VIII
On put croire que la Belcredi n'avait eu qu'à tirer une chaîne dont le bout était dans sa main, pour ramener Otto à Paris. Quarante-huit heures après l'étrange scène de Beaujon, un samedi, dernier septembre, vers le milieu de l'après-dînée, le jeune homme, qui n'avait pris que le temps de changer d'habits, gâtés par cette longue route, et d'avaler du potage et un œuf, se présenta au Grand-Hôtel, où la chanteuse s'était retirée. Quoiqu'il eût roulé jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Paris, tirant sa montre à chaque demi-quart d'heure, Otto eût souhaité au-dedans de lui même, de ne pas rencontrer Giulia.
Elle se dressa, en poussant un cri...
—Ah! c'est vous, Otto, balbutiait-elle.
Il demeurait en silence, il ne lui disait rien, il la regardait enivré, et il attendait qu'elle lui parlât; elle avait un vêtement blanc, chargé de falbalas pressés de dentelle et de mille rubans, et où la chanteuse s'était amusée à attacher, de place en place, tout du long, des bouquets de roses naturelles. Il contemplait éperdument ces roses, ce vêtement éblouissant, les yeux, les cheveux de sa maîtresse, jusqu'au plus petit de ses traits; il lui semblait qu'il allait aimer Giulia, des siècles entiers, et, plongé dans des images délicieuses, le jeune homme ne remuait point. Ce silence le réveilla; il fit un brusque effort sur lui-même, et sans savoir ce qu'il disait:
—Oui! répondit-il, je suis parti, sitôt que j'ai reçu votre dépêche. Je serais accouru de plus loin, rien ne me retenait là-bas.
—Et la Schlosser? fit Giulia.
—La Schlosser! répéta Otto, qui rougit à l'excès, puis pâlit tout à coup, blanc comme le marbre où il s'appuyait; et après un instant de pesant silence qui avouait tout, il se mit précipitamment, à tâcher de se disculper. Mais est-ce qu'il aimait la Schlosser? Pouvait-il aimer pareille sotte, une femme toujours pleurante, laide, maigre, une vraie sauterelle? Et, dans son trouble et son irritation, il accompagnait ce discours de gestes outrés, en parlant avec une sorte de transport. Il avait trouvé en wagon, les paroles les plus touchantes et les plus tendres; mais la crainte qu'il éprouvait de ne pouvoir fléchir Giulia, l'agitation de la revoir enfin, et cet air lourd et parfumé, à force de jonquilles et de roses dont l'appartement était plein, jusque sur la table en face d'Otto, lui dissipaient maintenant ses pensées, de manière que, malgré ses efforts, il s'égarait, ne se retrouvait plus: et le spectacle de la Belcredi, qui, rêveuse et silencieuse, jetait distraitement au feu, de vieilles brochures de théâtre, des lettres, des bouquets fanés, dont la cassette reposait sur ses genoux, déconcertait par surcroît, l'amoureux;—tellement, qu'il commençait à dire le contraire de ce qu'on voyait qu'il voulait dire, quand à ce moment, une camériste mit la tête dans le salon, et pria que Mademoiselle indiquât l'heure, à laquelle on devait venir enlever les malles.
—Vous quittez donc l'hôtel? demanda le comte.
—J'ai loué, répondit Giulia, un petit pavillon tout meublé, rue du Puits-qui-parle, numéro 7.
Et sur ces mots, gagnant la porte, comme en deux sauts légers, elle parla bas à Laury, qui entra ramasser de dessus les fauteuils, des palatines et des manchons qui y traînaient.
Otto s'était levé aussi, et considérait, par la vitre, l'immense rue fourmillante de monde, les boutiques parées et remplies, et les voitures innombrables, rapides, continuelles, roulant sous ce ciel pluvieux, qui redoublait sa tristesse. Il se répétait cependant, que c'était là une heure unique, un des plus vifs et des plus beaux moments qu'il aurait jamais; et enragé contre lui-même, bandait son âme tant qu'il pouvait, pour se donner de l'émotion. Il se sentait porté à pleurer, à faire des actions singulières; et comme, en cet instant, Laury étant enfin sortie, Giulia rejetait confusément dans la cassette, ce qu'elle en avait tiré de papiers et mis à mesure sur la nappe, Otto s'approcha tout à coup, et lui passa le bras autour de la taille. Elle dit:
—N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?
Puis, baissée devant les tisons, elle commença de secouer la cassette dans la cheminée, en tenant avec les pincettes, les brochures amoncelées, afin qu'aucune ne s'écartât; le jeune homme, pendant ce temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le cœur d'Otto avait séché subitement; il était là, comme une souche, comme une bête, devant elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une statue, et les yeux fixés sur le feu, regardait flamber et pétiller un dernier bouquet desséché, dont les rubans de satin vert étaient peints par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire étrange lui monta aux lèvres..... Quel souvenir longtemps oublié, ce bouquet lui rappelait-il? Etait-ce point cette journée, où le Duc aussi l'avait trouvée, environnée d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles se rencontrèrent, elle donna un baiser au jeune homme,—et la Belcredi s'abandonna.
Les jambes tremblaient à Otto, quand il descendit l'escalier; il éprouvait un vide de dégoût, un horrible désenchantement.—Ah! voilà donc ce que c'était qu'aimer; rien de plus qu'avec les autres femmes! Comme un enfant qui reste étonné, aussitôt qu'il a mangé le fruit convoité, Otto doutait si ce moment était bien une réalité. Quoi! les ravissantes douceurs de ses longues rêveries, cet amour qui avait dormi trois années, à un endroit de son être si profond et si retiré, que lui-même n'en soupçonnait rien, ces ardentes lettres écrites dans le plus ténébreux secret, ses désirs, ses élans, sa passion, ses lèvres qui tremblaient vers elle, tout cela se réduisait donc à cette triste et courte débauche, à ce néant affreux qu'il sentait!
—Et je croyais l'aimer! pensa le jeune homme...
Son cœur se brisa en morceaux; Otto pleura amèrement et à sanglots. Il ne s'est jamais rappelé comment, après avoir erré dans des théâtres et des cafés, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue, ni par quels compagnons il y avait été mené. Il passa là deux jours entiers, cruellement livré à tous les transports d'une humeur terrible et égarée: tantôt, s'abandonnant aux derniers excès, pour se venger de Giulia et avilir en lui son image; tantôt, au contraire, vengeant sa maîtresse contre lui-même, et se frappant la tête aux murailles, en désespéré. Mais au milieu de la troisième nuit, comme son imagination agitée ramenait sans cesse les mêmes pensées, il se représenta de nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse, irrésistible et singulier; toutes ses violentes douleurs de la surveille, ne parurent plus qu'un songe à Otto. Il n'y tient plus: il se lève, s'habille, et donne à un cocher le nom de la vieille rue du Puits-qui-parle, bien plus connu à ce moment, que celui de rue Amyot, par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait, la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considérant cette roue d'or immobile, se livrait à une rêverie si vive et si impatiente, qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel il songeait. Il arrive devant un mur; il sonne, frappe, appelle, redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un carré de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia réveillée, paraît... Ils se jetèrent éperdus, dans les bras l'un de l'autre.
Ah! bonheur et bonheur d'aimer! philtre de vie qui renouvelle toutes choses! source à laquelle une fois uni, le cœur se répand de là sur le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les amants se retrouvèrent-ils, leurs prunelles se dessillèrent, leur âme fut toute changée par une espèce d'enchantement. Jamais les couleurs du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une sérénité aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport, d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les entouraient; leurs moindres actions étaient mêlées d'une joie et d'une impétuosité extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui animait pour eux, tout l'univers. Jusqu'à ce quartier gueux et noir, mal peuple, mal pavé, mal bâti, qui dort à l'ombre du Panthéon, les brins d'herbe entre les pavés, les croisées où séchaient des guenilles, et l'étroite et petite rue du Puits-qui-parle, bordée de masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et lorsqu'ils découvraient de loin, leur porte basse dans la muraille, avec l'ancien avis collé dessus, et écrit à la main:
Pour les lettres et réclamations, s'adresser à M. Spitzer neveu,
que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais à arracher, ils sentaient éclater en eux une lumière intérieure, qui leur dévoilait combien ils aimaient.
Leur tendresse rompue pendant deux journées, maintenant réconciliée, se reprenait plus étroitement; leur âme avait plaisir à serrer ses nœuds: et ravis après ces mortelles langueurs, du réveil de leur passion, ils ne savaient comment bien répandre leur cœur, et se prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient, se rajustaient les habits, ou bien, se les dérangeaient par badinage, et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire «toi» et goûter le délice nouveau de cette familiarité. Mais, à si peu de jours de la Schlosser, les mêmes propos de tendresse qu'Otto avait tenus à celle-ci, les mêmes pensées, les mêmes phrases, jusqu'au même arrangement et aux mêmes mots, se retrouvèrent sur ses lèvres; de manière que, peu à peu, et quelque ennui qu'il en eût, l'amant nomma la Belcredi de ces mêmes termes mignards dont il avait appelé la danseuse,—tant l'homme a des ressources bornées, pour exprimer l'infini de son cœur!
Au reste, que lui importait! Que lui importait une autre femme, quand il possédait Giulia! Jamais elle ni lui n'avaient eu leurs pareils. Ils se sentaient uniques, seuls au monde: et d'heure en heure, si l'on peut dire, tous deux se formaient l'un de l'autre, des idées nouvelles, embellies au gré de leurs sens et de leur imagination, comme autant d'idoles spirituelles qu'ils érigeaient au profond d'eux-mêmes, pour les adorer.—Que tu es douce! que tu es bonne! répétait l'enfant à Giulia, quoique cet orgueilleux sût bien qu'elle n'était point douce et bonne. Il se rabaissait, il avait soif d'obéir, de se prosterner, d'être l'esclave de sa maîtresse; mais cette humilité d'amour, vouée à Giulia seule, haussait d'autant plus sa superbe, à l'égard du reste des humains. Une joie, une force effrayante, lui coulaient parmi le sang. Il eût voulu crier, frapper, mordre, étouffer des lions; et cependant, ses yeux tournés sur Giulia, ne cessaient point de lui parler avec une douceur infinie. Il ne pouvait se retenir de lui sourire, de l'admirer, de lui toucher l'épaule ou les cheveux,—même en présence des ouvriers, qu'on venait, depuis quelques jours, de mettre après le petit logis, afin d'en rafraîchir les murs et de le rendre un peu plus commode.
Il consistait en trois pièces au premier, où l'on montait par un degré de bois appuyé au mur, entre deux bâtons pour garde-fou, ni plus ni moins que l'escalier d'un meunier de village. On entrait de là, dans un corridor, sur lequel donnaient les trois chambres assez pauvrement meublées, qui s'ouvraient à gauche et à droite et c'était là le logement, sans rien de plus que quelques placards, un petit galetas au-dessus, et la cuisine, au rez-de-chaussée. Comme la Belcredi, en louant aux héritiers du vieux «souffleur» qui occupait la maison avant elle, s'était installée précipitamment, il ne se trouvait rien de prêt: pas une serrure en état, les clefs des appartements mêlées, et à peine, le soir, quelque mauvaise bougie, en attendant le retour de Laury, qui s'en allait chercher de l'huile. Dans cette ombre, Otto s'asseyait en face de Giulia pensive, et les paumes posées à plat sur les genoux de sa maîtresse, il la contemplait avidement. Le crépuscule descendait, la chambre devenait plus obscure. Il avançait la main tout éperdu, il caressait avec des doigts tremblants, la pâle joue de son idole; et la douceur de cette sensation lui dilatait l'âme, et l'inondait d'une clarté semblable à celle de l'aurore.
Mais déjà, le plâtre et les coups de marteau les incommodaient grandement là-haut, et Giulia ayant découvert une clef du rez-de-chaussée, les deux amants y pénétrèrent, s'y logèrent sans façon, pour déballer des caisses d'armes anciennes, polonaises et lithuaniennes, que le jeune comte Dzalinski, un des nouveaux amis d'Otto, lui avait expédiées en cadeau;—et ils finirent même par n'en plus bouger, encore que l'on eût excepté ces deux chambres de la location, jusqu'après la vente qui s'allait faire des cornues, des matras, des creusets, et des raretés du vieux Spitzer, lesquelles y étaient en dépôt.
On ne voyait de toutes parts, sous la poussière et les araignées, que squelettes d'hommes et de bêtes, des plantes, des oiseaux, des métaux, des productions extravagantes, une main de nymphe marine, un singe et un chat nés avec des ailes:
—Adam et Eve, comme les avait surnommés bizarrement, la Belcredi, des médailles, des urnes, des momies, des arbres de corail noir, et plus de deux cents fioles, pleines d'une liqueur balsamique transparente, où étaient conservés des scorpions, des tarentules et des serpents; bref, un obscur capharnaüm, où se plaisaient pourtant, les amants. Ils allaient, s'exclamaient, furetaient, s'amusaient aux roues de cristal d'où jaillissaient des étincelles; leurs doigts faisaient comme fleurir tout ce noir fatras, en y touchant. Et ce que ces âmes tragiques ont eu peut-être de meilleur, dans leur court et sanglant passage sur la terre, le moment de leur vie sans doute, le plus doux et le plus rayonnant, c'est une après-dînée d'amour, de folies, de jeux d'enfants, et d'éclats de rire qui les reprenaient, sans qu'ils se pussent arrêter, à cause d'un récit de la Belcredi sur une ferme hollandaise, où les vaches avaient la queue retroussée par une cordelette fixée au plafond, de peur qu'elles ne se salissent.
Ils s'adoraient, ils défiaient le sort, ils s'étreignaient l'un l'autre, avec emportement.—Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je voudrais mourir pour toi! Le seul nom de l'hôtel Beaujon, où il faudrait pourtant reparaître, ne fût-ce que quelques instants, donnait au terrible enfant, un visage froncé d'ennui; quitter une heure Giulia, lui semblait comme un amer poison. Elle lui était plus douce que la vie, plus nécessaire que la main droite. Quand il l'apercevait d'en bas, appuyée sur la rampe de bois, son âme sortait de lui-même, dans un transport d'extase délirante, pour s'attacher, pour se coller à sa maîtresse; et rien qu'au murmure de ses jupes, tous les sens d'Otto se réveillaient, toutes les forces de son esprit et de son corps se précipitaient ardemment, vers elle. Une intime chaleur d'amour lui fondait le cœur comme la cire; il se taisait, il s'abîmait, il s'enfonçait dans son adoration: son âme, entièrement vibrante et immobile, bientôt, ne connaissait plus rien qu'un bonheur tranquille et infini, où chaque joie distincte se perdait, ainsi que les pâles étoiles sont effacées par le soleil. Tout était comble en lui; il n'y avait rien de vide,—jusqu'au moment où cette plénitude amassée et surabondante, crevait enfin par des sanglots, des pleurs, des abattements, le plus souvent, par des rages de bruit et des gaîtés extravagantes.
Après avoir mangé, surtout, rassasié de viande et de vins, et tandis qu'il mordait goulûment aux fruits, dont le jus lui coulait le long du menton, c'était alors que les pensées bestiales et frénétiques, lui bouillonnaient au cerveau. Il se jetait à quatre pattes, hennissait, se roulait sur les lits, bâtonnait comme un furieux, les squelettes du vieux Spitzer, soulevait des meubles énormes qui donnaient peur à Giulia qu'il se rompît la poitrine, hurlait, tourbillonnait, jouait des pantomimes, sans que tout cela pût le délivrer du démon chaud et lourd qui l'oppressait. Il se faisait amener Bellua, arrivée depuis quelques jours, sous l'escorte du valet Lajos, et logée provisoirement, au manège Bernard-Pelletier, à une portée de fusil de la maison du Puits-qui-parle; et alors commençaient, dans le petit jardin, les plus téméraires folies, comme de tomber tout botté, d'une fenêtre, au dos de la jument, et cent autres voltiges pareilles. La musique qu'il entendait avec une sorte de ravissement, loin de lui apaiser le cœur, l'emplissait d'un tel regorgement de soupirs, de larmes, d'émotion, qu'au pied de la lettre, Otto suffoquait: il le fallait déboutonner; en cet état, le coucher sur son lit; et les orages quotidiens, qu'il fit à ce début d'octobre, achevaient de le mettre hors de lui. Rien ne pouvait un peu mater ses furies, que de s'en aller dans le jardin, recevoir les torrents de pluie de ce ciel sulfureux et noir, nu sous un drap, ainsi qu'un cadavre.
Cependant, de légers embarras d'argent commençaient d'avertir le jeune homme fort sérieusement, qu'il était temps d'aller à Beaujon, afin de s'y remplir les poches. Les quelques cents napoléons qui lui restaient encore, du million si vite dévoré à Vienne, avaient fondu, sans qu'il sût comment; de petites dettes criardes ne laissaient pas d'importuner les deux amants. Et puisqu'il fallait bien, tôt ou tard, se résigner à ce calice, Otto et Giulia, un soir, se rendirent en coupé de louage, à l'hôtel de Charles d'Este. Les mantelets étaient baissés, la voiture pleine de bouquets, pour égayer et parfumer cette vilaine boîte puante; et tous deux, immobiles à leur coin, perdus dans des pensées profondes, ils se dirent à peine quelques mots, jusqu'à la place de l'Etoile, où la Belcredi, bien enfermée derrière ces vitres obscures, devait attendre le retour de son amant. Il reparut presque aussitôt; le Duc n'était pas à Paris, mais non loin de Fontainebleau, au château de la Roche-Brûlée, ainsi que l'avait annoncé l'excellent M. d'Andonville, rencontré au bas de l'escalier.
—A la Roche-Brûlée? répéta Giulia pensive.
—Oui! répondit Otto, il ne reste à l'hôtel que ma sœur Christiane, et Emilia, la femme de Franz, car je viens d'apprendre à l'instant, que mon frère l'a épousée.
Quelle mouche avait piqué le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond de cette solitude, tel un berger, qui ne se plaît qu'aux antres sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, dès le premier soir, parmi force plaintifs bâillements, et en se noircissant le nez d'un bouchon brûlé, pour se distraire, la pétulante Lyonnette s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tête-à-tête avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces dieux de pierre moisis du jardin; pas même dieux, mais demi-dieux, puisqu'ils ne commençaient qu'au-dessus du ventre:—Et voilà de beaux amoureux!... Son imagination s'échauffe, se remplit de ses bonnes amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre héroïne écrit à Anna Deslions et à Julietta Barucci, de lui venir rendre visite. Les deux princesses arrivées, Lyonnette tourna quelque peu, pour avouer la chose à Son Altesse.—Bien, bien! ma chère, et invitez qui vous voudrez! se contenta de répondre le Duc. Sur quoi, billets de s'envoler, dépêches de se succéder, en sorte qu'au bout de quatre jours, la Roche-Brûlée fut emplie de ce qu'il y avait à Paris, de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne vertu.
Le château coquet, pavoisé, décoré de balcons en saillie, et riant au soleil avec ses briques rouges, ses colonnes à la rustique, et le fer à cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien buffet-d'eau, était accompagné par derrière, de bois de haute futaie, dont les massifs pressés, touffus, qui s'étendaient sur plusieurs lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'était là, tandis que le Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de métal, et où des jardiniers, dès qu'il rentrait, effaçaient ses pas avec des râteaux, sur le sable roux des allées, que Lyonnette et ses folles amies s'échappaient, et erraient, tout le long du jour. Vêtues de capes bigarrées, de pèlerines à collet vert, d'habits rayés zinzolin et blanc, et tout empanachées de plumes assorties, sous leur parasol à franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir, gageaient à qui ramasserait le plus de bruyères ou de champignons, se cachaient par folâtrerie, dans les fougères safranées qui poussent géantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des allées humides et silencieuses, faisaient s'envoler, tout d'un coup, quelque noir corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis disparaissait en croassant.
—Tiens! voilà encore Flora qui chante, disaient-elles...
Et cette plaisanterie, toujours la même, qu'elles adressaient à la Van Bloemen, leur amie de l'Opéra-Comique, provoquait des rires éclatants qui sonnaient dans le parc tranquille. C'était alors ces jours d'automne, aux matins mouillés et blancs de vapeurs, que le soleil d'après-midi emplit de longs traits de lumière rousse. L'atmosphère, encore tiède et molle, se balançait entre le chaud et le froid; le canal d'une eau transparente, était parsemé de feuilles mortes. Et la fraîcheur des arbres épais, la tranquillité infinie de ce beau lieu, séparé du reste du monde, et où ne s'entendait que le bruit des ruisseaux, le murmure des forêts de pins, et parfois, le rapide galop d'un cerf, détalant au fond des halliers, saisissaient même, par instants, ces pauvres têtes de poupées, et les arrêtaient tout ébahies, au sommet de quelque sentier, devant les échappées de vue et les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante pas,—jusqu'à ce que bientôt, la Fougerette tirât sa boîte à fard, de sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettât qu'il n'y eût pas là, de chevaux de bois où tourner.
Une après-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la forêt où se voient l'épitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le rond-point des Daguets, le très léger panier d'osier, que Lyonnette conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruyères et de sable mouillés, sans autre accident que de gâter les volants et les fanfreluches, dont cette belle était attifée. On peut penser les jolis éclats de risée, qui retentirent tout au long de la route, et les coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys écossais, pour rentrer vite au château. Remontée aussitôt dans la chambre du Duc, où se trouvait tout l'attirail de parures et d'ajustements qu'elle avait traînés après elle, la jeune femme, en changeant d'habit, devant le feu clair et pétillant, jouait à mille enfantillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient de caméristes, quand, à ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut sur le seuil, enflammé, suant, et couvert de boue, car il était venu à pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.
—Mon père n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.
—En voilà un de malitourne! riposta Lyonnette courroucée; qu'est-ce qui lui prend d'entrer comme ça, chez les personnes!
Ses yeux bleus étincelants, son nez levé, ses jolis cheveux annelés, qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui était monté aux joues, tout faisait d'elle à ce moment, la Bellone la plus mutine, autour de laquelle eussent jamais voltigé les Amours, les Jeux et les Plaisirs. Surprise à demi-rhabillée, Otto la voyait dans les miroirs, dont l'appartement était plein, avec le cou et les bras nus, peu de gorge, mais aiguë et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un cordonnet de soie, un médaillon de vermeil; et son corset de satin mauve-bleu, où la lumière s'irisait comme au col d'une tourterelle, et qui était brodé de vieil argent, laissait voir ses charmantes épaules, délicates et enfantines.
—Ah! vous êtes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui reconnut le jeune homme, d'après les nombreux portraits de lui, appendus à l'hôtel Beaujon.—Non! non! il n'est pas ici, le vieux chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant par la chambre; et son court jupon de dentelles, blanc, léger, tournoyant autour d'elle, découvrait ses jambes, chaussées de bas de soie, couleur de rose sèche... Il s'en est allé à Fontainebleau, avec son singe d'Italien, et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils à des braises.
—Mon père n'est pas à la Roche-Brûlée? répéta Otto, stupéfait de ce contre-temps inopiné.
—Hé, non! non! quand on vous le dit, reprit la belle, en se passant un corps de jupe; je dois bien le savoir, je crois, puisqu'il voulait m'emmener avec lui. Mais qu'a-t-il à faire d'abord, au château de Fontainebleau, ce vieux Salomon, ce vieux Cosaque? C'est-il donc, pour aller visiter ce qu'ils nous en ont volé, au temps du premier Empereur? poursuivit Lyonnette, qui s'échauffait dans le musical de ses injures, et qui croyait réellement, que Charles d'Este était Cosaque, ou tout au moins, «de ces pays-là.» Elle s'arrêta, se sourit, fit une révérence au miroir, dans lequel elle s'apercevait, depuis les pieds jusqu'à la tête, toucha du doigt les fossettes charmantes de ses épaules et de son cou, en disant successivement:
—Le sel... le poivre... la moutarde...
Et tout de suite, s'appuyant sur les bras de ses deux compagnes, elle se mit à sauter et à chantonner:
—Hé! le vieux loup-garou! je me moque de lui; hé! ce soir, le feu d'artifice; hé! nous allons nous amuser; hé! vous y serez, monsieur Otto; hé! nous danserons tous les deux!
Mais une épingle la piqua; un peu de sang lui perla au doigt. Par un mouvement enfantin, elle en barbouilla la joue d'Otto, lui jeta:
—Maintenant, vous êtes mon cousin...
Après quoi, toutes trois de rire, et de s'esquiver précipitamment.
Le jour déclinait, le soleil était sur son penchant. Une couleur de pourpre immobile enveloppait le ciel, la rivière, le parc tout entier; et Otto, resté seul dans la chambre, se sentait ivre de tristesse.—Giulia! Giulia! cher bonheur!... Un appétit de la revoir, de l'étreindre, de la posséder, le tirait violemment vers Paris; il n'y pouvait plus résister. Et poussant tout à coup un cri rauque, Otto commença d'enfoncer le massif secrétaire d'acajou ronceux, où le Duc enfermait son argent. Il portait par dessous la sienne, une chemise que sa maîtresse avait portée, et de temps à autre, il étalait dedans ses membres, pour la mieux coller à sa peau. Alors, ses larmes éclataient, et les coups de chenet de fer dont il battait la serrure plus furieusement, lui assouvissaient sa colère. Il éprouvait comme une honte au cœur, qui lui reprochait d'avoir vu cette femme dans ce désordre; et l'âme enflée et mal à l'aise, il entrait en un si vif transport de rage contre Lyonnette, et d'adoration devant Giulia, que suffoquant, criant et soupirant vers elle:
—Ah! mon amour! mon cher amour! Otto devait à ces moments, s'en venir à la fenêtre ouverte. Il y avait longtemps que le soir ne s'était trouvé si beau. Le couchant, derrière l'étang qu'on nomme la petite mer, était rayé d'orange et de turquoise, où flottaient mille nuages d'or; et là-bas, au bord de cette eau, dans laquelle se réfléchissait l'archipel éclatant du ciel, sous les feuillages peints d'un roux sombre, dont les perspectives profondes laissaient voir au fond du bois, un vieil hémicycle ruiné, les dix femmes, à souhait pour le plaisir des yeux, goûtaient tranquillement sur l'herbe, avec des fiasques et des pâtés, servies par des valets en livrée rouge.
La nuit était venue, quand le secrétaire enfin, se trouva ouvert. Otto enflamma une allumette, et prit les liasses de billets, dix à douze rouleaux de louis, et ne laissa que l'argent blanc; puis, l'enfant se sauva à travers le bois. Il lui partait des cris intérieurs vers Giulia, vers sa lointaine idole; il s'arrêtait alors, appuyait son front brûlant contre l'écorce des arbres. Mais un bruit qui le poursuivait, le fit tout à coup, se retourner. C'étaient deux des chiennes courantes, dont il avait pris soin autrefois, qui s'étaient échappées, et venaient le rejoindre:
—Miss... Turlu...
Et se penchant vers elles, Otto les flattait de la main. Les larmes lui jaillirent des yeux; un air humide, qui portait une âcre senteur de champignons, le pénétrait et le glaçait; le parc immobile dormait: pas une lumière, pas un bruit. Il eut peur tout à coup, s'enfuit,—et ne respira librement, que lorsqu'il aperçut au loin, les feux rouges de la gare de Montigny.
Mais, de même qu'un baume subtil dissipe quelquefois tout son parfum, avant que l'on se soit aperçu de l'émanation qui s'en fait, Otto, pendant cette journée, avait vidé et exhalé son âme en vains désirs, vers sa maîtresse absente; de sorte qu'en la revoyant, il ne trouva plus rien en lui, de ces transports qu'il s'était promis. La conversation languissait, et tous deux, réciproquement affamés de mille détails, ils attendaient pourtant, chacun en peine, par où l'autre commencerait:
—Quels bas as-tu mis? dit Otto, en portant une main à la jupe de la Belcredi. Elle avait des bas de fil vert, relevés près à près, de raies noires. Tout dormait, les étoiles brillaient; les deux amants rêvaient sur le balcon de bois, encombré d'un petit jardin, dans des caisses et des majoliques. Il lui demanda tout à coup, supposé qu'il mourût avant elle, et que Giulia vît son fantôme apparaître, si elle en prendrait de l'effroi. Elle ne savait que répondre, et de la main, lui caressait les cheveux, en murmurant:
—Enfant... enfant....
—Ah! reprit Otto, amèrement, moi, je n'aurais pas peur de toi; et tout pâle, les yeux noyés dans l'orbe de la lune, il sentait son cœur défaillir, comme sous un lourd chagrin.
Il ne dormit pas de la nuit. Fiévreux, dressé sur son séant, buvant continuellement, à même un pot d'eau, dans lequel il jetait des citrons avec leur écorce, coupés en deux, l'agitation lui faisait faire cent tours et retours dans son lit; et ses rêveries étaient un tissu de tout ce qu'il se peut imaginer de folies, de transports passionnés, de souvenirs de voluptés, et surtout des plaintes et de la colère, parce qu'elle l'avait appelé: enfant... Hélas! il ne le sentait que trop, qu'il était un enfant pour elle, et que leur âge différent les séparait, ainsi qu'un abîme. Et en allant et venant par la chambre, durant la brumeuse matinée qui suivit cette ardente nuit, l'orgueilleux roula mille pensées, se rappelant le peu de cas que Giulia paraissait faire de lui.—Jamais une prévenance amie, jamais un pas à sa rencontre; à l'époque de ce marché avec les serres de Fontenay, pour avoir tout l'hiver, des fleurs fraîches, lui en avait-elle parlé? Et quoi de plus impatientant, sitôt qu'il s'approchait d'elle, que ces éternelles questions, s'il avait bien parfumé ses mains, s'il avait lavé sa bouche!...
—Allons! à bas, Turlu; à bas!
Et se trouvant à la muraille, il s'arrêtait soudain, devant un cabinet, chargé de mille brimborions, avec des bergères de Saxe, que Giulia s'amusait à rassembler:
—Mais c'est elle, qui a des goûts d'enfant, pensait le jeune homme, et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'efforça par artifice, de la rapetisser à ses yeux, en la nommant de surnoms mignards, et en se la représentant, quand elle était petite fille. Les jours courts, la saison embrumée, les retenaient au coin du feu, elle couchée sur le canapé, recouvert d'un gros satin rose de la Chine, brodé de scarabées et de fleurs; et, à ses pieds, sur un coussin, c'était la place où s'asseyait Otto. Là d'abord, il lui parlait d'une manière sèche et contrainte, tantôt mêlant quelque mot d'amour, ensuite demeurant en silence,—jusqu'à ce qu'enfin, échauffé par ces beaux yeux qui versaient sur lui tant de lumière et de douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient:
—Je t'aime, je t'aime, mon cœur!
Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut pendant ces après-dînées, que Giulia mit en quelque sorte, la dernière main à l'éducation du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, écrit par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il régente celles du cœur: de manière que, si violent, si impétueux, si effrayant, qu'Otto eût paru jusque-là, de cet abîme on vit sortir, en peu de temps, un amant dompté et patient, qui obéissait à la Belcredi. Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce goût au jeune homme, en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure; elle l'habitua aux soins de sa personne, les plus délicats, les plus poussés. Le teint jaune d'Otto s'éclaircit, ses veux verts se firent moins farouches. La gloire intérieure d'aimer et d'être aimé, répandit sur son extérieur, je ne sais quel air de grâce et de politesse; et jusques aux moindres faveurs de la maîtresse qu'il adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple, lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui commandant de ne le point ôter de la journée, pour l'amour d'elle, il y paraissait aussitôt, par un éclat de plus de joie et de passion, sur toute la physionomie d'Otto.
Il y eut, le jour des Trépassés, un ouragan si furieux, qu'il rompit le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit le petit jardin de ramilles d'arbres fracassés, et d'éclats d'ardoises et de vitres. Otto et Giulia passèrent la soirée, enlacés sur le lit, à écouter cette tempête, sans autre mouvement que de se serrer plus fort, par instants, en poussant de grands soupirs.—Chère, chère, lui disait-il, au milieu des vapeurs d'un réchaud d'encens, dont elle avait parfumé la chambre, que je t'aime! que tu es belle...! Et ses yeux se fermaient d'eux-mêmes; il eût voulu rester aveugle et sourd, afin que rien n'empêchât son ravissement. Elle répondit ces seuls mots, accompagnés d'un étrange sourire:
—Je suis moins belle que la Ondédei, nommant probablement, quelque rivale de sa jeunesse. Il fut blessé de ces paroles; il crut sentir son adoration méconnue et comme raillée; et rendu timide désormais, Otto ne lui dit plus qu'elle était belle.
Cependant, il était rongé d'inquiétude et de mélancolie; une tristesse continue faisait le tissu de ses journées: et tant d'allées et de venues, et de promenades sans arrêt, du haut en bas de la maison, ne lui servaient pas même à découvrir une place qui lui fût commode. Les vitres brillaient comme du cristal; les allées du jardin étaient si nettes, que Giulia s'y promenait, chaussée de pantoufles de satin; les meubles luisants se miraient dans les parquets frottés de cire. Et, au milieu de son bonheur et de sa tranquillité, les plus sombres pensées ne quittaient pas le jeune homme. Souvent, couché sur une chaise longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet chargé, disposait le couteau près de lui; il se frappa même une fois, par une sorte de frénésie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang découlant de sa cuisse, en jouissant amèrement, d'être seul, sans secours et comme délaissé...
Alors, commença pour l'enfant, une vie morne et désespérée. Il ne s'élevait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme errante et volage, qui ne prenait pas à son âme, mais courait légèrement par dessus, et qu'éteignait le moindre souffle. Tout s'en allait soudain de lui, comme une obscure fumée; la bonne grâce qu'il trouvait en Giulia, s'évanouissait. Il l'aimait toujours, cependant; mais ses mains étaient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour la contempler, sa bouche froide pour la baiser.—Quel cœur avait-il donc, ah! misérable! Pourquoi n'était-il pas heureux? Et confondu de sa subtilité, il demeurait des heures sans remuer, les coudes posés sur la table, la tête basse entre ses deux mains, et tout pâle du crépuscule. Il soupirait:
—Giulia!... Giulia!...
Il tâchait par mille souvenirs, de raviver sa passion, et pendant un instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son âme n'avait plus d'émotion, qu'à mesure de son travail. Si ses rêveries discontinuaient, c'était tarir l'amour du même coup, pareillement, l'on peut dire, à ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis qu'on les agite. Et cependant, moins il aimait, et plus son cœur avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-même, et s'accablait d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu.
L'ivresse l'aidait à cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui gonflaient alors la poitrine; les mâchoires lui tremblaient; tout son être défaillait de joie, dans un spasme intérieur: de manière qu'affamé de ces moments, Otto se les procura dès lors, chaque jour, en dînant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, élevait son âme au-dessus des élans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci surpassaient le reste de ses sentiments.—Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je mettrais mon cœur sous tes pieds!... Livide, et la face en sueur, il se balançait sur sa chaise, il se disait tout bas:—Je suis ivre; ses transports s'augmentaient toujours, il aimait de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait; il lui fallait parler, au dedans de lui-même:
—O mon amour, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique; ô toi qui es ma joie, ma lumière; toi qui es seule, qui es tout; que j'aime, que j'aime, que j'adore...
Mais tant d'expressions enflammées ne parvenaient pas cependant, à lui représenter l'amour, aussi passionné qu'il le sentait. Son émoi surpassait infiniment, tous les mots qui forment le langage humain:
—Tais-toi, mon âme, ne parle plus!
Et dans l'extase où il entrait, jamais ses yeux n'avaient été aussi prompts et aussi pénétrants, ni ses sens aussi exercés. Un geste, un petit clin d'œil faisait passer à l'amoureux, par une espèce de contagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi était affectée. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi, semblable à un homme qui, tombé en pleine mer, s'enfonce, et s'enfoncerait éternellement, si la mer n'avait pas de fond, Otto plongeait, s'abîmait plus avant, dans le bonheur infus où son âme nageait,—jusqu'au moment qu'enfin, l'instant venu, les fumées du vin dissipées, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante main.
Parfois, dans un de ces réveils, attirant Giulia par la taille, Otto se plantait devant le miroir, et là, les yeux fixés dedans, ils se considéraient l'un l'autre: elle sereine, mystérieuse, faisant tourner au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui pâle, avec ses cheveux roux, ses terribles et brutales mâchoires, et la veste hongroise à olives noires, dont il était toujours vêtu; jamais de rouge ni de bleu, non pas même à ses cravates, mais des verts bronze, ou de gros nœuds de faille noire.
—Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme; mais il n'avait rien à lui dire, il ne savait qu'un seul mot: je t'aime! et tout ce qui n'était pas ce mot, l'importunait.—Ah! l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallût la distraire maintenant, babiller, étaler des grâces, en sa présence! Il se remettait à marcher de long en large, à travers la chambre.
—A quoi penses-tu?
—Moi... à rien.
—Tu es fâché contre moi.
—Non... je t'assure.
Puis, de nouveau, les pas cadencés de la promenade d'Otto.—Que pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risquât encore de le faire aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire; car sa première éducation avait été si abandonnée par ce misérable de Cramm, que les choses les plus notoires, de mœurs, de religion, de science, d'événements contemporains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frappait du pied, s'arrêtait devant les vitres de la fenêtre. La gelée morfondait le ciel; un vent glacé mêlait à tourbillons, la neige épaisse qui tombait; la nature était comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant avec la triste humeur du jeune homme, son âme se fondait en faiblesse. Jamais il ne s'était senti si morne, si misérable; son imagination ne lui présentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que prendre l'air dissiperait peut-être son ennui, et comme l'on était au temps de la neuvaine de sainte Geneviève, il sortit avec la Belcredi; et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient au début de l'année, devant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards des curieux, attachés sur sa belle maîtresse, déconcertèrent le terrible enfant, en même temps qu'ils l'emplissaient de rage impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la pensée, toutes ces têtes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il venait de lire le récit des pavots coupés.
Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas! De jour en jour, cette mortelle idée s'enfonçait en lui davantage. Que de fois déjà, un coup d'œil hautain, un mot sec de la Belcredi, avait déraciné jusqu'aux moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir un pareil mépris, que de ne jamais se lever, s'avancer à lui, quand il entrait? Et par contraste, la Schlosser, si tendre et si impatiente, qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne parût, lui revenait à la mémoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe de nuit de dentelles, occupée à cueillir des framboises au jardin, et feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait défendu de se tenir ainsi, à la vitre. Quand il s'était trouvé malade (et Dieu sait quel étrange présent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle pas soigné, sans un murmure, sans un dégoût, lui montrant, en toutes ses actions, une compassion de mère. Elle l'aimait, tel était le mystère...
—Et Giulia ne m'aime pas!
Hélas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de lui. Il eût voulu qu'elle se renfermât dans les seules pensées qu'il avait, et n'aimât rien que leur amour; et d'instant en instant, au contraire, le gouffre de séparation entre son cœur et la Belcredi, semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se dérobait, elle se retirait à lui; l'esprit d'Otto, tout pénétrant qu'il fût, se perdait dans cette nuée, qui enveloppait Giulia. Déesse si connue et si inconnue, merveille à la fois présente et lointaine, étoile qu'il portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour ainsi dire, au delà de son cœur, dilater et lancer son âme, comme à la poursuite de la Belcredi, jamais il ne pouvait atteindre à ce point obscur qu'il voyait de loin, et d'où sa maîtresse se faisait sentir—et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle était incompréhensible.
Un soir qu'il rentrait du manège, où il était allé visiter Bellua, malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit, jusqu'à la chambre de Giulia. La portière s'en trouvait relevée, les restes du foyer mourant, éclairaient les murs et le plafond, d'un pourpre de feu immobile; et du seuil, où l'enfant demeurait arrêté, le soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle extase, qu'il ne songeait pas à avancer.
Tout à coup, il aperçut Giulia; elle était étendue sur le lit, à plat ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en temps, rendaient plus sombres et plus mystérieux, les intervalles de silence.—Ah! je voudrais mourir! dit-elle, à demi-voix. Les cheveux se dressèrent sur la tête d'Otto; et éperdu, les yeux fixés droit devant lui, et n'osant remuer d'épouvante, il entendait son triste cœur lui battre à coups pressés, la poitrine. Alors, au bout d'un instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler à quelqu'un:
—Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit. Une tristesse singulière assaillit et pénétra Otto par tant d'endroits, qu'il resta là, longtemps, ainsi qu'un homme hors d'haleine. Etait-ce à lui que s'adressait cette espèce de soupir plaintif?—Ah! froide, hélas! il sentait bien qu'elle ne l'était nullement, mais avide d'émotions nouvelles, inconnues, violentes, surhumaines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle donc, dans cette profondeur immense de son cœur? N'était-elle pas destinée, comme le sont les autres femmes, à posséder ce grand trésor de l'amour; et gémissante de son mal, détestant son vide et ses langueurs, ne pouvait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus, par la force de son désir, et se perdre dans l'infini qui l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui révélerait le secret de cette âme ténébreuse?...
Alors, dévoré plus que jamais, de l'ardeur de la posséder, de s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui était fermé, et ne rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brûlant désir, que le corps de la Belcredi, il commença d'en exiger des complaisances criminelles, et de chercher dans tous les abus des délectations charnelles, cette consommation dernière de l'amour, qu'il voulait à tout prix, ressentir. Ce fut d'abord, par un appât délicat et presque imperceptible, pour obtenir à chaque fois, une preuve d'amour plus grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant;—de manière que, peu à peu, brûlés de flammes lascives, hantés des fantômes impurs des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et enivrés par leurs désirs, comme d'un vin fumeux et effréné, les deux amants se livrèrent enfin, à des ardeurs et des désordres tels, qu'ils eussent fait trembler les plus abandonnés.
Elle s'y révéla complaisante, savante même, indifférente, et reçut les adorations, à la fois comme une reine, et comme une courtisane. Blanche et nue, frottée de parfums, terrible à la lueur des bougies, avec son fard et ses paupières peintes, dont l'artifice libertin attisait les désirs du jeune homme, la Belcredi étalait sur le lit, son corps impudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pâmé, rugissant, les yeux pleins de visions lumineuses, demandait à tous les secrets de débauche les plus énormes, de quoi rassasier son âme, et l'engloutir, pour ainsi dire, par l'excès de son plaisir. Alors, ses os criaient de joie; le cœur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa complète assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe comment l'on t'adore! Dans les déréglements du corps, c'est toujours notre âme qui agit, et tourmentée de l'infini où elle voudrait s'amalgamer, entraîne, de bourbiers en bourbiers, son misérable compagnon.
Mais le spasme une fois terminé, son cœur ne fut pas plus heureux; la convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi âpre. Non! le plaisir ne comblait pas ce vide immense, qui le séparait d'avec sa maîtresse. Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques à mourir, s'emplir par tous les sens et par tous les excès, de cette chair, où s'accomplissait ce qui causait ces transports à son âme, toujours, il semblait à Otto que, pour posséder Giulia, pour avoir toute sa personne, et atteindre au profond d'elle-même, il dût ôter un dernier voile et percer encore une nuée.
Il se réveillait l'œil pesant, alourdi, l'âme hébétée. Les flammes des bougies, qui brûlaient dans leurs torchères, en vacillant contre le mur, lui faisaient cligner les paupières; tandis que les miroirs dont, par une bizarre invention de débauche, il avait garni le plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renversée, effrayante, d'un rouge pourpre. Ses idées confuses tourbillonnaient; il tâchait de les rattraper; il se demandait soudainement:—Hein!... plaît-il?... d'une langue épaisse; et les yeux fermés, s'obstinait à essayer de se représenter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir que selon un profil de chat, caricature au front bombé et les paupières mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonnée d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, câlinement:
—Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle à un enfant. Mais il la trouvait inquiétante, mystérieuse, énigmatique; des doutes naissaient à Otto: peut-être qu'elle le trompait! Et un fourmillement de soupçons et de cuisantes réflexions, ne le laissaient plus s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la Belcredi; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidèle, et balançait s'il n'allait pas enfoncer tout à l'heure, son secrétaire. Mais, dès qu'elle se réveillait, Giulia lui engourdissait le cœur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-même.
Ce qui l'exaspérait surtout, c'étaient les longs et profonds soupirs, que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son cœur ulcéré cherchait à se sentir souffrir, à pouvoir accuser sa maîtresse. S'avançait-il pour l'embrasser:
—Non, non! il y en a de plus belles que toi... répétait Otto amèrement, se souvenant du mot sur la Ondédei. Et la pensée de la Schlosser, qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'à comparer la conduite de Giulia, à celle qu'eût tenue la danseuse. Les yeux ouverts sur celle qu'il aimait, et comme sans cesse à l'affût, il voulait de la Belcredi une douceur, une gaîté, une complaisance continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'étonnait, égoïstement, qu'elle le réclamât de lui. Ils eurent des scènes violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute occasion, il lui jetait au front de sèches vérités; puis, la dispute s'échauffant, Otto poussait sans bornes, ses ressentiments, ses éclats de voix, ses fureurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare, à la façon des Tyroliennes, et les notes expiraient dans l'air, avec un tremblement de cristal... Il sortait de là, épuisé, le teint livide, les yeux hagards, et courant précipitamment, comme s'il cherchait partout son remède, et demandait où est la mort. Le soir tombait; Otto marchait dans les rues solitaires, où le gaz dansait sur la neige. La colère lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms injurieux; puis, soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus que lui, s'il la quittait.
Une nuit qu'il fuyait ainsi, après une scène de violence, il prit sa course tout d'un coup, vers l'hôtel de l'Arc-de-Triomphe; et il se jurait à haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne reverrait plus Giulia. L'hôtel dormait, la place était silencieuse. Otto, le front contre la grille, considérait les mornes statues, qui levaient leurs lampes de gaz vacillantes, au fond de la cour.—Ah! cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il éprouvait, à l'idée de l'anxiété de Giulia, une amère douceur de vengeance, un sentiment âcre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois heures sonnèrent au loin; rien ne bougeait, l'air était aigre et froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses réflexions; et quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrêter devant la grille de l'hôtel! Un homme descendit, sonna; c'était son frère, le comte Franz.
—Pstt! pstt! et une tête hâlée, avec de gros favoris noirs, se montra à l'une des portières:
—N'oubliez pas que c'est demain, que se joue au cercle, la grosse partie, avec de Poix et Caussade.....
—Tiens, pensa l'enfant étonné; mon frère est devenu joueur.
Les intrigues le mieux concertées, quoique tissues avec tout l'art et l'expérience possible, ont quelquefois, des suites fâcheuses; et l'événement l'avait bien montré, pour Franz et pour Emilia. Si indolent que fût le jeune homme, il avait senti très vivement, le dégoût de son mariage. Et bien qu'ensuite, par l'effet de son naturel accommodant, il se fût remis avec l'Italienne, les querelles, suivies à peine de réconciliations passagères, ne tardèrent guère à prouver que Franz n'avait pas éteint tout ressentiment. Cependant, à son départ de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille espoirs de concorde et de rapprochement, sur la naissance de cet enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrèrent à Monte-Carlo, Romero, le célèbre joueur. On n'a jamais su les adresses par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, audacieux, mais qui avait beaucoup d'esprit et de magnificence, s'empara de Franz si complètement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner cette dangereuse inclination, dont les semences étaient en l'âme du jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prétendu, que l'appât qui séduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la première nuit, à la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne prit si chaudement à personne;—de sorte que, lorsque Emilia en eut enfin le soupçon, il n'était déjà plus temps d'opposer à ce goût devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.
Ah! qu'ils étaient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana, où elle sortait à cheval, portait des jupes retroussées, favorables à montrer sa jambe, et dormait les bras attachés en haut, afin d'avoir de plus belles mains. L'Italienne semblait, depuis son retour, aussi changée que l'était Franz, non seulement de visage et de port, que sa grossesse avait gâtés, mais de conduite et d'esprit. On eût eu peine à démêler quelques vestiges de la fringante cavalière, dans cette figure allongée, les cheveux mal peignés sous un bonnet, sale, indolente, la taille énorme. Enfermée dans son appartement, où le désordre était extrême, elle s'y traînait d'un fauteuil à l'autre, tout le long du jour; à moins qu'avec Térésina, sa camérière romaine, elle ne s'amusât à couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel qu'elle avait dressé à la Madone. Elle était demeurée en effet, fort italienne dans toutes ses mœurs, et ne faisait d'autre remède à son chagrin et à son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du «bambino,» et de réciter le chapelet. C'était ainsi que, chaque nuit, gardant Térésina près d'elle, Emilia persévérait des heures, à attendre le comte Franz. Les Ave Maria monotones, la lumière des bougies, assoupissaient peu à peu, les deux femmes. Elles se réveillaient soudain, et Emilia commençait à pleurer, à se lamenter. Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourné ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans sa pensée, elle avait passé l'éponge sur tout, que Franz ne devait plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.
Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci paraissait bien plutôt, d'éviter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion: si bien que, rentrant au matin, il ôtait ses souliers, pour traverser, sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la journée, leurs entrevues étaient au plus, d'un demi-quart d'heure, pendant lequel, il échappait soudain, des torrents de larmes à la jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant pour offensé, prenait son chapeau et partait. Elle espérait toujours se le ramener, mais cette espèce d'insensibilité qui rendait, il est vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait guère de prise sur lui. Il ne répondait mot, laissait passer les averses. Et à mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.
Elle écrivit à la mamaccia, pour avoir des secrets de piété, des prières qu'on récite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle alla consulter des «voyantes,» accompagnée de Térésina, mais les tarots disaient toujours «un deuil forcé.» Elle cousit dans un sachet, divers brimborions magiques, dont l'assemblage composait un charme; mais le scapulaire achevé, comment en harnacher le comte? Et le sachet ne servit à rien. Le jour d'après, comme minuit sonnait, elle jeta dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant:
—Je te renie, cœur!
—Je te renie, pique!
—Je te renie, carreau!
—Je te renie, trèfle!
Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz continua de jouer. Encore, si elle eût trouvé quelque réconfort autour d'elle! Mais le cher frère Arcangeli ne donnait rien en réponse à ses plaintes, que des compatissements d'épaules; Augusta, la mère de Franz, à qui la graisse survenait, et commençait d'en faire une baleine, et que l'âge rendait aussi, plus acariâtre et plus visionnaire, refusait de conclure sa paix, et se répandait en discours, contre cet impudent mariage; et Christiane enfin, de qui même, la pauvre sotte avait espéré du secours, s'obstinait à rester invisible, et sa chambre fermée à tous.
Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commença d'éprouver les plus durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque là, sa douleur avait été plutôt, une sorte d'écrasement, et comme un long et affreux rêve, où il ne palpitait qu'un reste obscur de vie. Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le cœur. Hélas! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier, elle était condamnée à vivre; elle allait traîner à tout jamais, son expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des ténèbres et des fantômes: toujours Hans Ulric devant ses regards, à la table où elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait, à ses côtés, lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsédait, elle n'en pouvait revoir les traits; ce n'était rien qu'une forme confuse. La nuit, rêvant de Hans Ulric, elle ne distinguait jamais, que le derrière de sa tête.
L'ennui la consumait, le remords la tuait; le moindre bruit, le temps qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renversée dans son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants du foyer, le ciel morne et plein de nuées, derrière les rideaux brodés; puis, se remettait à sa lecture. Mais, si profonds que fussent les abîmes, où elle tâchait d'ensevelir sa pensée, son cœur n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par instants, une corde éclatait, avec un long gémissement, à quelqu'un des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane tressaillait, et jetait ses regards, çà et là. Elle était en proie, soudainement, à des terreurs inexplicables; elle craignait que le plafond ne vînt à s'abattre sur sa tête, ou qu'un des lourds bas-reliefs d'émail, encastrés au-dessus des portes, ne l'écrasât, en se détachant. Elle frissonnait, s'éloignait, couverte d'une sueur froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore à la vie.
Mais, morte, quel serait son sort?—Je suis damnée, se répétait-elle; et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs, ce feu si vif, si dévorant, les hurlements rauques des damnés, et ces effroyables profondeurs de ténèbres et de brasiers. Sa pensée s'arrêtait sur les démons; elle eût voulu être l'un d'eux, car ils sont seulement bourreaux, et les tourmenteurs, assurément, souffrent moins que les tourmentés. Souvent, le père Le Charmel et la princesse de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature éperdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle tâchait, aux paroles du Père, de lancer son âme vers Dieu, mais ses épouvantables pensées ne lui donnaient pas de relâche.—Oui! son péché était trop grand, point de miséricorde pour elle. Et, puisqu'elle serait damnée, elle pouvait pécher sans effroi, s'assouvir l'âme, autant qu'elle le souhaitait. Alors, n'écoutant plus les exhortations, elle songeait à Hans Ulric, elle évoquait sa trop chère image, elle appelait les souvenirs les plus passionnés de leur amour, le duo de Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprême, goûtant à s'enfoncer plus avant dans son crime, une volupté de terreur, qui la jetait hors d'elle-même.
Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son cœur inclinait davantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adoucit tous les maux. Un rayon d'espoir commença de s'insinuer dans son âme. Quoique persistant à se regarder comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait, comme disait le père Le Charmel, «et sa grande misère à elle, et la grande clémence de Dieu;» et il se répandait en elle, à cette idée, une joie et une chaleur, qui lui émouvaient les entrailles. Pauvre âme altérée de pardon! Comme elle pleurait, en écoutant les paroles tendres du Père:
—Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat, lui disait-il, citant saint Augustin:—Venez vers nous, venez à l'Eglise, mon enfant; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer en gémissant... Mais, moins misérable pendant le jour, ses nuits cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle goûté les douceurs du premier sommeil, et voilà qu'elle se réveillait, toute pleine de Hans Ulric.—Si je viens à nommer son nom, je suis damnée, se disait Christiane. Elle se cramponnait aux draps, haletante, la face enfouie dans l'oreiller, puis, se dressant sur son séant:
—Hans Ulric! Hans Ulric! criait-elle.
Elle demeurait immobile, à écouter son cœur qui battait... Et une voix lui répétait:—Je suis damnée, je suis damnée, jusqu'à ce que la malheureuse tombât enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni couleur, ni chaleur, ni respiration.
Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais Christiane fut gagnée par quelque chose de plus cher, par l'espérance que le châtiment n'était pas éternel peut-être, que tous les pécheurs n'étaient pas damnés, que le purgatoire attendait les âmes plus faibles que coupables. Le jour où le père Le Charmel lui exposa, sur ce sujet, la vraie doctrine catholique, la sœur d'Ulric fut convertie; il se répandit dans son cœur, une foi spontanée et heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impiété, son frère n'étant pas damné, se partager à lui et au Seigneur, sa résolution fut prise: elle consacrerait sa vie, à racheter Ulric de leur crime. Oui! elle entrerait au couvent. Que ferait-elle désormais, par ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition? Mieux valait chercher un asile, sous la droite levée du Sauveur. Aussi bien, d'ailleurs, l'hôtel Beaujon devenait déjà inhabitable, par les scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le spectacle.
On n'a jamais bien démêlé les motifs de la fâcherie de Son Altesse, avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prétendu, pour le museau d'un valet de chenil, à qui cette nymphe témoignait une bonté singulière? Le Duc ne put-il plus souffrir ces éclats de rire impertinents, dont elle le régalait à son nez, sitôt qu'il parlait? Le cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour, pour quelle cause, un beau matin, le comte d'Œls vint prévenir Son Altesse, qu'il épousait mademoiselle Renz.
—Quoi! vous aussi, vous me quittez! s'écriait le Duc, avec émotion...
Et là-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement. Tout l'avait tenté de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour où Lyonnette était entrée à Beaujon: la fortune de cette femme, la différence d'être à la merci du Duc, d'avec celle de se trouver seigneur et maître dans son logis, et peut-être aussi, l'infamie qui était attachée à ces noces. Il prit son temps, fit le passionné; enfin, proposa le marché: liberté entière pour la belle, et rien de changé à sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un état dans le monde. Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite, avait réfléchi. D'Œls qui, avec ses yeux méchants et sa physionomie ténébreuse, lui aurait fait peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui déplut pas. Comme le disait la vieille Irma:
—Ça, c'est l'air grand seigneur, ma chère...
Et ce serait drôle, après tout. En somme, il n'était pas plus laid que le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il n'avait pas de culottes, à la vérité, mais elle était riche pour deux; de manière qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'Œls, comme si elle gobait une fraise. Elle hésita encore, deux ou trois jours, pour la forme, en jouissant d'avance, à s'imaginer le bon tour que cela ferait, et la colère de Son Altesse; et finalement, consentit, avec une avidité intérieure, qu'elle couvrit d'un air de complaisance. Et telles furent les amours du comte d'Œls et de la jolie Lyonnette.
Charles d'Este revint à Paris, vers les derniers jours de novembre, plus dépité qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les galopins, les grooms, les cochers, quittèrent tout, à son arrivée, pour environner son landau, et pousser force vivat. C'était la racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'hôtel, pendant l'absence de son maître, et que Son Altesse ne connaissait point. La mise en scène le ravit; mais ennuyé, dès le lendemain, de voir fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annonça qu'il ne tiendrait plus table, et tant par jour fut donné aux laquais, pour s'en aller dîner au cabaret.
Il était possédé d'un démon misanthropique, et ne respirait que colère, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, dès les premiers jours, de procès et de tracasseries, car, sur les querelles engagées pour la construction de l'hôtel, il s'en était bientôt greffé d'autres; et le Duc, dans l'ennui où il vivait, avait promptement débrouillé le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matière à chicanes: l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures à longs favoris. Riche comme était le bon seigneur, dépensant le million par mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable, d'une volerie de quelques écus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider pour un mémoire de sept francs, que devait son heiduque à la blanchisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparaître au tribunal, et faire elle-même sa déposition: d'abord contre son culottier, pour «défauts dans la fourniture» contre son sellier, son carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux avaient à moitié écrasé.
—Que l'on règle le prix, eu égard au cocher, disait le duc Charles; je ne viens qu'après mon laquais, payant pour lui, s'il est insolvable.
Et les dommages-intérêts ayant été fixés à quinze mille francs, le Duc cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa qualité d'étranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je?
Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, où l'on put craindre que la cervelle ne lui tournât complètement. Tant d'extravagances de tout genre, auxquelles le Duc se livrait depuis des années, mais seulement par le vent d'ouest, comme l'on dit, formèrent à cette époque, le tissu de toutes ses journées; et il parut lui tomber de la lune, les idées les plus bigarrées. Après avoir donné audience dans son lit, au bataillon des gens de loi, quelquefois à Van Moppes ou à M. Félix, il se levait vers quatre heures, et la toilette commençait. L'hésitation durait longtemps, dans le petit salon des Bustes, à bien choisir le mieux harmonié à l'état d'esprit de Son Altesse, à ses projets, à son caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; après quoi, le Duc établi dans le cabinet des Miroirs, et campé au fond de son fauteuil, Arcangeli se mettait gravement à reproduire les couleurs, peintes aux joues de la tête de cire, sur le visage de Charles d'Este. Là-dessus, brossé, cravaté, harnaché dans un corset de peau, et la face comme figée sous son enduit de rose et de plâtre, le vieux galant montait dans son landau, et fouette cocher!
Le plus souvent, passant au boulevard, il tirait son cordon, se faisait descendre chez quelque confiseur en renom; et là, avalait force fruits, des dragées, des sucreries, entremêlées de verres d'eau glacée, en exhortant M. de Cramm ou Smithson, à en faire autant. Parfois aussi, il s'attablait à la vitre de la Maison d'or. Bien loin qu'il fût importuné de la foule des curieux qui s'attroupaient pour le considérer, il était sensible, au contraire, à entendre admirer son twine et ses diamants, à travers les glaces de la fenêtre; et c'était une comédie que de le voir s'épanouir, sous les regards surpris des passants.
Ses manières impétueuses avaient encore redoublé, et faisaient craindre, à chaque moment, quelque accès fâcheux et irréparable. Un soir, montant dans son coupé, il ordonne la plus grande allure, et le cocher, de lancer ses chevaux...
—Pas si vite! ordonne Son Altesse.
Et la voiture, aussitôt, ralentit.
—Plus vite! s'écrie le Duc; puis, le revoilà qui arrête, et ainsi de suite, par quatre ou cinq fois. Enfin, se redressant tout d'un coup, le pistolet dans une main, car il était toujours farci de poignards et de revolvers.
—A pied! traître!... brute!... hurle-t-il. Descends, ou je te casse la tête;—et le coupé, finalement, s'en alla au théâtre, au plus petit pas, conduit par le groom qui claquait des dents.
Installé dans une avant-scène, impassible et majestueux, avec quelque sorbet près de lui, c'était là maintenant, chaque soir, que siégeait et paradait Charles d'Este, et l'on en promettait la vue aux gens de province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents, son nez immense, sa face d'un rose vif, sous sa noire et mate perruque de soie, et les diamants dont il était tout constellé, excitaient les rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas de lorgner la créature qui l'accompagnait, et qui chargée de bijoux, vêtue de satins éclatants, se tenait quelque peu en arrière, ayant ordre de ne parler, que lorsqu'on l'interrogerait.
—Mais c'est Esther Debloutz, ma foi!
—Allons donc, il a quitté Léo?
Et en effet, ce fut à l'hôtel, durant six mois à peu près, un défilé si continuel de danseuses, d'aventurières, d'écuyères et de comédiennes, que l'on était souvent en peine, quel nom devait figurer cette fois, sur les états dressés chaque semaine, des pensions et des gages à payer. Non certes, que Vénus se montrât si tyrannique, à Son Altesse. Le pauvre homme n'était plus débauché, que par un reste d'habitude, mais il voulait une maîtresse, sur laquelle étaler son luxe, comme sur un mannequin, et qui complétât la maison.
La belle avait valets, cocher, camériste, et sa table particulière. Un des coupés du Duc la menait toujours, affecté à son service; et le bon d'Andonville était d'ailleurs, pour elle, en général, une façon de majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgré de telles douceurs, le métier rebuta promptement, toutes celles qui l'entreprirent. Incommodée, malade, aux jours de migraine et d'abattement, la favorite devait cependant, être gaie, sourire, amuser le Duc, veiller, causer, goûter, souper, ne jamais marquer ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, raconter des galanteries, toutes les sottises de Paris, afin de dérider Son Altesse, sans que rien adoucît jamais l'étiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisèrent d'avoir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir à elles, avec de pleins seaux d'eau lancés par la figure,—et leur congé, le même jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se défaisait honnêtement, en leur lâchant quelque bribe d'affaires, créances véreuses à recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans des procès, ou des banqueroutes,—sur quoi, bonne chance, et adieu!
Sa tête achevait de s'égarer; son orgueil, ce vice radical d'où pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus insolent qu'auparavant. Il s'entêta, le premier de l'an, à refuser toute visite à l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommât à l'ordinaire, «Buonaparte.» Lui, si poli anciennement, qu'à toute femme il tirait son chapeau, même aux jardinières de Wendessen, il se piqua de faire un affront public, à l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se détournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opéra. Sa vie n'était rien qu'un mélange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse crapule. Il s'enfermait dans sa galerie, à considérer les portraits des Rois et des Empereurs, ses ancêtres, à moins qu'il ne bouffonnât avec Giovan et ses laquais, ou ne fît mettre sa maîtresse nue. Charles d'Este bâillait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasié de tout, jusqu'à la gorge, cet avare n'avait même plus de joie, à considérer son coffre-fort:
—Bah! je vendrai quelque jour, mes diamants... répondait-il, aux cris d'admiration de Van Moppes. Sa maîtresse était, à ce moment-là, une certaine miss Sinclair, aventurière assez jolie, des yeux noirs brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux bouclés, qui empêchaient que l'on vît trop, le nez camus et la tête de mort, à laquelle, malgré le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si superbe, s'avilit à faire des repas avec elle et d'obscurs coquins, entraîneurs, ruffians, spadassins, terribles surtout à l'argenterie, dont il manquait toujours quelque pièce. La chère exquise, se préparait dans l'appartement du duc Charles, à qui Potel ou le Café anglais prêtait quelqu'un de ses cuisiniers; et miss Sinclair, Son Altesse elle-même, mettaient parfois, la main à l'œuvre, et s'ébattaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on chantait à gorge déployée, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire, s'échauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on s'allait coucher, et la fête recommençait le lendemain.
Tout était à l'hôtel, sens dessus dessous. Les créanciers y affluaient; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer dans les couloirs, les bottes d'inconnus à brandebourgs, tellement, qu'un beau soir enfin, les crépines et les franges d'or de la galerie des Arazzi, se trouvèrent toutes coupées. Et les perquisitions que l'on fit, ne servirent qu'à découvrir quantité d'autres menus vols, dont personne ne s'était avisé. On rentra donc les miroirs d'argent, les bijoux, les curiosités, étalés çà et là, sur les tables; et il n'en fut rien autre chose, la première surprise passée, qu'un redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, à travers les carreaux brisés; des lames de parquet étaient pourries de pluie; la poussière s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignées; les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler, inondèrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc, pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme renviant sur soi-même. Ne s'était-il pas avisé d'être jaloux de miss Sinclair, de l'habiller en homme, chaque matin, et de lui poser des moustaches!... Bref, tant et tant fut procédé, que Charles d'Este, un jour, en se levant, n'eut pas de chemise à changer, et dans la soirée, sa voiture resta bien dix minutes, arrêtée devant la porte de l'hôtel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant là, pour lui ouvrir.
Le lendemain, le Duc, dès son réveil, écrivit à miss Sinclair trois lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes, les lui fit porter par un valet, sans consentir à la revoir; puis, sonnant aussitôt Arcangeli, il donna l'ordre à l'Italien de retrouver Giulia.
—Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable, à moitié mort de cette cheminée, qui lui tombait sur la tête.
—Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne l'aimes pas; mais écoute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du soin de me réconcilier avec elle, et si tu échoues, je te chasse.
Et il l'eût fait comme il le disait, se complaisant à ces coups de théâtre, et brûlant de passion pour les gens, autant que, quelques jours avant, il leur marquait de dégoût. Aussi bien, Giovan ne s'y méprit pas, et si amère que lui fût la médecine à avaler, il songea fort sérieusement, où pouvait se trouver la chanteuse; et, pour prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Hôtel,—ce qui était, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit pavillon de la rue du Puits-qui-parle, ayant été loué pour Giulia, par M. Tripp, l'agent général, en personne.
Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, à l'ombre immobile de ses marronniers, et qui, depuis six mois, ne retentissait plus que de cris et de gémissements.—Oh! je la hais, se disait Otto, à chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus violentes résolutions, il se sentait comme un comédien, qui s'agite sur le théâtre, et ne croit pas au conte qu'il déclame. Faible et haïssant sa faiblesse, dompté, mais de cœur insoumis, il faisait un circuit éternel, de la haine à l'amour, de l'amour à la haine: tantôt, enragé d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond même de sa passion, et l'instant d'après, espérant un temps moins orageux, et plus pur. Ainsi, cette attente obstinée le menait, de journée en journée, et d'illusions en illusions, encore que l'impétueux enfant ne voulût pas se l'avouer.—Ce n'est qu'une femme, après tout! s'écriait Otto, en secouant furieusement, sa tête rousse; et pour rabaisser la Belcredi, il commençait à s'énumérer celles qu'il avait possédées. Mais, bien qu'il les comptât sur ses doigts, en s'arrêtant à chaque nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au moindre regard jeté sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il avait passées avec les autres.
Cependant, la santé du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque sorte, par une vigueur d'âme, qui se renouvelait, de jour en jour, menaçait enfin, de s'altérer. Il lui prit des vertiges, des douleurs de tête, un dévoiement continuel, et Otto maigrit, comme à vue d'œil. Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant plusieurs semaines, si l'on pourrait éviter une opération. Installé dans la chambre à coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant lesquels frémissaient lentement, les limonades et les potions dont les médecins le gorgeaient, Otto se dévorait d'ennui. Tout le fâchait, l'irritait. Quand la Belcredi, par hasard, chantait dans le petit salon, quelque douce et ravissante que fût la musique, ce bruit si proche, importunait le jeune homme. Il était jaloux maintenant, de Laury, la femme de chambre, et il trouvait que Giulia marquait à cette fille une confiance trop tendre; mais il rêvait, en même temps, de monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le poursuivaient insolemment, comme deux guêpes, donnaient à Otto, chaque fois qu'ils venaient à se trouver ensemble, des désirs de volupté bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia, toujours si dédaigneuse et si froide.
Cependant, à force de vivre ainsi, continuellement solitaires, il se fit peu à peu, dans l'âme des amants, un silence extraordinaire. Le monde entier s'évanouit, autour d'eux; leur esprit harassé, qui roulait en lui-même, par un mouvement éternel, parut enfin se fixer; et pleins d'une pensée unique, ils ne regardaient plus les choses, qu'à la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne pouvaient se quitter, même une heure. A peine séparés, chacun tendait les bras, vers l'image de l'autre amant; et sitôt qu'ils étaient réunis, ils se querellaient, se frappaient. La maîtresse revenait la première. Et pour sentir quelque émotion, dans le temps qu'elle le cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, à se représenter Giulia, comme morte, et à penser qu'un jour, peut-être, il aurait à l'ensevelir. Les larmes à la fin, lui venaient, et ces pleurs brûlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi, attendrissaient les deux amants, et les poussaient à vider leur cœur:
—Tu es trop exigeant, disait-elle.
—Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.
Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement; ils entraient dans un sentiment intime et profond, de leurs communes misères.... Et ainsi, malades et inquiets, consumés de chagrins incessants, détrompés de leurs espérances, dégoûtés de la vie qu'ils menaient et ne croyant plus à l'amour, avides d'infini, affamés d'un bonheur qu'ils ne rencontraient nulle part, néanmoins, malgré ces dégoûts, ce vide, ces querelles sans nombre, Otto et Giulia s'aimaient, d'une manière inexprimable.
Une après-midi du début de juin,—et Otto se rappela depuis, qu'ils avaient lu ensemble, ce jour-là, le procès de madame Lafarge, car excédés du tête-à-tête, il leur arrivait d'emprunter des livres, à un cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estrapade,—les deux amants se tenaient accoudés, sur le petit palier couvert, appuyé contre le pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui finissait à peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'où il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dorée, d'une sérénité charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants avaient en face d'eux. On n'entendait que le bruit limpide des feuillages qui s'égouttaient; le sable mouillé, sous les marronniers, était tout jonché de thyrses roses; et Giulia allait descendre, pour relever ses amaryllis, ployés en deux, par la violente averse, lorsque soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier, déboucha de la rue des Postes, et s'arrêta devant le jardinet.
La Belcredi poussa un cri:—Le Duc!
—Mon père! exclama Otto, qui se jeta en arrière, dans la porte. Que nous veut-il? Qu'on n'ouvre pas!... Et il songeait aux soixante-quinze mille francs, qu'il avait pris du secrétaire.
—Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre... Va-t'en ouvrir! dit-elle à Laury, qui parut... Mais ne vous montrez pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lève les yeux, reprit-elle, avec vivacité.
Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient déjà l'escalier, de l'autre côté du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la porte, la referma;—et le jeune homme, demeuré seul, entendit le cri de saisissement qu'elle jeta, en pénétrant dans la pièce voisine.
—Eh oui! c'est moi! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix, c'est moi qui reviens à vous, Giulia, puisque vous dédaignez de revenir à moi.
—Monseigneur! s'écria la Belcredi, Monseigneur, je ne puis vous entendre.
Elle rougit, et avec une impétuosité singulière, fit mine de se retirer.
—Allons, madame, dit Giovan, un peu de patience, daignez songer...
—Allez-vous en! lui cria-t-elle, en reculant brusquement, car ce valet avait poussé la hardiesse, jusqu'à la saisir par le bras.
—Madame... madame, répétait le Duc, visiblement déconcerté.
—Eh! que venez-vous faire ici? s'écria-t-elle. Qu'ai-je gagné près de vous, Monseigneur, sinon des affronts? Votre chien, vos chevaux, vos laquais, étaient mieux traités que moi même!...
Les lèvres lui tremblaient de fureur; son visage, blême et hautain, respirait une haine implacable; et Charles d'Este, embarrassé, ployait les épaules fort piteusement, en jouant avec ses gants, par contenance.
Quand la Belcredi fut un peu calmée, et après une pause assez longue, pendant laquelle Arcangeli n'avait cessé de faire des signes à son illustre compagnon, le Duc, enfin, ouvrit la bouche. Il parla d'abord, diffusément, de son respect, de son amour. C'était parce qu'il comprenait ses torts, qu'il cherchait à les réparer; son repentir était sincère; depuis le départ de la Belcredi, il n'avait pas vécu un jour, sans penser à elle, et sans se maudire. Puis, s'échauffant de plus en plus, et comme emporté par le pathétique des paroles qu'il prononçait, il s'écria qu'elle voyait un fou, qu'il n'était pas digne de la posséder, et s'accabla de toutes sortes de reproches:
—Mais je vous conjure d'être bonne, de vouloir bien faire la paix...
Et il attendait, tourné vers elle, avec des regards suppliants.
—N'espérez point, dit Giulia, que je redevienne votre maîtresse!
Et comme Son Altesse, sur ce mot-là, recommençait ses raisonnements...
—Jamais... jamais... s'écria-t-elle, avec une sorte de furie; puis, poussant un gémissement, elle se jeta sur un canapé, et se couvrit les yeux de la main, en pleurant, comme une femme à qui les forces manquent, et qui est à bout.
Cependant, tous deux, étourdis de l'effet qu'ils venaient de produire, Charles d'Este et Arcangeli s'étaient retirés en un coin; et ils laissèrent quelque temps à l'émotion de la Belcredi, agités eux-mêmes, et attendris d'un état si violent, qu'ils avaient devant les yeux. Enfin, Giovan rompit le silence, et dit, d'un ton conciliant, que c'étaient là bien des paroles inutiles, qu'il fallait s'expliquer sans bruit; puis, se tournant vers la Belcredi:
—Allons, madame, reprit-il, votre colère est légitime... Monseigneur, vous avez eu tort, dans cette affaire, et très grand tort, je vous le dis.
—Voyons, Giulia, fit Son Altesse, en avançant de quelques pas, allez-vous me refuser la main?
Elle semblait ne rien entendre, et faisait des gestes saccadés, comme pour éloigner le Duc. Peu à peu, toutefois, l'agitation corporelle cessa, les profonds soupirs qu'elle poussait, ne lui soulevèrent plus la poitrine.
—Voici, pensa le pauvre Duc, le moment de tomber à ses pieds...
Et en effet, attirant un coussin, il s'y laissa choir sur les genoux, tandis que Giovan s'écriait:
—Voyez, madame, comme Son Altesse vous aime, comme elle sait réparer ses torts!
—Ah! je vois, repartit Giulia, d'un ton bas, combien les hommes sont trompeurs.
—Oui! exclama l'Italien, en bouffonnant, nous sommes de rusés coquins, et nous commençons à mentir, avant d'avoir nos premières dents.
—Faut-il encore, poursuivait Giulia, après une telle leçon, que je me laisse prendre à vos paroles!.....
A ces mots, elle se leva languissamment, et il y eut un long silence, Son Altesse s'étant relevée aussi. Enfin, le Duc se hasarda à saisir la main de la Belcredi, et à la porter à ses lèvres, et Giulia ne s'en défendit point; mais, les cils entre-clos, superbe, et les yeux demi-tournés vers lui, elle faisait ce sourire de sphinx, doux et glacé en même temps, dont elle couvrait et masquait ses plus terribles résolutions. Alors, la voyant à la fin, au point où Charles d'Este voulait l'amener, l'Italien battit des mains, en s'écriant d'un ton plaisant:
—C'est fait, Monseigneur, c'est conclu. Ah! nous autres, les jolis hommes, nous sommes encore, sans contredit, ce que les femmes aiment le mieux!
Ensuite, ils parlèrent tous trois, assez longuement et confusément, avec bien des questions, des redites, des explications, comme il arrive après une absence; et Charles d'Este allait et venait par la chambre, à la lueur d'une bougie que la chanteuse alluma, car la nuit commençait à venir. Il était vêtu, ce jour-là, d'une façon de redingote, ajustée et plissée à la taille, d'un pantalon garni sur le côté, d'une bande de velours vert, ses faux cheveux noirs bien luisants, et un flot de dentelles au jabot.
De temps en temps, parmi les paroles inutiles, le Duc revenait à son fait, à la rentrée de la Belcredi:
—Votre appartement est tout prêt; dès demain, je vous y attendrai.
—Eh bien, répondit-elle enfin, j'y consens, Monseigneur, à une condition.
—Qu'est-ce donc? demanda Charles d'Este.
Et la Belcredi se pencha, et lui parla bas à l'oreille; puis, comme il la considérait avec une mine stupéfaite, elle repartit en riant:
—C'est à prendre ou à laisser, Monseigneur; je veux savoir si, tout de bon, vous m'obéirez désormais.
—Ah! l'arrêt est trop cruel, madame, dit Son Altesse, avec galanterie.
—Trente jours, ce n'est guère long, riposta aussitôt, la Belcredi... Voyons, cher seigneur, décidez-vous, jurez! dit-elle avec malice.
—Allons, soit! répondit Son Altesse, je vous le jure, Giulia.
Les galanteries et les propos se succédèrent, un peu de temps encore. Charles d'Este força Giulia d'accepter quelques écrins de pierreries, qui se trouvèrent dans sa poche, fort à propos, comme dragées du raccommodement; et bientôt, la soirée s'avançant, Son Altesse se leva et prit congé:
—Le coupé bleu viendra vous chercher demain, vers trois heures, ma chère.
Il descendit avec Giovan; on entendit les chevaux s'ébrouer, puis le fracas du départ. La cloche d'un couvent voisin continuait de tinter, dans le crépuscule;—et pleine d'une immense tristesse, tout debout à la fenêtre ouverte, Giulia, les regards fixes, écoutait le bruit des roues s'éteindre, et ce glas désolé, qui passait au-dessus des jardins déserts...
Quand la Belcredi se retourna, elle vit Otto, devant elle. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, blême, effrayant. Et ce court silence, où l'on entendit comme brûler et palpiter la bougie verte du piano, tremblante à l'air de la nuit, fut ce qu'Otto et Giulia, au cours de leur vie si sombre et si pleine, ont éprouvé de plus terrible.
—Tu ne feras pas cela, bégaya-t-il, tu ne retourneras pas chez mon père?
—J'y serai dès demain, dit-elle.
—Ah!... ah!... râla Otto, deux ou trois fois, et au même instant, il se jeta si violemment sur Giulia, qu'il la fit trébucher, et roula par terre, avec sa maîtresse. Elle tâchait de se dégager, d'écarter les doigts crispés de haine, dont il lui étreignait le cou.—Catin! catin! répétait-il, d'une voix ardente et concentrée, en luttant avec une rage, qui ne peut se dire. Il la serrait de plus en plus; tout à coup, elle le mordit cruellement, à la main droite.
Il fit un cri, lâcha la Belcredi, et se releva, chancelant; puis, voyant sa main qui saignait, il se mit à claquer des dents, ainsi qu'un homme qui a grand froid, et soudain, il fondit en larmes.
La nuit était obscure et tranquille; par instants, de grosses nuées passaient sur le croissant lumineux. Dix heures sonnèrent au loin; le parfum vif de l'acacia entrait par la fenêtre ouverte... Il y eut ainsi, un très long silence, puis, une étoile glissa au ciel; et Otto, comme du fond d'un rêve, apercevait devant lui Giulia, aussi pâle et blanche qu'un fantôme, qui levait les bras, et se rajustait devant le miroir.
—Oui! je retourne chez le Duc, reprit-elle enfin, d'une voix basse. Mais, pendant un mois, je resterai mienne, et nul ne franchira mon seuil; j'ai exigé du Duc cette promesse.
—Un mois... dit-il, palpitant, et après?.....
—Eh! dit-elle, en mirant au miroir, les colliers dont Son Altesse lui avait fait présent, qui donc est sûr de vivre plus d'un mois?
—Giulia, fit-il... Giulia!...
Alors, ils ne parlèrent plus, et tous deux méditaient, en silence: elle blême, l'air triste et doux, avec quelque chose d'accablé, les mains croisées, et rien ne remuant en elle, que les feux scintillants des diamants qui tremblaient, le long de ses joues; lui, le coude au genou, la tête dans sa main, étonné, se contenant à peine, dans le tumulte qui l'emplissait, se répétant, avec obstination:—Je suis fou, qu'ai-je été penser? mais, tout au profond de lui-même, considérant d'un œil oblique, qu'il était dans l'alternative de perdre à jamais Giulia, ou de l'avoir à lui, éternellement; que sans doute, elle se lassait de leur pauvreté, de leur vie cachée; que si le Duc venait à disparaître, il serait lui, seul maître et seigneur de cette prodigieuse fortune...
—Et un tel crime, commis pour elle, me l'attachera, me l'asservira.
D'ailleurs, serait-il le premier, à oser une telle aventure?... et les pensées se succédaient, dans l'esprit du pâle jeune homme.
—Oui, dans son lait, ou dans ses fruits, exclama soudain la Belcredi, du profond de sa méditation.
Ils tressaillirent tous les deux, et se réveillant de leur songe, ils se considéraient stupéfaits, déjà complices et criminels, avec une angoisse d'horreur qui leur brûlait l'âme.