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Comédien ? Oui. Mais d’abord, il faut s’entendre. Il était Corse, il avait des aïeux toscans, d’autres probablement grecs. Chez tout très grand homme d’action du monde antique, Thémistocle, Alcibiade, Hannibal, Alexandre, Sylla, César, il y a un comédien. Les fondateurs de la morale eux-mêmes, ceux qui passent pour avoir révélé aux hommes la conscience, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, s’habillent d’un manteau de poils, pendent à leur cou un écriteau, ramassent la poussière à deux mains pour s’en couvrir la tête et le visage, poussent des clameurs gutturales, font mille singeries pour attirer les badauds. Jésus rend la vue aux aveugles, la marche aux paralysés. Et je crois bien que le héros du Nord, dans le monde moderne, n’est pas plus pur. Cromwell est un comédien du genre sombre, Calvin du genre morose, et Luther, tour à tour, du genre sinistre ou joyeux. Le puritain, le quaker, le jésuite, le jacobin élèvent la comédie morale à la hauteur d’un principe de gouvernement. Les classiques héros de la vertu politique, Cincinnatus, Washington, choisissent pour tréteau le seuil de leur chaumière ou la bêche de leur charrue. Et tous, au fond, nous jouent la comédie de leur orgueil. Jusqu’aux artistes, qui font des pitreries sublimes ou misérables pour amuser la multitude et dont les meilleurs, ceux qui la méprisent, grimacent devant leur miroir.

Là est le problème, d’ailleurs. On joue toujours la comédie, mais tantôt à soi-même et tantôt à ses voisins. La première manière, je le crois bien, est la plus noble, et la seule noble peut-être, parce qu’elle suppose une sorte d’innocence divine et le désintéressement. L’excuse des héros de l’action, et de Napoléon avant tous les autres, c’est que, s’il joue la comédie à ses voisins, il en joue une bien plus vaste, et bien plus constante, et bien plus poignante à lui-même et que celle qu’il joue à ses voisins n’est qu’une conséquence irrésistible et un moyen de celle dont il contemple en lui le déroulement et les perspectives immenses et dont il poursuivra jusqu’à la mort la conclusion, sans la trouver.

« Comediante…, tragediante… » Il a le monde pour théâtre. Le pape, les rois, les armées, les peuples, les passions multitudinaires sont autant de pantins dont il tient les ficelles et qu’il jette sur la scène ou retire de la scène, à la minute qu’il veut. Il le sait. Il le dit. Qu’il a dû jouir de sa force ! « Roi de Naples, allez voir si le déjeuner est servi… » A Dresde, ou à Erfurt, devant un ou deux Empereurs, quatre ou cinq Rois, trente princes : « Quand j’étais sous-lieutenant d’artillerie… » Effarement, chuchotements, scandale. Regard de dompteur à la ronde : « Quand j’avais l’honneur d’être simple sous-lieutenant d’artillerie… » Et tous les fronts de se baisser… Aussi, quand l’antichambre est pleine et qu’on a annoncé les rois, les reines, avec tous leurs titres, les deux battants qui s’ouvrent lentement : « L’Empereur… » et le pas nerveux qui approche, seul dans le silence de tous. Et puis, entre un escadron habillé d’amarante et d’or, avec des plumets d’un mètre, des basanes vernies, des sabres au clair, et les vingt maréchaux dorés, brodés, empanachés, un cavalier au grand galop, en redingote, un chapeau noir vissé au crâne, seul. Comédie ? Je ne sais. Amour romantique de l’antithèse, plutôt. Grandiose sentiment d’une solitude terrible, sans doute, et nécessaire à la conquête de l’image qui fuit toujours. A Rœderer, qui traverse à ses côtés les hautes salles somptueuses des Tuileries et remarque qu’elles sont tristes : « Oui. Comme la grandeur. »

La Comédie suppose le mensonge. Mais aussi l’illusion. Le mauvais comédien est celui qui ment. Le bon, celui qui s’illusionne. L’un aime, et l’autre n’aime pas. Le plus grand des artistes n’est qu’un menteur sublime, il voit conformes au réel les images qu’il en donne. Comme Shakespeare ou Rembrandt, Napoléon croit ce qu’il dit. Mais le mensonge du poète passe à côté du plan social. La masse qui constitue le plan social ne peut s’en apercevoir que lorsqu’elle essaie de l’entendre. Le Philistin, alors, accuse Shakespeare et Rembrandt de mentir. Et le Philistin n’a pas tort. Ils mentent. Mais ils ne mentent que pour les besoins de leur art. Comme Napoléon lui-même dont l’art, par un hasard qui suffit à le calomnier aux yeux du Philistin bien qu’il n’en soit pas responsable, prend l’homme pour instrument. Il ment comme un poète, ou comme un amoureux, afin de ne pas se mentir. Ou comme un créateur de mythe, venu du profond Orient et qui veut faire l’avenir conforme à son sentiment. Il s’éblouit de mirages. Et quand il ment à propos de faits sur lesquels il ne peut y avoir deux interprétations possibles, c’est qu’il croit ingénument faire passer ainsi dans le cœur des hommes qui constituent les moyens de son entreprise géante, les illusions qu’il a sur elle et qui sont indispensables à sa réalisation. Le fameux Bulletin n’est qu’un moyen d’action sur l’âme simple du soldat, et qui l’entretient dans sa confiance nécessaire. Tout le monde ment au peuple, surtout ceux qui se disent et même ceux qui se croient ses amis. Car le peuple n’est pas capable d’entendre la vérité. Ou alors, dès qu’on la lui a dite, il exige un mensonge qui mette une promesse neuve au delà de son horreur. Les mensonges de Napoléon ne sont que les échos extérieurs d’une imagination puissante hors de laquelle il n’est point de réalité, et qui tente de mettre d’accord avec les événements véritables ceux qui se déroulent en lui. Hors de l’action, dans le tableau, dans la symphonie, dans le poème, je ne les apercevrais pas.

Son image est la seule vraie. Celles que perçoivent les autres n’ont pour lui de réalité qu’à condition d’entrer dans la formation de la sienne ou de dépendre de la sienne comme une ombre ou un reflet de la masse organisatrice autour de qui pivote l’œuvre et qui détermine l’accent, le caractère, le mouvement et la couleur de tous ses autres éléments. On l’a dit jaloux. Pauvre sottise, qui accuse la jalousie que lui porte l’accusateur. Peut-il être question, pour celui qui crée la symphonie, de jalouser l’un des premiers violons qui la traduisent au public ? Si le compositeur est là, si on l’oublie, si l’acclamation monte vers le virtuose, surtout si l’on attribue au virtuose le succès d’une conception dont lui seul connaît la complexité formidable, la mystérieuse immensité, cette richesse infinie de conséquences, de développements, d’atmosphère indéterminée, de dynamisme qu’elle enferme il raille, il souffre même, et cela est naturel. Quand il s’agit de sa force, il ne peut concevoir qu’un simple moyen de sa force puisse en masquer la royauté. Il veut bien le mettre à son rang, le premier, mais après le sien. Et comme il le sait sensible à la chose, il le couvre d’honneurs et d’or. On a dit qu’il se gardait de donner à ses lieutenants les noms de leurs victoires personnelles afin de cacher leur gloire dans le rayonnement des siennes. Le malheur est que c’est faux. Lannes reçoit le titre de Montebello, Davoust celui d’Auerstædt, Augereau celui de Castiglione, Ney celui d’Elchingen, Kellermann celui de Valmy. De pauvres êtres moins mal intentionnés ne pourraient-ils pas soutenir avec autant de vraisemblance, quand il accole le nom de Rivoli au nom de Masséna, qu’il attribue à Masséna le succès de la journée ?

Il ordonne après Auerstædt que Davoust entre le premier à Berlin. A peine au pouvoir il donne à Moreau, le seul homme à l’époque qu’on pût — de loin — lui comparer comme chef, la plus belle armée de la République, se réservant le petit corps qui doit agir en Italie. Et comme Moreau refuse de suivre le plan que lui, Napoléon, réalisera à Ulm, il n’insiste pas, le laisse libre. A la nouvelle du succès, il bondit de joie, dit Bourrienne. On prétend qu’il l’arrête aux portes de Vienne. C’est faux. Moreau s’arrête de lui-même. On l’a dit de Campo-Formio, alors qu’il était bien plus près de Vienne que les généraux — d’ailleurs battus — du Rhin. Mais on s’acharne, on dissèque, on déforme, on allègue, on insinue. On diminue et rapetisse, pour se mettre au niveau. Il est très remarquable que nos habitudes d’esprit nous condamnent à demander aux créateurs toutes les vertus négatives, et que nous exigions d’un aigle qu’il vole sans ailes, d’une hache qu’elle tranche sans fil, d’un poète qu’il crée sans imagination.

III
L’AVERS