1

L’homme apparaît dès son enfance, pour peu qu’on veuille bien juger les hommes par la passion que trahit leur regard, et non par la docilité qu’ils montrent à rester bien sages à leur banc. Chez celui-là il apparaît dans sa fierté farouche, dans ce signe de la grandeur qui déjà marque l’enfance, ou bien le premier rang au jeu, le rang de chef, les habits déchirés, la bouche sanglante, ou bien la solitude et le silence au milieu des rires et du bruit. Battu au sang, il ne crie ni ne pleure. Innocent, il n’avoue jamais. On le brime, on le rosse, il ne desserre pas les dents. « Bien qu’il eût rarement, dit Bourrienne, à se louer de ses camarades, il dédaignait de porter des plaintes contre eux ; et lorsqu’il avait, à son tour, la surveillance de quelque devoir que l’on enfreignait, il aimait mieux aller en prison que dénoncer les petits coupables. » Plus tard, monté au trône, il a tout oublié. Il suffit qu’on ait été son maître ou son condisciple pour qu’il vous comble de bienfaits.

Chose rare, il appelle alors et protège ceux qui l’ont vu misérable. Car il a été misérable. Il a eu faim. Il a connu le repas unique par jour, et, pour ce repas unique, le pain. Il a porté l’habit râpé, verdâtre aux genoux, aux coudes, la semelle de carton. Pas une fois il ne se plaint. Si on lui offre de l’argent, il s’empourpre, et se retire. Il élève son frère Louis avec sa solde de soixante francs. Il fait la cuisine, il fait le ménage. Empereur, à un fonctionnaire qui se plaint de ne toucher que 1.000 francs par mois : « Je connais tout cela, Monsieur… Quand j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec. Mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté. »

Comme tant d’artistes romantiques dont il est, et l’un des premiers en date, et le premier en puissance sans doute, il est plein de « vertus bourgeoises ». Et les « vertus bourgeoises » ont ceci qui les distingue de toute espèce de vertu, c’est qu’elles ne vont presque jamais sans quelque ridicule, le respect pontifiant des bonnes mœurs, l’ordre domestique maniaque, les pantoufles au coin du feu. Elles atteignent leur apogée à l’apogée du bourgeoisisme dont il est, au moins dans la loi, le véritable fondateur. Elles attendrissent Balzac, elles boursouflent Hugo, elles corrompent Ingres, elles font délirer Michelet, ânonner Stendhal lui-même et vaticiner Carlyle. On ne se peut consoler de l’aspect caricatural qu’elles imposent à ces hommes puissants qu’en remarquant qu’elles s’étalent dans leur plus abjecte innocence par exemple chez Monsieur Thiers. Chez Napoléon elles surprennent, et il faut se défendre contre soi-même pour n’y pas chercher une excuse aux crimes dont on l’a chargé. Car au contraire ce sont elles, peut-être, qui nous les expliquent le mieux.

Il est plein de vertus bourgeoises. Les uns — les pauvres — l’en louent. Les autres — plus riches — l’en blâment. Un tel homme, dit-on, n’a pas le droit d’être bon fils, bon frère, bon mari, bon père, bon ami, bon administrateur de sa maison. Il est certain que le sentiment de la famille, et sa famille, ont compromis son œuvre spirituelle après l’avoir perdu. Car c’est à se tordre de rire : ils sont jaloux de lui, ils ont des crises de conscience, ils se croient des talents militaires, un droit divin, un droit d’aînesse[C], ils lui font des remontrances, ils boudent le trône qu’il leur jette parce qu’un autre leur va mieux : « A les entendre, on croirait que j’ai mangé l’héritage de notre père. » Il les fait rois, il les fait reines, il les gorge de titres, il les arrose d’argent. Eux le pillent et le trahissent, et lui ne cesse pas de pardonner[D]. Car c’est un tendre, au fond, qui se défend et s’observe, mais qui a trop de choses en tête pour se défendre et s’observer longtemps. Marmont, son pire ennemi, le sait bien : « Il cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres hommes qui affectent d’en montrer, sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n’a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher vivement. » Il adore son fils, joue avec lui des heures, se laisse tourmenter par lui. Il aime très bourgeoisement ses deux femmes, et quand il répudie la première, c’est un drame de conscience, des larmes, des remords, une ingénuité incroyable que la rouée exploite trop longtemps. Les enfants de Joséphine sont ses enfants : « Rien, écrit-il à Eugène, ne saurait ajouter aux sentiments que je vous porte ; mon cœur ne connaît rien qui lui soit plus cher que vous ; ces sentiments sont inaltérables. » Et d’ailleurs, de tous les siens, celui-ci en est le seul tout à fait digne par sa fidélité, sa droiture, sa pureté, son honneur. Passivement du moins, car il n’est pas de sa trempe. C’est un brave homme, simplement, peut-être même l’aime-t-il parce qu’il sait trouver en lui un bon appui, une sécurité entière, quelque chose qui le repose de ceux qui le trahissent et le grugent, l’un des pôles de sentiment où son cœur solitaire puisse étayer sa lassitude de battre trop fortement. L’autre pôle est sa sœur Pauline, gloire féminine du monde dont il est la vertu virile, qui est le génie de l’amour comme il est celui de la force, qu’il aime, et qui l’adore, qui le suit seule avec sa mère à l’île d’Elbe, qui le suivrait, s’il n’était plus généreux encore qu’elle, à Sainte-Hélène, qui ne cesse de le soutenir dans sa chute de sa tendresse et de son or, engage ou vend tous ses écrins, alors que l’ingratitude se répand avec tous les autres, frères, proches, amis, serviteurs, comme une lèpre sur laquelle il ferme, ou veut fermer les yeux.

A son propos on a parlé d’inceste, sans preuves, et pour le salir. On n’a pas vu que ses « vertus bourgeoises » le rendaient précisément très improbable, et qu’il ne fut qu’un demi-oriental, emprisonné par son éducation, sa volonté, sa foi démocratique, dans les cadres de l’Occident. Cela ne l’eût point sali s’il eût été le fauve saoûl de sang, se couchant au soleil pour nettoyer ses ongles de sa langue entre une orgie meurtrière et une orgie érotique, broyant les crânes d’homme et les ventres de femme non pour se chercher, lui tout seul, dans sa complexité poignante, mais pour essayer de saisir les impulsions saccadées et fuyantes de sa névrose dans leur horrible mais auguste simplicité. Cela l’eût complété, en eût fait une autre figure, plus entière peut-être, plus pure, moins énigmatique pour nous autres de ce bord-ci des océans, qui ne pouvons parvenir à comprendre qu’on ne soit pas tout entier dans le bien ou tout entier dans le mal. Point d’oasis pour le rêveur brûlé de fièvre, point de fruit pour celui qui a soif, point de tendresse féminine pour celui qui mendie l’amour de tous les hommes en leur imposant le sien. Que la belle et grande amoureuse ait aimé le grand homme comme une sœur aime son frère, peut-être est-ce un hommage involontaire à l’isolement des héros que les pauvres de cœur leur rendent en cherchant, au lieu de l’admettre, l’explication que l’on sait.

Le voici donc, de concession en concession, de faiblesse en faiblesse, de faute en faute, pour la superstition du clan, pour le respect envers une vieille avare qui baragouine un sabir incroyable, mère antique d’ailleurs, par sa fermeté invincible, ancienne amazone guerrière qui courut le maquis avec Napoléon au ventre, pour l’affection qu’on doit à des frères légers, ou chagrins, ni bons ni mauvais, mais brouillons et vaniteux, à des sœurs acariâtres, assez fermes de cœur parfois, l’une d’entre elles bonne et belle, pour une épouse écervelée et folle de coquetterie, pour une autre sotte et sensuelle, — le voici donc traînant ses rêves gigantesques dans l’office et l’alcôve, soucieux, pour eux, comme un notaire de province, d’établissements avantageux et de solides placements. Éternelle contradiction qui, à la fois dérobe et trahit son mystère, le fait si grand par l’imagination, si ordinaire par les sentiments. C’est par ces sentiments-là qu’il perd le visage humain de son œuvre, comme il en sauve le visage divin par son orgueil.