèrent dans le brasero; et le vieux lévrier César vint se serrer contre son maître, en poussant un long gémissement. Au fond de la pièce, le Duc, enveloppé d'un peignoir blanc, se faisait brosser les pieds par Arcangeli, dans un large bol d'eau d'amandes.
—Prenez garde, n'en mangez pas, chuchota rapidement Giovan, à l'oreille de Charles d'Este.
—Que dis-tu? fit le Duc...
Otto se retourna, et il y eut un long silence, pendant lequel, on n'entendit que les gouttes d'eau, tombant une à une, dans la baignoire. Une sueur glacée couvrait le visage de l'Italien; peu s'en fallait qu'il ne pâmât d'effroi. Il put à grand-peine poser un doigt tremblant devant ses lèvres, et il balbutia, de nouveau:
—N'en mangez pas. Ils sont empoisonnés...
Au même moment, un coup de tonnerre éclata avec un bruit affreux, et une lumière aveuglante dont la chambre parut tout en feu, et qui montra, au bout du corridor, Giulia livide et glacée, apportant sur un plateau, une grande tasse de lait et le drageoir en or de Son Altesse,—puis tout s'éteignit.
—Ah! dit-elle, j'ai failli lâcher le plateau, tant j'ai eu de peur.
—On n'y voit plus, dit Charles d'Este: Giovan, ferme la persienne, et allume les lustres.
Arcangeli se hâta d'enflammer les éclatantes bougies de gaz qui pendaient, du milieu des dômes, à cinq girandoles de cristal de roche, puis, il vint à la fenêtre. L'averse s'écroulait à torrents, de ce ciel lourd et ténébreux. Sous ce déluge, au loin, passait un régiment, en route pour quelque embarcadère, car la guerre, depuis trois jours, était déclarée à la Prusse. On vit un instant, le drapeau pendant, les longues files indistinctes; puis, Giovan referma les volets de fer, matelassés de bourre de soie.
—Là! dit Son Altesse, nous voilà chez nous; Giovan, viens faire ma toilette.
Alors, tandis que l'orage tonnait, Charles d'Este s'assit dans un grand fauteuil de velours cramoisi, à franges d'or et à bois doré, où il s'installa, comme un homme qui attend pour être rasé. Cependant, l'Italien roulait près de lui, un des bustes de cire coloriée, porté sur un escabelon de velours cramoisi, à franges, et si bien modelé au naturel, que côte à côte, on ne discernait guère l'original de la copie; puis, s'asseyant en face du Duc, Arcangeli ouvrit sa cassette d'émailleur, et commença de peindre son maître. Avec des couleurs délayées dans un peu de gomme adragante, ou avec des crayons de pastel, il rétablissait les traits effacés du visage de Charles d'Este; mais ses mains, ce jour-là, tremblaient si horriblement, que ce fut miracle, l'on peut dire, si le patient sauva ses yeux.
—Un peu plus de carmin sur la joue... la courbe du sourcil est dure... Mais qu'as-tu donc? voyons, tu perds la tête! s'écriait le Duc furieux. Les torchères, en donnant sur lui de toutes parts, rendaient plus éclatante encore, son étrange figure rose, que les glaces multipliaient, reculant la chambre et les personnages, en des fuites à perte de vue. Les coups de tonnerre ne cessaient point; le comble entier de l'hôtel résonnait, sous une averse furieuse. Et Giulia non plus qu'Otto, ne parlait plus.
A quoi songèrent-ils, dans ces minutes suprêmes, au bord de l'abîme ouvert devant eux? Lui, le regard fermé et noir, farouche, le visage enflammé, où paraissaient des taches livides, fronçait la face par moments, comme pour en chasser une guêpe importune; et Giulia, pâle à mourir, demeurait superbe et impassible. Peut-être, à ce terrible moment, quelque horreur leur toucha le cœur, les pénétra d'effroi, de repentir sur eux-mêmes. S'ils n'eurent point d'hésitation, si le remords ne les vint pas brûler, et les épouvanter de leur crime, eux qui avaient reçu tant de bienfaits du Duc, et auxquels il restait si peu d'années à attendre, pour être au comble de leurs vœux, on sera bien tenté de croire à quelque impulsion du mauvais Ange, qu'aucune philosophie ne saurait expliquer.
—Giulia, dit tout à coup le Duc, voulez-vous me passer mon drageoir... Et prenant en main une orange, soit hasard, soit qu'il eût compris l'avertissement d'Arcangeli, ce qui n'a jamais été éclairci:
—Allons, hop! César... à toi, César!
Le lévrier reçut l'orange, gueule ouverte, mais à peine l'eut-il broyée, qu'il tomba pesamment, raide mort.
—Oh! oh! qu'est donc ceci? dit le Duc, qui se leva tout droit, et blême de saisissement, mais impassible en apparence, avec sa face fardée; et Otto et la Belcredi se levèrent en même temps.
—Ce pauvre César! dit-elle, dans son trouble, que lui est-il donc arrivé?
—Il y a quelque chose de malsain dans ces fruits, reprit Charles d'Este, d'une voix rauque.
—Ah! répondit la Belcredi, vous me cherchez toujours querelle, Monseigneur... Voilà que vous semblez me soupçonner.
—Ne vous accusez pas vous-même, exclama le Duc.
—Monseigneur, reprit Giulia, j'en ai mangé, j'en mangeais tout à l'heure...
—Empoisonneuse! cria Charles d'Este, incapable de se contenir plus longtemps... Empoisonneuse!
Un coup de pistolet partit. Otto, de l'entrée du corridor, venait de tirer sur son père.
—Ah! traître! hurla le Duc, saisissant dans sa poche, son revolver.
Une seconde balle passa à trois doigts par dessus sa tête, tandis qu'il se baissait vivement, derrière son fauteuil. Il tira. Otto tournoya, tomba, et demeura comme mort, à l'entrée de ce couloir obscur.
—Giovan! cria le Duc, tiens, prends mon revolver, abats-moi cette coquine!
—Oh non! dit Giulia; je saurai mourir seule... Et avec un rire strident:
—Vieux fou, vieux fou, qui a pu penser un seul instant, que je l'aimais! Je n'ai jamais aimé qu'Otto, entends-tu?... Otto!... Il t'exécrait, tous t'exècrent, moi, ton fils, ton frère, tes laquais, tous... tous... tous!
Et comme saisie de délire, elle se mit à pousser des cris:
—Assassin! assassin! assassin!... à l'assassin!
—Ne criez pas, dit Charles d'Este, ou je vous tue!
—Allez, dit-elle, je saurai mourir. Elle s'agenouilla auprès du corps de son amant, en lui baisant les lèvres, et le pressant contre son sein; puis, s'apercevant que sa robe était quelque peu remontée, Giulia se rajusta.—Adieu, dit-elle, Monseigneur, j'étais bien lasse de ce monde; mangez en paix, quand je serai morte... Et s'appuyant d'une main sur la terre, elle mit à ses lèvres le flacon mortel, et se renversa tout d'un coup.
Un éclair, si éblouissant qu'il en passa comme un long trait par les volets, sembla au même instant, faire crouler la coupole, sous le coup de tonnerre effroyable qui lui succéda. La foudre venait de tomber sur l'un des huit paratonnerres qui garnissaient les toits de Beaujon.
—Nous quittons Paris dès ce soir, dit le Duc à Arcangeli qui se montra, sans qu'on pût dire d'où il sortait... Et comme Charles d'Este se trouvait devant le corps d'Otto:
—Parricide! assassin! cria le Duc à cette vue; puis soudain, sa voix s'étouffa, et il balbutia, dans un long sanglot:
—Mon fils... mon fils... il ne m'aimait donc pas!