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Que pensait-il de ce peuple français, « poète entre les nations »[13], de ce violoncelle géant dont souvent on brise les cordes ou dont les cordes se brisent parce qu’elles se tendent trop, boîte d’harmonie frémissant à tous les souffles qui passent, sensible à chaque main qui s’en approche, vivante, vibrante, tremblante et qui n’attend, pour unir tous ses sons errants dans l’onde large et pleine de la mélodie décisive, qu’un archet fort ? « Il aimait la France avec passion », nous dit Bourrienne. Mais Bourrienne a-t-il pénétré les mobiles et la signification de cet amour ? Quand Taine écrit qu’il aimait la France « comme un cavalier aime son cheval », ne semble-t-il pas plutôt sur la voie ? Mais ne parle-t-il pas en professeur, objectif, assez rogue et roide, et malveillant ? Et puis, est-il bien facile de connaître les sentiments d’un cheval, et la France n’est-elle pas mieux, ou dans tous les cas autre chose, qu’un cheval ? Au contraire, quand Napoléon lui-même dit ceci : « Je n’ai qu’une passion, qu’une maîtresse, c’est la France. Je couche avec elle. Elle ne m’a jamais manqué… », ne sommes-nous pas bien plus près de comprendre la nature de l’affection qu’il lui portait ? Lui d’un côté, elle de l’autre. L’un par l’autre, ils goûtent l’ivresse qu’aucun d’entre eux séparément ne connaîtrait, que nul homme, jamais, n’avait fait connaître à la France et que la France est seule capable de verser. J’ignore si le mot « patriotisme » convient à qualifier ce sentiment. Je ne le crois guère, à vrai dire. Mais plus individuel, plus rare, moins désintéressé certes, je me demande s’il n’est pas aussi bien plus vaste et s’il ne porte pas, dans sa violence dramatique, une fécondité poétique et même positive que le patriotisme ignore. On discute depuis toujours sur la vertu respective du mariage et de l’amour. Ce sont deux choses différentes, l’une assurant la conservation de l’espèce, l’autre son expansion lyrique, l’une où les vertus sociales se trempent et l’autre où prend naissance l’art. Ce n’est pas la faute du citoyen s’il ne joue pas, dans le drame humain, le même rôle que l’artiste. Et réciproquement.
[13] Élisabeth Browning.
En tout cas il l’a bien vu, il l’a bien dit. C’est à l’amour-passion que leurs sentiments ressemblent. Ils se querellent, s’injurient, il la fouaille et l’ensanglante, il la pare et l’embellit, l’enivre de poudre et de gloire, elle l’affole d’orgueil, le transporte de jouissances, elle porte sa puissance nerveuse au plus haut point d’exaltation, elle le mord, elle pleure, elle crie de volupté et de douleur et en fin de compte, épuisée, après leurs plus belles et leurs plus furieuses étreintes, le jette dans l’escalier. Qu’il cogne à la porte, elle l’ouvre avec des sanglots délirants et quand on vient l’arracher de ses bras, garde toujours les yeux fixés, dans son pauvre visage exsangue, sur le merveilleux souvenir que tantôt elle évoque et tantôt s’efforce d’oublier en paroles de flamme, en violentes orgies de musique et de peinture, en silencieux vertige de désespoir sentimental. Au point de se prêter un jour, dans le vide de son chagrin et des mots creux dont on le berce, aux flasques caresses d’un homme qui a posé sur ses moustaches un masque de carton et lauré de papier peint ses rouflaquettes afin qu’elle le prît pour lui…
Je n’ignore pas les réfractaires, ni les sourdes révoltes qui, parfois, accueillaient ses arrêts terribles quand, après avoir connu les tortures de la soif sur les plateaux sinistres de Castille où les pires supplices attendaient les traînards que la guerilla ramassait derrière l’armée, il fallait repasser les monts, traverser à pied l’Europe entière pour aller mourir dans la neige, les os brisés, de la vermine dans ses plaies, la faim au ventre, la glace au cœur, la pourriture dans le sang. Je n’ignore pas qu’à partir de 1809, en tout cas de 1812, après les délires d’amour de l’Italie, de Brumaire, du Consulat, d’Austerlitz, on le haïssait quand il n’était pas là, même les soldats, même les conscrits. Mais voilà, s’il survenait, l’armée, le peuple éclataient en cris de passion. Il y avait les soirs de victoire et son apparition dans la bataille, les acclamations qui montaient. Il y eut le long cri d’amour qui le porta sur son onde sonore, du golfe Juan à Paris. Il y eut, à son propos, ce singulier enivrement de ceux qu’on conduit au massacre et qui agitent leurs armes non pour tuer mais pour glorifier celui qui les y conduit. Phénomène divin sans doute, qui fait qu’à ces instants-là les hommes sentent dans un homme l’instrument irresponsable d’un dessin vaste, inconnu, surnaturel qui les environne, les dépasse, les élève au-dessus de la destinée banale qui les attendait sans lui. Quand Rembrandt peint seul, dans l’ombre, toutes les molécules colorées qui errent sans direction par l’étendue indéfinie se précipitent avec ivresse vers sa force pour obéir au moindre de ses gestes et se grouper selon sa loi… Ainsi les molécules humaines sentaient que l’archange de la guerre traînait peut-être sur ses pas, pour qu’ils éclosent à la vie dans quelque lointain avenir, les fantômes de l’unité et de l’ordre de l’univers.
Amour vous dis-je, avec ses révoltes inutiles et son esclavage enivré. Soyez sûr qu’il le sent très bien. « Que dira-t-on, Messieurs, quand je mourrai ? » — « Sire, on dira : le monde a perdu le plus grand des hommes. » — « Sire, on dira : les peuples ont perdu leur père. » — « Sire, on dira : l’axe de la terre est changé… ». « Vous n’y êtes pas, Messieurs. On dira ouf ! » On dira ouf ! comme, après avoir gravi une montagne réputée inaccessible et brûlé de fièvre et de soif, mordu par les serpents, déchiré par les ronces, couvert de sueur et de poussière, brisé d’orgueil et de fatigue, on s’étend sur quelque dalle d’ardoise, attendant la fraîcheur et la sainteté de la nuit. On dira ouf ! comme après avoir traversé un marécage empoisonné où grouillent les caïmans, on aperçoit, en abordant sur l’autre rive, les pommes d’or des Hespérides. On dira ouf ! comme après être sorti des bras terribles de Circé, on sent que ses parfums s’affaiblissent pour vos narines, et qu’on regarde des enfants et des bêtes jouer sur le bord du ruisseau. L’amour, en enfonçant son fer sanglant dans la chair profonde de l’homme, ouvre les sources de l’esprit.
On dira ouf ! L’homme, au paroxysme de l’amour, n’a-t-il pas mille fois souhaité la mort de l’amante, pour délivrer sa peau de la tunique qui la brûle et ressaisir sa liberté ? Celui-là traîne après lui, simultanément ou tour à tour, et souvent chez les mêmes êtres l’enthousiasme et la haine, l’ivresse et la souffrance, et c’est le lot des hommes tout puissants. Aucun indifférent. Il remue tous les cœurs, toutes les intelligences, et toutes les forces assoupies s’éveillent sur son chemin. Les peuples espèrent sa mort, mais ils souhaitent sa victoire. Les Elbois, quelques jours avant son arrivée, le brûlent en effigie, mais dès qu’ils savent qu’il arrive, un délire de joie les prend. Partout où il entre, à Milan, à Amsterdam, à Vienne, à Dresde, à Berlin, à Varsovie, même en pays ennemi, même dans les villes conquises, on s’étouffe sur son passage pour l’acclamer. Quand vaincu, prisonnier, désormais seul avec sa gloire, il arrive en rade de Plymouth à bord du Bellérophon, la mer se couvre à tel point de vaisseaux, de canots, de barques que tous se touchent, et s’il paraît sur le pont, toutes les têtes se découvrent dans un silence fervent. « Les hommes cèdent devant cet homme comme devant les phénomènes naturels »[14].
[14] Emerson.
Chose étrange, non seulement l’ennemi, mais ceux même qui le haïssent subissent la fascination. La popularité banale n’a rien à voir avec cela. « J’étais le soleil qui parcourt l’écliptique en traversant l’équateur. A mesure que j’arrivais dans le climat de chacun, toutes les espérances s’ouvraient, on me bénissait, on m’adorait. Mais, dès que j’en sortais, quand on ne me comprenait plus, venaient alors des sentiments contraires. » C’est l’homme attendu que tous acceptent, même s’ils souffrent par lui. Tous, du plus rude et de la plus tendre au plus humble, au plus haut. Au cours de la traversée de France en Égypte, l’un de ses compagnons avoue : « Il n’y a pas un de nous qu’il ne fît jeter par-dessus bord, si cela lui était commode. Mais pour le servir nous nous y jetterions tous avant qu’il l’eût dit. » Decrès, qui l’a connu à Paris, va le voir quand il passe à Toulon, depuis quelques jours général en chef de l’armée d’Italie, mais sans victoire aucune encore : « Je cours, raconte-t-il, plein d’empressement et de joie… je vais m’élancer quand l’attitude, le regard, le son de la voix suffisent pour m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux, mais c’en fut assez ; à partir de là, je n’ai jamais tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée. » Et quand il prend possession de son commandement parmi les superbes soudards qui ont fait la guerre plus que lui, dans des conditions plus dures, gagné des victoires déjà, commandé déjà des armées et qui voient venir, avec des mépris et des rires, cet étrange chef qu’on leur donne, malingre, maladif, avec ses longs cheveux sans poudre, son teint bilieux, sa gale, son baragouin corse, — Masséna, Serrurier, Laharpe : « Ce petit bougre de général m’a fait peur, » dit Augereau… Vandamme, type du soldat du Nord, inflexible, rugueux, grossier, fait plus tard le même aveu. Et Gœthe, simplement, interrogé sur les raisons de cette force de fascination singulière : « Il était lui, et on le regardait parce qu’il était lui, voilà tout. » Est-ce assez dire ? Y eut-il jamais tant d’hommes dans le monde capables de sacrifier le monde pour s’atteindre et en faveur de qui le monde consentît à se sacrifier ? Et faut-il, à propos de celui-là, évoquer le mot de Whitman : « Tout attend, tout se juge par défaut, jusqu’à ce qu’un être fort apparaisse… » ?
Échange mystérieux, profond, continu, même à distance, entre l’amoureuse et l’amoureux, entre l’homme et les hommes marqués par Dieu pour quelque acte dont Dieu lui-même ignore le sens véritable et les répercussions dans le futur ! Il n’inspirerait pas cet amour, ni cette terreur, ni cet ascendant invincible s’il n’était sollicité lui-même par l’attrait des forces secrètes que les masses qu’il entraîne et bouleverse enferment et qui l’attendent pour bondir. Cette popularité unanime, effrayante presque au début, qui faisait se ruer les foules sur ses pas, tendre aux balcons les drapeaux et les châles, tomber les fleurs sous les sabots sanglants de son cheval, qui remplissait sa rue, la nuit, quand vers le soir courait par la ville la nouvelle de sa présence, et qui plus tard, avec de brusques éclipses, des sursauts convulsifs, de brefs délires qui la faisaient monter à de telles hauteurs qu’avec elle seule, et lui, sans canons, sans fusils, sans soldats presque, il faillit refouler l’Europe et qu’un soir, quand il arriva de l’exil, toujours seul avec elle, les caresses de ses soldats manquèrent de le déchirer, cette popularité l’emplissait d’une ivresse étrange. Il la fuyait d’ailleurs, nous l’avons vu, pour la mieux goûter sans doute, comme on ferme sa porte à tous quand l’amante est là. Que lui importaient les clameurs, les fanfares, les couronnes, la ruée fanatique à son aspect, puisqu’il savait présente en lui cette force incomparable qui le berçait comme un navire et qui, aux instants dramatiques, ne lui manqua jamais. Il aimait l’instinct de la foule. C’était le sien. « Je suis l’homme du peuple… La fibre populaire répond à la mienne… » Et il lui suffisait de se savoir uni au peuple par les mouvements intérieurs qu’ils ressentaient en commun.
Je sais bien qu’il répondit, un jour qu’on lui demandait l’événement qui lui avait donné, dans sa carrière, la plus forte impression de bonheur : « La marche de Cannes à Paris. » Mais c’est que là il était seul, sans un sou, sans un soldat, seul contre le monde entier conjuré pour le faire disparaître, seul contre toutes les forces matérielles d’un peuple organisées pour lui barrer la route, et que, par la miraculeuse action des cœurs qui battaient contre son cœur même, il reconquit son empire sans verser le sang. Revanche inattendue, et qui suffit à laver de ses péchés cette grande âme qui jusque-là, pour réaliser les images que le monde attendait de lui avait dû, avec son consentement enivré ou malgré sa révolte étouffée sous un seul de ses regards, broyer tant et tant de vies, revanche inattendue d’une invincible pureté. Et comme après ce mot on saisit mieux, dans son innocence grandiose, cette autre réponse qu’il fit à Rœderer lui rapportant un propos tenu à son égard par son frère Joseph : « Je n’accepte point cette faveur qu’il m’accorde d’être seul à m’aimer. Je veux pour amis cinq cents millions d’hommes. »