LIVRE IV.
LA MAGIE ET LA CIVILISATION.
ד, Daleth.
CHAPITRE PREMIER.
MAGIE CHEZ LES BARBARES.
SOMMAIRE.--Le monde fantastique des sorciers.--Prodiges accomplis et monstres vaincus pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne.--La Gaule magique.--Philosophie secrète des druides.--Leur théogonie, leurs rites.--Évocations et sacrifices.--Mission et influence des eubages.--Origine du patriotisme français.--Médecine occulte.
La magie noire reculait devant la lumière du christianisme, Rome était conquise par la croix et les prodiges se réfugiaient dans ce cercle d'ombre que les provinces barbares faisaient autour de la nouvelle splendeur romaine. Entre un grand nombre de phénomènes étranges, en voici un qui fut constaté sous le règne de l'empereur Adrien:
A Tralles en Asie, une jeune fille noble nommée Philinnium, originaire de Corinthe, et fille de Démostratès et de Charito, s'était éprise d'un jeune homme de basse condition nommé Machatès. Un mariage était impossible, Philinnium, comme nous l'avons dit, était noble et c'était de plus une fille unique et [229] une riche héritière. Machatès était un homme du peuple et tenait une hôtellerie [12]. La passion de Philinnium s'exaspéra par les obstacles; elle s'échappa de la maison paternelle, et vint trouver Machatès. Un commerce illégitime s'établit entre eux et dura six mois, après lesquels la jeune fille fut découverte par ses parents, reprise par eux et sévèrement séquestrée. On prit même des mesures pour quitter le pays et emmener Philinnium à Corinthe; mais alors la jeune fille, qui avait sensiblement dépéri depuis qu'elle était séparée de son amant, fut atteinte d'une maladie de langueur, elle ne souriait plus, ne dormait plus, refusait toute nourriture, et définitivement elle mourut.
Note 12:[ (retour) ] Cette circonstance, qui ne se trouve pas dans Phlégon, a été ajoutée par les démonographes français.
Imp. Caron-Delamarre, Quai des Gds Augustins, 17, Paris
Les parents renoncèrent alors à leur départ, et achetèrent un caveau funéraire où la jeune fille fut déposée couverte des plus riches vêtements. Cette sépulture était dans un enclos appartenant à la famille, où personne n'entra plus, car les païens n'avaient pas coutume d'aller prier près de la tombe des morts.
Machatès ignorait ce qu'était devenue sa maîtresse: tout s'était passé en secret, tant cette noble famille craignait le scandale. La nuit qui suivit la sépulture de Philinnium, le jeune homme était prêt à se coucher, lorsque sa porte s'ouvrit lentement, il s'avança tenant sa lampe à la main, et reconnut Philinnium magnifiquement parée, mais pâle, froide, et le regardant avec des yeux d'une effrayante Fixité.
Machatès courut à elle, la prit dans ses bras, lui fit mille questions et mille caresses, ils passèrent enfin la nuit ensemble, mais avant le jour Philinnium se leva et disparut pendant que son amant était encore plongé dans un profond sommeil.
La jeune fille avait une vieille nourrice qui la pleurait et qu'elle avait tendrement aimée. Peut-être cette femme avait-elle été complice des égarements de la pauvre morte, et depuis qu'on avait enseveli sa bien-aimée elle ne dormait plus, et se relevait souvent la nuit dans une sorte de délire pour aller rôder autour de la demeure de Machatès. Quelques jours donc après ce que nous venons de raconter, la nourrice passant le soir à une heure assez avancée près de la maison du jeune homme vit de la lumière dans sa chambre. Elle s'approcha, et regardant par les fentes de la porte, elle reconnut Philinnium qui était assise près de son amant, le contemplant sans rien dire et s'abandonnant à ses caresses.
La pauvre femme tout éperdue courut chez ses maîtres, éveilla la mère et lui raconta ce qu'elle venait de voir; la mère la traita d'abord de visionnaire et de folle, puis enfin vaincue par ses instances, elle se lève et se rend à la maison de Machatès. Tout dormait déjà, elle frappe, personne ne lui répond; elle regarde par les fentes de la porte, la lampe était éteinte, mais un rayon de la lune éclairait encore la chambre. Sur un siége, Charito reconnut les vêtements de sa fille et dans le lit, malgré l'ombre de l'alcôve, elle distingua la forme de deux personnes qui dormaient.
L'épouvante saisit la mère, elle retourna chez elle en chancelant, n'eut pas le courage de visiter le sépulcre de sa fille et passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les larmes.
Le lendemain elle retourna au logis de Machatès et le questionna avec douceur. Le jeune homme avoua que Philinnium revenait le voir toutes les nuits. «Pourquoi me la refuser, dit-il à la mère, nous sommes fiancés devant les dieux;» et, ouvrant un coffre, il montra à Charito l'anneau et la ceinture de sa fille. «Elle me les a donnés la nuit dernière, ajouta-t-il, en me jurant de n'appartenir jamais qu'à moi; ne cherchez donc plus à nous séparer puisqu'une promesse mutuelle nous réunit.
--Iras-tu donc à ton tour la trouver dans sa tombe, dit la mère. Philinnium est morte depuis quatre jours et c'est sans doute une sorcière ou une stryge qui aura pris sa figure pour te tromper; tu es le fiancé de la mort, demain tes cheveux blanchiront, après-demain on pourra t'ensevelir aussi, et c'est de cette manière que les dieux vengent l'honneur d'une famille outragée.»
Machatès pâlit et trembla en entendant ce langage, il craignit d'avoir été le jouet des puissances infernales; il dit à Charito d'amener son mari le soir même, il les ferait cacher près de sa chambre, et à l'heure où le fantôme entrerait, il donnerait un signal pour les prévenir.
Ils vinrent en effet, et à l'heure accoutumée Philinnium entra chez Machatès, qui s'était couché tout habillé et faisait semblant de dormir.
La jeune fille se déshabille et vient se placer près de lui, Machatès donne le signal, Démostratès et Charito entrent avec des flambeaux à la main, et poussent un grand cri en reconnaissant leur fille.
Philinnium alors lève sa tête, pâle puis elle se dresse tout entière sur le lit, et dit d'une voix creuse et terrible: «O mon père et ma mère, pourquoi avez-vous été jaloux de mon bonheur, et pourquoi me poursuivez-vous au delà même de la tombe? Mon amour avait fait violence aux dieux infernaux, la puissance de la mort était suspendue, trois jours encore et j'étais rendue à la vie! mais votre curiosité cruelle anéantit le miracle de la nature: vous me tuez une seconde fois!...»
En achevant ces paroles elle tomba sur le lit comme une masse inerte. Ses traits se flétrirent tout à coup, une odeur cadavéreuse remplit la chambre, et on ne vit plus que les restes défigurés d'une fille morte depuis cinq jours.
Le lendemain toute la ville fut bouleversée par la nouvelle de ce prodige. On courut au cirque où toute l'histoire fut publiquement racontée, puis la foule se porta au caveau mortuaire de Philinnium. La jeune fille n'y était plus, mais on trouva à sa place un anneau de fer et une coupe dorée qu'elle avait reçus en présents de Machatès. On retrouva le cadavre dans la chambre de l'hôtellerie; Machatès avait disparu.
Les devins furent consultés et ordonnèrent d'enterrer les restes de Philinnium hors de l'enceinte de la ville. On fit des sacrifices aux furies et au Mercure terrestre, on conjura les dieux mânes et l'on fit des offrandes à Jupiter hospitalier.
Phlégon, affranchi d'Adrien, qui fut témoin oculaire de ces faits et qui les raconte dans une lettre particulière, ajoute qu'il dut employer son autorité pour calmer la ville agitée par un événement si extraordinaire, et finit son récit par ces mots: «Si vous jugez à propos d'en informer l'empereur, faites-le-moi savoir afin que je vous envoie quelques-uns de ceux qui ont été témoins de toutes ces choses.»
C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le monde sait par coeur, et qui est intitulée la Fiancée de Corinthe. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les circonstances de cette histoire.
Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie physique et le réceptacle aimanté de la mort.
Cette force aveugle que la puissance du christianisme allait enchaîner et repousser dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire au centre de la terre, manifesta ses dernières convulsions et ses derniers efforts chez les Barbares par des enfantements monstrueux. Il n'est guère de régions où les prédicateurs de l'Évangile n'aient eu à combattre des animaux aux formes hideuses, incarnations de l'idolâtrie agonisante. Les vouivres, les graouillis, les gargouilles, les tarasques, ne sont pas uniquement des allégories. Il est certain que les désordres moraux produisent des laideurs physiques et réalisent en quelque sorte les épouvantables figures que la tradition prête aux démons. Les ossements fossiles, à l'aide desquels la science de Cuvier a reconstruit des monstres gigantesques, appartiennent-ils réellement tous à des époques antérieures à notre création? Est-ce une allégorie que cet immense dragon que Régulus dut attaquer avec des machines de guerre, et qu'on trouva, au dire de Tite-Live et de Pline, sur les bords du fleuve Bagrada? Sa peau qui avait cent vingt pieds de long fut envoyée à Rome, et y fut conservée jusqu'à l'époque de la guerre contre Numance. C'était une tradition chez les anciens, que les dieux irrités par des crimes extraordinaires, envoyaient des monstres sur la terre, et cette tradition est trop universelle pour n'être point appuyée sur des faits réels, les récits qui s'y rapportent appartiennent moins souvent à la mythologie qu'à l'histoire.
Dans tous les souvenirs qui nous restent des peuples barbares à l'époque où le christianisme les conquit à la civilisation, nous trouvons avec les dernières traces de la haute initiation magique répandue autrefois par tout le monde, les preuves de l'obscurcissement qu'avait subi cette révélation primitive et de l'avilissement idolâtrique dans lequel le symbolisme de l'ancien monde était tombé; partout régnaient, au lieu des disciples des mages, les devins, les sorciers et les enchanteurs. On avait oublié le Dieu suprême pour diviniser les hommes. Rome avait donné cet exemple à ses provinces, et l'apothéose des Césars avait appris au monde la religion des dieux de sang. Les Germains, sous le nom d'Irminsul, adoraient cet Arminius, ou Hermann, qui fit pleurer à Auguste les légions de Varus, et lui offraient des victimes humaines. Les Gaulois donnaient à Brennus les attributs de Taranis et de Teutatès, et brûlaient en son honneur des colosses d'osier remplis de Romains. Partout régnait le matérialisme, car l'idolâtrie n'est pas autre chose, et la superstition toujours cruelle parce qu'elle est lâche.
La Providence qui prédestinait la Gaule à devenir la France très chrétienne y avait pourtant fait briller la lumière des éternelles vérités. Les premiers druides avaient été les vrais enfants des mages, et leur initiation venait de l'Égypte et de la Chaldée, c'est-à-dire des sources pures de la kabbale primitive: ils adoraient la trinité sous les noms d'Isis ou Ilésus, l'harmonie suprême; de Belen ou Bel, qui signifie en assyrien le Seigneur, nom correspondant à celui d'Adonaï; et de Camul ou Camaël, nom qui dans la kabbale personnifie la justice divine. Au-dessous de ce triangle de lumière ils supposaient un reflet divin, composé aussi de trois rayons personnifiés: d'abord Teutatès ou Teuth, le même que le Thoth des Égyptiens, le verbe ou l'intelligence formulée, puis la force et la beauté dont les noms variaient comme les emblèmes. Ils complétaient enfin le septénaire sacré par une image mystérieuse qui représentait le progrès du dogme et ses réalisations futures: c'était une jeune fille voilée tenant un enfant dans ses bras, et ils dédiaient cette image à la vierge qui deviendra mère [13].
Note 13:[ (retour) ]
On a trouvé à Chartres une statue druidique ayant cette forme et cette inscription:
VIRGINI PARITURAE.
Les anciens druides vivaient dans une rigoureuse abstinence, gardaient le plus profond secret sur leurs mystères, étudiaient les sciences naturelles et n'admettaient parmi eux de nouveaux adeptes qu'après de longues initiations. Ils avaient à Autun un collége célèbre dont les armoiries, au dire de Saint-Foix, subsistent encore dans cette ville: elles sont d'azur à la couchée de serpents d'argent surmontée d'un gui de chêne garni de ses glands de sinople; c'est pour le distinguer des autres guis que le blason donne des glands au gui de chêne, mais la branche de chêne seule porte des glands. Le gui est un feuillage parasite qui ne fructifie pas comme l'arbre qui l'a porté.
Les druides ne construisaient pas de temples, ils accomplissaient les rites de leur religion sur les dolmens et dans les forêts. On se demande encore à l'aide de quelles machines ils ont pu soulever les pierres colossales qui formaient leurs autels, et qui se dressent encore sombres et mystérieuses sous le ciel nuageux de l'Armorique. Les anciens sanctuaires avaient leurs secrets qui ne sont pas venus jusqu'à nous.
Les druides enseignaient que l'âme des ancêtres s'attache aux enfants; qu'elle est heureuse de leur gloire ou tourmentée de leur honte; que les génies protecteurs s'attachent aux arbres et aux pierres de la patrie; que le guerrier mort pour son pays a expié toutes ses fautes et rempli dignement sa tâche, il devient alors un génie, et désormais il exerce le pouvoir des dieux. Aussi chez les Gaulois le patriotisme était-il une religion: les femmes et les enfants même s'armaient, s'il le fallait, pour repousser l'invasion, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette de Beauvais, n'ont fait que continuer les traditions de ces nobles filles des Gaules.
Ce qui attache au sol de la patrie, c'est la magie des souvenirs.
Les druides étaient prêtres et médecins; ils guérissaient par le magnétisme, et ils attachaient leur influence fluidique à des amulettes. Le gui de chêne et l'oeuf de serpent étaient leurs panacées universelles, parce que ces substances attirent d'une manière toute particulière la lumière astrale. La solemnité avec laquelle on récoltait le gui, attirait sur ce feuillage la confiance populaire et le magnétisait à grands courants. Aussi opérait-il des cures merveilleuses, surtout lorsqu'il était appliqué par les eubages avec des conjurations et des charmes. N'accusons pas nos pères de trop de crédulité, ils savaient peut-être ce que nous ne savons plus.
Les progrès du magnétisme feront découvrir un jour les propriétés absorbantes du gui de chêne. On saura alors le secret de ces excroissances spongieuses qui attirent le luxe inutile des plantes et se surchargent de coloris et de saveur: les champignons, les truffes, les galles d'arbres, les différentes espèces de gui, seront employés avec discernement par une médecine nouvelle à force d'être ancienne. On ne rira plus alors de Paracelse qui recueillait l'usnée sur les crânes des pendus; mais il ne faut pas marcher plus vite que la science, elle ne recule que pour mieux avancer.
CHAPITRE II
INFLUENCE DES FEMMES.
SOMMAIRE.--Influence des femmes chez les Gaulois.--Les vierges de l'île de Sayne.--La magicienne Velléda.--Bertha la fileuse.--Mélusine.--Les elfes et les fées.--Sainte Clotilde et sainte Geneviève.--La sorcière Frédégonde.
La Providence en imposant à la femme les devoirs si sévères et si doux de la maternité, lui a donné droit à la protection et au respect de l'homme. Assujettie par la nature même aux conséquences des affections qui sont sa vie, elle conduit ses maîtres avec les chaînes que l'amour lui donne; plus elle est soumise aux lois qui constituent et qui protègent son honneur, plus elle est puissante et respectée dans le sanctuaire de la famille. Pour elle, se révolter, c'est abdiquer, et lui prêcher une prétendue émancipation, c'est lui conseiller le divorce en la vouant d'avance à la stérilité et au mépris.
Le christianisme seul a pu légitimement émanciper la femme en l'appelant et à la virginité à la gloire du sacrifice. Numa avait pressenti ce mystère lorsqu'il instituait les vestales; mais les druides devançaient le christianisme en écoutant les inspirations des vierges, et en rendant des honneurs presque divins aux prêtresses de l'île de Sayne.
En Gaule, les femmes ne régnaient pas par leur coquetterie et par leurs vices, mais elles gouvernaient par leurs conseils. On ne faisait ni la paix ni la guerre sans les avoir consultées; les intérêts du foyer et de la famille étaient ainsi plaidés par les mères, et l'orgueil national devenait juste lorsqu'il était ainsi tempéré par l'amour maternel de la patrie.
Chateaubriand a calomnié Velléda en la faisant succomber à l'amour d'Eudore. Velléda vécut et mourut vierge. Elle était déjà vieille quand les Romains envahirent les Gaules: c'était une espèce de pythie qui prophétisait dans les grandes solennités, et dont on recueillait les oracles avec vénération; elle était vêtue d'une longue robe noire sans manches, la tête couverte d'un voile blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds; elle portait une couronne de verveine et avait à sa ceinture une faucille d'or; son sceptre avait la forme d'un fuseau, son pied droit était chaussé d'une sandale et son pied gauche portait une sorte de chaussure à poulaine. On a pris plus tard les statues de Velléda pour celles de Berthe au long pied. La grande prêtresse, en effet, portait les insignes de la divinité protectrice des druidesses; c'était Hertha ou Wertha, la jeune Isis gauloise, la reine du ciel, la vierge qui devait enfanter. On la représentait avec un pied sur la terre et l'autre sur l'eau, parce qu'elle était reine de l'initiation et qu'elle présidait à la science universelle des choses. Le pied qu'elle posait sur l'eau était ordinairement porté par une barque analogue à la barque ou à la conque de l'ancienne Isis. Elle tenait le fuseau des Parques chargé d'une laine moitié blanche et moitié noire, parce qu'elle préside à toutes les formes et à tous les symboles, et qu'elle tisse le vêtement des idées. On lui donnait aussi la forme allégorique des sirènes moitié femme et moitié poisson, ou le torse d'une belle jeune fille et deux jambes faites en serpents, pour signifier la mutation et la mobilité continuelle des choses, et l'alliance analogique des contraires dans la manifestation de toutes les forces occultes de la nature. Sous cette dernière forme, Hertha prenait le nom de Mélusine ou Mélosina (la musicienne, la chanteuse), c'est-à-dire la sirène révélatrice des harmonies. Telle est l'origine des images et des légendes de la reine Berthe et de la fée Mélusine. Cette dernière se montra, dit-on, dans le XIe siècle à un seigneur de Lusignan; elle en fut aimée et consentit à le rendre heureux, à condition qu'il ne chercherait pas à épier les mystères de son existence; le seigneur le promit, mais la jalousie le rendit curieux et parjure; il épia Mélusine, et la surprit dans ses méthamorphoses, car une fois par semaine la fée reprenait ses jambes de serpents. Il poussa un cri auquel répondit un autre cri plus désespéré et plus terrible. Mélusine avait disparu, mais elle revient encore en poussant des clameurs lamentables toutes les fois qu'une personne de la maison de Lusignan est sur le point de mourir.
Cette légende est imitée de la fable de Psyché, et se rapporte, comme cette fable, au danger des initiations sacrilèges ou à la profanation des mystères de la religion et de l'amour; le récit en est emprunté aux traditions des anciens bardes, et elle sort évidemment de la savante école des druides. Le XIe siècle s'en est emparé et l'a mise à la mode, mais elle existait déjà depuis longtemps.
L'inspiration en France semble appartenir surtout aux femmes; les elfes et les fées y ont précédé les saintes, et les saintes françaises ont presque toutes quelque chose de féerique dans leur légende. Sainte Clotilde nous a fait chrétiens, sainte Geneviève nous a conservés Français en repoussant par l'énergie de sa vertu et de sa foi l'invasion menaçante d'Attila. Jeanne d'Arc... mais celle-ci était plutôt de la famille des fées que de la hiérarchie des saintes; elle mourut comme Hypathie, victime des dons merveilleux de la nature et martyre de son caractère généreux. Nous en reparlerons plus tard. Sainte Clotilde fait encore des miracles dans nos provinces. Nous avons vu aux Andelys la foule des pèlerins se presser autour d'une piscine où l'on plonge tous les ans la statue de la sainte; le premier malade qui descend ensuite dans l'eau est immédiatement guéri, c'est du moins ce que proclame tout haut la confiance populaire. C'était une énergique femme et une grande reine que cette Clotilde, aussi fut-elle éprouvée par les plus poignantes douleurs: son premier fils mourut après avoir reçu le baptême, et sa mort fut regardée comme le résultat d'un maléfice; le second tomba malade et allait mourir... Le caractère de la sainte ne fléchit pas et le Sicambre ayant un jour besoin d'un courage plus qu'humain se souvint du dieu de Clotilde. Veuve après avoir converti et fondé en quelque sorte un grand royaume, elle vit égorger pour ainsi dire sous ses yeux les deux enfants de Clodomir. C'est par de semblables douleurs que les reines de la terre ressemblent à la reine du ciel.
Après la grande et resplendissante figure de Clotilde, nous voyons apparaître dans l'histoire, comme un repoussoir hideux, le funeste personnage de Frédégonde, cette femme dont le regard est un maléfice, cette sorcière qui tue les princes. Frédégonde accusait volontiers ses rivales de magie et les faisait mourir au milieu des supplices qu'elle seule méritait. Il restait à Chilpéric un fils de sa première femme: ce jeune prince, qui se nommait Clovis, s'était épris d'une jeune fille du peuple dont la mère passait pour sorcière. On accusa la mère et la fille d'avoir troublé par des philtres la raison de Clovis, et d'avoir fait mourir par des envoûtements magiques les deux enfants de Frédégonde. Les deux malheureuses femmes furent arrêtées; Klodswinthe, la jeune fille, fut battue de verges, on lui coupa ses beaux cheveux, et Frédégonde les attacha elle-même à la porte de l'appartement du jeune prince, puis on fit mettre Klodswinthe en jugement. Ses réponses simples et fermes étonnèrent les juges: quelqu'un conseilla, dit un chroniqueur, de la soumettre à l'épreuve de l'eau bouillante; un anneau béni fut jeté dans une cuve placée sur un grand feu, et l'accusée, vêtue de blanc, après s'être confessée et avoir communié, dut plonger son bras dans la cuve et chercher l'anneau. A l'immobilité des traits de Klodswinthe, tout le monde crut qu'un miracle s'était accompli, mais un cri de réprobation et d'horreur s'éleva quand la malheureuse enfant retira son bras affreusement brûlé. Alors elle demanda la permission de parler, et dit à ses juges et au peuple: «Vous demandiez un miracle à Dieu pour preuve de mon innocence. Dieu ne veut pas qu'on le tente et il ne suspend pas les lois de la nature suivant le caprice des hommes; mais il donne la force à ceux qui croient en lui, et il a fait pour moi une merveille bien plus grande que celle qu'il vous a refusée. Cette eau m'a brûlée, et j'y ai plongé mon bras tout entier et j'ai cherché et ramené l'anneau. Je n'ai ni crié, ni pâli, ni défailli dans cette horrible torture. Si j'étais magicienne, comme vous le dites, j'aurais employé des maléfices pour ne pas brûler, mais je suis chrétienne et Dieu m'a fait la grâce de le prouver par la constance des martyrs.» Cette logique n'était pas de nature à être comprise à une époque si barbare. Klodswinthe fut reconduite en prison en attendant le dernier supplice, mais Dieu la prit en pitié et l'appela à lui, dit la chronique où nous avons puisé ces détails. Si ce n'est qu'une légende, il faut convenir qu'elle est belle et mérite d'être conservée.
Frédégonde perdait une de ses victimes, mais les deux autres ne lui échappèrent pas. La mère de Klodswinthe fut mise à la torture, et, vaincue par les tourments, elle avoua tout ce qu'on voulut, même la culpabilité de sa fille, même la complicité de Clovis. Frédégonde, armée de ses aveux, obtint du féroce et imbécile Chilpéric l'abandon de son fils. Le jeune prince fut arrêté et poignardé dans sa prison. Frédégonde déclara qu'il avait voulu échapper à ses remords par le suicide. Le cadavre du malheureux Clovis fut mis sous les yeux de son père, le poignard était encore dans la plaie. Chilpéric regarda froidement ce spectacle; il était entièrement dominé par Frédégonde qui le trompait effrontément avec les officiers de son palais. On se cachait si peu que le roi eut malgré lui des preuves de son déshonneur. Au lieu de tuer sur-le-champ la reine et son complice, il partit sans rien dire pour la chasse. Il eût peut-être souffert cet outrage sans se plaindre de peur de déplaire à Frédégonde, mais cette femme eut honte pour lui, elle lui fit l'honneur de croire à sa colère afin d'avoir un prétexte pour l'assassiner; il l'avait rassasiée de crimes et de bassesses, elle le fit tuer par dégoût.
Frédégonde, qui faisait brûler comme sorcières les femmes coupables seulement de lui avoir déplu, s'exerçait elle-même à la magie noire, et protégeait ceux qu'elle croyait vraiment sorciers. Agéric, évêque de Verdun, avait fait arrêter une pythonisse qui gagnait beaucoup d'argent en faisant retrouver les objets perdus et en dénonçant les voleurs; c'était vraisemblablement une somnambule. On exorcisa cette femme, le diable déclara qu'il ne sortirait point tant qu'on le tiendrait enchaîné, mais que si on laissait la pythonisse seule dans une église, sans surveillant et sans gardes, il sortirait certainement. On donna dans le piège, et ce fut la femme qui sortit; elle se réfugia auprès de Frédégonde qui la cacha dans son palais et finit par la soustraire aux exorcismes et probablement au bûcher: elle fit donc cette fois une bonne action par erreur et pour le plaisir de mal faire.
CHAPITRE III.
LOIS SALIQUES CONTRE LES SORCIERS.
SOMMAIRE.--Dispositions de la loi salique contre les sorciers.--Un passage analogue du Talmud.--Décisions des conciles.--Charles Martel accusé de magie.--Le cabaliste Zédéchias.--Visions épidémiques du temps de Pépin le Bref.--Palais et vaisseau aériens.--Les sylphes mis en jugement et condamnés à ne plus reparaître.
Sous les rois de France de la première race, le crime de magie n'entraînait la mort que pour les grands, et il s'en trouvait qui faisaient gloire de mourir pour un crime qui les élevait au-dessus du vulgaire, et les rendait redoutables même aux souverains. C'est ainsi que le général Mummol, torturé par ordre de Frédégonde, déclara n'avoir rien souffert et provoqua lui-même les épouvantables supplices à la suite desquels il mourut, en bravant ses bourreaux que tant de constance avait forcés en quelque sorte de lui faire grâce.
Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à Pharamond, et qu'il suppose avoir été promulguées en 424, on trouve les dispositions suivantes:
«Si quelqu'un a traité hautement un autre d'héréburge ou strioporte, c'est le nom de celui qui porte le vase de cuivre au lieu où les stryges font leurs enchantements, et s'il ne peut l'en convaincre, qu'il soit condamné à une amende de sept mille cinq cents deniers qui font cent quatre-vingts sous et demi.»
«Si quelqu'un traite une femme libre de stryge ou de prostituée sans pouvoir prouver son dire, qu'il soit condamné à une amende de deux mille cinq cents deniers qui font soixante-deux sous et demi.»
«Si une stryge a dévoré un homme et qu'elle en soit convaincue, elle sera condamnée à payer huit mille deniers, qui font deux cents sous.»
On voit qu'en ce temps-là, l'anthropophagie était possible à prix d'argent et que la chair humaine ne coûtait pas cher.
On payait cent quatre-vingt-sept sous et demi pour calomnier un homme: pour douze sous et demi de plus, on pouvait l'égorger et le manger, c'était plus loyal et plus complet.
Cette étrange législation nous rappelle un passage non moins singulier du Talmud que le célèbre rabbin Jéchiel expliqua d'une manière fort remarquable en présence d'une reine que le livre hébreu ne nomme pas: c'est sans doute la reine Blanche, car le rabbin Jéchiel vivait du temps de saint Louis.
Il s'agissait de répondre aux objections d'un juif converti, nommé Douin, et qui avait reçu au baptême le prénom de Nicolas. Après plusieurs discussions sur les textes du Talmud, on en vint à ce passage:
«Si quelqu'un a offert du sang de ses enfants à Moloch, qu'il soit puni de mort.» C'est la loi de Moïse.
Le Talmud ajoute en forme de commentaire: «Celui donc qui aura offert non-seulement du sang, mais tout le sang et toute la chair de ses enfants, en sacrifice à Moloch, ne tombe pas sous les prescriptions de la loi, et aucune peine n'est portée contre lui.»
A la lecture de cet incompréhensible raisonnement tous les assistants se récrièrent; les uns riaient de pitié, les autres frémissaient d'indignation.
Rabbi Jéchiel obtint avec peine le silence, on l'écouta enfin, mais avec une défaveur marquée, et comme en condamnant d'avance tout ce qu'il allait dire.
«La peine de mort chez nous, dit alors Jéchiel, n'est pas une vengeance; c'est une expiation et par conséquent une réconciliation.
»Tous ceux qui meurent par la loi d'Israël, meurent dans la paix d'Israël; ils reçoivent la réconciliation avec la mort et dorment avec nos pères. Nulle malédiction ne descend avec eux dans la tombe, ils vivent dans l'immortalité de la maison de Jacob.
»La mort est donc une grâce suprême, c'est une guérison par le fer d'une plaie envenimée; mais nous n'appliquons pas le fer aux incurables; nous n'avons plus de droit sur ceux que la grandeur de leur forfait retranche à jamais d'Israël.
»Ceux-là sont morts, et il ne nous appartient plus d'abréger le supplice de leur réprobation sur la terre, ils appartiennent à la colère de Dieu.
»L'homme n'a le droit de frapper que pour guérir, c'est pour cela que nous ne frappons pas les incurables.
»Le père de famille ne châtie que ses enfants et il se contente de fermer sa porte aux étrangers.
»Les grands coupables contre lesquels notre loi ne prononce aucune peine, sont par ce fait même excommuniés à jamais, et cette réprobation est une peine plus grande que la mort.»
Cette réponse de Jéchiel est admirable, et l'on y sent respirer tout le génie patriarchal de l'antique Israël. Les juifs sont véritablement nos pères dans la science, et si au lieu de les persécuter nous avions cherché à les comprendre, ils seraient maintenant sans doute moins éloignés de notre foi.
Cette tradition talmudique prouve combien est ancienne chez les juifs la croyance à l'immortalité de l'âme. Qu'est-ce, en effet, que cette réintégration du coupable dans la famille d'Israël par une mort expiatoire, si ce n'est une protestation contre la mort même et un sublime acte de foi en la perpétuité de la vie? Le comte Joseph de Maistre comprenait bien cette doctrine lorsqu'il élevait jusqu'à une espèce de sacerdoce exceptionnel la mission sanglante du bourreau. Le supplice supplie, dit ce grand écrivain, et l'effusion du sang n'a pas cessé d'être un sacrifice. Si la peine capitale n'était pas une suprême absolution, elle ne serait qu'une représaille de meurtre: l'homme qui subit sa peine accomplit toute sa pénitence et rentre par la mort dans la société immortelle des enfants de Dieu.
Les lois saliques étaient celles d'un peuple encore barbare où tout se rachetait, comme à la guerre, avec une rançon. L'esclavage existait encore, et la vie humaine n'avait qu'une valeur discutable et relative. On peut toujours acheter ce qu'on a le droit de vendre, et l'on ne doit que de l'argent pour la destruction d'un objet qui coûte de l'argent.
La seule législation forte de cette époque était celle de l'Église, aussi les conciles portèrent-ils contre les stryges et les empoisonneurs qui prenaient le nom de sorciers, les peines les plus sévères. Le concile d'Agde dans le bas Languedoc, tenu en 506, les excommunie; le premier concile d'Orléans, tenu en 511, défend expressément les opérations divinatoires; le concile de Narbonne, en 589, frappe les sorciers d'une excommunication sans espérance, et ordonne qu'ils soient faits esclaves et vendus au profit des pauvres. Ce même concile ordonne de fustiger publiquement les amateurs du diable, c'est-à-dire sans doute ceux qui s'en occupaient, qui le craignaient, qui l'évoquaient, qui lui attribuaient une partie de la puissance de Dieu. Nous félicitons sincèrement les disciples de M. le comte de Mirville de n'avoir pas vécu de ce temps-là.
Pendant que ces choses se passaient en France, un extatique venait de fonder en Orient une religion et un empire. Mahomet était-il un fourbe ou un halluciné? Pour les musulmans, c'est encore un prophète, et pour les savants qui connaissent à fond la langue arabe, le Coran sera toujours un chef-d'oeuvre.
Mahomet était un homme sans lettres, un simple conducteur de chameaux, et il créa le monument le plus parfait de la langue de son pays. Ses succès ont pu passer pour des miracles, et l'enthousiasme guerrier de ses successeurs menaça un instant la liberté du monde entier; mais toutes les forces de l'Asie vinrent un jour se briser contre la main de fer de Charles-Martel. Ce rude guerrier ne priait guère lorsqu'il fallait combattre; manquait-il d'argent, il en prenait dans les monastères et dans les églises, il donna même des bénéfices ecclésiastiques à des soldats. Dieu, dans l'opinion du clergé, ne devait pas bénir ses armes, aussi ses victoires furent-elles attribuées à la magie. Ce prince avait tellement soulevé contre lui l'opinion religieuse, qu'un vénérable personnage, saint Eucher, évêque d'Orléans, le vit plongé dans les enfers. Le saint évêque, alors en extase, apprit d'un ange qui le conduisait en esprit à travers les régions d'outre-tombe, que les saints dont Charles-Martel avait spolié ou profané les églises lui avaient interdit l'entrée du ciel, avaient chassé son corps même de la sépulture, et l'avaient précipité au fond de l'abîme. Eucher donna avis de cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref. On ouvrit le tombeau de Charles-Martel, le corps n'y était plus, la pierre intérieure était noircie et comme brûlée, une fumée infecte s'en exhala et un énorme serpent en sortit. Boniface adressa à Pépin le Bref et à Carloman le procès-verbal de l'exhumation, ou plutôt de l'ouverture du tombeau de leur père, en les invitant à profiter de ce terrible exemple et à respecter les choses saintes. Mais était-ce bien les respecter que de violer ainsi la sépulture d'un héros sur la foi d'un rêve pour attribuer à l'enfer ce travail de destruction si complètement et si vite achevé par la mort?
Sous le règne de Pépin le Bref, des phénomènes fort singuliers se montrèrent publiquement en France. L'air était plein de figures humaines, le ciel reflétait des mirages de palais, de jardins, de flots agités, de vaisseaux les voiles au vent et d'armées rangées en bataille. L'atmosphère ressemblait à un grand rêve. Tout le monde pouvait voir et distinguer les détails de ces fantastiques tableaux. Était-ce une épidémie attaquant les organes de la vision ou une perturbation atmosphérique qui projetait des mirages dans l'air condensé? N'était-ce pas plutôt une hallucination universelle produite par quelque principe enivrant et pestilentiel répandu dans l'atmosphère? Ce qui donnerait plus de probabilité à cette dernière supposition, c'est que ces visions exaspéraient le peuple; on croyait distinguer en l'air des sorciers qui répandaient à pleines mains les poudres malfaisantes et les poisons. Les campagnes étaient frappées de stérilité, les bestiaux mouraient, et la mortalité s'étendait même sur les hommes.
On répandit alors une fable qui devait avoir d'autant plus de succès et de crédit, qu'elle était plus complètement extravagante. Il y avait alors un fameux kabbaliste, nommé Zédéchias, qui tenait école de sciences occultes, et enseignait non pas la kabbale, mais les hypothèses amusantes auxquelles la kabbale peut donner lieu et qui forment la partie exotérique de cette science toujours cachée au vulgaire. Zédéchias amusait donc les esprits avec la mythologie de cette kabbale fabuleuse. Il racontait comment Adam, le premier homme, créé d'abord dans un état presque spirituel, habitait au-dessus de notre atmosphère où la lumière faisait naître pour lui et à son gré les végétations les plus merveilleuses; là il était servi par une foule d'êtres de la plus grande beauté, créés à l'image de l'homme et de la femme, dont ils étaient les reflets animés, et formés de la plus pure substance des éléments: c'étaient les sylphes, les salamandres, les ondins et les gnomes; mais dans l'état d'innocence, Adam ne régnait sur les gnomes et sur les ondins que par l'entremise des sylphes et des salamandres qui, seuls, avaient le pouvoir de s'élever jusqu'à son paradis aérien.
Rien n'égalait le bonheur du couple primitif servi par les sylphes; ces esprits mortels étant d'une incroyable habileté pour bâtir, tisser, faire fleurir la lumière en mille formes plus variées que l'imagination la plus brillante et la plus féconde n'a le temps de les concevoir. Le paradis terrestre, ainsi nommé parce qu'il reposait sur l'atmosphère de la terre, était donc le séjour des enchantements; Adam et Ève dormaient dans des palais de perles et de saphirs, les roses naissaient autour d'eux et s'étendaient en tapis sous leurs pieds; ils glissaient sur l'eau dans des conques de nacre tirées par des cygnes, les oiseaux leur parlaient avec une musique délicieuse, les fleurs se penchaient pour les caresser; la chute leur fit tout perdre en les précipitant sur la terre; les corps matériels dont ils furent couverts, sont les peaux de bêtes dont il est parlé dans la Bible. Ils se trouvèrent seuls et nus sur une terre qui n'obéissait plus aux caprices de leurs pensées; ils oublièrent même la vie édénique, et ne l'entrevirent plus dans leurs souvenirs que comme un rêve. Cependant, au-dessus de l'atmosphère, les régions paradisiaques s'étendaient toujours, habitées seulement par les sylphes et les salamandres qui se trouvaient ainsi gardiens des domaines de l'homme, comme des valets affligés qui restent dans le château d'un maître dont ils n'espèrent plus le retour.
Les imaginations étaient pleines de ces merveilleuses fictions lorsqu'apparurent les mirages du ciel et les figures humaines dans les nuées. Plus de doute alors, c'étaient les sylphes et les salamandres de Zédéchias qui venaient chercher leurs anciens maîtres; on confondit les rêves avec la veille, et plusieurs personnes se crurent enlevées par les êtres aériens; il ne fut bruit que de voyages au pays des sylphes, comme parmi nous on parle de meubles animés et de manifestations fluidiques. La folie gagna les meilleures têtes, et il fallut enfin que l'Église s'en mêlât. L'Église aime peu les communications surnaturelles faites à la multitude; de semblables révélations détruisant le respect dû à l'autorité et la chaîne hiérarchique de l'enseignement ne sauraient être attribuées à l'esprit d'ordre et de lumière. Les fantômes des nuages furent donc atteints et convaincus d'être des illusions de l'enfer; le peuple alors, désireux de s'en prendre à quelqu'un, se croisa en quelque sorte contre les sorciers. La folie publique se termina par une crise de fureur: les gens inconnus qu'on rencontrait dans les campagnes étaient accusés de descendre du ciel et tués sans miséricorde; plusieurs maniaques avouèrent qu'ils avaient été enlevés par des sylphes ou par des démons; d'autres, qui s'en étaient déjà vantés, ne voulurent plus ou ne purent plus s'en dédire: on les brûlait, on les jetait à l'eau et on croirait à peine, dit Garinet [14], quel grand nombre ils en firent périr ainsi dans tout le royaume. Ainsi se dénouent ordinairement les drames où les premiers rôles sont joués par l'ignorance et par la peur.
Note 14:[ (retour) ] Garinet, Histoire de la magie en France, 1818, 1 vol. in-8.
Ces épidémies visionnaires se reproduisirent sous les règnes suivants, et la toute-puissance de Charlemagne dut intervenir pour calmer l'agitation publique. Un édit, renouvelé depuis par Louis le Débonnaire, défendit aux sylphes de se montrer sous les peines les plus graves. On comprit qu'a défaut des sylphes ces peines atteindraient ceux qui se vanteraient de les avoir vus et on finit par ne les plus voir; les vaisseaux aériens rentrèrent dans le port de l'oubli et personne ne prétendit plus avoir voyagé dans le ciel. D'autres frénésies populaires remplacèrent celle-là, et les splendeurs romanesques du grand règne de Charlemagne vinrent fournir aux légendaires assez d'autres prodiges à croire et d'autres merveilles à raconter.
CHAPITRE IV.
LÉGENDES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE.
SOMMAIRE.--L'épée enchantée et le cor magique de Roland.--L'Enchiridion de Léon III.--Le sabbat--Les tribunaux secrets ou les francs-juges.--Dispositions des Capitulaires contre les sorciers.--La chevalerie errante.
Charlemagne est le véritable prince des enchantements et de la féerie, son règne est comme une halte solennelle et brillante entre la barbarie et le moyen âge; c'est une apparition de majesté et de grandeur qui rappelle les pompes magiques du règne de Salomon, c'est une résurrection et une prophétie. En lui l'empire romain, enjambant les origines gauloises et franques, reparaît dans toute sa splendeur; en lui aussi, comme dans un type évoqué et réalisé par divination, se montre d'avance l'empire parfait des âges de la civilisation mûrie, l'empire couronné par le sacerdoce et appuyant son trône contre l'autel.
A Charlemagne commence l'ère de la chevalerie et l'épopée merveilleuse des romans; les chroniques du règne de ce prince ressemblent toutes à l'histoire des quatre fils Aymon ou d'Oberon l'enchanteur. Les oiseaux parlent pour remettre dans le bon chemin l'armée française égarée dans les forêts; des colosses d'airain se dressent au milieu de la mer et montrent à l'empereur les voies ouvertes de l'Orient. Roland, le premier des paladins, possède une épée magique, baptisée comme une chrétienne et nommée Durandal; le preux parle à son épée, et elle semble le comprendre, rien ne résiste à l'effort de ce glaive surnaturel. Roland possède aussi un cor d'ivoire si artistement fait, que le moindre souffle y produit un bruit qui s'entend de vingt lieues à la ronde et qui fait trembler les montagnes; lorsque Roland succombe à Roncevaux, plutôt écrasé que vaincu, il se soulève encore comme un géant sous un déluge d'arbres et de roches roulantes, il sonne du cor, et les Sarrazins prennent la fuite. Charlemagne, qui est à plus de dix lieues de là, entend le cor de Roland et veut aller à son secours; mais il en est empêché par le traître Ganelon qui a vendu l'armée française aux barbares. Roland, se voyant abandonné, embrasse une dernière fois sa Durandal, puis, réunissant toutes ses forces, il en frappe à deux mains un quartier de montagne contre lequel il espère la briser pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des infidèles, le quartier de montagne est pourfendu sans que Durandal soit ébréchée. Roland la serre sur sa poitrine et meurt avec une mine si haute et si fière que les Sarrazins n'osent descendre pour l'approcher et lancent encore en tremblant une grêle de flèches contre leur vainqueur qui n'est plus.
Charlemagne donnant un trône à la papauté et recevant d'elle l'empire du monde, est le plus grandiose de tous les personnages de notre histoire.
Nous avons parlé de l'Enchiridion, ce petit livre renfermant avec les plus belles prières chrétiennes les caractères les plus cachés de la Kabbale. La tradition occulte attribue ce petit livre à Léon III, et affirme qu'il fut donné par le pontife à Charlemagne comme le plus rare de tous les présents. Le souverain propriétaire de ce livre, et sachant dignement s'en servir, devait être le maître du monde. Cette tradition n'est peut-être pas à dédaigner.
Elle suppose:
1° L'existence d'une révélation primitive et universelle, expliquant tous les secrets de la nature et les accordant avec les mystères de la grâce, conciliant la raison avec la foi parce que toutes deux sont filles de Dieu et concourent à éclairer l'intelligence par leur double lumière;
2° La nécessité où l'on a toujours été réduit de cacher cette révélation à la multitude, de peur qu'elle n'en abuse en l'interprétant mal, et qu'elle ne se serve contre la foi des forces de la raison ou des puissances de la foi même pour égarer la raison que le vulgaire n'entend jamais bien;
3° L'existence d'une tradition secrète réservant aux souverains pontifes et aux maîtres temporels du monde la connaissance de ces mystères;
4° La perpétuité de certains signes ou pantacles exprimant ces mystères d'une manière hiéroglyphique, et connus des seuls adeptes.
L'Enchiridion serait un recueil de prières allégoriques, ayant pour clefs les pantacles les plus mystérieux de la kabbale.
Nous décrivons ici la figure des principaux pantacles de l'Enchiridion.
Le premier, qui est gravé sur la couverture même du livre, représente un triangle équilatéral renversé, inscrit dans un double cercle. Sur le triangle sont écrits de manière à former le tau prophétique, les deux mots םיהלאד Éloïm, et תואבא Sabaoth, qui signifie le Dieu des armées, l'équilibre des forces naturelles et l'harmonie des nombres. Aux trois côtés du triangle sont les trois grands noms הוהי, Jéhovah, יכבא, Adonaï, אכלא, Agla; au-dessus du nom de Jéhovah est écrit en latin formatio, au-dessus d'Adonaï, reformatio, et au-dessus d'Agla, transformatio. Ainsi la création est attribuée au Père, la rédemption ou la réforme au Fils, et la sanctification ou transformation au Saint-Esprit, suivant les lois mathématiques de l'action de la réaction et de l'équilibre. Jéhovah est en effet aussi la genèse ou la formation du dogme par la signification élémentaire des quatre lettres du tétragramme sacré; Adonaï est la réalisation de ce dogme en forme humaine, dans le Seigneur visible, qui est le fils de Dieu ou l'homme parfait; et Agla, comme nous l'avons assez longuement expliqué ailleurs, exprime la synthèse de tout le dogme et de toute la science kabbalistique, en indiquant clairement par les hiéroglyphes dont ce nom admirable est formé le triple secret du grand oeuvre.
Le deuxième pantacle est une tête à triple visage, couronnée d'une tiare et sortant d'un vase plein d'eau. Ceux qui sont initiés aux mystères du Sohar comprendront l'allégorie de cette tête.
Le troisième est le double triangle formant l'étoile de Salomon.
Le quatrième est l'épée magique, avec cette légende: Deo duce, comite ferro, emblème du grand arcane et de la toute-puissance de l'initié.
Le cinquième est le problème de la taille humaine du Sauveur, résolu par le nombre quarante: c'est le nombre théologique des Séphiroths, multiplié par celui des réalisations naturelles.
Le sixième est le pantacle de l'esprit, signifié par des ossements qui forment deux E et deux taus: T.
Le septième, et le plus important, est le grand monogramme magique, expliquant les clavicules de Salomon, le tétragramme, le signe du labarum et le mot suprême des adeptes (voyez Dogme et rituel de la haute magie, explication des figures du tome 1). Ce caractère se lit en faisant tourner la page comme une roue, et se prononce rota tarot ou tora (voyez Guilhaume Postel, Clavis absconditorum a constitutione mundi).
La lettre A est souvent remplacée dans ce caractère par le nombre de la lettre, qui est 1.
On trouve aussi dans ce signe la figure et la valeur des quatre emblèmes hiéroglyphiques du tarot, le bâton, la coupe, l'épée et le denier. Ces quatre hiéroglyphes élémentaires se retrouvent partout dans les monuments sacrés des Égyptiens, et Homère les a figurés dans sa description du bouclier d'Achille, en les plaçant dans le même ordre que les auteurs de l'Enchiridion.
Mais ces explications, s'il fallait les appuyer de toutes leurs preuves, nous entraîneraient ici hors de notre sujet, et demanderaient un travail spécial que nous espérons bien mettre en ordre et publier un jour.
L'épée ou le poignard magique figuré dans l'Enchiridion paraît avoir été le symbole secret du tribunal des francs-juges. Ce glaive, en effet, est fait en forme de croix, il est caché et comme enveloppé dans la légende; Dieu seul le dirige, et celui qui frappe ne doit compte de ses coups à personne. Terrible menace et non moins terrible privilège! le poignard vehmique, en effet, atteignait dans l'ombre des coupables dont le crime même restait souvent inconnu. A quels faits se rattache cette effrayante justice? Il faut ici pénétrer dans des ombres que l'histoire n'a pu éclaircir, et demander aux traditions et aux légendes une lumière que la science ne nous donne pas.
Les francs-juges furent une société secrète opposée, dans l'intérêt de l'ordre et du gouvernement, à des sociétés secrètes anarchiques et révolutionnaires.
Les superstitions sont tenaces, et le druidisme dégénéré avait jeté de profondes racines dans les terres sauvages du Nord. Les insurrections fréquentes des Saxons attestaient un fanatisme toujours remuant et que la force morale était impuissante à réprimer; tous les cultes vaincus, le paganisme romain, l'idolâtrie germaine, la rancune juive, se liguaient contre le christianisme victorieux. Des assemblées nocturnes avaient lieu, et les conjurés y cimentaient leur alliance par le sang des victimes humaines: une idole panthéistique aux cornes de bouc et aux formes monstrueuses présidait à des festins qu'on pourrait appeler les agapes de la haine. Le sabbat, en un mot, se célébrait encore dans toutes les forêts et dans tous les déserts des provinces encore sauvages; les adeptes s'y rendaient masqués et méconnaissables; l'assemblée éteignait ses lumières et se dispersait avant le point du jour; les coupables étaient partout, et nulle part on ne pouvait les saisir. Charlemagne résolut de les combattre avec leurs propres armes.
En ce même temps, d'ailleurs, les tyrannies féodales conspiraient avec les sectaires contre l'autorité légitime: les sorcières étaient les prostituées des châteaux; les bandits initiés au sabbat partageaient avec les seigneurs le fruit sanglant de leurs rapines; les justices féodales étaient vendues au plus offrant, et les charges publiques ne pesaient de tout leur poids que sur les faibles et sur les pauvres.
Charlemagne envoya en Westphalie, où le mal était le plus grand, des agents dévoués chargés d'une mission secrète. Ces agents attirèrent à eux et se lièrent par le serment et la surveillance mutuelle tout ce qui était énergique parmi les opprimés, tout ce qui aimait encore la justice, soit parmi le peuple, soit parmi la noblesse; ils découvrirent à leurs adeptes les pleins pouvoirs qu'ils tenaient de l'empereur, et instituèrent le tribunal des francs-juges.
C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions, tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du jugement de la sainte vehme.
Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs: une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme, et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.
En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite, disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»
Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait, ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas solennel... Personne n'osa le poursuivre!
On a imprimé dans le Reichsthetaer de Müller le code de la cour vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie; voici le titre de ce vieux document:
«Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs points les changements et les augmentations qu'exigeait l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés, après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»
Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.
Le nom d'illuminés qu'on donne ici aux affiliés du tribunal secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.
Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs au moyen de prétendus philtres amoureux.
Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air, d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens, mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins. On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand, puisque la répression se manifestait sous des formes si multipliées et si sévères.
Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte vehme, fut la chevalerie errante. Les chevaliers errants étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture, détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en songeant à Dieu!
Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles filles de Marie!
CHAPITRE V.
MAGICIENS.
SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas d'Aquin.
Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le pape et l'empereur.
Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises et l'audace de tant de souverains divisés.
L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence, et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment du ciel.
Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines, tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes, des allocutions stupides, des transfigurations impossibles, auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela, depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous parait digne d'être raconté.
Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin Jéchiel, grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se transmettait comme une des clefs de la haute initiation.
Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances combustibles alors connues.
Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde, et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour, une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa tranquillité par la terreur qu'il répandait.
Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et de lui faire du bien.
A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce qu'elle signifie.
Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet, apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge? Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux, résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de la vie, c'était la recherche du point central de transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au moyen de l'électricité, telle était la première partie de l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.
La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde, car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du chien passait alors dans la plante et y attirait celle du pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire connu dans les campagnes sous le nom du Petit Albert; ils y verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les lois de la raison.
Albert le Grand n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite, mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»
Aristote galvanisé par la scolastique était le véritable androïde d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin, ce fut la doctrine de la Somme théologique, chef-d'oeuvre de force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et fortes études.
Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est ici l'occasion de dire quelques mots encore de la science hermétique cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber, Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science, prise d'une manière absolue, peut s'appeler la kabbale réalisatrice ou la magie des oeuvres; elle a donc trois degrés analogues: réalisation religieuse, réalisation philosophique, réalisation physique. La réalisation religieuse est la fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde, de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers. Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux, magnétique ou personnelle dans les hommes.
Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui s'extrait de la terre par la culture, des métaux par l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse, des plantes par la distillation et la coction, des animaux par l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage de cette médecine devait être triple: par sympathie, par répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant, terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou magnétisme humain.
Tels sont les aperçus les plus abrégés et les plus rapides de cette science, vaste et profonde comme la kabbale, mystérieuse comme la magie, réelle comme les sciences exactes, mais décriée par la cupidité souvent déçue des faux adeptes, et les obscurités dont les vrais sages ont enveloppé en effet leurs théories et leurs travaux.
CHAPITRE VI.
PROCÈS CÉLÈBRES.
SOMMAIRE.--Trois procès célèbres.--Les templiers, Jeanne d'Arc et Gilles de Laval--Seigneurs de Raitz.
Les sociétés de l'ancien monde avaient péri par l'égoïsme matérialiste des castes qui, en s'immobilisant et en parquant les multitudes dans une réprobation sans espérance, avaient privé le pouvoir captif entre les mains d'un petit nombre d'élus de ce mouvement circulatoire qui est le principe du progrès, du mouvement et de la vie. Un pouvoir sans antagonisme, sans concurrence, et par conséquent sans contrôle, avait été funeste aux royautés sacerdotales; les républiques, d'une autre part, avaient péri par le conflit des libertés qui, en l'absence de tout devoir hiérarchiquement et fortement sanctionné, ne sont plus bientôt qu'autant de tyrannies rivales les unes des autres. Pour trouver un milieu stable entre ces deux abîmes, l'idée des hiérophantes chrétiens avait été de créer une société vouée à l'abnégation par des voeux solennels, protégée par des règlements sévères, qui se recruterait par l'initiation, et qui, seule dépositaire des grands secrets religieux et sociaux, ferait des rois et des pontifes sans s'exposer elle-même aux corruptions de la puissance. C'était là le secret de ce royaume de Jésus-Christ qui sans être de ce monde en gouvernerait toutes les grandeurs.
LA CROIX PHILOSOPHIQUE
Cette idée présida à la fondation des grands ordres religieux, si souvent en guerre avec les autorités séculières, soit ecclésiastiques, soit civiles; sa réalisation fut aussi le rêve des sectes dissidentes de gnostiques ou d'illuminés qui prétendaient rattacher leur foi à la tradition primitive du christianisme de saint Jean. Elle devint enfin une menace pour l'Église et pour la société quand un ordre riche et dissolu, initié aux mystérieuses doctrines de la kabbale, parut disposé à tourner contre l'autorité légitime les principes conservateurs de la hiérarchie, et menaça le monde entier d'une immense révolution.
Les templiers, dont l'histoire est si mal connue, furent ces conspirateurs terribles, et il est temps de révéler enfin le secret de leur chute, pour absoudre la mémoire de Clément V et de Philippe le Bel.
En 1118, neuf chevaliers croisés en Orient, du nombre desquels étaient Geoffroi de Saint-Omer et Hugues de Payens, se consacrèrent à la religion et prêtèrent serment entre les mains du patriarche de Constantinople, siège toujours secrètement ou publiquement hostile à celui de Rome depuis Photius. Le but avoué des templiers était de protéger les chrétiens qui venaient visiter les saints lieux; leur but secret était la reconstruction du temple de Salomon sur le modèle prophétisé par Ézéchiel.
Cette reconstruction, formellement prédite par les mystiques judaïsants des premiers siècles, était devenue le rêve secret des patriarches d'Orient. Le temple de Salomon rebâti et consacré au culte catholique devenait, en effet, la métropole de l'univers. L'Orient l'emportait sur l'Occident, et les patriarches de Constantinople s'emparaient de la papauté.
Les historiens, pour expliquer le nom de templiers donné à cet ordre militaire, prétendent que Baudoin II, roi de Jérusalem, leur avait donné une maison située près du temple de Salomon. Mais ils commettent là un énorme anachronisme, puisqu'à cette époque non-seulement le temple de Salomon n'existait plus, mais il ne restait pas pierre sur pierre du second temple bâti par Zorobabel sur les ruines du premier, et il eût été difficile d'en indiquer précisément la place.
Il faut en conclure que la maison donnée aux templiers par Baudoin était située non près du temple de Salomon, mais près du terrain sur lequel ces missionnaires secrets et armés du patriarche d'Orient avaient intention de le rebâtir.
Les templiers avaient pris pour leurs modèles, dans la Bible, les maçons guerriers de Zorobabel, qui travaillaient en tenant l'épée d'une main et la truelle de l'autre. C'est pour cela que l'épée et la truelle furent les insignes des templiers, qui plus tard, comme on le verra, se cachèrent sous le nom de frères maçons. La truelle des templiers est quadruple et les lames triangulaires en sont disposées en forme de croix, ce qui compose un pantacle kabbalistique connu sous le nom de croix d'Orient.
La pensée secrète d'Hugues de Payens, en fondant son ordre, n'avait pas été précisément de servir l'ambition des patriarches de Constantinople. Il existait à cette époque en Orient une secte de chrétiens johannites, qui se prétendaient seuls initiés aux vrais mystères de la religion du Sauveur. Ils prétendaient connaître l'histoire réelle de Jésus-Christ, et, adoptant en partie les traditions juives et les récits du Talmud, ils prétendaient que les faits racontés dans les Évangiles ne sont que des allégories dont saint Jean donne la clef en disant, «qu'on pourrait remplir le monde des livres qu'on écrirait sur les paroles et les actes de Jésus-Christ;» paroles qui, suivant eux, ne seraient qu'une ridicule exagération, s'il ne s'agissait, en effet, d'une allégorie et d'une légende qu'on peut varier et prolonger à l'infini.
Pour ce qui est des faits historiques et réels, voici ce que les johannites racontaient:
Une jeune fille de Nazareth, nommée Mirjam, fiancée à un jeune homme de sa tribu, nommé Jochanan, fut surprise par un certain Pandira, ou Panther, qui abusa d'elle par la force après s'être introduit dans sa chambre sous les habits et sous le nom de son fiancé. Jochanan, connaissant son malheur, la quitta sans la compromettre, puisqu'en effet, elle était innocente, et la jeune fille accoucha d'un fils qui fut nommé Josuah ou Jésus.
Cet enfant fut adopté par un rabbin du nom de Joseph qui l'emmena avec lui en Égypte; là, il fut initié aux sciences secrètes, et les prêtres d'Osiris, reconnaissant en lui la véritable incarnation d'Horus promise depuis longtemps aux adeptes, le consacrèrent souverain pontife de la religion universelle.
Josuah et Joseph revinrent en Judée où la science et la vertu du jeune homme ne tardèrent pas à exciter l'envie et la haine des prêtres; qui lui reprochèrent un jour publiquement l'illégitimité de sa naissance. Josuah, qui aimait et vénérait sa mère, interrogea son maître et apprit toute l'histoire du crime de Pandira et des malheurs de Mirjam. Son premier mouvement fut de la renier publiquement en lui disant au milieu d'un festin de noces: «Femme qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Mais ensuite pensant qu'une pauvre femme ne doit pas être punie d'avoir souffert ce qu'elle ne pouvait empêcher, il s'écria: «Ma mère n'a point péché, elle n'a point perdu son innocence; elle est vierge, et cependant elle est mère; qu'un double honneur lui soit rendu! Quant à moi, je n'ai point de père sur la terre. Je suis le fils de Dieu et de l'humanité!»
Nous ne pousserons pas plus loin cette fiction affligeante pour des coeurs chrétiens; qu'il nous suffise de dire que les johannites allaient jusqu'à faire saint Jean l'Évangéliste responsable de cette prétendue tradition, et qu'ils attribuaient à cet apôtre la fondation de leur Église secrète.
Les grands pontifes de cette secte prenaient le titre de Christ et prétendaient se succéder depuis saint Jean par une transmission de pouvoirs non interrompue. Celui qui se parait, à l'époque de la fondation de l'ordre du temple, de ces privilèges imaginaires se nommait Théoclet; il connut Hugues de Payens, il l'initia aux mystères et aux espérances de sa prétendue Église; il le séduisit par des idées de souverain sacerdoce et de suprême royauté, il le désigna enfin pour son successeur.
Ainsi l'ordre des chevaliers du temple fut entaché dès son origine de schisme et de conspiration contre les rois.
Ces tendances furent enveloppées d'un profond mystère et l'ordre faisait profession extérieure de la plus parfaite orthodoxie. Les chefs seulement savaient où ils voulaient aller; le reste les suivait sans défiance.
Acquérir de l'influence et des richesses, puis intriguer, et au besoin combattre pour établir le dogme johannite, tels étaient le but et les moyens proposés aux frères initiés. «Voyez, leur disait-on, la papauté et les monarchies rivales se marchander aujourd'hui, s'acheter, se corrompre, et demain peut-être s'entre-détruire. Tout cela sera l'héritage du temple; le monde nous demandera bientôt des souverains et des pontifes. Nous ferons l'équilibre de l'univers, et nous serons les arbitres des maîtres du monde.»
Les templiers avaient deux doctrines, une cachée et réservée aux maîtres, c'était celle du johannisme; l'autre publique, c'était la doctrine catholique-romaine. Ils trompaient ainsi les adversaires qu'ils aspiraient à supplanter, Le johannisme des adeptes était la kabbale des gnostiques, dégénérée bientôt en un panthéisme mystique poussé jusqu'à l'idolâtrie de la nature et la haine de tout dogme révélé. Pour mieux réussir et se faire des partisans, ils caressaient les regrets des cultes déchus et les espérances des cultes nouveaux, en promettant à tous la liberté de conscience et une nouvelle orthodoxie qui serait la synthèse de toutes les croyances persécutées. Ils en vinrent ainsi jusqu'à reconnaître le symbolisme panthéistique des grands maîtres en magie noire, et, pour mieux se détacher de l'obéissance à la religion qui d'avance les condamnait, ils rendirent les honneurs divins à l'idole monstrueuse du Baphomet, comme jadis les tribus dissidentes avaient adoré les veaux d'or de Dan et de Béthel.
Des monuments récemment découverts, et des documents précieux qui remontent au XIIIe siècle, prouvent d'une manière plus que suffisante tout ce que nous venons d'avancer. D'autres preuves encore sont cachées dans les annales et sous les symboles de la maçonnerie occulte.
Frappé de mort dans son principe même, et anarchique parce qu'il était dissident, l'ordre des chevaliers du Temple avait conçu une grande oeuvre qu'il était incapable d'exécuter, parce qu'il ne connaissait ni l'humilité ni l'abnégation personnelle. D'ailleurs les templiers étant pour la plupart sans instruction, et capables seulement de bien manier l'épée, n'avaient rien de ce qu'il fallait pour gouverner et enchaîner au besoin cette reine du monde qui s'appelle l'opinion. Hugues de Payens n'avait pas eu la profondeur de vues qui distingua plus tard un militaire fondateur aussi d'une milice formidable aux rois. Les templiers étaient des jésuites mal réussis.
Leur mot d'ordre était de devenir riches pour acheter le monde. Ils le devinrent en effet, et en 1312 ils possédaient en Europe seulement plus de neuf mille seigneuries. La richesse fut leur écueil; ils devinrent insolents et laissèrent percer leur dédain pour les institutions religieuses et sociales qu'ils aspiraient à renverser. On connaît le mot de Richard Coeur de Lion à qui un ecclésiastique, auquel il permettait une grande familiarité, ayant dit: «Sire, vous avez trois filles qui vous coûtent cher et dont il vous serait bien avantageux de vous défaire: ce sont l'ambition, l'avarice et la luxure.--Vraiment! dit le roi: eh bien! marions-les. Je donne l'ambition aux templiers, l'avarice aux moines et la luxure aux évêques. Je suis sûr d'avance du consentement des parties.»
L'ambition des templiers leur fut fatale; on devinait trop leurs projets et on les prévint. Le pape Clément V et le roi Philippe le Bel donnèrent un signal à l'Europe et les templiers, enveloppés pour ainsi dire dans un immense coup de filet, furent pris, désarmés et jetés en prison. Jamais coup d'État ne s'était accompli avec un ensemble plus formidable. Le monde entier fut frappé de stupeur, et l'on attendit les révélations étranges d'un procès qui devait avoir tant de retentissement à travers les âges.
Il était impossible de dérouler devant le peuple le plan de la conspiration des templiers; c'eût été initier la multitude aux secrets des maîtres. On eut recours à l'accusation de magie, et il se trouva des dénonciateurs et des témoins. Les templiers, à leur réception, crachaient sur le Christ, reniaient Dieu, donnaient au grand maître des baisers obscènes, adoraient une tête de cuivre aux yeux d'escarboucle, conversaient avec un grand chat noir et s'accouplaient avec des diablesses. Voilà ce qu'on ne craignit pas de porter sérieusement sur leur acte d'accusation. On sait la fin de ce drame et comment Jacques de Molai et ses compagnons périrent dans les flammes; mais avant de mourir, le chef du Temple organisa et institua la maçonnerie occulte. Du fond de sa prison, le grand maître créa quatre loges métropolitaines, à Naples pour l'Orient, à Édimbourg pour l'Occident, à Stockholm pour le Nord et à Paris pour le Midi. Le pape et le roi périrent bientôt d'une manière étrange et soudaine. Squin de Florian, le principal dénonciateur de l'ordre, mourut assassiné. En brisant l'épée des templiers, on en avait fait un poignard, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient plus que des tombeaux.
Laissons-les maintenant disparaître dans les ténèbres ou ils se cachent en y tramant leur vengeance. Quand viendra la grande révolution, nous les verrons reparaître et nous les reconnaîtrons à leurs signes et à leurs oeuvres.
Le plus grand procès de magie que nous trouvions dans l'histoire, après celui des templiers, est celui d'une vierge et presque d'une sainte. On a accusé l'Église d'avoir en cette circonstance servi les lâches ressentiments d'un parti vaincu, et l'on se demande avec anxiété à quels anathèmes ont été voués par le saint-siége les assassins de Jeanne d'Arc. Disons donc tout d'abord à ceux qui ne le savent pas, que Pierre Cauchon, l'indigne évêque de Beauvais, frappé de mort subite par la main de Dieu, fut excommunié après sa mort par le pape Calixte IV, et que ses ossements arrachés à la terre sainte furent jetés à la voirie. Ce n'est donc pas l'Église qui a jugé et condamné la pucelle d'Orléans, c'est un mauvais prêtre et un apostat.
Charles VII qui abandonna cette noble fille à ses bourreaux fut depuis sous la main d'une providence vengeresse; il se laissa mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son propre fils. La peur est le supplice des lâches.
Ce roi avait vécu pour une courtisane et avait obéré pour elle ce royaume qui lui fut conservé par une vierge. La courtisane et la vierge ont été chantées par nos poètes nationaux. Jeanne d'Arc par Voltaire, et Agnès Sorel par Béranger.
Jeanne était morte innocente, mais les lois contre la magie atteignirent bientôt après et châtièrent un grand coupable. C'était un des plus vaillants capitaines de Charles VII, et les services qu'il avait rendus à l'État ne purent balancer le nombre et l'énormité de ses crimes.
Les contes de l'ogre et de Croquemitaine furent réalisés et surpassés par les actions de ce fantastique scélérat, et son histoire est restée dans la mémoire des enfants sous le nom de la Barbe Bleue.
Gilles de Laval, seigneur de Raiz, avait en effet la barbe si noire, qu'elle semblait être bleue comme on peut le voir par son portrait qui est au musée de Versailles, dans la salle des Maréchaux; c'était un maréchal de Bretagne, brave parce qu'il était Français, fastueux, parce qu'il était riche, et sorcier parce qu'il était fou.
Le dérangement des facultés du seigneur de Raiz se manifesta d'abord par une dévotion luxueuse et d'une magnificence outrée. Il ne marchait jamais que précédé de la croix et de la bannière; ses chapelains étaient couverts d'or et parés comme des prélats; il avait chez lui tout un collège de petits pages ou d'enfants de choeur toujours richement habillés. Tous les jours un de ces enfants était mandé chez le maréchal, et ses camarades ne le voyaient pas revenir: un nouveau venu remplaçait celui qui était parti et il était sévèrement défendu aux enfants de s'informer du sort de tous ceux qui disparaissaient ainsi et même d'en parler entre eux.
Le maréchal faisait prendre ces enfants à des parents pauvres, qu'on éblouissait par des promesses, et qui s'engageaient à ne jamais plus s'occuper de leurs enfants, auxquels le seigneur de Raiz assurait, disait-il, un brillant avenir.
Or, voici ce qui se passait:
La dévotion n'était qu'un masque et servait de passeport à des pratiques infâmes.
Le maréchal, ruiné par ses folles dépenses, voulait à tout prix se créer des richesses; l'alchimie avait épuisé ses dernières ressources, les emprunts usuraires allaient bientôt lui manquer; il résolut alors de tenter les dernières expériences de la magie noire, et d'obtenir de l'or par le moyen de l'enfer.
Un prêtre apostat, du diocèse de Saint-Malo, un Florentin, nommé Prélati, et l'intendant du maréchal, nommé Sillé, étaient ses confidents et ses complices. Il avait épousé une jeune fille de grande naissance et la tenait pour ainsi dire renfermée dans son château de Machecoul: il y avait dans ce château une tourelle dont la porte était murée. Elle menaçait ruine disait le maréchal et personne n'essayait jamais d'y pénétrer.
Cependant madame de Raiz, que son mari laissait souvent seule pendant la nuit, avait aperçu des lumières rougeâtres aller et venir dans cette tour.
Elle n'osait pas interroger son mari, dont le caractère bizarre et sombre lui inspirait la plus grande terreur.
Le jour de Pâques de l'année 1440, le maréchal, après avoir solennellement communié dans sa chapelle, prit congé de la châtelaine de Machecoul, en lui annonçant qu'il partait pour la terre sainte; la pauvre femme ne l'interrogea pas davantage, tant elle tremblait devant lui; elle était enceinte de plusieurs mois. Le maréchal lui permit de faire venir sa soeur près d'elle, afin de s'en faire une compagnie pendant son absence. Madame de Raiz usa de cette permission, et envoya quérir sa soeur; Gilles de Laval monta ensuite à cheval et partit.
Madame de Raiz confia alors à sa soeur ses inquiétudes et ses craintes. Que se passait-il au château? Pourquoi le seigneur de Raiz était-il si sombre? Pourquoi ces absences multipliées? Que devenaient ces enfants qui disparaissaient tous les jours? Pourquoi ces lumières nocturnes dans la tour murée? Ces questions surexcitèrent au plus haut degré la curiosité des deux femmes.
Comment faire, pourtant. Le maréchal avait expressément défendu qu'on s'approchât de la tour dangereuse, et, avant de partir, il avait formellement réitéré cette défense.
Il devait exister une entrée secrète: madame de Raiz et sa soeur Anne la cherchèrent; toutes les salles basses du château furent explorées, coin par coin et pierre par pierre; enfin dans la chapelle, et derrière l'autel, un bouton de cuivre, caché dans un fouillis de sculpture, céda sous la pression de la main, une pierre se renversa, et les deux curieuses, palpitantes purent apercevoir les premières marches d'un escalier.
Cet escalier conduisit les deux femmes dans la tour condamnée.
Au premier étage, elles trouvèrent une sorte de chapelle dont la croix était renversée et les cierges noirs; sur l'autel était placée une figure hideuse représentant sans doute le démon.
Au second, il y avait des fourneaux, des cornues, des alambics, du charbon, enfin tout l'appareil des souffleurs.
Au troisième, la chambre était obscure; on y respirait un air fade et fétide qui obligea les deux jeunes visiteuses à ressortir. Madame de Raiz se heurta contre un vase qui se renversa, et elle sentit sa robe et ses pieds inondés d'un liquide épais et inconnu; lorsqu'elle revint à la lumière du palier, elle se vit toute baignés de sang.
La soeur Anne voulait s'enfuir, mais chez madame de Raiz la curiosité fut plus forte que l'horreur et que la crainte; elle redescendit, prit la lampe de la chapelle infernale et remonta dans la chambre du troisième étage: la un horrible spectacle s'offrit à sa vue.
Des bassines de cuivre pleines de sang étaient rangées par ordre le long des murailles, avec des étiquettes portant des dates, et au milieu de la pièce, sur une table de marbre noir, était couché le cadavre d'un enfant récemment égorgé.
Une des bassines avait été renversée par madame de Raiz, et un sang noir s'était largement répandu sur le parquet en bois vermoulu et mal balayé.
Les deux femmes étaient demi-mortes d'épouvante. Madame de Raiz voulut à toute force effacer les indices de son indiscrétion; elle alla chercher de l'eau et une éponge pour laver les planches, mais elle ne fit qu'étendre la tache qui, de noirâtre qu'elle était, devenait sanguinolente et vermeille... Tout à coup une grande rumeur retentit dans le château; on entend crier les gens qui appellent madame de Raiz, et elle distingue parfaitement ces formidables paroles: «Voici monseigneur qui revient!» Les deux femmes se précipitent vers l'escalier, mais au même instant elles entendent dans la chapelle du diable un grand bruit de pas et de voix; la soeur Anne s'enfuit en montant jusqu'aux créneaux de la tour; madame de Raiz descend en chancelant et se trouve face à face avec son mari, qui montait suivi du prêtre apostat et de Prélati.
Gilles de Laval saisit sa femme par le bras sans lui rien dire et l'entraîne dans la chapelle du diable; alors Prélati dit au maréchal: «Vous voyez qu'il le faut, et que la victime est venue d'elle-même.--Eh bien! soit, dit le maréchal; commencez la messe noire.»
Le prêtre apostat se dirigea vers l'autel, M. de Raiz ouvrit une petite armoire pratiquée dans l'autel même et y prit un large couteau, puis il revint s'asseoir près de sa femme à demi évanouie et renversée sur un banc contre le mur de la chapelle; les cérémonies sacrilèges commencèrent.
Il faut savoir que M. de Raiz, au lieu de prendre, en partant, la route de Jérusalem, avait pris celle de Nantes où demeurait Prélati; il était entré comme un furieux chez ce misérable, en le menaçant de le tuer s'il ne lui donnait pas le moyen d'obtenir du diable ce qu'il lui demandait depuis si longtemps. Prélati pour gagner un délai lui avait dit que les conditions absolues du maître étaient terribles et qu'il fallait avant tout que le maréchal se décidât à sacrifier au diable son dernier enfant arraché de force du sein de sa mère. Gilles de Laval n'avait rien répondu, mais il était revenu sur-le-champ à Machecoul, entraînant après lui le sorcier florentin avec le prêtre son complice. Il avait trouvé sa femme dans la tour murée et l'on sait le reste.
Cependant la soeur Anne oubliée sur la plate-forme de la tour et n'osant redescendre, avait détaché son voile et faisait au hasard des signaux de détresse, auxquels répondirent deux cavaliers suivis de quelques hommes d'armes qui galopaient vers le château; c'étaient ses deux frères qui, ayant appris le prétendu départ du sire de Laval pour la Palestine, venaient visiter et consoler madame de Raiz. Ils entrèrent bientôt avec fracas dans la cour du château; Gilles de Laval interrompant alors l'horrible cérémonie, dit à sa femme: «Madame, je vous fais grâce, et il ne sera plus question de ceci si vous faites ce que je vais vous dire:
»Retournez à votre chambre, changez d'habits et venez me rejoindre dans la salle d'honneur où je vais recevoir vos frères; si devant eux vous dites un mot ou que vous leur fassiez soupçonner quelque chose, je vous ramène ici après leur départ, et nous reprendrons la messe noire où nous l'avons laissée, c'est à la consécration que vous devez mourir. Regardez bien où je dépose le couteau.»
Il se lève alors, conduit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre et descend à la salle d'honneur, où il reçoit les deux gentilshommes avec leur suite, leur disant que sa femme s'apprête et va venir embrasser ses frères.
Quelques instants après, en effet, paraît madame de Raiz, pâle comme une trépassée. Gilles de Laval ne cessait de la regarder fixement et la dominait du regard: «Vous êtes malade ma soeur?--Non, ce sont les fatigues de la grossesse....» Et tout bas la pauvre femme ajoutait: «Il veut me tuer, sauvez-moi....» Tout à coup la soeur Anne, qui était parvenue à sortir de la tour, entre dans la salle en criant: «Emmenez-nous, sauvez-nous, mes frères, cet homme est un assassin;» et elle montrait Gilles de Laval.
Le maréchal appelle ses gens à son aide, l'escorte des deux frères entoure les deux femmes et l'on met l'épée à la main; mais les gens du seigneur de Raiz, le voyant furieux, le désarment au lieu de lui obéir. Pendant ce temps madame de Raiz, sa soeur et ses frères gagnent le pont-levis et sortent du château.
Le lendemain, le duc Jean V fit investir Machecoul, et Gilles de Laval qui ne comptait plus sur ses hommes d'armes se rendit sans résistance. Le parlement de Bretagne l'avait décrété de prise de corps comme homicide; les juges ecclésiastiques s'apprêtèrent à le juger d'abord comme hérétique, sodomite et sorcier. Des voix, que la terreur avait tenues longtemps muettes, s'élevèrent de tous côtés pour lui redemander les enfants disparus. Ce fut un deuil et une clameur universelle dans toute la province; on fouilla les châteaux de Machecoul et de Chantocé, et l'on trouva des débris de plus de deux cents squelettes d'enfants; les autres avaient été brûlés et consumés en entier.
Gilles de Laval parut devant ses juges avec une suprême arrogance.--«Qui êtes-vous? lui demanda-t-on, suivant la coutume.--Je suis Gilles de Laval, maréchal de Bretagne, seigneur de Raiz, de Machecoul, de Chantocé et autres lieux. Et vous qui m'interrogez, qui êtes-vous?--Nous sommes vos juges, les magistrats en cour d'Église.--Vous, mes juges! allons donc; je vous connais mes maîtres; vous êtes des simoniaques et des ribauds; vous vendez votre dieu pour acheter les joies du diable. Ne parlez donc pas de me juger, car si je suis coupable vous êtes certainement mes instigateurs et mes complices, vous qui me deviez le bon exemple.--Cessez vos injures, et répondez-nous!--J'aimerais mieux être pendu par le cou que de vous répondre; je m'étonne que le président de Bretagne vous laisse connaître ces sortes d'affaires; vous interrogez sans doute pour vous instruire et faire ensuite pis que vous n'avez encore fait.»
Cette hauteur insolente tomba cependant devant la menace de la torture. Il avoua alors, devant l'évêque de Saint-Brieux et le président Pierre de l'Hôpital, ses meurtres et ses sacrilèges; il prétendit que le massacre des enfants avait pour motif une volupté exécrable qu'il cherchait pendant l'agonie de ces pauvres petits êtres. Le président parut douter de la vérité et questionna de nouveau le maréchal.--Hélas! dit brusquement celui-ci, vous vous tourmentez inutilement et moi avec.--Je ne vous tourmente point, répliqua le président; ains je suis moult émerveillé de ce que vous me dites et ne m'en puis bonnement contenter, ainçois je désire, et voudrois en savoir par vous la pure vérité.» Le maréchal lui répondit: «Vraiment il n'y avait ni autre cause, ni intention que ce que je vous ai déjà dit; que voulez-vous davantage, ne vous en ai-je pas assez avoué pour faire mourir dix mille hommes?»
Ce que Gilles de Raiz ne voulait pas dire, c'est qu'il cherchait la pierre philosophale dans le sang des enfants égorgés. C'était la cupidité qui le poussait à cette monstrueuse débauche; il croyait, sur la foi de ses nécromants, que l'agent universel de la vie devait être subitement coagulé par l'action et la réaction combinées de l'outrage à la nature et du meurtre; il recueillait ensuite la pellicule irisée qui se formait sur le sang lorsqu'il commençait à se refroidir, lui faisait subir diverses fermentations et mettait digérer le produit dans l'oeuf philosophique de l'athanor, en y joignant du sel, du soufre et du mercure. Il avait tiré sans doute cette recette de quelques-uns de ces vieux grimoires hébreux, qui eussent suffi s'ils avaient été connus pour vouer les Juifs à l'exécration de toute la terre.
Dans la persuasion où ils étaient que l'acte de la fécondation humaine attire et coagule la lumière astrale en réagissant par sympathie sur les êtres soumis au magnétisme de l'homme, les sorciers israélites en étaient venus à ces écarts que leur reproche Philon, dans un passage que rapporte l'astrologue Gaffarel. Ils faisaient greffer leurs arbres par des femmes qui inséraient la greffe pendant qu'un homme se livrait sur elles à des actes outrageants pour la nature. Toujours, lorsqu'il s'agit de magie noire, on retrouve les mêmes horreurs et l'esprit de ténèbres n'est guère inventif.
Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près de Nantes; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.
CHAPITRE VII.
SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.
SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur les phénomènes en apparence inexplicables.
Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre, elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la vérité et la lumière.
Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme une incarnation de la folie humaine; le diable devint le cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même, et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et le désespoir.
Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence; rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations. Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe; un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon, qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue en signe de révérence et d'honneur.»
De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires. La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse, et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort, on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé la rage aveugle des multitudes.
En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.
Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui obéirent au lieu de le faire enfermer?
Le père Hilarion Tissot, que nous avons déjà cité, va plus loin que nous et veut que tout consentement au crime soit une folie; malheureusement il explique toujours la folie par l'obsession du mauvais esprit. Nous pourrions demander à ce bon religieux ce qu'il penserait d'un père de famille qui, après avoir fermé sa porte à un vaurien reconnu capable de toute espèce de mal, lui laisserait le droit de fréquenter, de conseiller, de prendre, d'obséder ses petits-enfants? Admettons donc, pour être vraiment chrétiens, que le diable quel qu'il soit, n'obsède que ceux qui se donnent volontairement à lui, et ceux-là sont responsables de tout ce qu'il pourra leur suggérer, comme l'ivrogne doit être responsable de tous les désordres auxquels il pourra s'abandonner sous l'influence de l'ivresse.
L'ivresse est une folie passagère et la folie est une ivresse permanente; l'une et l'autre sont causées par un engorgement phosphorique des nerfs du cerveau, qui détruit notre équilibre lumineux et prive l'âme de son instrument de précision. L'âme spirituelle et personnelle ressemble alors à Moïse lié et emmaillotté dans son berceau de bitume et abandonné au balancement des eaux du Nil; elle est emportée par l'âme fluidique et matérielle du monde, cette eau mystérieuse sur laquelle planait le souffle des Éloïmes, lorsque le verbe divin se formula en ces lumineuses paroles: Que la lumière soit!
L'âme du monde est une force qui tend toujours à l'équilibre; il faut que la volonté triomphe d'elle ou qu'elle triomphe de la volonté. Toute vie incomplète la tourmente comme une monstruosité, et toujours elle s'efforce de réabsorber les avortons intellectuels; c'est pour cela que les maniaques et les hallucinés sentent un irrésistible attrait pour la destruction et la mort; l'anéantissement leur semble un bien, et non-seulement ils voudraient mourir, mais ils seraient heureux de voir mourir les autres. Ils sentent que la vie leur échappe, la conscience les brûle et les désespère; leur existence n'est que le sentiment de la mort, c'est le supplice de l'enfer.
L'un entend une voix impérieuse qui lui ordonne de tuer son fils au berceau. Il lutte, il pleure, il s'enfuit et finit par prendre une hache et par tuer l'enfant; l'autre, et cette épouvantable histoire est toute récente, persécuté par des voix qui lui demandent des coeurs, assomme ses parents, leur ouvre la poitrine et ronge à demi leurs coeurs arrachés. Quiconque commet de propos libéré une mauvaise action, donne des arrhes à la destruction éternelle et ne peut prévoir d'avance où ce marché funeste le conduira.
L'être est substance et vie. La vie se manifeste par le mouvement, et le mouvement se perpétue par l'équilibre; l'équilibre est donc la loi d'immortalité. La conscience est le sentiment de l'équilibre et l'équilibre c'est la justesse et la justice. Tout excès, lorsqu'il n'est pas mortel, se corrige par un excès contraire; c'est la loi éternelle des réactions, mais si l'excès se précipite en dehors de tout équilibre, il se perd dans les ténèbres extérieures et devient la mort éternelle.
L'âme de la terre entraîne dans le vertige du mouvement astral tout ce qui ne lui résiste pas par les forces équilibrées de la raison. Partout où se manifeste une vie imparfaite et mal formée, elle fait affluer ses forces pour la détruire comme les esprits vitaux abondent pour fermer les plaies. De là ces désordres atmosphériques qui se manifestent autour de certains malades, de là ces commotions fluidiques, ces tournoiements de meubles, ces suspensions, ces jets de pierres, ces distensions aériennes qui font apparaître à distance le mirage sensible et tangible des mains ou des pieds de l'obsédé. C'est la nature qui se tourmente autour d'un cancer qu'elle veut extirper, autour d'une plaie qu'elle veut fermer, autour d'une sorte de vampire dont elle veut achever la mort pour le replonger dans la vie.
Les mouvements spontanés des objets inertes ne peuvent venir que d'un travail des forces qui aimantent la terre; un esprit, c'est-à-dire, une pensée, ne soulève rien sans levier. S'il en était autrement, le travail presque infini de la nature pour la création et le perfectionnement des organes serait sans objet. Si l'esprit dégagé des sens pouvait faire obéir la matière à son gré, les morts illustres se révéleraient à nous les premiers par des mouvements harmonieux et réguliers; au lieu de cela nous voyons toujours des mouvements incohérents et fébriles se produisant autour d'êtres malades, inintelligents et capricieux. Ces êtres sont des aimants déréglés qui font extravaguer l'âme de la terre; mais quand la terre a le délire par suite de l'éruption de ces êtres avortés, c'est qu'elle souffre elle-même en traversant une crise qui finira par de violentes commotions.
Il y a vraiment bien de la puérilité dans certains hommes qui passent pour sérieux. Voici, par exemple, M. le marquis de Mirville qui attribue au diable tous les phénomènes inexplicables. Mais, mon cher monsieur, si le diable avait le pouvoir d'intervertir l'ordre naturel, ne le ferait-il pas immédiatement de manière à tout bouleverser? Avec le caractère qu'on lui suppose, il ne serait sans doute pas retenu par des scrupules.--Oh! mais, allez-vous répondre, la puissance de Dieu s'y oppose!--Doucement: la puissance de Dieu s'y oppose, ou elle ne s'y oppose pas. Si elle s'y oppose, le diable ne peut rien faire; si elle ne s'y oppose pas, c'est le diable qui est le maître... M. de Mirville nous dira que Dieu le permet pour un peu. Tout juste assez pour tromper les pauvres hommes, tout juste assez pour troubler leur cervelle déjà si solide, comme on sait. Alors, en effet, ce n'est plus le diable qui est le maître; c'est Dieu, qui serait... Mais nous n'achevons pas: aller plus loin, ce serait blasphémer.
On ne veut pas assez comprendre les harmonies de l'être, qui se distribuent par la série, comme le disait fort bien cet illustre maniaque de Fourier. L'esprit agit sur les esprits par le verbe. La matière reçoit les empreintes de l'esprit et communie avec lui au moyen d'un organisme parfait; l'harmonie dans les formes se rapproche de l'harmonie dans les idées, le médiateur commun c'est la lumière: la lumière, qui est esprit et vie; la lumière, qui est la synthèse des couleurs, l'accord des ombres, l'harmonie des formes; la lumière, dont les vibrations sont les mathématiques vivantes. Mais les ténèbres et leurs fantastiques mirages, mais les erreurs phosphorescentes du sommeil, mais les paroles perdues dans le délire, tout cela ne crée rien, ne réalise rien; tout cela, en un mot, n'existe pas: ce sont les limbes de la vie, ce sont les vapeurs de l'ivresse astrale, ce sont les éblouissements nerveux des yeux fatigués. Suivre de pareilles lueurs, c'est marcher dans une impasse; croire à de pareilles révélations, c'est adorer la mort: la nature vous le dit elle-même.
Les tables tournantes n'écrivent qu'incohérences et injures; ce sont les échos les plus infimes de la pensée, les rêves les plus absurdes et les plus anarchiques; les mots enfin dont la plus basse populace se sert pour exprimer le mépris. Nous venons de lire un livre du baron de Guldenstubbé, qui prétend communiquer par lettres avec l'autre monde. Il a obtenu des réponses, et quelles réponses! des dessins obscènes, des hiéroglyphes désespérantes, et cette signature grecque πνευμα θάνατος, le souffle mort, ou pour mieux traduire l'esprit de mort. Voilà le dernier mot des révélations phénoménales de la doctrine américaine, si on la sépare de l'autorité sacerdotale et si on veut la rendre indépendante du contrôle de la hiérarchie. Nous ne nions ici ni la réalité ni l'importance des phénomènes, ni la bonne foi des croyants; mais nous devons les avertir des dangers auxquels ils s'exposent s'ils ne préfèrent pas l'esprit de sagesse donné hiérarchiquement et divinement à l'Église, à toutes ces communications désordonnées et obscures dans lesquelles l'âme fluidique de la terre reflète machinalement les mirages de l'intelligence et les rêves de la raison.