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Cependant, on s’étonne de son mépris pour l’entourage. Et on le lui reproche. Et on écrit l’Histoire avec ces pauvretés-là. Il les emploie. Il les fait princes. Il les gave et les habille d’or. N’est-ce pas assez, pour ces pauvres ? Que lui veut-on ? Il se sert, pour la besogne politique, de Talleyrand ou de Fouché, pour la besogne militaire de Masséna ou de Soult, tous pillards, tous voleurs, tous fourbes, mais de première force dans leur art. Il les tient par la peau du cou, avec ses pincettes, et ne le leur cache pas. Mais il s’arrête un jour devant Gœthe, le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Vous êtes un homme. » Et quand, pour le flatter, on tente d’abaisser devant lui un autre homme, voici ce qu’il répond : « Je n’ai point de reproches à faire à Chateaubriand. Il m’a résisté dans ma puissance. »
Une force essentielle l’habite, qui le tourmente, et qui ne peut sortir de lui qu’à condition de broyer en lui, autour de lui des gens, des choses, des sentiments, des intérêts qu’il aperçoit à peine, ou pas du tout, parce que son front est levé. Que la vérité lui paraisse, à lui, éclatante, et les moyens pour la réaliser directs, et qu’on s’étonne, et les discute, et s’inquiète et fasse des fautes, comment le comprendrait-il ? Alors il s’énerve, il s’irrite, et quelquefois une fureur véhémente, presque aussitôt réprimée, le prend. Prenez garde, d’ailleurs, que c’est surtout quand ses combinaisons chancellent, quand quelque chose est faussé dans leurs rouages, il ne sait quoi, ne s’apercevant qu’à demi que leur amplitude les disloque — entre 1809 et 1813, — qu’il devient chagrin et irritable et que sa souffrance morale et sa fatigue s’exhalent en propos amers, souvent injustes, qui font naître et grandir chez ses lieutenants et ses proches une vague d’inquiétude et de révolte contre lui. Dans ces moments, il est terrible. Tous nous ont dit la colère olympienne, les mots blessants, la terreur répandue, la flamme insupportable du regard. Tous aussi le pardon rapide — ou mieux l’oubli. « Laissez-le aller, dit Duroc, il dit ce qu’il sent, non ce qu’il pense, ni ce qu’il fera demain »[B]. En effet, il menace de faire fusiller tout le monde, et personne n’est fusillé. Il pardonne tout, et à tous, toujours, dans toutes les circonstances, jusqu’à la faiblesse, à l’aveuglement, — à la faute. Il ne revient jamais, ni en actes, ni en paroles, sur le pardon accordé. Il ne se borne pas à excuser les maladresses, voire les désobéissances, il oublie les trahisons. Bernadotte, Victor, Augereau, Bourrienne, et jusqu’au Moreau de Soissons qui lui fait perdre la campagne de France, ne sont pas punis. La veille de Leipsick, il parle doucement à Murat de ses négociations secrètes avec l’Autriche. Aux Cent Jours, il fait de Soult, hier ministre de Louis XVIII et qui vient de lancer contre lui une proclamation ignoble, son chef d’État-Major. Quand on lui annonce que Marmont passe à l’ennemi, voici ce qu’il trouve à répondre : « Il sera plus malheureux que moi. »
Au fond, c’est qu’il n’a pas le temps d’être méchant : « Il faut savoir pardonner et ne pas demeurer dans une hostile et acariâtre attitude qui blesse le voisin et empêche de jouir de soi-même. » L’homme fort peut pester contre la pierre qu’il heurte ou la ronce qui le déchire. Il oublie la pierre et la ronce, la seconde après. Il oublie même qu’il y a encore, sur les chemins, d’autres pierres et d’autres ronces. L’oubli est la plus magnanime des puissances que nous avons. Elle est aussi la plus féconde. L’oubli est au pardon ce que la pitié est à la justice. Il est le témoin généreux de la vaste ascension en nous des éléments de vie sensuelle et spirituelle par quoi nous renouvelons nos sentiments et nos images et nous présentons, avec notre candeur intacte, devant les jeunes illusions. C’est lui qui maintient dans le monde les forces éternelles de renouvellement du monde, l’amour, l’espoir, l’orgueil, le besoin d’immortalité.
Souvent, d’ailleurs, sa colère est feinte. Ce n’est qu’un instrument parmi ceux de son pouvoir. Je l’ai dit. L’homme, pour lui, est un enfant qu’il plaisante et tarabuste, qu’il protège, aime aussi parfois s’il est simple, qu’il méprise quand il est vil et dédaigne toujours un peu. Il fait la grosse voix s’il n’est pas sage, sachant bien que, comme l’enfant, l’homme a peur de la grosse voix. Il joue de sa colère avec un art consommé, sait saisir l’instant, et le lieu, y mêler les caresses aux menaces, en fourvoyer le diplomate, en mater le politicien, en héroïser le soldat. « Ma main de fer n’était pas au bout de mon bras, elle tenait immédiatement à ma tête ; la nature ne me l’a pas donnée, le calcul seul la faisait mouvoir. »