II
LE PRÔNE DE RABELAIS
Or, le lendemain était un dimanche, et de plus un jour de grande fête pour les paroissiens de Meudon. C'était la fête de Saint-François le patron de leur bon curé. Tous avaient donc des fleurs à la boutonnière. L'église était parée comme aux grands jours, les saints bien époussetés semblaient se réjouir dans leurs niches, on leur avait attaché des bouquets aux mains avec des rubans de toutes couleurs dont les bouts bien frais et coquettement étalés flottaient comme des banderoles. L'église était pleine lorsque la messe commença, le duc et la duchesse de Guise précédés d'un petit page qui portait leurs livres d'heures étaient entrés dans leur chapelle. Un valet de madame de Guise avait apporté dès le grand matin pour parer l'autel deux vases magnifiquement dorés avec de gros bouquets, des fleurs les plus précieuses et les plus rares.
L'office se faisait à Meudon, depuis que maître François en était curé, avec gravité et décence. Point de chantres braillards et mal accoutrés, point d'enfants de choeur effrontés, polissonnant pendant le service divin et criant leurs versets ou leurs répons avec des glapissements de chien qu'on fouette. Rabelais avait mis ordre à tout cela. Il donnait lui-même à ses enfants de choeur des leçons de plain-chant et leur faisait le catéchisme. Il sermonnait et morigénait ses chantres, ne leur permettant d'être ivrognes qu'après vêpres et jamais avant. Frère Jean s'occupait de la sacristie, sonnait les cloches, faisait diacre à la messe, chantait au lutrin à vêpres, semblait se multiplier tant il avait de zèle et d'activité et se trouvait un peu partout. Rabelais n'exigeait pas de lui qu'il fût à jeun, mais il lui recommandait de s'observer et de ne jamais boire plus d'une bouteille le matin. Aussi tout allait-il pour le mieux.
Le curé de Meudon entra ce jour-là dans l'église précédé d'un nouvel acolyte. C'était Guilain qui prit place dans une des stalles du choeur où bientôt il attira tous les regards. Nous avons dit qu'il était beau et bien fait de sa personne, et puis il chantait d'une voix si pleine et si douce qu'on croyait toujours n'entendre que lui seul. Quand vint le moment du prône il prit le livre des Évangiles, et monta dans la chaire derrière le bon curé pour lui présenter le saint livre au besoin.
Rabelais était beau à voir en chaire, il avait une de ces figures qui attirent le respect et la sympathie de tous lorsqu'elles paraissent au milieu des assemblées, une double lumière intérieure semblait l'éclairer: celle d'un bon esprit et d'un bon coeur.
«Bonnes gens, dit-il en commençant son prône, bonnes gens où êtes-vous, je ne vous saurais voir, attendez que je chausse mes lunettes. Or, bien; maintenant je vous vois, Dieu vous bénisse et moi aussi, et qu'il nous tienne tous en joie.
«Le monde dit ordinairement que quand le diable fut devenu vieux il se fit ermite, d'où vient le proverbe. Onc ne l'ai pu savoir, faute d'avoir à qui me bien informer et du pourquoi et du comment, tout ce que je sais, c'est que j'ai connu des ermites qui, en se faisant vieux devenaient diables.
«Point n'en fut-il ainsi du séraphique père saint François dont nous faisons aujourd'hui la fête. Aussi ne restait-il point solitaire et reclus, ce qui est contre le voeu de nature. Il n'est pas bon que l'homme soit seul dit la Genèse. Mais il se mêlait à la foule des pauvres gens, les instruisant, les consolant et leur donnant de vaillants exemples de courage dans la pauvreté.
«Plus sévère envers lui-même qu'un philosophe stoïcien, il n'avait pour toutes les créatures que débonnaireté et bienveillance sans égales; il appelait ses frères et ses soeurs non-seulement les boiteux, les ladres, les ribauds, les femmes pécheresses et les béguines, mais encore les animaux, les éléments, le soleil, la lune, les étoiles.—Oh! mon frère le loup, disait-il un jour les larmes aux yeux, comment es-tu assez cruel pour manger ma soeur la brebis?
«Un jour étant sorti de son couvent, il vit ou plutôt il entrevit derrière une feuillée deux jeunes gens qui s'embrassaient. Point ne chercha le bon saint s'ils étaient de sexes différents et si la malice du diable y pouvait trouver prise. Jamais il ne songeait à mal. Dieu soit béni, dit-il en continuant tout doucettement son chemin, je vois qu'il est encore de la charité sur la terre!
«Croyez-vous, bonnes gens, qu'il fût triste et rechigné en son maintien comme certaines bonnes âmes de céans, qui, au lieu des patenôtres de l'Évangile semblent babinotter toujours la patenôtre du singe et font continuellement la mine à la nature de ce qu'elle les a faits si laids et si sots? Oh! que nenni! Le bon saint François composait souvent de pieuses chansonnettes, les chantait volontiers et dansait même parfois au besoin, comme il fit en certaine ville d'Italie dont je veux vous conter l'histoire.
«Vous savez que les Italiens passent pour vindicatifs et rancuniers, toujours divisés par familles ennemies et par factions rivales: ainsi furent autrefois et sont encore Guelfes et Gibelins, c'est-à-dire ceux qui voudraient que le pape fût l'empereur et ceux au contraire qui veulent que l'empereur soit le pape. Gens faciles à accorder au fond, la chose n'étant que de bonnet blanc à blanc bonnet, n'était que l'on a beau vouloir que le soleil soit la lune et que la lune soit le soleil, toujours tant que le monde sera monde, la lune et le soleil seront et resteront le soleil et la lune.
«Donc en une ville d'Italie, le nom de la ville ne fait rien à l'histoire, tout le monde était en guerre: la moitié des habitants détestait l'autre moitié. Un jour fut pris pour en venir à une explication. Savez-vous comment? Avec pierres, bâtons, épées et autres arguments de cette force. Voilà les parties en présence, les uns d'un côté de la place, les autres de l'autre, se mesurant de l'oeil, chacun retroussant ses manches et préparant ses armes…. Voilà que tout à coup, dans l'espace laissé vide entre les deux bandes ennemies, arrive un moine, la guitare à la main, chantant et dansant. Ce moine c'était saint François. Tout le monde le regarde, on l'écoute, et voici ce qu'il leur chanta:
«Seigneur, je voudrais vous louer et vous bénir, mais je ne suis rien devant vous. Je suis pauvre, je suis chétif, je suis ignorant et je ne sais pas l'art de bien dire; j'aime cependant l'éloquence du ciel, j'admire la grandeur de votre ouvrage. Soyez loué par les grandes choses que vous avez faites, soyez honoré par tout ce qui est harmonieux et beau!
Soyez béni par mon frère le soleil, parce qu'il est rayonnant et splendide, mais aussi parce qu'il est doux et indulgent: il modère l'éclat de ses rayons pour ne pas brûler la pauvre petite herbe qui fleurit, il donne sa lumière aux méchants pour leur montrer la route du bien et les inviter au repentir; il regarde en pitié les frères qui se haïssent et leur distribue également sa lumière comme s'il déchirait en deux, pour le leur partager, son riche manteau de drap d'or.
Soyez béni, mon Dieu, par ma soeur la lune, parce qu'elle est vigilante et silencieuse comme une pieuse femme à son foyer, ne conseillant ni la guerre ni la haine, mais remettant dans la route le pèlerin attardé et réjouissant sur la mer le coeur du pauvre matelot!
Soyez béni, mon Dieu, par mon frère le feu, non parce qu'il brûle, mais parce qu'il réchauffe les mains des pauvres vieillards.
Soyez béni par ma soeur l'eau, qui lave les plaies du pauvre blessé, et qui semble pleurer en disant: Hélas! comment les hommes peuvent-ils navrer et déchirer leurs frères les hommes!
Soyez béni, Seigneur, par tout ce qui bon, par les mémoires qui oublient les injures, par les coeurs qui aiment et qui pardonnent, par les mains qui jettent le glaive et qui s'étendent pour s'unir, par les ennemis qui se souviennent qu'ils sont frères, que le sang du Sauveur a coulé pour eux tous, et qui rougissent de leurs fureurs et qui se rapprochent doucement les uns des autres, qui s'étonnent enfin de se regarder avec malveillance, qui étendent leurs bras les uns vers les autres, non plus pour se battre, mais pour s'embrasser…. O Dieu, soyez béni! soyez béni!»
«Saint François chantait ainsi, les traits illuminés, les lèvres souriantes, les yeux pleins de larmes. Peu à peu les deux partis s'étaient rapprochés et faisaient cercle en l'écoutant; quand il eut fini, toutes les épées étaient remises au fourreau et les ennemis s'embrassaient.
«O bonnes gens, que je vois si bien quand j'ai chaussé mes besicles, que n'avons-nous maintenant un saint François dont la guitare soit assez puissante pour toucher l'oreille dure des luthéristes, des calvinistes, des casuistes et des sorbonistes! Oh! Janotus de Bragmardo, toi qui es né pour être un homme et qui devrais apprendre de saint François que les baudets même sont tes frères, quel cantique nouveau te décidera et te fera humblement prier pour ton frère égaré Mélanchton? Se battre à propos d'Évangile n'est-ce pas folie furieuse, quand l'Évangile ne veut, n'enseigne et ne montre que charité!
«Disputeurs de religion vont ressembler à ces plaideurs de la fable, qui ayant trouvé une huître, la font gruger à Perrin Dandin et s'en partagent les écailles.
«Heureux et sages sont ceux-là qui font le bien sans disputer, ils ont trouvé la pie au nid.
«Vous autres, mes bons paroissiens, vous êtes tous catholiques et ne sentez en rien l'hérésie, ce dont je me réjouis du fond de mon coeur. Mais s'il y avait entre vous quelque levain de rancune, si toutes les familles ne sont pas d'accords, s'il existe des bouderies entre frères ou entre époux, je vous convie aujourd'hui, jour de Saint-François à vous réunir après vêpres sous les charmilles devant la porte du presbytère. Nous y trinquerons ensemble à l'union de tous les coeurs, et voici derrière moi mon ami Guilain qui, avec son violon et ses chansonnettes, nous donnera peut-être une bonne représentation du miracle de saint François.»
—Ainsi soit-il, murmura joyeusement l'assistance.
Puis Rabelais acheva gravement et convenablement la messe. Quand il se rendit à la sacristie pour déposer ses ornements, il y trouva monsieur et madame de Guise qui le complimentèrent sur son prone, ajoutant que monsieur Pierre de Ronsard avait beaucoup perdu de ne point l'entendre. Car le poëte vendômois sachant que c'était la fête du curé, n'était point venu ce jour-là à l'église de sa paroisse et s'en était allé dès le matin entendre la messe à Paris.