II

LE PATENOTRES DE FRÈRE JEAN

Les paroles joyeusement impératives de frère Jean parurent avoir sur tout le personnel de l'auberge la même influence que le quos ego de Neptunus sur les flots mutinés et sur les turbulents écoliers d'Eolus, c'est-à-dire, sans mythologie, que chacun retourna tranquillement à sa place, que la mère Maguette quitta son balai pour reprendre sa pinte et son torchon, et quels grosse Mathurine se mit à essuyer sa poêle et monta vers le garde-manger pour couper du lard. Frère Jean et frère François s'installèrent triomphalement à la table la plus apparente et la mieux entretenue du cabaret, où ils se mirent à deviser à voix haute, tantôt riant à gorge déployée, tantôt plus graves et se rembrunissant le front à la manière des docteurs, mais toujours finissant leurs propos par trinquer et boire d'autant.

Il ne sera que bien de faire maintenant plus ample connaissance avec ce joyeux personnage, qui, sous le nom de frère Jean, se faisait si bien obéir et si magistralement traiter à l'auberge de la Lamproie.

De tous les moines de Seuillé, nul n'était plus connu dans tout Chinon que le bon frère Jean Buinard, surnommé Jean des Entommures ou Entamures, parce qu'étant toujours le premier à l'attaque des gigots les plus monstrueux et des plus gigantesques pâtés à tous les festins de noces ou de baptême, on lui rapportait toujours l'honneur de l'entamure en lui offrant le premier morceau. On prétend aussi que, dans toutes les négociations, réconciliations et arrangements à l'amiable, nul ne savait mieux que lui accoster les parties adverses et entamer la conversation sur les matières épineuses; et de fait on ne pouvait lui refuser cet avantage naturel d'être homme de bonne compagnie et de bon conseil, sachant toujours prendre les choses du bon côté, et fraternisant volontiers avec le menu populaire; aussi était-il vénéré jusqu'à dix-huit lieues à la ronde par les campagnes, et tous les villageois disaient-ils en façon de proverbe, quand ils avaient entre eux quelques différends difficiles à bien accorder: Je m'en rapporte à frère Jean.

Le frère Buinard, pour bien sentir et discerner toutes choses, avait beaucoup de nez, soit dit au physique aussi bien qu'au moral; de telle sorte qu'on l'avait même soupçonné de quelque consanguinité anonyme avec la dynastie régnante des seigneurs de la Devinière et de la Lamproie. Il n'était, du reste, ni grand ni maigre, comme le dit par antiphrase et par plaisanterie la chronique de Gargantua; c'était, au contraire, un petit homme replet et trapu, aux sourcils noirs et bien fournis, aux yeux vifs et brillants, au teint fortement coloré; c'était une tête du Midi sur le corps d'un bourgmestre de Flandres. Il portait la ceinture très-basse, pour soutenir sa panse un peu plus rebondie que le bon exemple ne l'exigeait pour un prédicateur de carême. Son froc était assez mal boutonné, et son capuchon, en s'abaissant, laissait voir une tête toute dépouillée de cheveux et tonsurée par la nature. Il portait toujours, en sa qualité de sommelier de son couvent, un trousseau de clefs et une escarcelle à sa ceinture; il s'appuyait en marchant sur un gros bâton qui avait servi autrefois de manche à la croix de la procession, et sur lequel on voyait encore en demi-relief quelques fleurs de lis presque effacées. Toujours riant et en belle humeur, distribuant volontiers aux nécessiteux des aumônes, aux petits enfants des images, et aux malades de joyeux contes; chéri de tout le monde, se garant avec soin des cafards et des faux dévots, franc comme l'or et fin comme l'ambre, mais beaucoup plus assidu à la bouteille qu'à son bréviaire, tel était frère Jean des Entommures, un des meilleurs amis de notre joyeux maître François.

Or, en attendant la friture, tous deux assis à la même table et buvant à la même pinte, ils entrèrent en joyeux propos. Oh! le gentil vin blanc! s'écria maître François en lorgnant à travers son verre plein; c'est de la Devinière sans doute? Je reconnais bien là nos excellents raisins pineaux!

—Bren! bren! disait entre ses dents la grosse servante qui allait et venait autour d'eux, la Devinière n'est pas pour toi.

Mais un regard de frère Jean suffisait pour lui imposer silence, et cette femelle si acariâtre et si hautaine avec tout le monde, filait doux devant lui comme une petite sainte Geneviève, ce dont maître François semblait quelque peu s'étonner.

—Ça! dit frère Jean, racontons-nous un peu nos aventures. Il ne tient qu'à nous de commencer ici un poëme épique et de nous donner mutuellement le commencement de nos faits et gestes héroïques, car je me doute bien que vous avez eu à soutenir de grands combats, tant à Fontenay-le-Comte qu'à la Basmette.

—Frère Buinard, dit maître François, je te renie pour mon frère en moinerie si tu me dis vous comme à un étranger; je veux bien te raconter mes aventures de la Basmette, mais tu me diras ensuite tout ce que tu sais des nouvelles de céans, et pourquoi messire Thomas, mon père, est si fort irrité contre moi.

—-C'est précisément, dit frère Jean, pour tes exploits de la Basmette; mais raconte-les-moi, car je n'en suis pas bien informé.

Et là-dessus maître François lui raconta ce que nous avons déjà vu dans Rabelais à la Basmette.

—Vivat! frère Lubin, dit le moine, et buvons frais à la santé de la gentille Marjolaine. Si jamais je vais en Anjou, je veux lui apprendre mes patenôtres.

—Bon! et en quoi tes patenôtres diffèrent-elles des patenôtres du monde chrétien?

—Ce sont les patenôtres de quintessence, dit frère Jean: mais revenons à nos moutons.—Voici qu'on nous apporte des grillades.

—Bien! nos moutons, à ce qu'il nous paraît, portaient de la soie pour de la laine. C'étaient des rustres parvenus.

—Ou bien des moines enrichis: mais parlons d'autre chose. Tu veux, n'est-ce pas, savoir des nouvelles de ton père et de ta famille, qui te faisait tout à l'heure assez rudement accueillir?

—C'est ce que je te demande, frère Jean mon ami, par les houseaux de saint Benoît.

—Pardieu, tu n'avais besoin d'adjurer personne. Me voici prêt à parler si tu l'es aussi à m'entendre.

—Parle, dit gravement maître François en coupant une tranche de lard.

—Tu sauras donc, dit frère Jean, que la maison d'ici et celle de la
Devinière sont dans le plus grand désarroi.

—Je m'en doutais, mais va toujours.

—Eh bien, c'est que ton pauvre père est à moitié fou.

—Il s'est donc déjà dessaisi de la moitié de son bien en faveur des moines?

—Non, mais il compte bientôt leur donner tout s'il ne tient qu'à frère
Macé-Pelosse, et voici comment la farce se joue:

—Lève le rideau, dit maître François.

—Tu sais ce que c'est que ton cousin Jérôme.

—Parfaitement. C'est une barrique défoncée….

—Oui, mais qui ne perd pas d'esprit faute d'en avoir jamais été pleine. Le drôle n'en a pas moins séduit une petite fille que convoitait frère Macé. Le moine voudrait bien se consoler de cette déconvenue en buvant du meilleur aux dépens du cousin Jérôme, et il voudrait souffler la Devinière à celui qui lui a soufflé sa belle. Aussi s'est-il emparé de l'esprit de messire Thomas, et sous le prétexte de le garder dans sa maladie, il ne laisse pénétrer personne jusqu'à lui, attendant sans doute que le bonhomme ait rendu l'âme pour lever le masque et exhiber un bon testament bien en forme, où le cher neveu sera déshérité à cause de son inconduite. Quant à ta part, on y a mis bon ordre en te faisant prononcer tes voeux de pauvreté; mais on a peur de ton retour, car ton père a reçu une longue lettre du prieur de la Basmette, et toutes les mesures sont prises pour que tu ne parviennes pas jusqu'à lui, si tu voulais le voir et lui parler, attendu que ton éloquence et ta finesse naturelle leur sont bien connues. Et tu vois que des ordres avaient même été donnés pour te mal accueillir ici, où les premiers venus doivent cependant être bien reçus pour leur argent.

—Bien m'en a pris, en ce cas, de te rencontrer; mais comment donc as-tu sur la féroce Mathurine un ascendant aussi prodigieux? Je crois, en vérité, qu'elle baisse les yeux quand tu la regardes.

—C'est que je suis son confesseur, et de plus….

—Assez, frère Jean, mon compère; n'en dis pas tant, j'en comprendrais davantage encore. Tu lui apprends sans doute tes patenôtres?

—Oh! pour cela, je n'ai pas grand'peine; c'est une fille accommodante, et elle dit souvent amen avant que je commence l'oraison. J'en fais tout ce que je veux, je t'assure, et au fond elle n'est pas méchante.

—En ce cas, elle économise bien son fonds, et je la crois femme de ménage. Mais ne parlais-tu pas d'une petite qui avait été trompée par mon cousin Jérôme?

—Ah! oui, la petite Violette, charmante fille, en vérité, et qui méritait de meilleures amours. Il l'a abandonnée, pensant qu'il recouvrerait ainsi les bonnes grâces de son oncle; puis, le mécontentement de lui-même et la paresse l'ont pris au corps, si bien qu'il néglige maintenant à la fois et Violette qui pleure dans sa cabane auprès de la Roche-Clairmaud, où elle attend toujours qu'il vienne la prendre pour l'épouser, comme il le lui a si souvent promis, et son vieil oncle, qui agonise entre les pilules de sa propre composition et les sermons de père Macé, et l'auberge même de la Lamproie, où presque jamais maintenant on ne le rencontre. Les vieilles des environs prétendent qu'il court le garou; moi, je crois qu'il pense de l'ivrognerie ce que l'on dit ordinairement des prophètes: personne ne peut l'être chez soi; et le cousin Jérôme suppose qu'il ne se griserait pas si bien avec le vin de la Cave peinte. Plus d'une fois, en m'en retournant à Seuillé, je l'ai rencontré chancelant au bord d'une route, et je ne pense pas que ce fût de la diète ou de la fièvre. Honni soit, d'ailleurs, qui mal y pensé! la petite Violette n'a pas trop à se plaindre. On la quitte pour la bouteille: c'est la traiter assurément comme j'ai souvent traité mon bréviaire. Or, le bréviaire, comme on sait, est la femme des gens d'église.

—Et tes patenôtres, frère Jean, les laisses-tu pour la bouteille?

—Non, fais-je, en vérité, car le ventre de la bouteille est un des gros grains de mon rosaire. Vois-tu, frère François, mon maître, n'en déplaise à ta médecine, j'enfile dans une même chaîne de gaieté franche mes jours tels que Dieu me les donne, et de tous les plaisirs qu'il m'envoie, je le bénis en les comptant. Tout ce que ma main touche d'agréable à saisir, soit le goulot d'une bouteille, soit une vermeille et appétissante grappe du beau clos de la Devinière, je le prends pour sujet de mon oraison, et j'en remercie dévotement le ciel. C'est ainsi que j'égrène la vie, prenant volontiers pour chapelet cette couronne de raisins qui dessine la tonsure du vieux Silène. N'est-ce pas une bonne chose que de bénir Dieu à propos de tout? et le bon moyen de faire que les choses de ce monde n'empêchent en rien notre sanctification, n'est-ce pas de les sanctifier elles-mêmes? Je te dis en vérité, maître François, mon bel ami, que je ne chante pas une chanson que la reconnaissance de mon âme pour la divine Providence qui nous donne le piot n'en fasse en intention un vrai cantique, un verre de bon vin me fait presque pleurer de joie; il me semble que je goûte la bonté même du bon Dieu, et que son amour me réchauffe le coeur. Alors, je suis indulgent pour toute la terre; le diable serait assis auprès de moi que j'étendrais un coin de mon froc pour m'empêcher de voir sa queue. La grosse Mathurine elle-même me paraît alors aimable et belle comme la plus jeune des sirènes! Çà, combien de patenôtres avons-nous déjà défilées? deux, trois, quatre; débouchons celle-ci, et il ne nous en faudra plus qu'une autre; mes patenôtres sont à l'usage de Rome et doivent avoir six gros grains. Ce sont des ventres de bouteilles; les menus suffrages sont des petits verres. Continuons et ne négligeons rien.

—C'est très-bien, dit maître François, j'estime assez tes patenôtres, mais je vois qu'il faut que je parte pour la Devinière, et que j'essaye de délivrer mon pauvre père de tous ces tirelopins qui l'obsèdent. Comment ferai-je pour parvenir jusqu'à lui? Je compte sur toi, frère Jean, tu me serviras d'introducteur là-bas comme céans: clericus clericum… tu sais le proverbe. Or, ce n'est pas du bien que je me soucie. Je ne m'arrête pas ici, je veux aller à Montpellier où je trouverai plus d'argent qu'il ne m'en faudra; mais, en vérité, je ne saurais laisser mourir mon père entre les mains de ces gens-là.

—Je le conçois, dit frère Jean, et je t'aiderai de tout mon pouvoir; attends que je dise deux mots à l'oreille de Mathurine…. Bien, la voilà toute à ton service. Tout est convenu; personne ne te connaît ici. Tu es un savant de mes amis, venu de très-loin pour me voir; tu reprendras pour ce soir ton ancienne chambre, au-dessus du jeu de boules, je t'y ferai tenir tout ce dont tu as besoin, et dès demain je viendrai te chercher pour aller à la Devinière. C'est entendu, n'est-ce pas? Eh bien! plus rien dans les bouteilles? Eh! Mathurine! Mathurine! va nous remplir la dame-jeanne, mes patenôtres sont finies pour aujourd'hui; passons au dernier oremus!