IV
CHEZ MADAME DE GUISE
—Je ne saurais goûter, disait gravement Pierre de Ronsard, tous les propos de beuverie. Ils sentent leur vilain et leur rufian. J'aime mieux la face féminine et couronnée de pampre de Bacchus, que la panse du vieux Silène; mais à la mâle beauté du vainqueur de l'Inde, je préfère la radieuse figure du Patarean et les anneaux crêpelés de sa perruque d'or.
—Voilà Ronsard qui, pour assiéger le paradis de beuverie, va entasser des mots lourds comme des montagnes, dit en souriant Rabelais.
Ronsard lança au bon curé un regard formidable.
—Ils seront lourds peut-être, dit-il en relevant sa moustache, lorsqu'ils pèseront comme des marbres éternels sur la cendre des faiseurs de gaudrioles.
—-Alors on pourra écrire dessus: Ci-gît la gaudriole étouffée à jamais sous des poésies de marbre. La plaisanterie est froide, convenez-en, mais elle est de moins en moins légère.
Ces propos avaient lieu au château de Meudon, dans le salon de Mme la duchesse de Guise. Curieuse comme il convient à une fille d'Ève et indulgente comme on peut l'être à la campagne, elle avait voulu voir de près le fantastique ménétrier dont il était bruit partout aux environs. D'après une invitation expresse, Rabelais avait amené Guilain qui ne disait mot, et de toutes ses oreilles écoutait la discussion commencée entre le prince des poëtes et le philosophe des princes.
—Monsieur le curé, dit Mme de Guise, je vous demande grâce pour Ronsard. Ne le fâchez pas, car vous ne sauriez plus tirer de lui ensuite une seule parole de raison; lorsqu'il se fâche, il pindarise.
—Et lorsque Ronsard pindarise, Apollon se fâche, dit Rabelais.
—Monsieur Rabelais, lorsque je pindarise, je ne crois pas fâcher Apollon, mais à coup sûr je n'offense pas Dieu comme certains curés qui enivrent leurs paroissiens et leur font ensuite danser jusqu'à minuit la danse des loups avec le violon du diable.
—Oh! oh! Guilain, dit le curé, ceci est un paquet à ton adresse. Que vas-tu répondre au sire de Ronsard?
—Je lui répondrai, dit Guilain, qu'on peut être grandement poëte sans être grandement charitable; mais que c'est dommage, car la poésie, suivant moi, étant la musique des bons coeurs, il est triste de séparer ainsi la musique de la chanson.
—Je ne croyais pas, grommela Ronsard entre ses dents, qu'on vînt chez les duchesses pour être affronté par les manants. Puis s'étant levé, il salua profondément et sortit.
—Laissez-le aller, dit en riant la duchesse, je suis accoutumée à ses incartades. Je suis même assez contente qu'il soit parti; nous causerons plus à notre aise. Or ça, Guilain, nous sommes seuls et vous n'avez ici rien à craindre. Dites-moi franchement s'il est vrai que vous entendez quelque chose au grimoire, et que votre violon fait danser les loups?
—Bien mieux que cela, madame, il fait danser les mauvaises langues. Quant au grimoire, je n'en connais d'autre que le livre de la nature, et j'avoue que je le déchiffre un peu.
—Le livre de la nature est bon, reprit la duchesse, mais nos docteurs prétendent que celui des Évangiles est meilleur. Êtes-vous bon chrétien, Guilain? Je sais que vous allez à la messe et je vous y ai vu; mais allez-vous aussi à confesse?
—Madame, dit Guilain, voici monsieur mon maître et mon curé. C'est à lui de vous répondre.
—Point du tout, se récria Rabelais; la confession est un mystère, et si vous vous confessez, c'est vous seul qui avez le droit de le dire. La théologie ne nous enseigne-t-elle pas que, nonobstant le commandement de l'Église, la confession n'est obligatoire que pour ceux qui se sentent chargés de quelque péché mortel? Irai-je donc, moi, ensevelisseur de vos secrets, les déterrer et déclarer à qui ne le sait pas, que vous avez peut-être péché mortellement? Cela est entre Dieu et vous, et vous seul pouvez, si bon vous semble, en instruire madame la duchesse.
—Alors, dit Guilain, à cette question tant délicate, je demande la permission de répondre avec accompagnement de violon.
—Oh! vous êtes charmant, dit la duchesse, et vous prévenez mon désir.
Je brûlais de vous entendre faire parler votre merveilleux instrument.
Elle sonna; un de ses gens parut.
—Qu'on aille chercher au presbytère le violon de Guilain, dit-elle.
Le violon apporté, Guilain, improvisant musique et paroles, chanta la chanson que voici:
LA CONFESSION DE GUILAIN
A Rabelais, oui, je vais à confesse;
A Rabelais, qui sut me convertir,
Je vais conter mes erreurs de jeunesse,
Dont le regret ressemble au repentir.
Lorsque pour moi l'horizon devient sombre,
J'aime à pleurer les rêves d'un beau jour,
De mes péchés j'aime à savoir le nombre:
La pénitence est encor de l'amour. (Bis)
En m'accusant d'une tendre folie,
Je vois souvent rougir le bon pasteur;
Il dit tout bas: Était-elle jolie?
Bonne raison d'excuser le pécheur!
Je lui réponds: Je la trouvais si belle,
Que j'abjurais la vertu sans retour.
—Ah! dit le prêtre! il faut prier pour elle,
La pénitence est encor de l'amour. (Bis)
Quand je lui dis: Mon père je m'accuse,
D'avoir douté contre mes intérêts.
Il me répond: C'est peut-être une excuse;
Mon pauvre enfant, le faisiez-vous exprès?
—Non; mais toujours j'ai gardé l'espérance,
La vierge, au ciel, fêtera mon retour.
—Aimez-la donc, et faites pénitence,
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Quand je lui dis: J'aime un peu la bouteille,
Il lève au ciel des yeux prêts à pleurer:
—N'abjurons pas le doux jus de la treille,
Buvons-en moins pour le mieux savourer!
Rappelons-nous qu'à la sainte abstinence,
De l'appétit nous devons le retour;
A petits coups, buvons par pénitence,
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Si je lui dis: J'aime encore une femme,
Mais c'est un ange, un idéal rêvé,
Et cet amour est un culte de l'âme
Que feu Platon lui-même eût approuvé.
Il me répond: Pas tant de confiance,
L'esprit est prompt, mais la chair a son tour;
Dites trois fois, pour votre pénitence
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
—C'est étrange, dit la duchesse quand Guilain eut fini, cela ressemble aux idées de Clément Marot, mais ce n'est pas de son langage. Il y a là une muse inculte, et vraiment gauloise, qui promet beaucoup. Quant à votre dévotion, elle doit être catholique; car il me semble qu'elle effaroucherait bien fort la rigidité de messieurs les huguenots. Mais qu'en pense notre curé?
—Je pense, dit Rabelais, que Guilain est un assez mauvais pénitent, et qu'il exagère quelque peu ce que Ronsard, dans son langage à moitié latin, pourrait appeler la tolérance de son pasteur.
—Le mot me plaît, dit Mme de Guise, mais croyez-bien qu'il ne sera jamais inventé par Ronsard. Or, croyez-vous, maître Rabelais, vous, si indulgent et si bon, que votre tolérance puisse être exagérée?
—Oh! madame, dit Rabelais, parlons d'indulgence et nous nous entendrons. L'indulgence est catholique, elle est chrétienne, elle est divine, et c'est en quoi ce malheureux Luther a bien mal compris la vraie religion. Il a osé attaquer les indulgences! Il a cru que l'Église en abusait lorsqu'elle les donnait à pleines main. Mais l'indulgence ne transige pas avec le mal, elle le guérit, et si l'Église et une mère, peut-on lui reprocher trop d'indulgence? Quant à la tolérance, laissons en paix ce vilain mot, et si Ronsard ne l'invente pas, ce ne sera certes pas moi qui lui donnerai cours. Tolérer le mal c'est être indifférent pour le bien. Aussi réclamerai-je, madame, toute votre indulgence pour la mauvaise petite chansonnette de Guilain. Pour ce qu'il prétend, que la pénitence est encore de l'amour, cela s'entend un peu trop chez lui de l'amour profane, comme cela n'arrive que trop souvent chez les poëtes et les femmes. Mais pour les bons et fidèles chrétiens, sérieusement touchés de la grâce de Dieu, il ne faut pas dire que la pénitence est encore de l'amour, mais bien, qu'elle est un commencement de charité.
—Je l'entends ainsi, cher maître, dit humblement Guilain, et je partage de tous points votre doctrine sur l'indulgence et même sur les indulgences, car cette douce vertu qui pardonne doit se multiplier comme nos fautes. Vous parlez comme un sage théologien, et j'ai chanté comme un poëte un peu folâtre.
—Vous avez conquis votre pardon, dit Mme de Guise, et nous ne le dirons pas à M. Pierre de Ronsard. Or ça, Guilain, voulez-vous nous faire un plaisir en échange de notre indulgence?
—Si je le veux, madame! mais je vais vous prier à genoux de me donner ce contentement.
—Eh bien! je veux que vous veniez à la cour. Le roi s'ennuie et se lasse un peu de ses poëtes. Je veux que vous fassiez sur lui l'épreuve de votre violon enchanté. Nous verrons si les loups dansent plus facilement que les rois.
—En vérité, je le crains, madame, et je n'ose croire que vous parliez sérieusement. Moi, paraître à la cour! mais songez donc, madame, que je suis un pauvre sauvage, mal élevé d'abord par des moines, puis un peu corrigé, mais non civilisé, à l'école de la nature. Il est vrai que j'ai beaucoup lu, mais la grâce et les manières du monde ne s'apprennent pas dans les livres, et je craindrais…
—Eh! qui vous demandera, interrompit la duchesse, les manières d'un gentilhomme? Vous serez présenté à la cour comme le ménétrier de Meudon. Je vous annoncerai au roi, et maître François Rabelais voudra peut-être bien vous y conduire.
—Oh! pour cela non, madame, se récria maître François. Guilain est mon ami, presque mon enfant, et s'il veut se noyer pour vous plaire, je ne saurais l'en empêcher; mais ce ne sera pas moi, s'il vous plaît, qui le jetterai à la rivière.
—Je suis entièrement aux ordres et à la discrétion de madame la duchesse, dit Guilain en s'inclinant.
—Eh bien! nous en reparlerons, et ce ne sera pas à monsieur le curé, mais à vous seul que je m'adresserai pour cela.
—Guilain, Guilain, disait Rabelais en revenant le soir au presbytère avec le ménétrier tout pensif, te voilà engagé dans un mauvais pas. La cour est pour les poëtes sans nom et sans fortune ce que le miroir tournoyant du chasseur est pour les pauvres petites alouettes. Puisses-tu ne pas laisser dans quelque filet caché les plus belles plumes de tes ailes?
Mais Guilain n'écoutait pas ou plutôt n'entendait pas son maître, et il répétait, à part lui, le coeur gros et la tête en travail: Je paraîtrai devant le roi.