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Son erreur apparente est d’avoir, pour réaliser l’égalité civile et imposer aux peuples le besoin et le goût de la liberté politique, forgé une armature si rigide qu’elle faussait sur plusieurs points l’égalité qui lui servait de base et, laissant subsister la liberté dans la loi, en étouffait l’essor vivant. C’était nécessaire, sans doute, pour en faire entrer le principe même dans l’habitude de raisonner et de vouloir des sociétés occidentales et en incorporer immédiatement le minimum réalisable dans l’organisme à créer. « Je ne hais point la liberté, dit-il au cours de cet entretien admirable qu’il eut avec Benjamin Constant… Je ne hais point la liberté. Je l’ai écartée lorsqu’elle obstruait ma route ; mais je la comprends, j’ai été nourri de ses pensées. »[T] Sans lui, rien peut-être de l’œuvre de la Législative et de la Convention n’eût survécu à l’anarchie directoriale, et ceux qui le maudissent d’avoir arraché le pouvoir aux idéologues d’assemblée pour souder puissamment, dans la réalité sociale, les lambeaux d’institutions et de lois qu’ils se disputaient comme des chiens fouillant un paquet d’entrailles, eussent maudit ces idéologues eux-mêmes d’avoir rendu fatal le retour d’un ancien régime infiniment plus libre alors qu’il ne le fut quinze ans plus tard, grâce à la lassitude et au dégoût des esprits, d’opposer son ordre rétrograde aux désordres sanglants où la Révolution sombrait. C’est le propre des créateurs de fondre en bloc compact, à leur flamme passionnelle, les besoins épars jusqu’à eux, et de provoquer la fureur intéressée de ceux qui exploitent ces besoins en parasites ou proposent de revenir, faute de pouvoir les satisfaire, à des formes d’art qui les nient. A propos de Napoléon, comme de Rembrandt ou de Delacroix, personne n’y a manqué.

Il avait à choisir. Voilà le fait. Et il en eut la force. Il substitua sans hésiter aux despotismes intéressés et locaux qui énervaient et morcelaient son peuple, une dictature centrale et désintéressée qui l’unifia. Loin de tuer l’ordre légal, il rétablit le règne de la loi, sévère évidemment, mais impartiale. Si d’autre part on lui tient compte que, dans la discussion du Code, l’ancien terroriste Cambacérès le jugeait trop attaché aux principes libéraux, il est vrai que ses institutions semblèrent trop roides, ses règlements trop militarisés, sa loi trop dure pour la femme et pour qui ne possédait pas. Mais il avait à forger un chaînon nécessaire, à fonder sur des bases que les idées du XVIIIe siècle eussent pu déclarer à peu près définitives, la puissance du Tiers-État… Et le Tiers-État allait entreprendre l’enquête positive la plus universelle et la plus poussée de l’Histoire, la conquête économique la plus riche en virtualités, la définition de l’individu la plus décisive en vue de fins toutes prêtes, parce que nous ne les voyons plus, à devenir mystiques de nos jours. D’autres désirs étant venus, nous nous refusons à comprendre ceux qu’il représentait alors. Nous ne nous rendons même pas compte que, peut-être, il prévit ce que nous voyons et eut l’énergie, que nous n’avons pas, de faire entrer dans un système trop rigide pour durer, mais nécessaire pour créer, toute la partie réaliste et féconde des principes qu’il accepta de maintenir et d’étendre, par des moyens forts, à coup sûr, mais harmonieux dans leur continuité, leur unité et leur logique, pour peu qu’on les compare aux actes convulsifs de la Terreur. « Il y a en France, disait-il, trop d’influence centrale ; je voudrais moins de force à Paris et plus dans chaque localité. » Son ordre fut sur pied en quelques mois. C’était une œuvre, et formidable, qu’il eut à maintenir quinze ans contre tous les assauts. Ni l’Europe, ni la France ne lui consentirent le crédit d’en imaginer une autre.

La clé de son poème politique, je la trouve dans les trois mois où ramené d’exil par un de ces miracles qu’on ne voit que chez le peuple qui ne croit pas au miracle, approfondi par le malheur, abandonné de la plupart des siens, tous ses princes en fuite ou digérant dans leurs châteaux, seul avec le peuple de France, il eut assez de magnanimité pour contraindre son orgueil à s’abaisser devant les circonstances, à appeler auprès de lui, sans une récrimination, sans un reproche, exposant ses vues, appréciant ses actes devant eux avec une simplicité majestueuse, sur un ton un peu las et désenchanté, familier, noble, et pénétré de l’assurance que l’interlocuteur était digne de lui, ceux qui le combattaient ou même l’insultaient la veille. Je ne crois pas qu’il existe, dans l’histoire des hommes forts, rien de plus émouvant que cette confidence mélancolique et grandiose où l’auteur d’Adolphe entrevit la réalité de son cœur. Que le monde entier, ce soir-là, n’ait pas été là pour l’entendre, c’est à désespérer de Dieu. Eût-il su l’entendre, d’ailleurs ? Eût-il pu le croire, quand il parlait de paix, de liberté ? Quand le réalisme d’un grand homme qui ne partage pas les illusions immédiates de l’idéalisme banal se déclare prêt à tenter l’expérience de ses moyens, on crie haro sur le grand homme. « Ils n’ont pu imaginer, a-t-il dit plus tard, qu’un homme eût l’âme assez forte pour changer son caractère ou se plier à des circonstances obligées. »

Eurent-ils tort ? Qu’en saurons nous jamais ? Ne se trompait-il pas sur lui-même ? Quel drame !… « Je supprimerai de mes gestes tout ce qui n’est pas dans l’esprit de l’avenir que je désire comme vous. Pourquoi ne me croyez-vous pas ? J’ai souffert. Je suis sincère… Je veux ce que vous voulez. La guerre ? C’est la dernière, je le jure. Laissez-moi vaincre. Encore une fois, rien qu’une fois. Je préparerai après, dans d’autres domaines, des harmonies que vous n’attendez pas. » — « Non. Nous vous connaissons. Vous êtes la guerre. Vous n’êtes bon que pour ce sujet-là. On ne se renouvelle pas. La liberté, la paix ne sont pas faites pour vous. » O douleur ! « Je suis un poète. Je suis la résurrection et la vie. Vous jugez de mon avenir par mon passé, par votre avenir propre qui ne peut être, parce que vous êtes vous, qu’identique à votre passé. Mon avenir, à moi, est une force irrésistible qui monte sans arrêt des profondeurs de mon mystère et peut créer des formes neuves que ni vous ni moi ne soupçonnons… » Ce n’est pas parce qu’il fut vaincu qu’on consentit à son martyre. C’est parce qu’on ne le croyait plus.

Encore un coup, avait-on tort ? C’est précisément la profondeur de son mystère qui condamne le grand homme à être pour lui et les autres une si perpétuelle énigme, que s’il garde, lui, l’héroïsme d’en explorer les abîmes, les autres reculent et se dérobent dès qu’ils n’y sont pas obligés. Pauvres gens, à qui l’effort coûte, et qui parlent, quand vient le poète, du sang que ses chimères ont coûté. A eux ? Non point. A l’innombrable innocence des foules toujours prêtes, parce que ce même mystère les habite, à suivre encore celui qui dit pouvoir l’illuminer.