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Certes, il est ombrageux. Il se sent d’une essence rare. Le contact du rustre ou du mondain le blessent cruellement. Son enfance, à ce point de vue, sa jeunesse entière sont atroces. Il souffre de tout, de son accent corse qu’on raille, de son nom qu’on défigure, de ses manières bizarres de petit sauvage pris au piège, de son visage singulier qu’on trouve ingrat, malvenu, de son uniforme râpé qu’usent la brosse et le fer. Un orgueil brûlant le dévaste, tire ses yeux en dedans, amincit son nez, crispe ses lèvres, le mure dans un silence sombre où tous les nerfs, tendus comme des cordes, contractent le cœur pour alimenter de sa substance la flamme tapie de l’esprit. Plus tard il paie cela, c’est un nerveux incurable, migraineux, bilieux, dyspeptique, sensible aux odeurs, aux couleurs, aux bruits, aux intempéries comme un artiste ou une femme, rempli de tares et de tics, tisonnant, tripotant ses doigts, avec un tremblement dans la jambe, un pas précipité, de brusques dégoûts, de brusques fatigues, mais capable d’efforts géants, semant ses centaures derrière lui après trente heures de cheval, toujours galopant, trempé, ou brûlé, ou livide, arrivant seul au but, mangeant peu, et vite, et quand il y pense, dormant quand il en a le temps.
Ombrageux ? Oui. Comme un aigle tombé dans un troupeau d’oies. Il sent sa supériorité, mais il est trop fier pour la dire. Il veut la prouver d’abord. Il n’est pas fait pour les fadeurs, ni pour les grâces. « Son imagination ardente, son cœur de feu, sa raison sévère, son esprit froid ne pouvaient que s’ennuyer du salut des coquettes, des jeux de la galanterie, de la logique des tables et de la morale des brocards »[3]. Je crois bien. Il souffrait de tout. Parce qu’il bâtissait en lui une image de la grandeur que tout rapetissait et salissait. Parce que nul, autour de lui, ne pénétrait sa puissance secrète. Parce qu’on souriait à son entrée, parce qu’on parlait bas dans les coins en le regardant. Parce que les femmes le lorgnaient avec une moue dédaigneuse. Ou du moins qu’il se figurait tout cela. Je crois bien. Le mépris qu’il avait des hommes, le désir qu’il avait des femmes le rendaient timide et hargneux. Manquant de tact parfois, à cause d’une crise brusque d’amabilité mal réglée, d’une douleur mal contenue, d’un besoin mal dissimulé d’impressionner quelque interlocuteur. Manquant de tact, comme un poète de génie manque très souvent de goût. Connaissant mal les usages du monde, parce que l’empire du Monde tient entre les parois de son cœur.
[3] Une exception, la seule, j’espère bien. Cette phrase est tirée d’un projet de roman, Elison et Eugénie, que Bonaparte avait conçu dans sa jeunesse et dont le manuscrit a été retrouvé dernièrement en Pologne.
Plus tard, voici l’épanchement, avec les paroles pressées, brûlantes, comme un feu intérieur qu’il ne pouvait plus contenir. Après l’épopée italienne, on sait qui il est. Plus de sourires quand il entre, plus de parlotes dans les coins, et, si les femmes le regardent, c’est avec avidité. Il parle, alors, mais en maître. Il devient entraînant, séduisant, dominateur pour ceux qui savent écouter, pour ceux qui veulent comprendre — et pour les simples qui n’ont besoin ni d’écouter ni de comprendre et volent dans son sillage comme poussière dans le vent. Tant pis pour qui ne sait pas écouter, pour qui ne veut pas comprendre — pour qui a perdu sa simplicité aux accidents du chemin. Et c’est fréquent. Le calvaire intérieur persiste. Si les hommes, par ses actes, connaissent sa grandeur présente, les forces qui le travaillent continuent de leur échapper. Il est comme le peintre qui poursuit une image et à qui ceux qui l’entourent reprochent de ne pas s’en tenir à celle qui les satisfait. Il sent que c’est son cœur qui règle les pulsations de l’univers. Comment concevrait-il qu’il y ait, dans cet univers même, des hommes qui ne s’en aperçoivent pas ? Alors il brusque, il fonce. N’ayant pas le temps de convaincre il affirme, et voilà tout. Il ne s’agit pas de discuter avec l’homme de peu de foi et de peu de résolution si c’est le jour ou la nuit. Il s’agit d’enfoncer les portes du soleil.