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Seulement, Jésus est entré de plein pied dans le mythe, et non pas Napoléon. Le monde ne s’est vraiment occupé du fils de l’homme qu’un siècle après sa mort. Il était de l’antique Orient où tout est miracle et mirage. Il avait vécu, parlé, agi hors des regards des puissants et des perspicaces, parmi de très pauvres gens tout à fait incultes, tout à fait crédules, tout à fait imprégnés du désir du surnaturel, déformant, grossissant tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient dire, amplifiant ou schématisant leur récit jusqu’à y rencontrer et y mettre en valeur le symbole. Après sa mort aucun contrôle, aucun moyen d’information, aucun document sérieux, rien qu’un récit puéril passé par bribes de bouche en bouche et d’imagination en imagination et ne laissant subsister de la réalité primitive, dont les tares étaient tombées d’elles-mêmes, comme les scories et les cendres de la flamme d’un volcan, qu’un roman merveilleux qui n’exprimait au fond que les besoins sentimentaux de la moitié souffrante et sacrifiée du monde ancien. On n’a vu que le sens général et l’ensemble de son action.

Chez l’autre, c’est le contraire. On n’en a vu que le détail, et l’accident. Nul n’a consenti, il me semble, à méditer à son propos le mot profond que lui-même a inscrit au seuil de la connaissance des âmes : « Il faut pour les hommes un jour favorable, comme pour les tableaux »[1]. Une critique féroce, acharnée, vigilante, déjà aiguisée avant lui et constituant le fond du siècle, l’a environné et suivi pour épier tous ses actes, les plus insignifiants comme les plus exceptionnels, analysant chacun des gestes non seulement de sa grandeur, mais des instants les plus lointains et les plus insignifiants de sa plus obscure enfance. Dans la vie d’un homme effacé, les vices, les défauts sont peu visibles. Ils n’intéressent personne, et, quand on les aperçoit, ils se fondent dans l’uniformité grisâtre de la personnalité. Dans une vie éclatante, placée seule sur une cime, excitant la curiosité passionnée de tous les contemporains, de toute la postérité, et si puissamment illuminée que la moindre ombre, même mouvante et colorée, y apparaît du premier coup, les vices, les défauts attachent les regards et semblent noirs, fixes, indélébiles comme les taches du soleil. Dans le premier éloignement, ces taches s’accusent encore. Mais cela pour le petit homme, celui qui, dans un tableau de maître, ne voit qu’un doigt mal attaché, une cheville trop épaisse, une bouche de travers. Celui qui est trop près d’une grande chose n’en retient que ce qui lui ressemble, c’est-à-dire ce qu’il y a en elle de plus mesquin, de plus commun. Il y poursuit avidement ce qui la ramène à sa taille. Même quand elle l’attire, dès son approche il se met à l’affût. Il cherche ses vilains côtés pour y reconnaître les siens. Il ne se doute même pas combien il grandit le héros quand il s’attache, en épluchant sa vie, à démontrer qu’il est un homme.

[1] Qu’on m’épargne les références. Toute phrase de Napoléon, ramassée un peu partout, dans les mémoires contemporains, ses œuvres, sa correspondance, est en italique dans mon texte.

On a vu tel grand historien reprocher à celui-là d’avoir battu l’un de ses frères, quand il avait six ou huit ans. Tel autre, quand il était plongé dans un abîme de douleur physique et morale, d’avoir poussé quelques cris de colère et quelques gémissements. On a pris, on a voulu prendre pour des principes arrêtés, pour des vilenies de caractère irrémédiables, pour des méchancetés calculées, une certaine allure, en lui, de vivacité impulsive, un penchant pour la saillie brusque, l’humeur impatiente qui fuse, et s’éteint aussitôt. Il ne pouvait pas s’isoler, comme l’homme de pensée pure. Il était au fort de l’action, c’est-à-dire entouré, à toutes les heures du jour, de sots, de valets, de coquins. C’est en dedans de lui qu’un peintre, perdu au Louvre au milieu de la foule, qualifie d’imbéciles ceux dont il surprend les réflexions. Lui le disait souvent tout haut. C’était son mot. C’est le mot des natures puissantes dont la pensée et le geste sont presque simultanés et qui conçoivent mal qu’on ne puisse les comprendre et les suivre sans hésiter. Il avait, bien entendu, l’esprit de contradiction poussé à l’extrême, comme tous les hommes dont l’opinion est fermement, logiquement, personnellement assise et qui la sentent, même chez ceux qui la partagent, flottante à la surface de quelque préjugé commun. Parfois il se taisait. Parfois aussi il échangeait, avec son entourage, de ces banalités courantes que nous disons tous et qu’on recueillait pieusement parce qu’elles sortaient de sa bouche. Y a-t-il jamais eu un grand homme qui se soit livré sans défense à tous ses interlocuteurs ? Spinoza ne tient pas à son porteur d’eau les mêmes propos qu’à Descartes. Napoléon interrogeait très longuement les hommes simples sur ce qu’ils connaissaient bien. Quant aux niais, il s’amusait à les étourdir de paradoxes. Il était comme un escrimeur, agacé parfois, dont la rapidité des parades et des ripostes fait perdre pied à l’adversaire, et dont l’adversaire renonce en cachant sa mauvaise humeur. Rœderer signale ses boutades. Je crois même qu’il dit le mot. Les autres n’y comprennent goutte ou enregistrent bêtement[A]. « Vous prenez toujours tout au sérieux », dit-il à Gourgaud avec impatience, et le pauvre d’ailleurs écrit, un jour qu’il n’est pas trop chagrin : « S. M. me traite avec toute l’amitié possible et me donne, en jouant, des soufflets. »

[A] Voir l’[Appendice].

En a-t-on assez trafiqué, de ces bourrades soldatesques par lesquelles l’instinct, en lui, manifestait ses jubilations et ses contentements muets, sachant mal parler à des simples qui ne l’eussent pas compris ! Imaginez l’histoire de Jésus écrite par un pharisien. Je suis bien sûr que Napoléon n’a jamais pincé l’oreille de Gœthe. N’est-ce donc pas ainsi que s’expriment, vis-à-vis des enfants, certaines natures très hautes qui les aiment mais ne savent pas se mettre au niveau de leurs soucis, ni de leur langage ? On leur pince le bout du nez, ou les oreilles, on leur tire un peu les cheveux. Y a-t-il là de quoi refaire l’Histoire, à propos de Napoléon ? Son geste était-il si méchant ? Il consistait, nous dit Bourrienne, à donner « des petits soufflets avec l’index et le second doigt ou à pincer légèrement le bout de l’oreille. » Et quand il traitait les gens de nigaud, ou de niais, ou de sot, « jamais, dit encore Bourrienne, il n’employait (ces mots) sincèrement, et le ton dont il les prononçait en rendait la signification toute bienveillante… » D’ailleurs quand il tarabustait les gens et qu’il leur voyait de la peine, il se repentait aussitôt : « Il ne voulait jamais souffrir que qui que ce fût se brouillât avec lui »[2].

[2] Bourrienne.

Mais quand duraient les jérémiades, quand décidément celui qui se plaignait refusait de comprendre, quand on lui réclamait plus qu’il ne vous devait, c’est-à-dire, strictement la protection, la bienveillance, l’affection qu’on doit au brave animal familier qu’on agace parfois ou flatte de la main entre la promenade et la pâtée, la taquinerie cessait, un mot vous jetait dans le rang : « Vous avez cru, en venant ici, dit-il un jour, excédé de reproches niais et de lamentations puériles, à Gourgaud, presque seul avec lui dans l’île brûlante, vous avez cru, en venant ici, être mon camarade… Je ne le suis de personne. Personne ne peut prendre d’empire sur moi. »