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Ses doutes vaincus, son choix fait, l’égalité civile, le développement progressif de la liberté politique qu’elle entraîne, la liberté religieuse à précipiter toutes dans les ornières granitiques d’institutions destinées à modeler l’Histoire selon la Révolution, il ne s’agit plus de discuter leur opportunité, leurs moyens et leur forme. L’attitude du réalisateur vis-à-vis des partis politiques ne peut différer de celle qu’il adopte vis-à-vis des religions, — et d’ailleurs qu’est-ce qu’un parti, sinon une religion qui se décompose ou se forme, ou avorte ?… « Il faut administrer pour les masses, dit-il, sans s’embarrasser si cela plaît à Monsieur un tel ou au citoyen un tel… Les hommes supérieurs voient d’en haut, et dès lors au-dessus des partis. »[V]

Ne croirait-on pas entendre un peintre, dont on critique le tableau en s’emparant de ses détails, celui-ci le trouvant trop éteint, celui-là pauvre en demi-teintes, cet autre dépourvu de sentiment, cet autre d’un dessin trop tendu, cet autre mal composé, cet autre d’une matière trop mince, ou trop épaisse, lui seul, qui l’a conçu, le voyant dans son ensemble, avec ses trous et ses faiblesses, certes, mais harmonieux tout de même, logiquement construit, répondant somme toute à la fonction moyenne que le moment, les besoins du moment, l’esprit du moment en attendent ? Lui seul le jugeant librement — bien qu’ayant été contraint par son génie même de le concevoir tel qu’il est, — non au travers de ses intérêts, de ses passions, de ses affections, de ses rancunes personnelles, mais avec l’intelligence constructive de qui sait embrasser le problème le plus complexe par tous ses aspects à la fois, comme un objet à tirer d’une gangue épaisse, à dégrossir, à modeler, à faire tourner dans la lumière afin qu’il puisse devenir un centre visible de tous, sensible pour tous, où tous puissent trouver le départ et l’arrivée de leur action, dût-il, lui seul, passer à ce travail ses jours et ses veilles, y sacrifier son repos, sa sécurité, son bonheur et en fin de compte sa vie. Je sais aussi des hommes de parti qui sacrifient ces biens d’un cœur allègre, mais c’est un sentiment confus qui les anime, un sentiment d’esclave, étroit, unilatéral, fanatique, négatif avant tout, plein de haine aveugle, incapable d’exprimer par l’édification d’un bâtiment qu’il a quelque chose à bâtir, acharné à démontrer par des mots qu’il a raison dans l’espace et pour jamais : « L’homme le moins libre est l’homme de parti. »

Il y a plusieurs façons d’être en dehors des partis, au-dessous ou au-dessus. La première est celle des chefs d’État de la plupart des démocraties modernes. Elle consiste à suivre le parti au pouvoir, leurs droits — c’est-à-dire leurs facultés, — ne leur laissant pas une seconde alternative. L’autre est infiniment plus rare, mais plus différenciée aussi, parce qu’elle suppose, chez celui qui la possède, une personnalité grandiose. Il y a celle de Louis XI, vivant en un temps de passions sauvages, entre des organismes si violents que l’assassinat, le vol d’une province, le mépris des traités sont choses courantes, et avouées, et qui consiste à jouer de ces passions pour opposer les uns aux autres ces organismes, comme on déplace des pions sur un échiquier, sans qu’il soit question de conscience, en vue d’une fin réaliste à atteindre par n’importe quel chemin. Il y a celle de César, avançant avec douceur et fermeté vers son but entre deux partis extrêmes à peu près d’égale puissance, obtenant tantôt de l’un, tantôt de l’autre des concessions ou un appui, les équilibrant l’un par l’autre avec une admirable intelligence de leur nécessité historique et des frontières respectives de leur vertu de création. Il y a celle de Napoléon, arrivant au moment où leur énervement, après leurs excès passionnels, gagne et corrompt une nation entière et, décidé dès lors à les ignorer les supprimant par le fait de cette ignorance, les jetant au moule commun d’un monument commun à élever. C’est, des trois, la plus difficile, en l’espèce tout au moins, Louis XI étant le Roi, César appartenant à la plus grande famille de la ville, et Napoléon, moins de quatre ans avant d’entreprendre cette œuvre, n’étant rien. La moins durable aussi, parce que le maître disparu, les partis ressuscitent, leur appétit et leur férocité accrus du jeûne qui leur a été imposé. La plus féconde, dès qu’une grande tête les domine, capable de peupler leur silence d’harmonies personnelles qu’ils ne peuvent contrarier. En tout cas celle qui exige, de la part d’un homme d’État d’autre part assez fort pour ne point s’appuyer sur la terreur, mais uniquement sur la loi à vrai dire rigoureuse, le plus de justice et de sévérité vis-à-vis de ceux qui le servent, le plus de courage, de vigilance, de continuité dans les desseins. « Il faut déployer plus de caractère en administration qu’à la guerre. »