I

LES DIABLES DE LA DEVINIÈRE

Le plus doux pays qui s'épanouisse sous le plus doux ciel de France, chacun sait que c'est la Touraine; et s'il est dans tout ce florissant jardin, nommé Touraine, un petit nid bien abrité où puissent couver en paix et donner tranquillement la becquée à leurs petits, tous les oiseaux de bon augure, c'est la bonne vieille petite ville de Chinon. Assise au penchant d'un coteau tout chevelu de forêts, elle se mire dans la Vienne qui vient lui câliner les pieds, et elle se trouve toujours jolie malgré la vieillesse de ses murs et les rides de ses pignons, car elle a le secret de beauté des bonnes mères, et l'amour de ses enfants ne cesse de la rajeunir.

Qui croirait que cette bienheureuse cité soit une fille de Caïn? Rien n'est plus vrai, pourtant, s'il faut en croire son vieux nom de Caïno et sa légende plus vieille encore. Suivant cette légende, Caïn, repentant et cherchant par tout le monde une terre ignorante de son crime et un ciel qu'il pût regarder sans frayeur, ne trouva qu'en notre belle Touraine la nature assez indulgente et le ciel assez apaisé. Aussi s'endormit-il, pour la première fois, d'un bon sommeil sur les bords de la Vienne, sa triste pensée se berçant aux voix mêlées de la rivière et de la forêt qui chantaient comme deux nourrices. A son réveil il crut se sentir pardonné, et voulut bâtir en ce lieu même une retraite pour y mourir. C'est ainsi que Chinon prit naissance et fut comme la benoîte abbaye où le diable se fit ermite en la personne de frère Caïn.

Or, comme toutes les villes célèbres du monde ont leurs monuments et leurs merveilles, il serait malséant de mentionner Chinon sans parler de la Cave peinte an cabaret de la Lamproie: c'était dans le bon temps le vrai temple de cette divinité sereine, vermeille et folâtre, qui se couronne de pampres, s'enlumine de lie et presse la grappe à deux mains; là aussi, et non ailleurs, se trouvait le siège de cet oracle de la dive bouteille dont les réponses n'étaient jamais douteuses, et dont les pronostics étaient toujours certains. On y descendait par cent marches, ni plus ni moins, divisées par dix, vingt, trente et quarante, selon la tétrade de Pythagore. Au-dessus de la porte, faite en ogive et toute festonnée de pampre et de lierre artistement ciselés dans la pierre et peints ensuite au naturel, se voyaient trois sphères superposées, figure pleine de mystères et de secrets horrifiques, résumant toute philosophie et symbolisant à la fois toutes choses divines et humaines. La sphère d'en bas était plus large, celle de dessus plus rebondie, celle d'en haut plus petite, mais plus vivement colorée. La sphère d'en bas communiquait avec celle du haut par l'entremise de celle du milieu. En bas était le réservoir, tout en haut la fiole précieuse où se recueillaient les esprits, et entre deux le savant alambic où s'élaborait la divine liqueur. La sphère d'en bas était un tonneau, la sphère du milieu une large et proéminente bedaine, et la sphère supérieure enfin était la tête d'un Bacchus riant à travers les pampres et les raisins, lesquels faisaient à son front un diadème plus divin que les nuages et les étoiles qui pendent en touffes et en grappes sur les noirs cheveux de Jupiter.

Sur le tonneau on lisait en lettres gothiques: Ici l'on boit; sur la bedaine se tordait une légende en bandoulière où l'on pouvait lire: Ici l'on vit; et enfin, sur le front même du Bacchus on découvrait entre les feuilles ces mots non moins lisiblement tracés: Ici l'on rit. Ainsi, par trois fois trois mots et quatre syllabes se résumait en nombres sacrés toute cette sagesse hiéroglyphique, selon laquelle le ciel n'était qu'un éternel sourire, la vie humaine un travail de digestion panthéistique, et la matière un vin en ébullition où l'esprit monte et où la lie descend, le tout resserré et contenu par les cercles planétaires sous les douves du firmament. Que de profondeur et de science dans l'enseigne d'un cabaret!

Ce n'était point aussi un cabaret ordinaire que l'auberge de la Lamproie, ainsi nommée encore en souvenir de sa première enseigne, qui datait du temps des Romains, grands amateurs de lamproies, comme le savent bien ceux qui ont lu l'histoire de Vedius Pollion. Or, l'esclave de Vedius Pollion, le même qui faillit si bien être mangé par les murènes ou lamproies, ayant été affranchi par Auguste, vint se réfugier dans les Gaules et s'établit aubergiste à Chinon. Là, pour venger les pauvres gens que les grands seigneurs romains faisaient manger aux lamproies, il jura de faire manger des lamproies aux pauvres gens; et très-bien sut-il effectuer par adresse ce que par force ouverte avait inutilement tenté Spartacus, un de ses ancêtres, voire même son grand-père, si l'on en croit la légende ferrée: les pauvres, pour peu d'argent il festoyait très-bien; s'assurant ainsi leur amitié et leur pratique; les riches payaient pour les autres et étaient de tous les plus mal servis, non sans un grand empressement moqueur et force révérences patelinoises, et bien souvent leur servait-on couleuvres pour anguilles, tandis que le menu populaire des bons vivants était toujours bien venu, bien vu et bien traité à l'auberge de la Lamproie. On assure que l'affranchi cabaretier hébergea Ovidius Naso, lorsque ce poète, bien avantagé en nez et favorisé des amours, traversa les Gaules pour s'en aller en exil, prenant, comme on dit, le chemin des écoliers; et bien eût-il voulu séjourner longtemps en Touraine. Il resta toutefois assez longtemps pour emporter ensuite les regrets du maître et surtout de la maîtresse de la maison, qui, en souvenir du pauvre exilé, donna un nez démesuré à l'enfant qu'elle mit au monde, neuf mois environ après le départ du poëte, nez qui resta dans la famille et se transmit d'aîné en aîné et de génération en génération.

Au premier cabaretier de la Lamproie succéda Bibulus l'Oriflant, qui, le premier dans les Gaules, fit reposer le Juif errant au commencement de son voyage; car il le fit tant rire par un conte de sa façon, qu'il le contraignit de s'asseoir, se déboutonnant le ventre et se tenant les côtés; et il y serait très-bien resté, n'eût été que le tonnerre gronda et que les cinq sous perpétuels manquèrent tout à coup dans la poche de l'Israélite.

A Bibulus l'Oriflant succéda Gorju le chanteur, qui fut le doyen des troubadours de France et fit le voyage de Rome, dont il eut à se repentir, car il y prit à la fois femme et enfant, celle qu'il y épousa se trouvant grosse lors de son mariage, pour avoir trop goûté les plaisanteries d'un homme de lettres, nommé Lucien, natif de Samosate et peu estimé des augures.

A Gorju le chanteur succéda Siffle-Pipe-le-Franc-Gautier qui, à l'article de la mort, fut baptisé par saint Christophe; et c'est ainsi que le domaine de la Lamproie comptait aussi et remémorait avec grande reconnaissance son premier baron chrétien. Mais, en ce qui concerne le culte de Bacchus, la Cave peinte resta toujours païenne, car jamais le bon vin n'y fut baptisé. Déduire tout au long la généalogie des grands pontifes de ce temple de la gaieté serait chose instructive certainement, utile peut-être, mais à coup sûr fastidieuse. Nous nous en départirons donc, et il nous suffira de dire qu'au moment où vont se passer les faits relatés dans cette nouvelle chronique, la Cave peinte et l'auberge de la Lamproie appartenaient par droit de succession légitime à maître Thomas Rabelais, apothicaire de Chinon et seigneur de la Devinière, homme honnête, mais bien dégénéré de la gaieté de ses aïeux, tant les moines, attentifs à son déclin d'âge, l'avaient circonvenu et presque hébété de la peur du grand diable d'enfer; si bien que le pauvre homme, après avoir consacré son fils unique à saint François, dans le couvent de Fontenay-le-Comte en bas Poitou, d'où le jeune Rabelais était parti pour la Basmette, près d'Angers, n'avait plus voulu en entendre parler, par suite de mauvais rapports qui lui en avaient été faits, et s'en allait mourant parmi les patenôtres et les tisanes, ne voulant plus voir que des moines, et pour cela même, avec quelque raison peut-être, se croyant entouré de diables.

Nous n'avons pas besoin de dire que le dévot apothicaire, renonçant depuis longtemps à la profession de cabaretier, ne logeait plus à la Lamproie; il s'était retiré, comme dans un ermitage, à sa métairie de la Devinière, près de Seuillé, dont il écoutait surtout et voulait à toute heure recevoir et consulter les moines. La Devinière était située à une bonne lieue de Chinon, entre Tisé, Cinais et Chavigny, vis-à-vis de la Roche-Clermaud; c'était une grande maison isolée au milieu des champs, enfermée dans un double mur, celui de son jardin et celui de son clos; car elle avait un petit jardin d'arbres fruitiers et un grand clos planté de vignes. Or, ce clos convenait merveilleusement aux bons religieux de Seuillé, dont les possessions s'étendaient depuis Lerné et le Coudray jusqu'aux murs de la Devinière. Il est certain que c'était un beau petit coin de terre à bénir, et qu'un aussi notable surcroît de vendange ne pouvait désobliger en rien la soif des vénérables pères.

Pendant que maître Thomas était malade à la Devinière, le cabaret de la Lamproie était tenu par son neveu, jeune homme de peu d'esprit, mais grand viveur. Deux servantes, et un grand chien, composaient tout le domestique de la Cave peinte; or, il est temps, je crois, maintenant, d'entrer en matière et de commencer notre récit.

Par une chaude journée de la belle saison, vers deux heures de l'après-midi, huit jours environ après le miracle de la Basmette, dont nous avons parlé dans la chronique précédente, un voyageur, tout couvert de poussière et assez mal en point, s'arrêta devant le seuil de la Cave peinte et en salua l'enseigne philosophique avec toute l'apparence d'un profond respect; puis il secoua son chapeau blanchi, ses gros souliers et ses larges chausses, et se mit à descendre lentement les degrés en regardant attentivement les peintures à fresque dont les parois de l'escalier étaient décorées.

C'était «ung arceau incrusté de piastre, painct en «dehors rudement d'une danse de femmes et satyres accompaignans le viel Silenus riant sur son asne», comme dit un auteur du temps. L'ouvrage n'était ni délicat ni recherché d'invention, mais la composition était naïve et l'exécution vaillante, l'artiste ne bronchant devant aucune difficulté, mais les enjambant à merveille, ou mieux les sautant à pieds joints; là, l'inexpérience du pinceau n'avait rien de timide, et pouvait souvent, à force d'audace, se faire accepter comme un caprice du talent. C'était surtout dans le luxe des arabesques et dans l'entortillement infini des chicorées, des acanthes et des fougères, que se révélait la fantaisie du peintre, toujours plus folle à mesure qu'on approchait du bas de l'escalier, comme si les émanations de cet antre prophétique avaient dessiné elles-mêmes sur la muraille toutes les hallucinations de l'ivresse, ou plutôt, comme si le peintre se fût enivré graduellement à mesure qu'il descendait, et n'avait quitté le pinceau que quand sa main n'avait plus assez été sûre pour tenir même le pied de son verre.

Le voyageur dont nous venons de parler descendait lentement en suivant et caressant des yeux les fantaisies bachiques de cette mirifique peinture. Cependant du fond de la Cave peinte montait au-devant de lui une fraîcheur pleine de voix joyeuses avec le tintement des verres, le cliquetis des assiettes et le gazouillement des cruches. L'étranger s'arrêta comme en extase, humant cette fraîcheur et ce bruit, et je ne sais combien de temps il y serait demeuré, sans le grand chien de la maison, vieux serviteur qu'on laissait vaguer dans le cabaret où il se nourrissait de bribes, véritable frère mendiant, si ce n'est qu'il avait du coeur et ne se rapprochait jamais de ceux qui l'avaient injustement rudoyé.

Ce grand chien donc quitta tout à coup un os dont il s'occupait dans un coin, et remplissant tout le caveau de ses aboiements joyeux qui couvrirent le chant des buveurs, il s'élança vers la porte, et sur le seuil rencontrant le voyageur arrêté, il se dressa tout droit devant lui les pattes posées l'une deçà, l'autre delà sur ses épaules, le souffle haletant, la queue frétillante, autant que le permettait son grand âge, et de lui lécher la figure, les mains, les pieds; et de se frotter à ses jambes, et de tournoyer autour de lui avec des grognements de plaisir et des petits cris entrecoupés, comme si la pauvre bête eût pleuré et sangloté d'aise. L'étranger, de son côté, lui rendait bien toutes ses caresses.

—C'est donc toi, lui disait-il, mon pauvre Lichepot, tu vis toujours et tu te souviens encore de moi! oh! la bonne chienne d'amitié! Là! là! voyons, ne meurs pas de joie, comme fit le vieux chien d'Ulysses. O, mon mignon, mon bedon, mon grognon! ouaf! ouaf! c'est bien toujours sa voix: seulement elle est un peu cassée! Hélas! nous sommes tous mortels, et ta vieillesse me vieillit déjà, mon brave ami, mon pauvre nez camus! Comme passe le temps! il me semble y être encore, à cette époque où nous faisions ménage ensemble! j'allais te trouver dans ta niche, et tous deux ensemble, l'un sur l'autre, nous nous roulions, sens devant derrière, sens dessus dessous, et jamais de fâcherie! tu buvais avec moi du lait dans mon écuelle, je trempais mon pain dans ta soupe, je te mordais les oreilles, tu me débarbouillais n'importe où, n'importe comment, et nous étions parfaitement contents l'un de l'autre. Oh! les beaux jours de mon enfance, pourquoi sont-ils à tout jamais passés!

Pendant ce monologue, ou plutôt pendant ce colloque de l'homme et du chien, tous les buveurs avaient tourné la tête, et une vieille servante s'était approchée, tenant un torchon d'une main et de l'autre une pinte vide.

—Allez coucher! allez coucher! cria-t-elle en frappant le chien de son torchon. Puis jetant sur le nouveau venu un regard d'investigation inquiète:

—Que faudra-t-il vous servir? lui demanda-t-elle.

—Eh quoi! la mère Maguette ne me reconnaît pas? dit à demi-voix l'étranger.

—Non, dit sèchement la vieille, un peu confuse et détournant les yeux.

—Eh quoi! dix ans d'absence ont-ils pu me changer à ce point que tu ne me reconnaisses plus, toi qui m'as si souvent donné le fouet? Je n'aurais peut-être pas dû commencer par te montrer mon visage…

—Silence! silence! reprit Maguette en baissant la voix. Je vous reconnais peut-être bien, mais il ne faut pas que je le dise. Il n'y a pas de place ici pour vous; allez vous-en, allez vous-en!

—Comment! que je m'en aille! Laisse-moi donc arriver d'abord. Comment donc se porte mon père?

—Vous n'avez plus de père, monsieur François; notre vieux maître est si en colère contre vous, qu'il a défendu de prononcer votre nom, et d'ailleurs il n'est plus ici; il demeure à la Devinière.

—Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc, et que demande cet homme? Si c'est la charité, qu'on lui baille un morceau de pain et qu'il s'en aille, cria du fond du cabaret la voix aigre de l'autre servante qui, en l'absence du patron, faisait quelque peu la maîtresse.

—Merci, ma bonne, dit maître François, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu; merci de votre charité, j'y avais droit en ma qualité de frère mendiant, quand j'étais chez les franciscains; mais je vous avertis que, pour le moment, je sens quelque peu le fagot; ainsi placez mieux vos aumônes.

—Que veut dire ce bon pendard, se récria la maritorne furieuse, et comprenant seulement qu'on venait de se moquer d'elle. N'est-ce pas quelque parpaillot ou quelque coupeur de bourse? Allons, arrière! arrière! et que l'on décampe de céans, ou je vais chercher les archers.

—Allez-moi plutôt querir un pot de vin frais, et faites place pour que j'entre et puisse m'asseoir; je suis le fils de votre maître.

—Taisez-vous donc, pour Dieu! taisez-vous donc, et allez vous-en, lui répétait tout bas la vieille Maguette. Dire ainsi tout haut ce que vous êtes, c'est vouloir vous faire chasser à coups de balai!

En effet, la parole ne fut pas plutôt lâchée que la grosse servante-maîtresse devint rouge comme une crête de coq, et se rengorgeant comme une poule en colère:

—Que dites-vous là, menteur, affronteur, vagabond? notre maître n'a point de fils qui soit fait comme vous. Son fils, s'il en a un, est un saint prêtre et un honnête religieux, et non pas un coureur de grands chemins. Allons, en route! et que je ne vous le disions plus, vermine du diable!

Et joignant l'action aux paroles, la truande s'avançait armée d'une vieille poêle à frire.

Le pauvre vieux chien se rua entre elle et son jeune maître en poussant des aboiements plaintifs; mal lui en prit, car il reçut sur la tête un coup de la hallebarde improvisée, dont le fer arrondi ne pouvait pas lui faire une bien profonde blessure. Toutefois, il en porta sur-le-champ la marque, non pas sanglante, mais d'un beau noir de suie, et se retira du combat en hurlant d'un ton de voix désespéré.

Les buveurs de la Cave peinte, riant aux éclats, s'étaient rangés en demi-cercle et encourageaient la colère comique de la servante par ce sifflement de langue et des dents avec lequel on excite les dogues à la bataille. La vieille Maguette, sous l'influence de la peur que lui inspirait sa compagne, s'était mise aussi dans une attitude offensive, et avait pris un balai derrière la porte.

—Touchant accueil fait à l'enfant prodigue! s'écriait maître François en joignant les mains. Oh! les bonnes âmes, et comme je reconnais bien les excellents fruits du saint Évangile!

—Jésus, mon Dieu! dit la vieille, il parle du saint Évangile! C'est donc bien vrai qu'il a renié la religion pour se faire huguenot. Qui aurait pensé cela lorsqu'il était petit, et quand, à le voir si gourmand et si polisson, tout le monde disait: «Ce sera un jour un bon moine.»

—A la porte! à la porte! crièrent alors tous les buveurs; il est de la vache à Colas!

Maître François s'apprêtait à les haranguer, lorsqu'une voix forte se fit entendre sur les degrés de la Cave peinte, chantant sur un air alors connu ce couplet d'une chanson à boire:

De l'huile des savants la lumière est trop terne
Pour nourrir la gaîté, ce lumignon divin,
Et si mon ventre était une lanterne,
Je voudrais éclairer le monde avec du vin!

—Bis! répondirent avec des applaudissements et des acclamations toutes les voix du cabaret.

—C'est frère Jean! c'est frère Jean! répétèrent tous les buveurs.

Maître François se retourna, et se trouvant face à face avec celui qui descendait, il poussa à son tour une exclamation joyeuse et ouvrit ses deux bras, dans lesquels frère Jean, qui le reconnut tout d'abord, se précipita tout d'un élan.

—C'est lui! c'est parbleu bien lui! ça, que je l'étouffe une bonne fois à force de l'embrasser!

—Frère Jean, mon ami!

—Frère François, mon compère! Oh! le roi des frapparts!

—Oh! la crème des penaillons!

—Toujours franc gautier?

—Toujours joyeux compagnon?

—Et la science de votre paternité, comment va-t-elle?

—Et la soif de votre rotondité, qu'en faites-vous?

—Pardienne! je vais t'en faire avoir des nouvelles les plus récentes, docteur, mon mignon. Boirons-nous frais? Eh! parbleu, les belles, qu'est-il affaire ici de balais et de poêle à frire? Il sera temps de balayer quand nous serons partis, et pour la poêle, c'est sur un feu clair et bien flambant qu'il faut la mettre; j'entends avec bonnes andouillettes et menues tranches de lard pour saler la soif. Allons, vite à l'ouvrage, notre sainte religion ne souffre point les fainéants… surtout en matière de cuisine! En attendant, exhibez-nous un pot du meilleur. Je viens ici de la part du révérend prieur de Seuillé.

—Mais c'est que vous ne savez pas que maître Thomas a défendu que…

—Que! que! que! poursuivit frère Jean en poussant les deux servantes chacune par une épaule. En cuisine et à boire! voilà le mot de passe.

—Mais c'est qu'il nous est défendu de reconnaître maître François si par hasard il se présentait, et comme monsieur n'est pas céans…

—Eh! mille tonneaux! qui vous force à reconnaître autre chose que vos jambons et vos bouteilles, et qui parle ici de maître François? Vous ne l'avez pas reconnu, n'est-ce pas? puisque vous le mettiez à la porte; car ainsi n'eussiez-vous pas traité le fils de la maison. Maintenant le repoussiez-vous, parce qu'il vous est inconnu et qu'il vous semble en assez mauvais équipage? Je le connais et je réponds pour lui. C'est le docteur Hypothadée Rondibilis Trouillogan, théologien, médecin et philosophe: que tout le monde boive à sa santé! Mais quoi! n'ai-je pas en descendant ici entendu murmurer les mots de huguenot et de vache à Colas? Croyez-moi, les enfants, quand la vache à Colas aura fait des veaux vous pourrez les reconnaître à un certain air de famille qu'ils auront avec vous, et libres serez-vous alors de leur tremper la queue dans l'eau bénite pour vous en faire des goupillons dont ils vous aspergeront en chassant les mouches. Mais, foin des hérétiques et des buveurs d'eau! sachez tous que celui-là doit être réputé catholique et bon chrétien qui entre à la Cave peinte, bras dessus, bras dessous avec frère Jean des Entommures!