VII

Le quarante et unième jour après son arrivée à Rome, un mardi, fête de Saint-Victor, en l'honneur duquel, tout justement, carillonnaient des cloches lointaines, Arcangeli fut réveillé à cinq heures du matin en sursaut, et vit, en même temps, Emilia ouvrir les persiennes de son galetas, et un garçon bleu de l'hôtel Manni, qui se tenait debout devant lui, avec une lettre à la main. C'était une dépêche de Charles d'Este, arrivée dans la nuit, au comte Franz, et qui prescrivait que Giovan quittât Rome incontinent, et s'en revînt tout d'une traite, à Paris.

Il se dressa debout sur son matelas, et cria: Viva Garibaldi! Ses disgrâces avaient pris fin, le voilà sauvé, ressuscité, ramené du fond des abîmes. La Cucurani l'avait bien prédit qu'il ne pourrirait pas disgracié;—tu te rappelles, sorella. Et tous deux, tandis que Giovanni, le pied levé contre le mur, cire ses chaussures frénétiquement, ils se renvoient la balle l'un à l'autre, en énumérant les choses surprenantes que la sorcière leur a dites: ces détails exacts et précis, le jour, l'heure, l'endroit du campo di Fiori, où Franz, une semaine après son arrivée, a rencontré Emilia, son silence, les jours suivants, l'amour lui renaissant peu à peu, les tentatives qu'il a faites pour être admis en sa présence, tout enfin, jusqu'à ses propos mêmes, quand le galant a supplié Giovan de venir habiter avec sa sœur, chez leur vieille mamaccia, afin d'être plus à portée de le seconder dans sa passion.

—Ah! bonne Vierge, dit la jeune femme qui fondit en larmes tout à coup, et maintenant je reste seule, tu m'abandonnes... Hi! hi! hi! que je suis malheureuse!

—Allons, sotte! reprit-il avec vivacité, vous savez bien que tout est prêt, et que nos bons amis n'ont plus besoin de Giovan, pour achever la comédie.

Telle était bien la vérité. La seule vue des jupes d'Emilia, rencontrée au tournant d'une rue, avait bouleversé le jeune homme. Une passion renaît toujours, tant qu'on ne l'a pas ôtée jusqu'à la dernière racine; et Franz, sans fiel, comme la colombe, lassé d'ailleurs, de voltiger et de cueillir des faveurs passagères, oublia tous ses anciens griefs, et ne trouva même plus suspecte la présence à Rome d'Emilia, dès qu'il eut conçu le secret espoir que celle-ci redevînt sa maîtresse. Ce fut d'abord une simple pensée, puis une vive imagination, et un désir sans cesse grandissant, qui l'occupa bientôt, jour et nuit. Les négociations n'avançaient que lentement. Napoléon faisait agir sous main, auprès de François V, par la Curie romaine; et le pauvre comte inoccupé, se mourait de chaleur et d'ennui. Des rues sales, un soleil de plomb, des nuits de moustiques et de punaises, avec des naturels grossiers, se soulageant le long des maisons, et un goût d'huile abominable aux mets qu'on lui présentait, voilà ce qu'il y avait pour Franz, dans cette cité tant célébrée, et dont il trouvait tout déplaisant et ridicule, les mœurs, les enseignes, les costumes,—jusqu'au Colisée «plus petit», qu'il ne l'avait imaginé. Pour seule ressource, c'étaient les longues visites de Giovan, mais un Giovan sombre et sérieux, qui s'essuyait le front d'un air morne. Il avait été repoussé; à quoi bon s'obstiner plus longtemps? la malheureuse avait le cœur brisé... Après quoi, d'accablants silences, la tristesse qui s'épaississait, les bâillements qui redoublaient, jusqu'au moment où l'Italien, se levant enfin et se retirant, le comte lui tendait un nouveau poulet destiné à Emilia, ou bien, lui donnait rendez-vous pour la prochaine matinée, dans quelque jardin, ou quelque église,—et voilà cet homme, si fringant jadis et si plein de superbe, à Paris!

Ce jour-là, quand Franz, tout ému, descendit les marches de San-Clemente, il aperçut de loin le bouffon agenouillé, environné de triangles de bougies de cire, dont il avait fait allumer précisément, quarante et une, le chiffre fatidique de ses jours d'exil, et qui continua de pousser son oraison et de se frapper la poitrine, jusqu'à l'entier achèvement de ses quarante et un Pater, entrelardés d'Ave en même nombre.

Alors le pauvre comte, se plantant devant lui, et d'un ton de gémissement:

—Tu pars, Giovan, dit-il, tu m'abandonnes, moi qui n'avais d'espoir qu'en toi!

Il était en guêtres, en pantalon bleu, si correct avec ses favoris et son petit épagneul sous le bras, que Giovan, par ressouvenir des voyageurs guêtrés et fashionables qui lui jetaient jadis des grani, sur la route de Castellamare:

—Allons, dit-il en bouffonnant, signor Inglese, du courage! Eh! pardieu! vous n'en mourrez pas! Il se pencha vers son oreille: Prévenez votre père immédiatement, que vous avez encore besoin de moi, pendant trois... quatre jours... affaires de haute importance... négociations entamées... les intérêts de Son Altesse; et il le tenait par le coude, en l'arrêtant à chaque degré;—puis, comme du seuil de l'église, où Franz ôtait la laisse à son chien, on apercevait sur les murs, des affiches multicolores:

Frizo ne craint pas Patrizio
Patrizio ne craint pas Frizo,

défis de deux escamoteurs, fort populaires, à ce moment-là, parmi la canaille de Rome:

—Et moi, dit Giovanni, gambadant et lançant son chapeau en l'air, je ne crains ni Frizo ni Patrizio, seigneur comte; avant trois jours, Emilia et vous, serez comme deux tourtereaux.

Pendant près d'une semaine encore, on vit donc le Napolitain, tantôt de ci, tantôt de là, en fréquents colloques avec des sbires, parlant sous des porches obscurs à des abbati mystérieux, toujours en course et affairé, et faisant par journée, deux cents signes de croix, et autant de génuflexions, le bon apôtre, tant il y a d'églises dans la Ville éternelle. Là-dessus, toutes choses arrangées, la patte de ses acolytes largement graissée, et après avoir assisté à l'entrevue du comte avec Emilia, qui se passa parmi le trouble et les plus vives effusions, Arcangeli partit enfin, la tête encore pleine du grand coup de dés que sa sœur hasardait à Rome, mais le nez déjà tout tourné vers l'hôtel Beaujon, et la façon dont, lui présent, assurerait et rendrait stable, ce que son absence avait commencé de reconquérir.

Il ne s'arrêta nulle part, avala prestement à deux ou trois buffets, quelque cuisse de chapon; et un mercredi, vers les neuf heures, Arcangeli, poudreux, joyeux et se fredonnant des cavatines, passait devant le Génie d'or de la colonne de Juillet, moins alerte et moins palpitant, assurément, que ce diable d'homme.


Quelle ne fut pas la stupeur de l'excellent M. d'Andonville qui, posté au haut du perron, et jouissant avec sérénité, du calme imposant de la cour d'honneur, semblait mirer son habit sang de bœuf dans les marbres et les jaspes polis dont il était environné, d'apercevoir là, tout à coup, et l'on peut dire, tombé des nues, comme une vilaine chenille, un fiacre délabré et boueux, qui portait sur sa galerie, une malle de servante éclatée, raccommodée d'une ficelle, et deux ou trois sacs de tapisserie.

—Quoi! c'est vous! exclama-t-il tout saisi, en reconnaissant l'Italien.

—Hé oui! c'est moi! c'est moi! Ah! journée heureuse! et de son feutre noir, décoré d'un œil de paon, l'effronté comédien saluait cette façade hospitalière, quand son regard rencontra Giulia, arrêtée derrière une vitre.

Mala bestia! lança-t-il, avec un crachat méprisant... Et un peu rembruni, l'Italien monta le perron, en s'informant à haute voix, de la santé de Son Altesse Sérénissime, cependant qu'un groupe de marmitons, au milieu desquels paradait un nègre gigantesque, habillé à la turque, se pressaient pour le considérer.

—Le comte Otto... répondit le Normand qui s'effaça, laissant le pas à M. le secrétaire des commandements...

—Non, non! protesta l'Italien, que Votre Excellence passe d'abord... Mais qu'ont-ils donc, ces coglioni?...

—A demandé hier par dépêche au Duc... Après vous, monsieur Arcangeli.

—A me dévisager ainsi... Je n'en ferai rien, monsieur d'Andonville.

—Cent vingt-cinq mille francs, acheva le digne chambellan, lequel cligna des yeux et clappa fortement de la langue. Le demi-million en deux mois! ah! ah! ah! la vie est chère à Vienne!... Il regarda, et s'élança vers les cuisines, d'où partaient des cris: Ali! attends un peu! coquin!...—Le Nubien est insupportable, reprit-il, une fois revenu, et tout en s'épongeant les tempes. Mais voilà le fidèle Joseph qui vous cherche de la part du Duc.

Arcangeli fut enlevé, ainsi qu'un Mercure qui s'envole au prologue d'un opéra, dans la fameuse machine bleu de ciel. Il éprouvait quelque peu d'émotion à la pensée de reparaître devant ce Jupiter capricieux; et arrêté dans l'antichambre, le malin singe s'y rajustait, quand il entendit, à travers la porte, la voix de son maître:

—Brave enfant! disait Charles d'Este; vous avez vu, Ulmann, lorsqu'il est arrivé, vingt-cinq officiers autrichiens se sont portés à sa rencontre jusqu'à Linz, pour témoigner leur sympathie envers le fils du duc de Blankenbourg.

—Il est question d'Otto, pensa Giovan. Ulmann?... quelque employé de M. de Rothschild; et soulevant l'épaisse portière, l'Italien se précipita:

—Ah! Monseigneur, Monseigneur, quelle joie!

—Chut! fit le Duc, avec un regard impérieux qui cloua le bouffon sur place, et bien étonné. Tout son arrangement de scène fut déconcerté; nulle embrassade, point de sensibilité, et le Duc, flegmatique et hautain, comme il n'avait jamais paru. Renversé dans un grand fauteuil, l'air concentré, sur la tête, un léger bonnet de cachemire vert, Charles d'Este considérait en face de lui, des liasses épaisses de billets de banque, et un bel homme impassible, frisé, qui les comptait du pouce rapidement, puis les jetait par paquets, à sa droite.

—Oui! oui! dit Son Altesse avec gravité, en prenant sur le guéridon, un fatras de toutes sortes de gazettes, pleines d'Otto et de portraits de son cheval:

La jument Bellua, qui a fait le trajet de Paris à Vienne, en treize jours... vérifiez, Ulmann, vérifiez, j'aime mieux cela; le baron James me disait hier, qu'il circule en ce moment, à Paris, une quantité de billets faux.

Et, se rappelant au même moment, un article de l'Entraîneur récemment paru sur Otto, Charles d'Este l'écrivait en note, afin d'envoyer au rédacteur, selon son usage constant, quelque brimborion de bijou, quand en levant les yeux, il vit M. Ulmann s'arrêter, balancer, recompter une des liasses, et finalement la jeter à part, à sa gauche, comme un homme qui sépare l'ivraie du bon grain.—Hein! quoi? qu'est-ce que cela voulait dire? et Son Altesse se dressa en pied. Un deuxième paquet, au bout d'un instant, s'en vint rejoindre le paquet suspect, puis un troisième, un quatrième, coup sur coup.—Ah! mille tonnerres du diable! les billets n'étaient donc pas bons!... Et le duc Charles tout hérissé, serrant autour de lui son vêtement flottant de damas à fleurs, et traînant ses babouches de cuir jaune, se mit à marcher, de long en large. Mais quand, pour la cinquième fois, ce vilain juif, avec son geste insultant, eût jeté au rebut une nouvelle liasse, le duc Charles n'y put tenir. Se plantant droit devant Arcangeli, qui, les yeux baissés et transi, aurait bien voulu être sous terre, il lui dit, d'une voix étranglée de furie:

—Sortez, impudent coquin! je vous chasse!

L'autre pensa fondre de saisissement, puis il sortit, sans répliquer. Cependant, le dernier paquet compté, M. Ulmann venait de se lever.

—Il y avait donc des billets faux? dit le Duc, d'un accent altéré.

—Faux!... ils sont fort bons au contraire, reprit le caissier placidement, mais je les ai séparés par séries.

Et voilà un homme bien étonné que Son Altesse se lève de sa chaise, coure à la porte avec impétuosité, l'ouvre et crie d'une voix forte:

—Arcangeli! Arcangeli! viens donc! que je suis heureux de te revoir!

Puis, soulevant d'un air affligé, son bonnet de cachemire vert, ce qui montra un crâne presque chauve:

—Ah! Giovan! ton maître est bien changé, mon enfant!

Les baignades, parfumeries, étuveries de Son Altesse reprirent donc leur cours, dès le lendemain, avec Giovan comme grand maître; c'était bien fini sa disgrâce, et les portes fermées devant lui, tandis que Giulia triomphait. La médaille avait tourné plutôt; l'Italien, à sa surprise extrême et à son entier ravissement, lui qui s'épuisait à chercher comment jeter dehors cette sultane, vit promptement que la machine roulait encore mieux d'impulsion propre, que par les efforts qu'il ferait. Il s'élevait au milieu de l'hôtel, je ne sais quelle voix confuse qui proclamait ouvertement, la décadence de la Belcredi, et les faits y répondaient assez. Plus de déjeuners tête-à-tête; l'humeur capricieuse du Duc en avait renversé les escabelles; les mignardises, les cajoleries semblaient lui puer maintenant, pour être surannées et fanées. Restaient-ils ensemble un moment, la contrainte du Duc sautait aux yeux. Il bâillait, ne savait qu'inventer:

—Tiens! voilà le galant de Sophie! disait-il enfin, posté à la vitre, et en accueillant, chaque jour, de la même fade plaisanterie, l'apparition du père Le Charmel, le confesseur, l'ami spirituel de la princesse de Hanau. On les apercevait, elle et lui, fort souvent dans le parterre d'orangers, de plain-pied à l'appartement d'Otto, et qui, taillé et régulier, fait là, au milieu des jardins, comme un bosquet de vases, de statues et de compartiments de fleurs, en terrasse sur le grand bassin. Christiane aussi, quelquefois, s'y traînait languissamment avec eux, toute noire au soleil couchant; et Charles d'Este, alors, ne manquait pas de lancer de dédaigneux brocards sur la laide tache de vin dont le Dominicain avait la joue couverte.—Quel museau! un joli galant à apprivoiser ainsi les femmes! Cela rappelait à Giovan l'envie absolument pareille de l'abbé Sotto-Cornela, l'un de ses bons amis de Rome, les filets préparés là-bas pour prendre Franz; et le baladin commençait à passer les plus mauvaises nuits, par l'impatience où il était de recevoir enfin quelque nouvelle.

Le mardi 12 août, sortant à neuf heures et demie, pour aller faire une commande d'eaux de senteur et de pommades chez Félix (Giovan se l'est toujours rappelé) on lui courut après de l'hôtel: Arrête! arrête! C'était un billet par dépêche, qui ne contenait que ces mots, passablement énigmatiques:

Fais dire une messe pour la réussite,

et le nom de sa sœur au bout. L'Italien, afin de s'éclaircir, courut chez la somnambule. Il était temps. La farce se jouait à Rome, dans ce moment même, comme cette femme, à peine endormie, en dépeignit parfaitement, et le lieu et les péripéties: la chambre empire à carreaux rouges, Emilia debout, le teint enflammé, sur qui la sibylle s'écria pour sa ressemblance avec Giovan, et un homme à ses pieds, qui paraissait supplier.—Pauvre Franz! ricana l'Italien; va! je sais ce qu'on te répond: Je ne veux pas me damner... Allons trouver quelque curé; bref, ce qui précède d'ordinaire, un bon petit mariage clandestin à la romaine...

La scène changeait en effet. Grande joie! Franz avait consenti... Emilia l'embrassait... courait... sortait avec lui. Là-dessus, un troisième acteur fit son entrée, en la personne de ce bon abbé Sotto-Cornela, lequel suivait le couple par les rues, reconnaissable à sa large tache de vin. Ensuite, minute à minute, et si fatiguée qu'elle fût, dona Estefania raconta la messe, telle qu'Arcangeli y avait maintes fois assisté, dans cette petite église du Transtevère, la description de la nef obscure, des gens du peuple agenouillés, des bougies de cire qui brûlaient. Tout d'un coup, une clochette tinte. Le prêtre à l'autel, élève l'hostie. Emilia saisit la main de Franz et lui chuchote quelques mots:

—Mon François, je te prends pour époux!

—Emilia, je te prends pour épouse!

Et brusquement le rideau tomba, Giovan ayant vu tout ce qu'il voulait voir.—Ah! le bon billet qu'a la Châtre! se disait Franz à Rome, à la même heure, sûr de la nullité d'un tel mariage, qui—tout inexplicables que soient de telles espèces de sortilèges,—s'était pourtant accompli en réalité, comme l'avait décrit la Estefania. Et le bouffon, de son côté, en regagnant l'hôtel Beaujon, riait des rires du seigneur comte, car le très saint Concile de Trente a prévu ces unions secrètes, et les a déclarées sacrilèges.


Il fallut que Giovan inventât une défaite pour ces quelques heures d'absence, son maître renfermant sous clef, jalousement, tout ce qui avait l'honneur de l'approcher. Le ridicule que le Duc supposait à son crâne pelé, le rendait le plus maussade des hommes. Il avait essayé de tout, réuni savants et médecins, épuisé les moelles de bœuf, les onguents, les lotions, les jouvences. L'entretien, du matin au soir, revenait sur ce sujet unique, auquel Arcangeli répondait comme l'effleurant à peine, prenant garde à toujours éviter, par quelque circonlocution, le terme détesté de «chauve.» Puis, comme Charles d'Este demeurait morne, s'écriant seulement parfois, ainsi qu'en un spasme de sa douleur, qu'il lui répugnait trop de porter les cheveux de quelque pouilleux enterré, le célèbre M. Félix jugeait à propos d'intervenir:

—Si les perruques de cheveux, exclamait l'illustre Toulousain, ont le malheur de répugner à Votre Altesse Sérénissime, que Votre Altesse essaie des perruques de soie! Et vite, il en tirait quelqu'une de ses cassettes, et la tournait, la maniait, sur son champignon de porcelaine rose.—Non, pas à présent, répondait le Duc, qui sentait attachés sur lui, les yeux perçants de la Belcredi.—Avait-elle jamais daigné marquer le moindre intérêt à tout cela? C'était, sans doute, au-dessous d'elle; on faisait la majestueuse, la dédaigneuse; et Charles d'Este ne respirait qu'en se retrouvant seul avec ses deux acolytes. Mais le miroir ne contentait pas plus pour cela, le pauvre homme. Il cherchait sa physionomie, son front, ses yeux, tous ses traits, lesquels ne se retrouvaient plus. D'ailleurs, comment changer de coiffure à son gré, et en varier la disposition?

—Je serais donc toujours le même, mon bon Félix, s'écriait l'Altesse gémissante.

—Allons, Monseigneur, prenez courage! je chercherai, je chercherai...

Comme, en effet, M. Félix arriva un beau jour, triomphant. Il demandait uniquement, pour l'entreprise qu'il formait, tous les portraits qui avaient été faits de Son Altesse Sérénissime.

On tracassa donc, durant deux journées, dans les greniers et dans les chambres de resserre. Cela rendit jusqu'à cinquante-quatre images du duc Charles, tant sur toile qu'en marbre, en bustes, en médailles, en miniatures,—desquelles, la pleine voiture s'en alla toute chez le coiffeur, à la réserve de divers tableaux de dévotion de grands maîtres italiens, principalement des Carrache, qui composaient l'ancienne galerie de l'électeur Antoine Ulric, et qui se retrouvèrent, on ne sait comment. Mme Sophie les recueillit; et ils allèrent orner les murs de l'appartement du comte Otto où elle était toujours logée, en attendant que l'on eût meublé sa petite maison de Passy.

Mais ce qui causa le plus de surprise au duc Charles, ce furent des caisses énormes dont l'Italien s'avisa, et tout emplies d'habits de mascarade. L'appartement, durant quelques jours, parut comme le vestiaire d'une troupe de comédiens, encombré qu'il était, de défroques: Tartares à moustaches tombantes, Mogols, Algonquins, Chinois de satin jaune et bleu, un quadrille de Turcs dorés, à tête de carton gigantesque. Charles d'Este put d'autant mieux, se croire revenu à sa jeunesse, et à ses longues conférences avec M. Pforzheim, le fabricant de masques de la cour, que le grand Félix le pria de se laisser mouler la face, au naturel...

—Mais que diable, machinez-vous donc? s'écriait le pauvre homme intrigué, de sorte que l'on dut à la fin, lui révéler qu'il s'agissait de fabriquer trente têtes de cire le représentant, destinées à trente perruques différentes; et voilà ce friand mystère, que Giovan et son compagnon firent valoir au Duc, chaleureusement, et comme si ce fût la chaudière de Médée, pour le transformer et le rajeunir.

L'émailleur avait même apporté, en guise de sûres amorces, plusieurs masques de cire de l'année dernière, commandés pour ce fameux bal chez le jeune prince Radziwil. Les gens en mettaient par badinerie, deux ou trois superposés, si bien qu'on y était trompé, quand ils se démasquaient, en prenant le second masque pour le visage. Charles d'Este s'intéressa à les considérer longuement, surtout l'un d'eux, qui représentait une jeune femme blonde et rose, l'air vif, capricieux, plaisant, et de qui même, Son Altesse finit par demander qui elle était:

—Une de mes bonnes clientes, dit le coiffeur, négligemment... Elle était charmante à ce bal...

—Me diras-tu son nom, imbécile!

—Mais c'est la Renz, lança Félix, qui s'interrompit, comme par stupeur, de replacer l'un des masques, dans leur cassette à compartiments. Est-il possible, Monseigneur! Votre Altesse ne connaît pas mademoiselle Lyonnette?

Et les deux compères s'exclamèrent, car Giovan, lui, la connaissait, sans doute pour l'avoir rencontrée chez l'émailleur; et même, il la vanta de telle sorte, et dépeignit au Duc si passionnément, toutes les grâces et l'esprit de cette fille, que l'en voilà proclamé amoureux, et des éclats de rire jusqu'au soir, à propos de cette étonnante découverte. Lui-même, il en riait encore plus, une fois retiré dans sa chambre. L'hameçon avait bien pris, en effet; la grande affaire était embarquée, qui occupait Giovan sans relâche, depuis le jour de son arrivée. Après tant de hauts et de bas, il voyait un espoir certain de pouvoir chasser la Belcredi, et donner à son étrange prince, une maîtresse de sa main. Il saurait bien tenir par les cordons, cette nouvelle favorite: tous deux gouverneraient de concert, ou plutôt, lui par dessus elle; et ce serait enfin, son vrai retour au monde et à la fortune... Amen! ainsi soit-il! pensa le bouffon, en se mettant au lit.

—Bonjour, Philippe! lui lança le Duc, dès que Giovan parut le lendemain, car la veille, à la collation, ils avaient fait, comme l'on dit, un philippe ensemble, payable pour Son Altesse en argent, et en farces pour Arcangeli. Mais Charles d'Este, par malheur, était morose, ce matin-là, si bien que, remettant les gambades à plus tard, il ordonna seulement au bouffon de lui lire à haute voix, la Gazette de Florence, un de ces journaux italiens—et celui-là paraissait en français—que l'on recevait à l'hôtel, depuis le départ de Franz, comme ambassadeur.

—Giovan, (en lui marquant de l'ongle, un certain endroit) tiens, prends ceci, ajouta Son Altesse:

UN MARIAGE A ROME

à ces mots: «Nous avons parcouru....—J'ai déjà lu le début de l'histoire, dit le Duc à M. Félix, lequel commençait à le coiffer. C'est un imbécile d'étranger... le journal ne donne pas son nom. A peine arrivé, il s'amourache d'une femme galante. Elle lui tient la dragée haute, le désespère, et finalement, il l'épousera, comme mon père avait épousé la Ghigelli.

—Aïe! aïe! pensa Giovan, le cœur palpitant de voir tout à coup, fumer la bombe qu'il avait chargée, et admirant le hasard de l'aventure. Et dans une sorte de transport de joie et d'attente, le baladin sauta sur le gradin de la fenêtre et s'assit sur l'armoire, déclarant qu'il était mieux ainsi, pour se faire entendre.

—Allons, commenceras-tu? dit le Duc.

«Nous avons parcouru, ânonna Giovan, nous avons parcouru le champ des faits préliminaires; nous avons vu comment le crédule étranger s'est laissé entraîner à ce mariage clandestin, qui devait le perdre. Le 13 août, vers trois heures de l'après-midi, un agent de la police romaine se présente: le jeune homme est arrêté, et conduit dans les prisons du Saint-Office.»

—Qu'est-ce qu'il avait donc fait? demanda M. Félix en se reculant, ses petits ciseaux à la main, car il taillait la barbe de Son Altesse.

«On comprend facilement l'intrigue, continua d'un ton criard, Giovan, qui sauta ainsi, par dessus toute explication. A peine de retour de l'église, la demoiselle ou l'un de ses complices, était allée se dénoncer et dénoncer sa dupe. Le mariage clandestin est en effet, un sacrilège, une profanation des cérémonies sacrées, prévue par le concile de Trente, et frappée d'anathèmes et de peines physiques (CH. I. Section 24 des Actes du Concile). Le malheureux a devant lui, une autorité religieuse inflexible qui gouverne les âmes, et les galères l'attendent, s'il ne consent pas à épouser. Telle est la seule alternative: le mariage ou les galères!

«Le 14 août au matin, poursuivit Arcangeli, le jeune homme est placé dans une voiture cadenassée, escortée par des sbires. C'est avec ce cortège nuptial, qu'il est conduit à l'église Saint-Augustin. La voiture s'ouvre, le prisonnier est traîné en silence, il entre ainsi dans la sacristie. Il y trouve son audacieuse maîtresse; on lui dit qu'il peut choisir, il est libre; (l'Italien éclata de rire) il épousera, ou il ira aux galères!»

—Eh bien! il est allé aux galères? demanda plaisamment le Duc, pendant que Giovan, au milieu de la chambre, mimait en se contorsionnant, toute la scène du mariage.

—Pis que cela, la corde au cou! cria Giovan. Uni, béni, lié, escamoté, par devant notre sainte mère l'Eglise!

Et dans l'emportement de joie de son triomphe, il hésita quelques moments, s'il n'allait pas découvrir au Duc le pot aux roses; mais rien n'était encore débrouillé, et que savait-on si le mariage se trouvait solidement muni de tout ce qui le devait assurer? Aussi, modérant ses premiers transports, le bouffon se contenta-t-il de ricaner sous cape, du hasard qui l'avait enfilé malignement, jusqu'à pouvoir ainsi bafouer le Duc, à son nez et à sa barbe, la pauvre Altesse!


Arcangeli reçut le lendemain, une longue lettre d'Emilia, qui confirma et étendit ce que l'Italien connaissait déjà. Tout avait bien joué, nul accroc, et la farce aussitôt éclatée et finie, qu'entreprise. Les détails en étaient plaisants: contestations, lamentations, protestations de Franz sous les verrous, puis les liqueurs spiritueuses auxquelles il avait fallu recourir, dans l'église Saint-Augustin, pour le faire revenir à lui; mais au dénouement, le style changeait. Il était tellement visible de quelle main partait le coup, que si peu que le comte eût de ruse, les écailles devaient lui tomber des yeux; de manière qu'après la messe, et à peine mis en liberté, le nouvel époux était monté dans un cabriolet de louage, et avait planté là Emilia, en lui disant d'un ton irrité:

—Je ne vous reverrai jamais!

—Il frappera chez elle, après-demain, pensa Giovan, qui haussa les épaules. Ce n'était pas cela qui le mettait en peine, ainsi que le baladin l'écrivit à sa sœur, avec tout un plan de conduite, mais bien, l'éclat d'apprendre au Duc le mariage, et la cascade de fureur qui en pouvait tomber sur son dos.

Justement, Son Altesse, durant quelques jours, eut des ondes d'humeur terribles, sans que nul en devinât la cause. On se regardait effrayé; chacun ouvrait des suppositions, jusqu'à M. de Cramm, qui se joua, pour sonder Charles d'Este, à lui parler du comte Otto et de l'argent immense que ce fils chéri continuait de prodiguer à Vienne. Bien lui en prit d'être encore ingambe, et de pouvoir s'enfuir au plus vite. Mais la fureur du maître, déçue de ce côté, se tourna contre Giulia qui, depuis cinq ou six matinées, ne rendait plus même au Duc, le respect de l'aller visiter à son réveil. Cela fit une horrible scène, dont les hurlements, les piétinements retentirent dans l'hôtel entier. Enfin, l'énigme fut éclaircie, et l'on apprit par M. Smithson, qui arriva le lendemain, que la perte de plusieurs des procès du duc Charles, avait causé ces étranges bourrasques.

Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire, à les compter toutes, dans le riant espoir que, d'un moment à l'autre, sa rivale serait chassée. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges de Lyonnette; à quoi le Duc, sans trop répondre, s'exhalait contre la Belcredi, et son insolence incroyable. Et ces doléances finirent—pauvre Giovan qui s'en étonna!—par un commandement exprès que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse. La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranimé le petit reste d'affection qui palpitait encore pour elle, dans cette âme engourdie et blasée.

On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez la favorite. Quoique l'heure fût matinale, les portes tombèrent devant le nom du Duc. Giovan avança doucement, saluant la chanteuse, du plus loin qu'il l'aperçut; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est toujours demeurée dans l'esprit, avec une impression de mystère. La Belcredi était au fond de son boudoir, où elle avait fait mettre un petit divan, une écritoire sur les genoux, et la plume à la main:

—A qui donc écrit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait ses paperasses.

Il crut bien avoir distingué, sur une enveloppe de lettre toute préparée, posée près d'elle, le mot «Wien»; mais, outre qu'il n'en aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse avait à Vienne?

Il ne tint donc qu'à Giulia, grâce à cet heureux coup de baguette, de se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais été. Bien loin cependant, de triompher d'un tel changement de théâtre, la chanteuse parut daigner à peine, ramasser les avances de Charles d'Este, et même, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout de la chambre, (ordinairement, près de la dernière de ces trois tables de porphyre qui occupaient les entre-fenêtres, toutes chargées de vases et de bijoux,) indifférente, silencieuse, jusqu'à ne répondre jamais à ce qui n'était pas une interrogation précise,—et comme absorbée à contempler la statuette équestre d'argent de l'électeur Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peuplé de figurines de vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de Blankenbourg.

Les deux compères, à l'autre bout, jouaient leur farce, autour du sopha où trônait Charles d'Este, assis à la turque: l'un allant, venant, pérorant, toujours à «méditer» ses bustes; et Giovan qui courait, gambadait, soupirait, tournait les prunelles, parlait à chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci, elle avait fait cela; elle l'appelait «grand luriot, vieux rouffia» comprend-on? Et des mains! des fossettes! une gorge! car l'Italien ne se cachait plus d'aller chez elle, maintenant:

—Mais pas ça! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du pouce, d'un air piteux et désespéré.

Il ne laissa pas néanmoins, si cruelle que fût Lyonnette, d'avoir son portrait à souhait, un jour que Son Altesse bâillait, et se plaignait de sa solitude; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un visage comme formé par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de mutin, de capricieux, qui étonnait et ravissait:—tellement, que bientôt Charles d'Este, rebuté de la Belcredi, et à force d'entendre sans cesse, «Lyonnette, Lyonnette,» et «Lyonnette», commença de s'intéresser à ces litanies sempiternelles, y répondit, les mit sur le tapis, et même, souhaita intérieurement, de voir enfin cette merveille.

Une après-dînée que les amusements languissaient dans la chambre du Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on montât regarder, de dessus la terrasse neuve, le défilé qui s'en allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'était avisée de faire doubler une galerie du rez-de-chaussée, ce qui avait donné trois ou quatre petits salons intérieurs, et une terrasse à l'italienne, ornée de fleurs et d'orangers en boule, et d'où l'œil plongeait à découvert, sur la place de l'Arc de-l'Etoile. On emporta donc des lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de ces visages inconnus, se divertissait, comme un écolier, à jeter dans le premier jardin, des carrés de papier déchiré, quand l'Italien, poussant un cri, et affectant la plus grande surprise:

—C'est elle! la voilà! exclama-t-il, la Madonna del mio cor; et il envoyait des baisers de la main, tandis que M. Félix saluait.

—Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint, avec vivacité, se poster à la balustrade.

Il la trouva encore plus délicatement et singulièrement jolie qu'il ne l'avait imaginée. Elle était seule, avec un laquais, dans un soufflet de satin mauve, tiré par trois petits poneys, tout harnachés d'argent, de rosettes, de bouffettes, et qu'elle menait au grand trot. Le duc Charles, lorsqu'elle passa, lui ôta son bonnet fourré, en le tenant près de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de mousseline, chargé de plumes, fit une demi-révérence, accompagnée d'un sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles d'Este disait:

—Où diable, monsieur mon bouffon est-il allé chercher une aussi jolie femme?

—Oui! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrière lui; et Votre Altesse a bien raison.

Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute droite, les mains croisées, et en souriant si étrangement, que le pauvre Duc rougissant, se trouva assez déconcerté. L'immense couchant était jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuyée à la balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent à chaque bout. Cette tranquillité était-elle une feinte? Sous ce visage paisible et doux, cachait-elle une âme sinistre; ou bien, vraiment indifférente à ce nouveau caprice de son maître, poursuivait-elle un but mystérieux, que la suite allait découvrir? Elle était montée haut cependant, maîtresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore grandement espérer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des combles les plus désirés, même les plus inespérés, une fois atteints, se font aussitôt des degrés, pour arriver à davantage. Peut-être qu'à l'âge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait trop périlleuse à Giulia, pour porter sa fortune définitive. Peut-être, en cette pleine vie, si éclatante et fastueuse, qu'elle avait senti le cadavre, et tâchait déjà de se retirer... Mais qui le sait, qui pourra jamais dire les pensées enfouies au plus grand secret, et dans le centre de ce cœur, sinon le prince des démons dont elle était la digne fille, et Celui aussi qui l'a jugée, en quelque endroit que sa justice ou sa miséricorde l'ait mise!

Septembre, cette année, fut admirable; un ciel pur, le plus beau soleil du monde, une température charmante. Le Duc voulut donc que l'on garnît cette terrasse à la chinoise, de porcelaines et de lanternes; et sans en faire aucune façon, il y vint chaque jour, voir passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui, à ce rendez-vous tacite et fort exact.

De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant, mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les sophas, les meubles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme Sophie, offusquées de ces rires retentissants, avaient dû se réfugier au fond extrême du jardin, dans ce qu'on nommait le «Bosquet,»—un bois de charmilles humides, arrangé et planté en partie, d'après le fameux labyrinthe de Wendessen.

Elles erraient là toutes deux, en compagnie du père Le Charmel, au milieu des arcades, des cloîtres et des cabinets de verdure, passant sous les portiques déserts, enfilant de sombres colonnades, tournant autour de bassins mornes, ombragés d'immobiles cyprès, où des nymphes dormaient, couchées sur des dauphins silencieux. Les matières de dévotion, les débats de controverse, ne duraient que de courts instants, quoique le Père et la princesse ne se cachassent plus maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science des saints, le célèbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien différent de Mme Sophie, de qui l'extrême élévation et la spiritualité faisaient parfois perdre haleine, c'était avec des choses de la terre que le Père poussait Christiane sans relâche, du côté du ciel; une fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et toucher les cœurs. Elle répondait oui de la tête:—Oui, mon père, ou bien: Oui, ma tante, en tachant de montrer à ces deux noirs fantômes, un visage de sérénité. Ils allaient ainsi, à pas lents, par les sentiers verdis et moisis, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent enfin, au pied d'un de ces vases énormes, isolés sur des piédestaux, ou bien à quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Père alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au signet de la veille: «Mes cinquante raisons pour retourner à la religion de mes aïeux», cette fameuse apologie, publiée par l'électeur Antoine Ulric de Blankenbourg, quand il avait abjuré la réforme. Christiane s'appliquait à comprendre, mais son cœur s'enfuyait loin d'elle.—Ulric, Ulric! elle le revoyait, elle le retrouvait partout; son âme avide reconnaissait la moindre ressemblance ébauchée. C'était ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. Où donc s'en était-il allé, ce frère, cet ami de toutes les heures? Pourquoi l'avait-il abandonnée? Le monde lui paraissait trouble, et couvert d'une épaisse fumée; les choses passaient devant son esprit, ainsi qu'une eau bourbeuse et livide... Le soir tombait; on entendait l'Angelus, qui tintait a une chapelle voisine:

Je vous salue Marie, pleine de grâces...

Et Christiane, en se signant, faisait les réponses avec la princesse. Que lui importaient ces pratiques, ces chapelets, ces croix, ces médailles, qu'elle acceptait docilement! Tous trois marchaient vers l'hôtel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont les mains lui serraient le cœur, elle le sentait à cette heure, s'agiter dans son sein, plus douloureusement.—Oui! je t'entends! je t'entends, pauvre âme! apaise-toi, pardonne-moi; et à ces souvenirs déchirants, toute son âme s'en allait...


Cependant, le jour approchait, que M. Félix avait marqué pour la livraison des bustes du Duc. Charles d'Este fit la partie de les aller voir achevés dans la boutique de l'émailleur; et depuis si longtemps qu'il croupissait à l'hôtel, sur son canapé et sur ses coussins, cette sortie devint une vraie aventure, dont il s'amusa comme un enfant. Il choisit lui-même, la veille, des habits parmi sa garde-robe: twine vert, gants lilas et cravate appareillée, beaucoup de bagues et de bijoux, avec le cordon de son ordre; et ce ne fut pas un petit travail pour Giovan et M. Félix, que de l'ajuster à son gré, quand cette fameuse aurore se leva enfin. Charles d'Este ne tenait pas à terre, d'impatience; il grondait, hâtait ses gens. Et même, de peu s'en fallut qu'il ne trouvât interminables, les trente tours de roue qu'il y avait, de son logis à celui du coiffeur, juste au beau milieu des Champs-Elysées.

—Qu'est-ce donc, dit le Duc, en montant le large escalier, garni de fleurs et de statues, qu'est-ce donc que m'a bredouillé, tout à l'heure, ce bon d'Andonville?

—Il apportait à Votre Altesse, une lettre du comte François, répondit l'Italien, à qui le cœur battit quelque peu;—puis, comme dans le même instant, Charles d'Este avait passé la porte, l'émailleur et Giovan s'esquivèrent doucement, et le Duc, en se retournant, se vit seul, et un salon désert.

Mais il entendit quelque bruit, une toux, un froissement d'étoffes, et, au même moment, Lyonnette se montra, de derrière le paravent. Le silence, et l'air d'embarras, également dans les deux personnages, durèrent au moins une bonne minute. Elle avait un habit charmant, quoique d'invention et extraordinaire, en velours frappé bleu turquoise, la jupe de satin vert froid, brochée de fleurs de velours vert brun, et aux oreilles, deux montres sonnantes, de la grosseur d'une noisette, qui formaient le présent royal dont le Duc s'était fait précéder. Il remarqua bien qu'elle les portait, et d'une voix assez mal assurée:

—M. Félix vous a donc parlé, mademoiselle, demanda-t-il.

—Oui, monsieur, répondit Lyonnette; puis, se reprenant:

—Oui, Monseigneur; et en elle-même, tout bas:

—Oui, pomme cuite, ajouta Lyonnette.

—Ho çà, où diable, sont donc mes bustes? dit Charles d'Este, pour ne pas rester court; et il commença de marcher, le nez en l'air, autour de la chambre.

Dix-sept grandes armoires, à doubles battants, blanc et or, enrichies de sculptures dorées, lambrissaient les quatre murailles; et le plafond ovale, à compartiments, était orné de bas-reliefs, de peintures, et de divers emblèmes, qui avaient du rapport à l'art qu'exerçait M. Félix. Son Altesse en fit des plaisanteries, tandis que Lyonnette expliquait que chaque fleur en médaillon, peinte sur les panneaux blanc et or, répondait aux flacons de l'armoire,—et que les bustes, par conséquent, ne pouvaient point se trouver là.

Le Duc les découvrit enfin, derrière un rideau qui paraissait une draperie de fenêtre. On les voyait, tous les trente-deux, au haut de leur socle de stuc, sur une manière d'estrade, entourée d'une corde dorée; et, dans le demi-jour du petit cabinet, tant de cires, avec le bleu des veines, et reflétées de toutes parts, par une infinité de miroirs, semblaient plutôt les curiosités de quelque charlatan de foire, que d'honnêtes bustes emperruqués, à cinquante louis la pièce.

—Décidément, Félix est le premier artiste de l'Europe! s'écria Charles d'Este, enthousiasmé.

—Ah!... ils me font peur! lança Lyonnette, qui rentra dans le salon des Fleurs; et s'apercevant qu'elle avait encore une fois, omis le: «Monseigneur.»

—Ne m'en voulez pas! Vous savez, dit-elle, c'est de la légèreté.

Tous deux sourirent et se regardèrent; elle, debout, les bras levés, tout en ôtant sa toque de fourrure; et lui, la tirait par sa robe, et considérait ses beaux cheveux blonds, dont la dorure épaisse et éclatante, avait au soleil, des reflets d'argent. Mais à cet instant, il éternua.

Que Dieu te bénisse! pensa Lyonnette, et te fasse le nez, comme j'ai la cuisse, et le menton, comme j'ai le talon.

Après quoi, se plaignant du froid, et combien il était précoce, cette année, elle se posta devant le feu, en se troussant quelque peu les jupes. Elle avait des bas couleur chair, tellement chatouillants à la vue, qu'anges et saints n'y eussent tenu. Charles d'Este lui prit la jambe, sans mot dire, et puis de là, la jarretière. Il était occupé de l'idée si sa perruque ne tomberait point.

—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme, qui se renversa sur le canapé; je ne savais pas que Votre Altesse me fit venir ici pour cela...

Arcangeli, Félix, Charles d'Este et Lyonnette rentrèrent à l'hôtel, vers quatre heures. Ils garnissaient le plein carrosse, sans compter deux bustes de cire, que Son Altesse avait voulu qu'on emportât,—le no 13 en frac bleu, et le no 25 aux épaulettes de diamants jaunes;—et comme il y avait dans la voiture, un en-cas de pâtisseries, le bouffon et Lyonnette étaient en train de dépêcher une espèce de petit goûter, quand on entendit la voix du Duc:

—Oh! oh! trois pots de confitures pour Hildemar! Si du moins, cet imbécile-là ne s'était pas laissé mourir!

Son Altesse, chapeau en tête, s'amusait à vérifier le registre des comptes de bouche, que cet entêté d'Andonville avait laissé sur la banquette, au moment où les chevaux partaient; et encouragé par les rires, Charles d'Este continua à demi-voix:

Du 29.-Le dîner des gens de son Altesse 114 fr. 70
Sucreries que S. A. a envoyé chercher20 »
Truite pour la comtesse Christiane14 »

—Tiens! dit le Duc s'interrompant, voilà ma fille qui fait maigre le vendredi, comme les papistes.

Mais en tournant la page, il resta béant et hagard devant le registre, comme s'il venait d'y découvrir quelque venimeux scorpion. Sa gorge s'enfla de fureur, les yeux lui sortirent de la tête: et, se jetant hors de la portière, car la voiture abordait justement, devant le perron principal, il commanda avec impétuosité, au premier valet qu'il aperçut, de lui amener sur-le-champ, mademoiselle Belcredi.

—Où cela, Monseigneur?

—Ici, triple brute! dans ce vestibule...

Et d'un revers de main, Son Altesse fit voler la porte si furieusement, que les armes et les armures, rangées des deux côtés, en symétrie, tremblèrent sur leur tronc de bois, et qu'une plume du masque horrible qui pendait au casque de Montézuma, se détacha et tournoya jusqu'à terre. Au même instant, la Belcredi paraissait au bas de l'escalier, ainsi que sept ou huit laquais attirés par cet étrange vacarme.

—Est-il vrai, madame, demanda le Duc, d'un bout à l'autre de la salle, et sans lui donner loisir d'approcher, que vous vous soyez fait servir, l'autre mois, quatorze cruchons de ma bière?

—Monseigneur, dit la Belcredi, revenez à vous, je vous en conjure.

—Elle m'insulte! s'écria le Duc, à qui la furie sortit aussitôt, par les prunelles et par la bouche, d'une si terrible façon, qu'il fit trembler non seulement Giulia, mais Félix, Giovan, Lyonnette, les domestiques amassés et jusqu'aux marmitons, dans les cuisines. Les termes les plus durs, les plus méprisants, les apostrophes et les injures tombèrent sur la Belcredi, qui, blanche et immobile comme une statue, n'eut ni le temps ni le moyen de proférer une syllabe.

—Dehors! dehors! hurlait le frénétique, et qu'on ne vous revoie jamais!

Alors, prenant tout à coup son parti, avec l'air d'un mépris superbe, Giulia Belcredi sortit, silencieuse.

—Bon voyage! chantonna Giovan, qui monta l'escalier en sautillant, derrière le dos de son maître.

Ce ne fut que le soir, fort tard, et pendant sa toilette de nuit, que Charles d'Este ouvrit la lettre de son fils. Le comte Franz annonçait, tout d'abord, en guise de gâteau de miel, le plein succès de son ambassade: puis, venait un récit assez court et mal en ordre, ajusté de manière à prouver qu'arrestation, prison et mariage étaient du fait de François V, qui, par vengeance, avait servi ce plat romain au pauvre comte; pour finir, des protestations, force humilité, et la demande de pouvoir revenir à Paris, avec sa femme.

—L'imbécile, exclama le Duc, en haussant les épaules, et sans d'ailleurs se mettre en peine de voir clair, dans cet imbroglio.

Puis, comme la pendule sonnait:

—Allons, Monseigneur, couche-toi, dit Lyonnette, qui courait çà et là, en chemise; et du ton d'un enfant qui récite:

Il est minuit.

Qui l'a dit?

Jésus-Christ.

Où est-il?

Il est dans sa chapelle.

Que fait-il?

Il fait de la dentelle

Pour les dames de Paris.