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C’est le caractère de l’amour qu’il exige des sacrifices mutuels incessants pour durer et s’approfondir, et celui-là était d’une qualité telle que les sacrifices exigés par lui, s’ils n’étaient pas pour effrayer Napoléon, dépassaient tous les jours un peu plus la capacité d’énergie et d’imagination des peuples. Et les peuples, quoiqu’on en puisse dire et croire, étaient beaucoup plus égoïstes que lui. Sa mission achevée, la Révolution, même vaincue, ayant jeté en France et en Europe des racines assez solides pour qu’on ne pût plus les en arracher, on se débarrassa d’une passion qu’on ne partageait plus parce qu’elle avait donné tous ses fruits pour les imaginations et les énergies ordinaires, en enfermant celui qu’elle tyrannisait dans une cage étroite où elle eut vite fait de le consumer jusqu’aux os. « Je suis opprimé parce que je sors du peuple. » Les peuples, exténués par ses embrassements furieux, consentirent à leurs maîtres la mission de l’abattre. Mais il avait lancé dans le ventre des peuples la semence des temps futurs.

Il fallut du temps. Il en faudra beaucoup encore. Et d’ailleurs, une grande action ne cesse pas. Elle a tant de profondeur et d’étendue qu’elle va jusqu’à créer des formes qui semblent la contrarier directement. Napoléon, comme tout ce qui est, n’est qu’un passage. Mais le plus essentiel, je pense, depuis le Christ.

Il est singulier que les protagonistes de la Révolution française au XIXe siècle, se soient presque tous acharnés à voir en celui qui ordonna la Révolution en France pour la jeter sur l’Europe, le destructeur de la Révolution. Michelet par exemple, si ennemi de la lettre, pourtant, et pour qui l’esprit compte seul. Le glaive, le sceptre, la couronne, la noblesse, tout cela a fait illusion. On préfère le mot République à la chose démocratie. L’étiquette a masqué les puissances profondes qui montaient du dedans des peuples et gonflaient le cœur de cet homme pour qu’il forçât le monde à rompre avec le Moyen-Age dont l’admirable organisme ne se survivait plus que dans des formes extérieures et des formules vides, et consentît à chercher les éléments d’un organisme nouveau dans les rythmes individuels révélés par la Renaissance. Parce qu’il s’est assis sur le trône de saint Louis et qu’il a enlevé, dans une de ses courses guerrières, la fille de Barberousse, on a oublié l’égalité civile imposée par la force à tous, la liberté des cultes imposée par la force à tous, l’Inquisition rentrant sous terre, le servage aboli partout où passent ses armées, et précisément, par un renversement complet des valeurs partout sanctifiées, des manants sur tous les trônes et des princesses dans leur lit. On n’a pas vu le caractère spirituel de cet impérialisme pareil à celui de César, ou de saint Paul, ou de Luther, qui prétendait assujettir l’Occident à une idée simple, que toutes les consciences supérieures et tous les élans populaires acceptaient dans ses grandes lignes pour la répandre et l’imposer, par l’Occident, à l’Europe d’abord et peut-être ensuite à la terre. Il était seul, à ce moment, à représenter dans sa double puissance, conquise uniquement par lui, de chef de peuple et de chef d’armée, ce grand désir d’unité internationale que les Juifs avaient fait accepter aux Grecs, que l’Église avait hérité de Rome, et que la Révolution arrachait au domaine théologique en ruinant la hiérarchie qui l’y maintint, pour l’installer dans le domaine politique en prétendant renoncer à toute espèce de hiérarchie. Ce n’est pas la faute de Napoléon si la hiérarchie qu’il tenta d’établir pour inaugurer la démocratie universelle ne répondait pas à des besoins et à des exigences qui, maintenant encore, ne se définissent qu’à peine, et que l’industrialisme impossible à prévoir si formidable et si mondial devait modifier, compliquer, anéantir sur quelques points, accroître immensément sur d’autres. Il abolit, et pour jamais, un monde. Ceux qui croient, comme lui, que l’imagination de l’homme est assez grande pour recréer un autre monde, savent que son effort dans ce sens-là n’est pas perdu. Je parle de l’effort qui avait un but visible. Car, pour l’autre, il est immortel.

En sauvant, au 18 Brumaire, la Révolution qui semblait perdue non pas seulement dans les faits mais plus encore dans les cœurs, il substitua à des certitudes ardentes, mais obscures, dans les directions et les buts, une volonté éclairée et continue dans les moyens. Et alors qu’avant lui ces moyens paraissaient impulsifs et fragmentaires, chez lui ce sont les buts qui semblèrent le devenir. En cela, il était d’accord avec l’ordre indifférent du monde, dont les moyens sont rigoureux et les buts incertains, parce qu’il est conscient du mécanisme destiné à maintenir la vie, mais qu’il ne sait où elle va.

« La Révolution, c’est moi. » Sans doute, mais qu’est-ce que la Révolution ? Quelles que fussent ses fins, c’était à ce moment l’esprit de vie, ce qui, sous le couvert des prétextes moraux ou politiques que les hommes exigent pour changer le rythme de leur pas, préférait l’inconnu redoutable à la stagnation mortelle, la marche dans l’orage au repos dans la maison. Qu’il s’emparât de cet esprit, c’est ce qui fit sa force alors. C’est ce qui l’ennoblit pour jamais. Quels que soient les prétextes de l’impérialisme guerrier, s’il va dans le sens du siècle il est juste. Le sien portait et promenait, et malgré tout, sous la mitraille et la neige, même quand il broyait les peuples en même temps que les vieux cadres où on voulait les maintenir, la jeune espérance des hommes, une illusion peut-être encore, mais par cela même une force, et celle justement du siècle en avant duquel il marchait. « Je serai le Brutus des rois et le César de la République. » C’était lui, les peuples le sentaient, qui traînait dans les caissons de ses batteries bondissantes, l’idole de la Liberté. C’était lui le conducteur de la symphonie gigantesque qu’ils ne réaliseront pas, peut-être, mais dont l’espoir est nécessaire à leur courage, comme leur enthousiasme ou leur révolte étaient nécessaires à sa foi. Un fait nouveau se produisait dans l’histoire du monde. Il ne s’agissait plus de luttes de partis comme à Athènes, de luttes de classes comme à Rome, de luttes entre les dynasties, les féodaux, l’Église comme au cours des siècles chrétiens, mais plutôt, comme au temps des Croisades, d’une crise fatale d’idéalisme collectif qui, pour la première fois du vivant d’un homme, s’incarnait dans un homme digne de l’imposer à tous.

Qu’on ne me parle pas de comédie. Il grave la Loi sur des tables, pour qu’elle dure après lui. Qu’on ne me parle pas d’une nécessité plus forte que lui-même qu’il n’accepte qu’à contre-cœur. Son cœur d’homme y bat, et l’anime : « La démocratie peut être furieuse, mais elle a des entrailles, on l’émeut. Pour l’aristocratie, elle demeure toujours froide et ne pardonne jamais. » Qu’on ne me parle pas des années où il parut subordonner à sa destinée personnelle les idées qui l’avaient porté à l’empire et que l’empire cachait comme un fourreau cache une lame. Les peuples lointains ne s’y trompaient pas, et si les peuples opprimés jetaient des cris de haine et de révolte, c’est que l’enfant ne peut naître sans qu’il y ait du sang qui coule et des muscles déchirés. Parce qu’en 1809 les peuples n’apercevaient plus, dans le rayonnement de sa puissance personnelle, l’idée qu’il incarnait toujours pour les rois, il était, même alors, comme en 1796, comme en 1814, le soldat de la Liberté. Et peut-être le seul soldat qu’ait jamais eu la Liberté, parce qu’il ne se contenta pas de la défendre dans les mots et les formules et les institutions passives, mais en fit une force active, cohérente, organisée, impérieuse ainsi que la vie et résolue à s’imposer, comme tremplin et ressort du monde moderne, même à ceux qui n’en voudraient pas.

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LA MISSION