LIVRE III.

SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME
PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.

ג. Ghimel.

CHAPITRE PREMIER.

CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.

SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel en miracle et de la divination en prophétie.

Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT CHAIR.

Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie la confession de Jésus-Christ en chair, c'est-à-dire en réalité visible et humaine.

Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux, Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort, mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent, les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce de la vertu.

La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne. Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien, quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.

Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre Dogme et rituel de la haute magie la parabole assez ingénieuse du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou le fils de la Séparée, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour pardonner et pour bénir.»

Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée. «Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur, faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!

D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la véritable? La pierre angulaire, la pierre cubique, la pierre philosophale, car tous ces noms symboliques signifient la même chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.

D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et l'autel sont devenus chrétiens.

On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont mortes, et le christianisme a vécu.

Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.

Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.

Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous l'expliquerons plus tard.

Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à Éphèse tous les livres qui traitaient des choses curieuses, et les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour la science.

Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La rectification est précieuse, et nous trouvons une telle justification plus concluante en vérité que la prétendue calomnie.

Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale, les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.

CHAPITRE II.

VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.

La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour principe absolu la vérité-réalité-raison de l'être, rend compte de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les synthèses: L'harmonie résulte de l'analogie des contraires.

Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.

L'ÊTRE EST L'ÊTRE, תיתא ךעא תיתא.

L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu faire de la religion une philosophie et de la philosophie une religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de la science, pour ou contre les mystères du dogme.

Demandez à l'Académie des sciences s'il est mathématiquement vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du domaine de la foi.

On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à l'examen de la science.

Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours vous dire:

Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement prouvée.

C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème scientifique.

Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini; en un mot, fini.

Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini n'existe pas.

Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en bouteilles.

Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.

D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.

Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous ordonne de croire des choses formellement contraires aux mathématiques.

Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il a dû tenir son corps entier dans sa main, et il a mis sa tête dans sa bouche. (Cette pauvre plaisanterie se trouve textuellement dans Rousseau.)

Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel ou divin.

Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de se récrier.

Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.

Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la sainteté des oeuvres.

Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.

La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus parfaite.

La preuve de la foi ce sont les oeuvres.

Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la science.

Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais ils ont manqué à la charité.

Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité existe, puisqu'on peut y manquer?

La charité! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout entière!

L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur la terre?

Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres immortelles?

En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie de se mettre à genoux et de prier!

L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme, c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.

Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe, parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.

C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?

La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la charité, dit saint Paul.

La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie peut cesser, la charité est éternelle.

La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.

C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de ses charitables splendeurs.

La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons d'expliquer.

Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.

La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers les âges.

Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi les fables populaires.

Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent de nos jours dans les extases des médiums. Il magnétisait à distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous diverses figures. Il produisait des images et des reflets visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir, les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir d'elles-mêmes.

Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper les adorations du monde entier.

Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé, semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays environnants.

Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou acheter leur secret.

Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du sanctuaire de la nature.

Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu, à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.

Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.

Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche. Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène, dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et sans doute aussi le payer.

Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.

Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels; elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée, et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et sans leur parler de leur père.

Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un corps mortel.

Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.

Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des anges.

Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal, faisait créer ou du moins achever le monde par les démons, détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles calamités.

Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence, le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la femme libre, se nommait aussi Saint-Simon. Le caïnisme, tel est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.

Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur, curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à l'accueillir: cet empereur était Néron.

L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme un véritable médium, et devint le sorcier ordinaire des orgies néroniennes et des festins de Trimalcyon.

Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être de la fête.

«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des apôtres.

--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires, c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

Saint Pierre reprit:

«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.

--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi, j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?

--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas victime de tes prestiges.

--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers le ciel.

Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe: on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être conservée.

La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de la secte des ménandriens.

La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le Sauveur dans son berceau.

CHAPITRE III.

DU DIABLE.

SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.

Le christianisme, en formulant nettement la conception divine, nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes les intelligences dévoyées. «Je me nomme Légion, dit-il dans l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»

L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin, et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer, brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de porte-lumière est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres? Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal, le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de la mort, et c'est à toi de lui commander.»

La personnification royale et presque divine de Satan est une erreur qui remonte au faux Zoroastre, c'est-à-dire au dogme altéré des seconds mages, les mages matérialistes de la Perse; ils avaient changé en dieux les deux pôles du monde intellectuel, et de la force passive ils avaient fait une divinité opposée à la force active. Nous avons signalé dans la mythologie de l'Inde la même monstrueuse erreur.

Arimanes ou Schiva, tel est le père du démon, comme le comprennent les légendaires superstitieux, et c'est pour cela que le Sauveur disait: «Le diable est menteur comme son père.»

L'Église, sur cette question, s'en rapporte aux textes de l'Évangile, et n'a jamais donné de décisions dogmatiques dont la définition du diable fût l'objet. Les bons chrétiens évitent même de le nommer, et les moralistes religieux recommandent à leurs fidèles de ne pas s'occuper de lui, mais de lui résister en ne pensant qu'à Dieu.

Nous ne pouvons qu'admirer cette sage réserve de l'enseignement sacerdotal. Pourquoi, en effet, prêterait-on la lumière du dogme à celui qui est l'obscurité intellectuelle et la nuit la plus sombre du coeur? Qu'il reste inconnu, cet esprit qui veut nous arracher à la connaissance de Dieu!

Nous ne prétendons pas ici faire ce que n'a pas fait l'Église, nous constatons seulement sur ce sujet quel fut l'enseignement secret des initiés aux sciences occultes.

Ils disaient que le grand agent magique, justement appelé Lucifer, parce qu'il est le véhicule de la lumière et le réceptacle de toutes les formes, est une force intermédiaire répandue dans toute la création; qu'elle sert à créer et à détruire, et que la chute d'Adam a été une ivresse érotique qui a rendu sa génération esclave de cette lumière fatale; que toute passion amoureuse qui envahit les sens est un tourbillon de cette lumière qui veut nous entraîner vers le gouffre de la mort; que la folie, les hallucinations, les visions, les extases, sont une exaltation très dangereuse de ce phosphore intérieur; que cette lumière enfin est de la nature du feu, dont l'usage intelligent échauffe et vivifie, dont l'excès au contraire brûle, dissout et anéantit.

L'homme serait appelé à prendre un souverain empire sur cette lumière et à conquérir par ce moyen son immortalité, et menacé en même temps d'être enivré, absorbé et détruit éternellement par elle.

Cette lumière, en tant que dévorante, vengeresse et fatale, serait le feu de l'enfer, le serpent de la légende; et l'erreur tourmentée dont alors elle serait pleine, les pleurs et le grincement de dents des êtres avortés qu'elle dévore, le fantôme de la vie qui leur échappe, et semble insulter à leur supplice, tout cela serait le diable ou Satan.

Les actions mal dirigées par le vertige de la lumière astrale, les mirages trompeurs de plaisir, de richesse et de gloire dont les hallucinations sont pleines, seraient les pompes et les oeuvres de l'enfer.

Le père Hilarion Tissot croit que toutes les maladies nerveuses accompagnées d'hallucinations et de délire sont des possessions du diable, et en comprenant les choses dans le sens des kabbalistes, il aurait pleinement raison.

Tout ce qui livre notre âme à la fatalité des vertiges est vraiment infernal, puisque le ciel est le règne éternel de l'ordre, de l'intelligence et de la liberté.

Les possédés de l'Évangile fuyaient devant Jésus-Christ, les oracles se taisaient devant les apôtres, et les malades d'hallucinations ont toujours manifesté une répugnance invincible pour les initiés et les sages.

La cessation des oracles et des possessions était une preuve du triomphe de la liberté humaine sur la fatalité. Quand les maladies astrales se montrent de nouveau, c'est un signe funeste qui annonce l'affaiblissement des âmes. Des commotions fatales suivent toujours ces manifestations. Les convulsions durèrent jusqu'à la révolution française, et les fanatiques de Saint-Médard en avaient prédit les sanglantes calamités.

Le célèbre criminaliste Torreblanca, qui a étudié à fond les questions de magie diabolique, en décrivant les opérations du démon, décrit précisément tous les phénomènes de perturbation astrale. Voici quelques numéros du sommaire de son chapitre XV de la Magie opératrice:

1. L'effort continuel du démon est tendu pour nous pousser dans l'erreur.

2. Le démon trompe les sens en troublant l'imagination, dont il ne saurait pourtant changer la nature.

3. Des apparences qui frappent la vue de l'homme se forme immédiatement un corps imaginaire dans l'entendement, et tant que dure le fantôme, les apparences l'accompagnent.

4. Le démon détruit l'équilibre de l'imagination par le trouble des fonctions vitales, soit maladie, soit irrégularité dans la santé.

5 et 6. Quand l'équilibre de l'imagination et de la raison est détruit par une cause morbide, on rêve tout éveillé, et l'on peut voir avec une apparence réelle ce qui n'existe réellement pas.

7. La vue cesse d'être juste quand l'équilibre est troublé dans la perception mentale des images.

8 et 9. Exemples de maladies où l'on voit les objets doubles, etc.

10. Les visions sortent de nous et sont des reflets de notre propre image.

11. Les anciens connaissaient deux maladies qu'ils nommaient, l'une frénésie (φρενιτις), l'autre corybantisme (κορυβαντιάσμος), dont l'une fait voir des formes imaginaires, l'autre fait entendre des voix et des sons qui n'existent pas, etc.

Il résulte de ces assertions, d'ailleurs fort remarquables, que Torreblanca attribue les maladies au démon, et que par le démon il entend la maladie elle-même; ce que nous entendrions bien volontiers avec lui si l'autorité dogmatique le permettait.

Les efforts continuels de la lumière astrale pour dissoudre et absorber les êtres appartiennent à sa nature même; elle ronge comme l'eau, à cause de ses courants continuels; elle dévore comme le feu, parce qu'elle est l'essence même du feu et sa force dissolvante.

L'esprit de perversité et l'amour de la destruction chez les êtres qu'elle domine n'est que l'instinct de cette force. C'est aussi un résultat de la souffrance de l'âme qui vit d'une vie incomplète et se sent déchirée par des tiraillements en sens contraires. Elle aspire à en finir, et craint cependant de mourir seule, elle voudrait donc anéantir avec elle la création tout entière.

Cette perversité astrale se manifeste ordinairement par la haine des enfants. Une force inconnue porte certains malades à les tuer, des voix impérieuses demandent leur mort. Le docteur Brierre de Boismont cite des exemples terribles de cette manie qui nous rappelle les crimes de Papavoine et d'Henriette Cornier [11].

Note 11:[ (retour) ] Histoire des hallucinations, 2e édition, 1853.

Les malades de perversion astrales sont malveillants et s'attristent de la joie des autres. Ils ne veulent pas surtout qu'on espère; ils savent trouver les paroles les plus navrantes et les plus désespérantes, même lorsqu'ils cherchent à consoler, parce que la vie est pour eux une souffrance et parce qu'ils ont le vertige de la mort.

C'est aussi la perversion astrale et l'amour de la mort qui font abuser des oeuvres de la génération, qui portent à en pervertir l'usage ou à les flétrir par des moqueries sacriléges et des plaisanteries honteuses. L'obscénité est un blasphème contre la vie.

Chacun de ces vices s'est personnifié en une idole noire ou un démon qui est une image négative et défigurée de la divinité qui donne la vie; ce sont les idoles de la mort.

Moloch est la fatalité qui dévore les enfants.

Satan et Nisroch sont les dieux de la haine, de la fatalité et du désespoir.

Astarté, Lilith, Nahéma, Astaroth, sont les idoles de la débauche et de l'avortement.

Adramelech est le dieu du meurtre.

Bélial, celui de la révolte éternelle et de l'anarchie. Conceptions funèbres d'une raison près de s'éteindre qui adore lâchement son bourreau pour obtenir de lui qu'il fasse cesser son supplice en achevant de la dévorer!

Le vrai nom de Satan, disent les kabbalistes, c'est le nom de Jéhovah renversé, car Satan n'est pas un dieu noir, c'est la négation de Dieu. Le diable est la personnification de l'athéisme ou de l'idolâtrie.

Pour les initiés, ce n'est pas une personne, c'est une force créée pour le bien, et qui peut servir au mal; c'est l'instrument de la liberté. Ils représentaient cette force qui préside à la génération physique sous la forme mythologique et cornue du dieu Pan; de là est venu le bouc du sabbat, le frère de l'ancien serpent, et le porte-lumière ou phosphore dont les poëtes on fait le faux Lucifer de la légende.

CHAPITRE IV.

DES DERNIERS PAÏENS.

SOMMAIRE.--Apollonius de Tyane; sa vie et ses prodiges.--Essais de Julien pour galvaniser l'ancien culte.--Ses évocations.--Jamblique et Maxime de Tyr.--Commencement des sociétés secrètes et pratiques défendues de la magie.

Le miracle éternel de Dieu, c'est l'ordre immuable de sa providence dans les harmonies de la nature; les prodiges sont des désordres et ne doivent être attribués qu'aux défaillances de la créature. Le miracle divin est donc une réaction providentielle pour rétablir l'ordre troublé. Lorsque Jésus guérissait les possédés, il les calmait et faisait cesser leurs actes merveilleux; lorsque les apôtres apaisaient l'exaltation des pythonisses, ils faisaient cesser la divination. L'esprit d'erreur est un esprit d'agitation et de subversion; l'esprit de vérité porte partout avec lui le calme et la paix.

Telle fut l'action civilisatrice du christianisme naissant; mais les passions amies du trouble ne devaient pas lui laisser sans combats la palme de sa facile victoire. Le polythéisme expirant demanda des forces à la magie des anciens sanctuaires; aux mystères de l'Évangile on opposa encore ceux d'Éleusis. Apollonius de Tyane fut mis en parallèle avec le Sauveur du monde; Philostrate se chargea de faire une légende à ce dieu nouveau, puis vint l'empereur Julien, qui eût été adoré si le javelot qui le tua n'avait en même temps porté le dernier coup à l'idolâtrie césarienne; la renaissance violente et surannée d'une religion morte dans ses formes fut un véritable avortement, et Julien dut périr avec l'enfant décrépit qu'il s'efforçait de remettre au monde.

Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans les annales de la magie.

En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate, absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est donné d'expliquer et de reconstruire.

Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les premiers principes sont simples et les conséquences très difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres qui croissent aux bords de l'Hyphasis.

Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal, parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors d'éteindre l'incendie.

Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande clarté.

Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate, d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux, dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant dans un pareil verre!

Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens. Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes. Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la Vie d'Apollonius par Philostrate, contiennent le secret du grand oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre; le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au rouge, et le fameux regimen ignis, ou gouvernement du feu, exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de citadelle des sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional; elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre, employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.

Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme indifféremment pierre ou lumière. «Il n'est permis à aucun profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la pantarbe, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est proche.» (Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, livre III, chapitre XLVI.)

Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre. C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice du monde.

Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.

Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages. Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.

La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux, dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!

C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur, comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?

Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens; sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des sacerdoces déchus.

CHAPITRE V.

DES LÉGENDES.

SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.

Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des histoires; le style en est simple et oriental comme celui des Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du plus haut intérêt.

Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche anticipée des Martyrs de Chateaubriand et du Faust de Goethe fondus ensemble.

Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou pardonnez-moi, je suis chrétienne.»

La mère pleura en embrassant sa fille, et alla rejoindre son époux, à qui elle confia ce qu'elle venait d'apprendre.

Ils s'endormirent ensuite et eurent tous deux le même rêve. Une lumière divine descendait sur eux, et une voix douce les appelait en leur disant: «Venez à moi, vous qui êtes affligés et je vous consolerai; venez, les bien-aimés de mon père, et je vous donnerai le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde.

Le matin venu, le père et la mère bénirent leur fille. Tous trois se firent inscrire au nombre des Catéchumènes, et, après les épreuves d'usage, ils furent admis au saint baptême.

Justine revenait blanche et radieuse de l'Église entre sa mère et son vieux père, lorsque deux hommes sombres, enveloppés dans leur manteau, passèrent comme Faust et Méphistophélès près de Marguerite: c'étaient le magicien Cyprien et son disciple Acladius. Les deux hommes s'arrêtèrent éblouis par cette apparition, Justine passa sans les voir et rentra chez elle avec sa famille.

La scène change, nous sommes dans le laboratoire de Cyprien, des cercles sont tracés, une victime égorgée palpite près d'un réchaud fumant; debout devant le magicien apparaît le génie des ténèbres.

--Me voici, car tu m'as appelé, parle! que me demandes-tu?

--J'aime une vierge.

--Séduis-la.

--Elle est chrétienne.

--Dénonce-la.

--Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose pour moi?

--J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier Jésus-Christ.

--Donc, tu me la livreras?

--Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa demeure, le reste me regarde.

Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.

Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour, Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie, il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.

La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.

On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la magie noire.

En voici la traduction:

«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort, mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre, les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière. Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton saint nom!»

Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des souvenirs très remarquables des figures primitives de l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.

La qualification d'aurea ou dorée donnée à la légende fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère. L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.

Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de Rempham, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils changeaient le nom en celui de Nibbas, et la foi vulgaire ou la crédulité sous la figure de Thartac, dieu qu'on représentait avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs samaritains, le christianisme était le règne de Thartac; c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science. C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les adorateurs exclusifs de la tête d'âne.

Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du fameux credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens.

L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une épopée magique et une satyre contre le christianisme, que l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose en âne.

Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.

La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit? Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie, des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de bâton.

Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie, elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante, exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs. Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer, et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine. Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de la vie.

Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois, suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un caducée.

Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses et redevient homme.

Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.

Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure, n'avait guère l'habitude d'être naïf.

Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile conciliatrice du passé et de l'avenir!

Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres, immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine, divine parce qu'elle est humaine!

CHAPITRE VI.

PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.

SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.

L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale; c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris. Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les traditions saintes de la kabbale des prophètes.

Le nom de gnostique ne fut pas toujours dans l'Église un nom proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe douteux.

Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant, substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la tempérance conservatrice.

Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde. L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.

Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière, et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante. Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini et leur rédemption un avortement éternel!

Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin, disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute retenue et toute pudeur.

Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la licence de leurs désirs.

Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la folie furieuse et le suicide.

La doctrine des Marcosiens était une kabbale profanée et matérialisée; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de la folie.

L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une multitude de faits analogues que la science officielle ferait mieux d'étudier que de les nier avec obstination.

Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec raison du nom de miracles diaboliques, et tels étaient les miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.

De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras, actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des calices vides et sur des hosties profanées.

Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le dualisme de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan. Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le principe de la force et plus coupable que les autres, le prince des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus impuissant des réprouvés.

Si donc il existe dans la nature une force qui attire les créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la portée et toute l'orthodoxie.

Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera comprendre tout le danger des évocations, des expériences curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.

Arius avait préparé les succès du manichéisme par sa création hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec ομουσιος pour en faire ομοιουσιος! En déclarant le fils consubstantiel au père, le concile de Nicée sauva le monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent pas que les principes constituent réellement l'équilibre de l'univers.

Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore sous le nom d'Enchiridion de Léon III, et nous en possédons un ancien exemplaire très rare et très curieux.

La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint, mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.

Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et de la foi!

CHAPITRE VII.

PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.

SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.

L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les disciples de Jésus de Nazareth.

Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée, leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.

A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et le plus grand poète du christianisme des premiers siècles; c'était lui qui écrivait:

«Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre, il a besoin d'impostures.»

Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans une lettre adressée à un de ses amis:

«Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes. Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi, les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel à leur imparfaite raison.»

Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit d'intelligence et de moralité.

Le livre le plus remarquable de Synésius est un Traité des songes. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple ne voulurent rien exiger de plus.

Suivant Synésius, l'état de rêve prouve la spécialité et l'immatérialité de l'âme qui se crée alors un ciel, des campagnes, des palais inondés de lumière, ou des cavernes sombres, suivant ses affections et ses désirs. On peut juger du progrès moral par les habitudes des rêves, car en cet état le libre arbitre est suspendu, et la fantaisie s'abandonne tout entière aux instincts dominants. Les images se produisent alors, soit comme un reflet, soit comme une ombre de la pensée. Les pressentiments y prennent un corps, les souvenirs se mêlent aux espérances. Le livre des rêves s'écrit alors en caractères tantôt splendides tantôt obscurs, mais on peut trouver des règles certaines pour le déchiffrer et pour le lire.

Jérôme Cardan a écrit un long commentaire sur le Traité des songes de Synésius, et l'a en quelque sorte complété par un dictionnaire de tous les songes avec leur explication. Ce travail n'a rien de commun avec les petits livres ridicules qu'on trouve dans la librairie de pacotille, et il appartient réellement à la bibliothèque sérieuse des sciences occultes.

Quelques critiques ont attribué à Synésius les livres extrêmement remarquables qui portent le nom de saint Denis l'Aréopagite; ce qui est maintenant généralement reconnu, c'est qu'ils sont apocryphes et appartiennent à la belle époque de l'école d'Alexandrie. Ces livres, dont on ne peut comprendre toute la sublimité si l'on n'est initié aux secrets de la haute kabbale, sont le véritable monument de la conquête de cette science par le christianisme. Les principaux traités sont ceux des noms divins, de la hiérarchie dans le ciel et de la hiérarchie dans l'Église. Le traité des noms divins explique en les simplifiant tous les mystères de la théologie rabbinique. Dieu, dit l'auteur, est le principe infini et indéfinissable parfaitement un et indicible, mais nous lui donnons des noms qui expriment nos aspirations vers cette perfection divine; l'ensemble de ces noms, leurs relations avec les nombres, composent ce qu'il y a de plus élevé dans la pensée humaine, et la théologie est moins la science de Dieu que celle de nos aspirations les plus sublimes. L'auteur établit ensuite sur l'échelle primitive des nombres tous les degrés de la hiérarchie spirituelle toujours régie par le ternaire. Les ordres angéliques sont au nombre de trois et chaque ordre contient trois choeurs. C'est sur ce modèle que la hiérarchie doit s'établir aussi sur la terre. L'Église en présente le type le plus parfait: il y a les princes de l'Église, les évêques et les simples ministres. Parmi les princes, on compte des cardinaux-évêques, des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres; parmi les évêques, il y a les archevêques, les évêques et les prélats coadjuteurs; parmi les ministres, il y a les curés, les simples prêtres et les diacres. On s'élève à cette sainte hiérarchie par trois degrés préparatoires, le sous-diaconat, les ordres mineurs et la cléricature. Les fonctions de tous ces ordres correspondent à celles des anges et des saints, et doivent glorifier les noms divins triples pour chacune des trois personnes, puisque dans chacune des hypostases divines on adore la trinité tout entière. Cette théologie transcendentale était celle de la primitive Église, et peut-être ne l'a-t-on attribuée à saint Denis l'Aréopagite que par suite d'une tradition qui remontait au temps même des apôtres et de saint Denis, comme les rabbins rédacteurs du Sépher Jézirah ont attribué ce livre au patriarche Abraham, parce qu'il contient les principes de la tradition conservée de père en fils dans la famille de ce patriarche. Quoi qu'il en soit, les livres de saint Denis l'Aréopagite sont précieux pour la science; ils consacrent l'union des initiations de l'ancien monde avec la révélation du christianisme, en alliant une intelligence parfaite de la suprême philosophie avec l'orthodoxie la plus complète et la plus irréprochable.