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En effet. Quand on a entrevu le fond de sa pensée, constaté d’une part le scepticisme intime avec lequel il envisageait sa tâche, d’autre part sa résolution de la réaliser une, cohérente, imposante, — comme un artiste qui sait bien que le temps mangera son œuvre et pourtant préfère la souffrance, la ruine et la mort à la perspective de ne pas l’édifier entière, — on est saisi d’une sorte d’effroi en considérant l’intelligence et l’énergie qu’il lui fallut pour concilier dans une forme unique tant de contradictions et d’intérêts antagonistes. Un monument majestueux à peine renversé, et complètement renversé, tous ses débris épars dans le sang et la poussière, en élever tout seul un autre, aussi solide d’apparences que celui-là où quinze siècles avaient apporté, maçonné, orné chaque pierre, l’Histoire ne fait pas mention d’une tentative aussi hardie. Le Barbare installait sur les décombres des cités un ordre ancien, qu’il apportait de chez lui avec tous ses organes, et substituait par la force matérielle à l’ordre renversé. Ici, rien de pareil. « On ne répare pas les trônes. » Il s’agit de souder l’avenir au passé, l’Occident à l’Orient, le Nord au Sud, la démocratie à l’aristocratie, la tradition à la révolution, le droit divin au droit des peuples. Et, qu’on y prenne garde, dans le but à coup sûr immédiatement chimérique, non de ressusciter des morts, ni même de farder des momies, mais de diviniser le droit des peuples, de rendre la révolution traditionnelle, d’ennoblir la démocratie, de durcir le noyau d’unification du globe, et de régénérer les forces mourantes du passé dans les sources de l’avenir. Il fallait lancer sur l’abîme une arche pour unir une rive à l’autre et, suspendu seul au-dessus de lui dans l’orage, cimenter au vol les pierres brutes en repoussant de son poing déchiré l’assaut continu des rapaces.

Au fond, il retrempait le rêve incurable de Rome, ce rêve qui a servi d’épine dorsale à l’Histoire occidentale et l’a soutenue debout, dans les énergies vierges d’une mystique nouvelle dont il aperçut tout de suite, avec une profondeur d’intuition décisive, l’ossature positive et possible à réaliser. C’est l’Œuvre et la Passion latines qu’il reprenait à l’occasion d’un événement inouï. Il prétendait substituer à l’organisme puissant mais diffus de la monarchie germanique qui tombait en ruines et qu’Henri IV, Richelieu, Colbert avaient tenté de recrépir, la forte unité latine d’un organisme embryonnaire que le XVIIIe siècle exigeait et auquel il infligea une forme trop définie mais sans doute nécessaire aux conquérants du pouvoir politique pour accomplir, dans l’aménagement matériel de la terre, leur mission. Latin, il pensait en Latin, c’est-à-dire en architecte. Et il ne pouvait trouver qu’en France le terrain, les matériaux et les ouvriers de son travail.

La France n’a jamais eu, dans l’Histoire, d’autre fonction que celle-là. Il s’est toujours agi pour elle d’équilibrer, dans une forme personnelle, le génie des races méditerranéennes et le génie des races germaniques. Ce n’est pas sa faute si sa situation géographique en fait le carrefour des peuples de l’Occident. Ce n’est pas sa faute si les tribus allemandes traînant derrière elles les hordes de la grande steppe qui va de la Vistule à l’Amour, ne cessent, depuis les commencements de l’Histoire, de menacer ou de passer le Rhin pour incendier les villes et faucher les moissons au rythme des hymnes de guerre. Ce n’est pas sa faute si ses côtes occidentales bordent la route des Scandinaves descendant vers les mers du Sud et s’aperçoivent, comme une proie qui s’offre, des hautes falaises bretonnes où les pirates de la mer, qui portent dans le cœur la poésie des flots et des étoiles, guettent le passage des barques de pêche et des navires de combat. Ce n’est pas sa faute si les couloirs des Pyrénées déversent de temps immémorial sur ses plaines les Numides, les Carthaginois, les Ibères, les Arabes en quête d’oasis à découvrir, de troupeaux à prendre, de minarets à élever au-dessus des eaux et des palmes. Ce n’est pas sa faute si ses côtes méridionales voient émerger constamment des sources du soleil les voiles bleues, rouges, vertes, oranges sous qui les marins phéniciens ou grecs observent, pour le rapt violent ou l’échange contre des tapis rutilants, des verreries, des figurines, les jeunes filles groupées autour des lavoirs. Ce n’est pas sa faute si les hautes gorges des Alpes laissent passer dans le flux des légions descendant vers les forêts gauloises ou le reflux des régiments descendant vers les cités lombardes, les manuscrits, les peintures, les statues, la vaisselle d’or ou d’argent. Et c’est sa gloire, dans le drame enchevêtré de la résistance par le fer aux invasions militaires, de la résistance par l’esprit aux invasions morales, des défaites fécondes et des victoires mutilées, de retrouver sans cesse, dans l’ordre qui lui est propre et que son sang et ses larmes cimentent, cette mesure intellectuelle qui accueille ces rumeurs, ces souffles, ces orages confrontés, pour les organiser harmoniquement dans sa tête.

Cette tragédie presque continue est sa raison d’être, la condition probablement nécessaire de sa force de création. C’est par elle qu’elle conquiert cet équilibre spirituel qui entretient son goût de vivre et qu’elle semble perdre dès que s’apaise le conflit. Tiraillée sans répit entre l’influence du Nord, l’influence romantique, musicale, panthéiste des foules mystiques qu’organise le féodalisme germain, et l’influence du Midi, l’influence rationaliste, architecturale, individualiste des Cités républicaines que l’aristocratie latine hiérarchise et définit, elle ne cesse pas d’en subir l’antagonisme dans ses institutions politiques et d’en réaliser l’accord dans son art où domine toujours, d’ailleurs, l’un des deux courants qui le forment.

L’esprit méditerranéen charpente la Commune et la Cathédrale, mais telle est alors la richesse de la floraison qu’ont préparée les invasions germaniques stabilisées par les Francs, que la grande rumeur confuse des métiers, des forêts, des hymnes noie sous son lyrisme anonyme les lignes du monument. Rompu au XVe, au XVIe siècles, par les descentes répétées en Italie et les retours victorieux de l’Italie dans l’imagination des soldats et les produits de leurs rapines, l’équilibre se refait avec l’âge classique au cours duquel ni l’angoisse de Pascal, ni l’harmonie de Racine, ni l’analyse de Descartes, ni la morale de Corneille ne parviennent à dissimuler le souci dominant chez Corneille, chez Descartes, chez Racine, chez Pascal, de subordonner le génie sensuel des races du nord de l’Europe aux cadences régulières et symétriques du Midi. La nouvelle rupture infligée au rythme classique par le siècle qui le suit et qui paraît en son effort paradoxal, avec Watteau, avec Diderot, avec Rousseau, avec Montesquieu chercher, dans l’esprit germanique même, les armes qu’elle oppose au féodalisme germain, aboutit, avec la Révolution, au renversement de la monarchie qui le représente, avec Napoléon à la tentative de substituer à la dynastie franque une dynastie latine, gardienne de l’ordre unitaire et légalitaire contre l’ordre théologique et féodal. Quelle que soit, par le siècle de l’analyse, de l’Encyclopédie, de la peinture symphonique retrouvée chez les Flamands, l’importance de l’apport nouveau, dans l’âme celte, de l’esprit descendu des rivières, des mers, des forêts brumeuses, quelle que soit sa persistance dans le romantisme qui suivra, Napoléon inflige pour un siècle à la France l’obligation de faire appel à l’architecture latine pour le bâtir solidement. Les gens de Rome ne s’y trompaient pas quand ils se consolaient par ces propos de l’humiliation permanente que leur infligeait son orgueil : « Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner… »

De là, surtout, le caractère énigmatique de cet étrange esprit, placé entre deux âges, entre deux mondes, et cherchant à organiser, par la seule vertu d’une volonté fatale comme une naissance, les viscères de l’un d’eux autour du squelette de l’autre. De là l’enthousiasme trop confus, la haine trop définie qui accueillent son souvenir chaque fois qu’il est évoqué. Ce héros est un homme, personne ne se résigne à cela. Cet athée est un mystique, personne ne concilie cela. Ce poète est un logicien, personne n’admet cela. Ce soldat est un juriste, personne ne permet cela. Ce démocrate est un aristocrate, personne ne comprend cela. Cela d’abord et par dessus tout. Les médiocres aristocrates de la pensée ne peuvent lui pardonner d’avoir pensé en démocrate. Les médiocres démocrates de l’action ne peuvent lui pardonner d’avoir agi en aristocrate. Sa présence humilie les trônes, parce qu’il a montré l’origine des trônes en s’asseyant sur le plus haut d’entre eux. Et si, par là, elle grandit les peuples, elle humilie tous les bergers improvisés des peuples en obligeant leur faiblesse à se masquer de vertu feinte. Nul ne peut expliquer son acte, parce qu’il est le seul homme qui ait osé l’accomplir. Toujours, en toute circonstance, il oblige les hommes à lui laisser la parole pour leur livrer, dans le geste ou le mot, décisifs comme un chef-d’œuvre, toutes les antinomies de son destin miraculeux : « Je suis soldat, enfant de la Révolution, sorti du sein du peuple. Je ne souffrirai pas qu’on m’insulte comme un Roi. »

XI
L’APOSTOLAT