I
UNE SOIRÉE AU PRESBYTÈRE
C'était le plus beau pied de vigne qu'on eût vu depuis Noé, tordu, noueux et vigoureux comme les membres du vieil Atlas; il semblait se pressurer lui-même pour gonfler plus abondamment ses raisins; adossé au vieux mur noirâtre et moussu que décoraient encore çà et là quelques débris de colonnettes, il pliait sous ses branches puissamment attachées et déployées en éventail, ombragées à peine par quelques feuilles éclaircies; jaunes comme l'or ou rouges comme le vin, ses grappes pleines, rebondies et pressées les unes contre les autres, ressemblaient au sein de la nature avec ses innombrables mamelles. Les unes à demi cachées sous ce qui restait de feuilles, étaient fraîches, dodues et fleuries, d'autres moins honteuses et plus aventurées au soleil, dégageaient leurs grains brunis et à demi fendus où brillait un jus plus doux et plus blond que le miel. Elles semblaient sucrées à l'oeil, et rien qu'à les voir on les savourait en idée.
Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent; le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de Meudon.
Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et grande écriture:
LES AVENTURES DE PANTAGRUEL LIVRE CINQUIÈME
Un homme était assis à cette table. C'était un prêtre d'assez haute stature, au front large et grisonnant, au regard malicieux et doux, sa barbe taillée en fourche descendait entre les deux pointes de son rabat toujours blanc, mais un peu recroquevillé. Il était vêtu d'une soutane boutonnée à moitié, une barrette posée un peu de travers, se rejetait sur le derrière de sa tête et laissait à nu son grand front calme et pensif. C'était notre ami Rabelais; d'une main il tenait une plume, de l'autre il égrenait une grappe de raisin ou froissait sans y songer, quelque quartier de noix: il achevait son dessert et il écrivait une page de Pantagruel.
Autour de lui, gloussait, trottait, becquetait et caquetait tout le menu peuple de la basse-cour. Les poules venaient entre ses pieds ramasser les miettes de son pain, et alors il avait soin de ne point déranger ses pieds qu'elles ne fussent parties, de peur de les blesser ou de leur faire peur.
La porte du jardin était ouverte, et une demi-douzaine d'enfants jouaient et se traînaient sur le seuil. Un gros chien se roulait avec les plus petits qui l'embrassaient des jambes et des bras, riant à coeur joie, et mêlant les boucles de leurs têtes blondes à ses longs poils noirs et soyeux. Tous avançaient peu à peu vers la table du bon curé, sans en faire semblant et comme si un aimant les eût attirés. Mais un grave personnage, à la panse respectable et à la trogne vermeille, les tançait de l'oeil lorsqu'ils riaient trop fort ou lorsqu'ils avançaient trop près, c'était le sacristain de maître François, qui remplissait de plus, au près de sa personne, les fonctions délicates de cuisinier et de sommelier.
Maître Buinard était le gardien fidèle de son patron, et s'acquittait du soin de le faire respecter, mieux que le chien du presbytère, animal un peu paresseux et insouciant de sa nature, puis d'humeur beaucoup trop facile pour les mendiants et les marmots.
Tout à coup cependant, ce débonnaire animal (c'est le chien que nous voulons dire), se mit à dresser les oreilles et à japper de toute sa force. Dom Buinard se leva alors du banc où il était assis comme absorbé dans la contemplation de la vigne ou de maître François, car l'un étant si près de l'autre, on ne pouvait savoir au juste, ce qu'il regardait avec tant d'amour. Maître Buinard, disons-nous, se leva, menaçant le chien d'un torchon qu'il tenait à la main, et regardant curieusement vers la porte où bientôt se présenta un personnage couvert de poussière, comme un voyageur qui vient de loin. C'était un jeune homme inconnu dans le pays, et que dom Buinard ne se rappelait pas avoir jamais vu.
C'était un garçon de moyenne taille accoutré comme un écolier de Montaigu, c'est-à-dire assez pauvrement; il n'en était pas moins de belle et fière mine: peu de régularité, mais beaucoup d'énergie dans les traits, le front déjà un peu chauve, bien qu'il fût encore jeune; le regard doux et pensif, l'air d'un homme qui a été bien triste, mais qui ne l'est plus, et qui au besoin saurait encore rire comme les bienheureux du bon Homère, dominé toutefois par quelque préoccupation absorbante comme la pierre philosophale ou la réalisation de la benoîte abbaye de Thélème.
A peine ce nouveau venu eut envisagé maître François qui avait relevé la tête en le voyant entrer, qu'il courut à lui les bras ouverts avec l'impétuosité d'un coup de vent: c'est lui, enfin! je le retrouve! mon père! mon ami, mon sauveur, maître François. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas votre ancien protégé! au fait il y a dix ans au moins que vous ne m'avez vu. Mais je vous reconnais bien moi! vous n'avez guère changé; aussi pourquoi changer lorsqu'on est bien…
—Eh mais, dit le curé de Meudon en paraissant rappeler de loin un souvenir qui épanouissait tout son visage en un joyeux sourire, il me semble, au contraire, que je te reconnais bien, maître fripon, tu étais le frère Lubin!…
—Silence, maître, et ne m'appelez plus de ce nom maudit. On m'appelle Guilain le ménétrier, et tenez, souffrez maintenant que je reprenne mon instrument que j'ai déposé à la porte, il me semble que déjà les enfants vont rôder autour et je crains un peu pour mon pauvre violon leur goût précoce pour la musique.
Il était temps, en effet, car les marmots avaient ouvert la boîte déposée sur le banc à la porte du presbytère, et le plus hardi en avait déjà tiré l'archet dont il commençait à s'escrimer comme d'une épée à deux mains.
Guilain, après avoir repris son bien de vive force et avoir appuyé, pour châtiment, un bon gros baiser sur la joue rose du petit paladin, revint avec son violon s'asseoir près de maître François.
Pendant ce temps, frère Jean ou dom Buinard, car c'était bien notre ancien ami qui était devenu le majordome du curé de Meudon, frère Jean était descendu à la cave et en avait rapporté une grande pinte de vin frais.
—Allons, frère Jean, dit maître François, ne faites pas le dégoûté, et venez trinquer avec nous, je vous présente mon ancien élève, un ami de jeunesse, qui va nous conter toute son histoire.
—Permettez que d'abord nous parlions de vous, dit Guilain. Cher bon maître, vous qu'on a tant persécuté, et que je retrouve heureux autant que j'en puis croire les apparences. On m'a déjà bien parlé de vous, car depuis longtemps je vous cherche. Je suis allé à votre poursuite, à Montpellier, à Rome et ailleurs. Partout les honnêtes gens vous aimaient, les cafards vous disaient sorcier et le menu populaire faisait des contes à n'en plus finir.
—Par la dive bouteille, dit Rabelais, je vais donc bientôt être saint, puisque les bons me canonisent, les diables enragent, et les bonnes femmes font ma légende.
—C'est plus vrai que vous ne pensez, reprit Guilain; et de tout ce qu'on m'a dit, croyez que je n'en ai reçu comme bon argent que la moitié. Ainsi on m'a dit qu'à Montpellier, vous êtes arrivé déguisé en rustre, et qu'ayant souri aux discours des recteurs de de la faculté, ils vous ont invité dérisoirement à dire votre avis; qu'alors, vous avez devant eux, disserté en beau latin et en grec convenablement accentué, dans le dialecte le plus pur, de tout ce qu'il est possible à l'homme de savoir…
—Et de bien autre chose, interrompit Rabelais en riant. Mais poursuis ce propos, mignon.
—Puis, que vous avez été reçu docteur par acclamation (que n'étais-je là pour crier plus haut que les autres!) ensuite que la faculté vous a chargé de ses affaires et s'en est bien trouvée (de cela je ne doute pas); mais on ajoute que vous vous êtes déguisé en marchand d'orviétan, et que par une série de farces dignes tout au plus d'un bateleur, vous avez obtenu pour elle tout ce que vous avez voulu de M. le chancelier Duprat.
—Le marchand d'orviétan est de trop, dit Rabelais, mais pour le vrai de l'aventure je t'en ferai lire le récit dans mon Histoire de Pantagruel.
—Croyez-vous donc que je ne l'ai pas lu, poursuivit Guilain. Je sais à quoi vous faites allusion: il s'agit de Panurge parlant toutes les langues devant le fils de Gargantua et captivant ainsi son attention, ce qui lui valut plus tard son amitié.
—Tu dis vrai, moinillon de mon coeur, mais achève.
—De tout ce qui précède, à part la farce que vous désavouez, rien ne m'étonne. Voici maintenant le côté absurde de la légende.
—Ho! ho! dit maître Rabelais en s'accoudant sur la table et en ramenant sa barrette de côté.
—On m'a dit que votre grande réputation de médecin s'étant répandue partout, un gentilhomme de la cour, dont la fille avait les pâles couleurs, vous fit venir en désespoir de cause après avoir consulté tous vos confrères. Ils s'accordaient tous à ordonner une potion apéritive, mais pas un n'en avait su donner convenablement la formule. Ce que sachant, vous fîtes mettre un chaudron sur le feu avec de l'eau, dans laquelle vous fîtes infuser et bouillir toutes les vieilles clefs de la maison, assurant que rien n'est apéritif comme les clefs puisqu'elles ouvrent toutes les portes. Puis, que vous fîtes réduire cette infâme décoction de rouille, que vous la fîtes sérieusement prendre à la pauvre jeune malade, et, pour que l'histoire soit complète, on ajoute qu'elle fut guérie.
—Et c'est cela, demanda Rabelais, que tu n'as jamais voulu croire?
—Le moyen de supposer la possibilité d'une pareille ânerie lorsqu'on vous connaît.
—Guilain, mon ami, parlons d'âneries tant qu'il te plaira devant frère Jean qui n'est pas un âne, devant frère Jean qui pouvait être un gros prieur, voir même un abbé mitré, et qui s'est pris d'amitié pour moi au point de vouloir être mon bon et fidèle serviteur; mais devant les autres, jamais: il ne faut point parler de corde dans la maison des pendus.
—Que voulez-vous dire, fit Guilain?
—Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.
—Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.
—Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme nécromancien et sorcier.
—Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant. Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous ai suivi toujours.
A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas que l'histoire était vraie.
—Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire de l'empoisonnement. Voici le fait:
J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie passagère avec le cardinal.
—Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.
—Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine, l'ébauche de mon Gargantua.
—C'était plus précieux que de l'or, se récria frère Jean.
—Tais-toi, majordome, dit en riant maître François, ton zèle t'emporte trop loin, et les aubergistes de Lyon n'eussent certainement pas été de ton avis, si je n'avais eu l'idée de prendre à part le jeune garçon de mon hôte, et de lui faire écrire en grand secret sur l'enveloppe de mon manuscrit:
LES MYSTÈRES DE LA COUR DE FRANCE.
Je lui recommande de se taire, il parle, me voilà dénoncé. Les gens de justice pour faire preuve de zèle me font garder à vue dans l'auberge, où je continue à me faire bien servir; mes bagages sont visités, mon paquet saisi, on l'envoie à Paris, et les gens du roi ne comprenant rien à mes fanfreluches antidotées, les font parvenir au roi lui-même, qui lit le manuscrit, en rit comme un dieu d'Homère, le relit, et en rit encore davantage; enfin, il s'informe de moi et ordonne qu'on me ramène à Paris avec toutes sortes de soins et d'égards; on me présente à lui, il m'interroge, me prend en amitié, me choisit pour l'un de ses médecins, et me recommande si bien, comme peut le faire un roi, c'est-à-dire d'une manière toute-puissante, que me voici pourvu de deux bénéfices et curé de Meudon, pour te servir.
Maintenant tu vas me dire pourquoi tu me cherchais, et ce que je puis faire pour toi. Tu vas me parler de toi, de ce que tu es devenu, de ta femme, de ta gentille Marjolaine: pourquoi n'est-elle pas avec toi?
Ici le visage de Guilain devint sérieux et il pâlit légèrement.
—Je n'ai plus de femme, dit-il.
—Oh! pauvre ami! serait-elle morte?
—Oui, morte pour moi, bien morte, car elle ne m'aime plus. Elle a tout oublié, elle m'a quitté en me prêtant des torts chimériques. Mais, quand une femme renonce aux devoirs du mariage, elle ne renonce pas pour cela au chaperon que lui prête le nom de l'époux; et lorsque ces dames se sont montrées lâches et cruelles, c'est nous tout naturellement qui devons en être responsables.
Il y eut ici un silence de quelques instants. Une larme roulait dans les yeux de Guilain, et Rabelais baissait les yeux d'un air peiné, n'osant l'interroger davantage.
—J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs, je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui, elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche. Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi! vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»
Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh! c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A briser.
Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle, que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.
Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.
Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre. Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la quitter jamais.
—Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.
—On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec admiration, avec respect… et puis je l'ai quittée pour continuer mes recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le plaisir.
A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies; j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent, le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature. Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné de larmes.
—C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on devient fou.
—Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier de la danse des loups.
Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à chanter le patron du jour:
Du bon saint Jean voici la fête,
Berger, prends garde à ton troupeau.
Mets des guirlandes sur la tête
Du plus joli petit agneau.
Mets des rubans à ta houlette,
Voici le plus beau jour de l'an!
Donnons-nous-en! (bis.)
Du bon saint Jean voici la fête,
Dansons en l'honneur de saint Jean.
Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:
Voici la saison des cerises,
On en fait de petits bouquets;
Puis bientôt elles seront mises
En jolis paniers bien coquets.
Oh! les charmantes friandises!
Bijoux des plus grands jours de l'an!
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A leurs lèvres presque pareilles
Nos fillettes et nos garçons
Les suspendent à leurs oreilles,
Les mêlent à leurs cheveux blonds;
Elles tombent dans leurs chemise
Lorsqu'ils s'agitent en dansant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A ton moineau, gentille Annette,
N'en offre pas entre tes dents;
Car ta lèvre, autre cerisette,
Recevrait des baisers mordants.
Que vos épingles soient bien mises,
Vierges au double fruit charmant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
Aux oiseaux faisons la morale
Pour qu'ils n'osent pas tout manger.
Sur l'arbre on met le manteau sale
Et le chapeau d'un vieux berger.
Les mannequins sont des bêtises!
Siffle un vieux merle intelligent.
Donnons-nous-en! (bis/.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux. Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache, aussi joyeusement fêté.
—Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.
—Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais, ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.
Quant aux habitants du pays, ils me paraissaient semblables à ces gens endormis qui vont et qui viennent en rêvant. Je n'osais leur faire entendre les sons joyeux de mon instrument enchanté, de peur de les réveiller; car ils eussent alors rougi d'eux-mêmes devant les débris de l'ancienne Rome, et ils se seraient trouvés trop malheureux.
A Rome, comme partout, j'ai trouvé votre nom populaire, mais nulle part on ne vous a bien compris. On vous prend pour un bouffon, parce que sur les hauteurs sereines de la philosophie où vous vivez, vous avez le courage de rire de tout. Ainsi l'on m'a conté d'une manière bien ridicule votre première entrevue avec le saint-père…
—Oh! je sais parfaitement ce qu'ils disent, s'écria Rabelais; il y a du vrai, mais ils ne disent pas tout. Voici comment les choses se sont passées: le cardinal mon maître venait de baiser les pieds du pape, c'était mon tour. Je recule au lieu d'avancer:
—Eh bien, qu'est-ce donc, dit le pape?
—Très-saint-Père, lui dis-je en me prosternant, c'est qu'il est impossible que je sois traité avec autant d'honneur que le cardinal mon maître. Que puis-je faire lorsqu'il vous a baisé les pieds?
Toute la cour romaine se prit à rire; le pape lui-même avait souri gracieusement.
—Maître Rabelais, me dit-il, nous avons entendu parler de votre mérite et vous voulez que nous soyons à même d'apprécier votre esprit un peu satirique et malin. Nous comprenons votre embarras.
Mais, ajouta-t-il, qu'à cela ne tienne. Quand la grandeur commence en bas, il faut remonter pour descendre. Vous pouvez baiser notre anneau.
Le cardinal pinça les lèvres. Le soir, il ne m'adressa pas la parole. Je vis qu'il était blessé de la faveur que j'avais reçue en sa présence. Le lendemain, il me querella sous le plus faible prétexte; je le saluai alors profondément sans rien dire, et je revins en France sans argent, comme tu sais. Je t'ai raconté le reste. Le roi, plus tard, me réconcilia avec le cardinal, qui est resté mon protecteur et mon ami.
Or çà, maître Guilain, puisque nous voilà réunis, je ne veux plus que tu quittes mon presbytère, à moins que grande envie ne te prenne d'ailler ailleurs, car le règlement de ma maison est celui de l'abbaye de Thélème: «Fais ce que voudras.» Bien entendu aussi que je n'y reçois seulement que les personnes de bon vouloir. Je comprends que tu ne veuilles plus être appelé frère Lubin, ce nom-là t'a porté malheur. Il sent le froc, comme disait ta charmante ennemie; rassure-toi, je ne te parlerai plus d'elle ni des moines de la Basmette; mais tu dois avoir besoin de repos. Un dernier verre de ce vieux vin et rentrons, il commence à se faire tard.
Pendant qu'ils parlaient, en effet, la nuit était descendue, non pas toute noire, mais resplendissante d'étoiles. La lune blanchissait les pampres doucement agités par un vent frais et donnait aux grappes, naguère si bien dorées, la blancheur mate de l'argent, l'herbe devenait sombre et humide, un rossignol, caché dans un grand arbre voisin, préludait à la romance de toutes les nuits. Frère Jean se hâta de desservir et alluma la lampe dans la salle basse du presbytère. Rabelais se leva, et, la main appuyée sur l'épaule de Guilain, il se dirigea vers la maison.