III
LE ROI DU RIGODON
—Mais, puisque je te dis, ma chère, que ce n'est pas un ménétrier naturel, que c'est un diable déguisé, et le joueur de violon de la danse des loups.
—Comment le sais-tu?
—Comment je le sais? eh, ne suis-je pas de Montpellier? Il y était bien connu, va, et peu s'en est fallu qu'il ne fût brûlé comme il convient; mais un beau jour Lucifer l'a emporté et l'on n'en a plus trouvé vestige.
—Jésus, mon Dieu! et comment se retrouve-t-il maintenant à Meudon?
—Tais-toi, parlons plus bas.—Tu sais bien ce que disent les révérends pères, c'est à savoir que notre curé sent le fagot.
—Allons, allons, que grognez-vous là, les vieilles, pendant que tout le village est en danse? Voyez-vous se trémousser toute cette jeunesse? ne la croirait-on pas endiablée?
—Vous avez bien trouvé le mot, c'est bien endiablée qu'il faut dire.
—Allons, la mère, il ne faut pas garder rancune à la jeunesse parce qu'elle s'amuse; nous avons été jeunes aussi.
—Malheureusement, pour notre salut éternel, dit une des deux vieilles en faisant le signe de la croix.
Celui qui interpellait les deux sempiternelles était un gros fermier aux longs cheveux grisonnants, à la bedaine rebondie. C'était maître Guillaume.
C'était le grand ami de frère Jean.
Frère Jean, en ce moment, était fort affairé autour des tables où se rafraîchissaient les danseurs, car on avait dressé des tables autour des charmilles.
Rabelais avait fait apporter une pièce de vin de sa cave, et dom Buinard distribuait les brocs.
Guilain avait préludé sur un air simple et doux, un peu triste même comme la campagne en automne, puis son archet s'était animé, l'automne se refaisait un printemps à force de raisins, les vendangeurs chantaient, la cuve débordait, les visages s'enluminaient, puis on entendait crier le pressoir et la vendange bouillonner. Ce n'étaient que chansons de buveurs tâtant le vin nouveau; c'étaient les muses barbouillées de lie. Puis l'ivresse devenait lucide, l'oracle de la dive bouteille faisait entendre son dernier mot: trinquez! Guilain alors est la sibylle sur le trépied, son visage pâle s'illumine, il prophétise, il chante… et voici à peu près la chanson qu'il improvisa:
LA CHANSON DE GUILAIN
AIR: Des Flons-flons.
En remplissant leurs verres,
Le gentil Rabelais
Disait à ses confrères
Marot et Saint-Gelais:
Trinquons donc, la rira dondaine,
Gai, gai, gai,
La rira dondé,
Trinquons donc, la rira dondaine,
Et flon flon flon,
La rira dondon!
Malgré les balivernes,
Des cracheurs de latin;
Nous sommes des lanternes
Dont l'huile est le bon vin.
Trinquons donc, etc.
Le système du monde,
Je vais vous l'expliquer:
C'est une table ronde,
Où l'on vient pour trinquer.
Trinquons donc, etc.
De la bonne nature,
Le sein qui nous attend
Est une source pure
De nectar indulgent.
Trinquons donc, etc.
Est-il de mauvais frères
Est-il des gens aigris?
Vite emplissons leurs verres;
Puis, quand ils seront gris.
Trinquons donc, etc.
Grâce au vin charitable,
Ils vont n'y plus penser;
Et bientôt sous la table,
Ils iront s'embrasser.
Trinquons donc, etc.
L'un croit et l'autre doute,
Tous les deux ont du bon;
Le plus fin n'y voit goutte,
Le plus simple a raison.
Trinquons donc, etc.
Vous passez sur la terre,
Jouvencelle et garçon;
La fille avec un verre,
L'autre avec un flacon.
Trinquons donc, la rira dondaine,
Gai, gai, gai,
La rira dondé.
Trinquons donc la rira dondaine,
Et flon flon flon,
La rira dondon!
Au refrain, les verres se choquaient en cadence, les applaudissements, les rires montaient aux nues, bientôt la gaieté gagna de proche en proche, le violon chante comme un rossignol, et tout le monde danse; on déserte les tables, on renverse les brocs (ne craignez rien, ils étaient vides!), chacun prend sa chacune, les vieux même se regaillardissent et font sauter les grand'mères. Ce n'est plus une ronde, c'est un vertige, tout tourne, les arbres dansent, les étoiles font des pas étincelants et filent en traînant leur queue. La lune semble pirouetter comme une grosse toupie d'argent. Tous les chiens du village commencent par hurler, puis sautent par-dessus les cloisons et viennent se mêler à la fête. Les deux vieilles qui grondaient dans un coin se mettent à crier au sorcier et au loup, mais la ronde, qui s'éparpille et se reforme, les atteint, les enferme, les envahit. Frère Jean, qui dansait avec son broc faute de jouvencelle, rencontre une des mégères; et comme à la nuit, où tous les chats sont gris, en revanche tous les cheveux gris sont noirs, il la prend pour une jeune femme, passe l'anse du broc à son bras gauche, entraîne la vieille enlacée dans son bras droit, et saute comme un âne qui rue en secouant ses deux paniers. Maître Guillaume, l'ami de frère Jean, prend l'autre vénérable fée. Les méchantes commères se défendent d'abord ou font mine de se défendre, puis la danse les ranime, la poésie de la fête les saisit. Frère Jean et maître Guillaume en passant près d'une torche qui brûle accrochée à l'orchestre de Guilain, voient les monstres qu'ils font danser, et les lâchent en criant comme s'ils eussent vu tous les diables. Mais les vieilles sont lancées, elles ne s'arrêteront plus, elles se prennent l'une à l'autre avec frénésie, et dansent à jupons volants, à coiffes détachées, à cheveux gris flottants, à jambes rebindaines. On les remarque, on se les montre, on rit, on s'arrête, on fait cercle pour les voir. Des applaudissements unanimes les encouragent; le violon de Guilain fait bondir et sautiller des notes chevrotantes et nasillardes, les deux intrépides danseuses s'arrêtent enfin, et s'enfuient en montrant le poing et en jurant qu'elles se vengeront du ménétrier de malheur qui les a si fort ensorcelées.