IV
LA CHARITÉ DE FRÈRE LUBIN
En quittant le père prieur, maître François était rentré dans sa cellule.
La cellule du frère médecin n'était point située comme les autres dans l'intérieur du cloître; c'était une assez grande salle qui servait en même temps de bibliothèque, et qui dépendait des anciens bâtiments du prieuré; l'une des fenêtres avait été murée, parce qu'autrefois elle servait de porte et communiquait avec le clos extérieur au moyen d'un vieil escalier de pierre tout moussu, dont les restes branlants subsistaient encore. La fenêtre qui restait était en ogive, et tout ombragée de touffes de lierre qui montaient jusque-là et se balançaient au vent. Une corniche de pierre en saillie, soutenue par une rangée d'affreux petits marmousets accroupis et tirant la langue, passait sous la fenêtre à trois ou quatre pieds environ, et se rattachait à l'ancien balustre de l'escalier, dont il ne restait plus que trois ou quatre colonnettes. De la fenêtre de maître François on pouvait voir le plus beau paysage du beau pays d'Anjou. Le clos des moines, tout planté de vignes, descendait en amphithéâtre et n'était séparé de la route que par une haie d'églantiers. Plus loin s'étendaient d'immenses prairies, que des pommiers émaillaient au printemps d'une pluie de fleurs blanches et rosés; puis, plus loin encore, entre les touffes rembrunies des grands arbres de la Chesnaie, on voyait au pied d'un coteau boisé, joyeuses et bien entretenues, les maisonnettes de la closerie où nous avons laissé Marjolaine.
La table sur laquelle travaillait le frère médecin était auprès de la fenêtre, et de gros livres entassés lui servaient pour ainsi dire de rempart. Des ouvrages en latin, en grec, en hébreu, étaient ouverts pêle-mêle devant lui, à ses côtés et jusque sur le plancher, où le vent les feuilletait à son caprice. Les Dialogues de Lucien étaient posés sur les Aphorisme d'Hippocrate, la Légende dorée était coudoyée par Lucrèce, un petit Horace servait de marque à un immense Saint Augustin, qui ensevelissait le petit livre profane devant ses grands feuillets jaunes et bénis; le Satyricon de Pétrone était caché sous le Traité de la Virginité, par saint Ambroise, et près d'un gros in-folio de polémique religieuse était ouverte la Batracomyomachie d'Homère, dont les marges étaient tout illustrées, par le frère François lui-même, d'étonnants croquis à la plume, où les rats et les grenouilles figuraient en capuchons de moine, en tête rases de réformé, en robes fourrées de chattemite, en chaperons de formaliste et en gros bonnets de docteur.
En rentrant dans sa cellule, maître François avait l'air grave et presque soucieux; il s'assit dans sa grande chaire de bois sculpté, et posant ses deux coudes sur la table couverte de papiers et de livres, il resta quelques minutes immobile, caressant à deux mains sa barbe frisée et pointue. Puis, se renversant sur le dossier de son siège, il étendit les bras en bâillant, et son bâillement se termina par un long éclat de rire.
—Oh! le bon moine qu'ils vont faire! s'écria-t-il. Oh! la gloire future des cordeliers! Comme il fera croître et multiplier la sainte famille du Seigneur! Oh! le vrai parangon des moines! et combien les femmes et les filles se réjouiront des voeux qu'il va faire! Car, si à pas une ne doit-il du tout appartenir, toutes, en vérité, peuvent avoir espérance de conquérir ses bonnes grâces. Oh! comme il pratiquera bien la charité envers le prochain, et combien d'indulgence il fera gagner aux maris dont il confessera les femmes, et aux pères et mères dont il catéchisera les fillettes! Dieu garde de mal ceux qui n'en diront rien et qui voudront que pardessus tout et à propos de tout la Providence soit bénie! Ça, voyons un peu où j'en étais de mes annotations sur les ouvrages de Luther.
Il tira alors d'une cachette pratiquée entre le mur et la table un in-folio chargé de notes manuscrites qu'il se mit à étudier. Parfois il frappait du dos de la main sur le livre et souriait d'une manière étrange en disant à demi-voix: Courage, Martin! D'autres fois, il haussait les épaules et soulignait un passage. A un endroit où était prédite la destruction de Rome, il écrivit en marge: Quando corpus destruitur, anima emancipatur. «Quand le corps est détruit, l'âme est délivrée.» Puis plus bas: Corpus est quod corrumpitur et mutatur, anima immortalis est. «Le corps se corrompt et change de forme, l'âme est immortelle.»
A une autre page, il écrivit encore: «Il y a une Rome spirituelle comme une Jérusalem spirituelle. C'est la Jérusalem des scribes et des pharisiens qui a été détruite par Titus, et les luthériens ne pourront jamais renverser que la Rome des castrats et des moines hypocrites, celle de Jésus-Christ et de saint Pierre ne les craint pas.»
A la fin du volume, il écrivit en grosses lettres: «ECCLESIA CATHOLICA.—Association universelle. ECCLESIA LUTHERANA.—Société de maître Luther.» Puis il se prit à rire.
Mais bientôt reprenant son sérieux et devenant rêveur:—Eh bien! oui, murmurait-il, la société universelle doit respecter les droits de maître Martin, si elle veut que maître Martin se soumette aux devoirs que la société universelle lui impose!—Brûler un homme parce qu'il se trompe… c'est sanctifier l'erreur par le martyre. Toute pensée est vraie par le seul courage de sa protestation et de sa résistance dès qu'on veut la rendre esclave et l'empêcher de se produire, et l'on doit combattre pour elle jusqu'à la mort: car la vérité ne craint pas le mensonge, elle le dissipe par elle-même comme le jour dissipe la nuit. C'est le mensonge qui a peur de la vérité: ce sont donc les persécuteurs qui sont les vrais sectaires. La liberté généreuse est catholique, parce qu'elle seule doit conquérir et sauver l'univers: elle est apostolique, parce que les apôtres sont morts pour la faire régner sur la terre. La vraie église militante, c'est la société des martyrs!… la liberté de conscience… Voilà la base de la religion éternelle: voilà la clef du ciel et de l'enfer!
Maître François rouvrit encore une fois son livre, et à un endroit où il était parlé de la prétendue idolâtrie de l'église romaine, il écrivit:
Quid judicas si tu non vis judicari? Libertatem postulas, da libertatem.—Pourquoi juger si tu ne veux pas qu'on te juge? Tu veux la liberté, donne la liberté.»
Et plus bas: «Chacun peut renverser ses propres idoles dès qu'il ne les adore plus. Mais, si ton idole est encore un Dieu pour ton frère, respecte le Dieu de ton frère, si tu veux qu'il respecte ton incrédulité: et laisse-lui sa religion, pour qu'il n'attente pas à ta vie: car l'homme doit estimer sa vie moins que ses dieux.»
Au bas d'une autre page, il écrivit encore: «Je proteste contre la protestation qu'on impose, et quand les luthériens iront torturer les catholiques, les vrais protestants seront les martyrs… Voilà le vrai: le reste n'est que de la brouillerie et du grimoire… Mais que répondrons-nous aux sorbonistes, aux subtilités d'Eckius, aux doctes fariboles de Melanchton et aux arguments que le diable fait à maître Martin Luther? Solventur risu tabuloe, lu missus abibis!» J'en accepte l'augure, et buvons frais, dit maître François en fermant son gros livre.
Autre argument ne peut mon coeur élire, Voyant le deuil qui vous mine et consomme: Mieux vaut de ris que larmes écrire, Pour ce que rire est le propre de l'homme.
Où diable ai-je pris ce quatrain? Je crois en vérité que je viens de le faire. J'ai donc pris au fond du pot, puisque je rime déjà!
En ce moment on frappa discrètement à la porte, puis le loquet tourna avec précaution, et la plus jolie tête de moinillon qui fût oncques encapuchonnée regarda dans la chambre, en disant:
—Peut-on entrer, maître François?
—Comment! vous ici, frère Lubin? Mais, petit malheureux, vos épaules vous démangent-elles? et voulez-vous que frère Paphnuce, demain au chapitre, vous fasse donner du miserere jusqu'à vitulos?
—Je me moque bien de frère Paphnuce, dit le novice en se glissant dans la bibliothèque dont il referma cependant la porte avec soin et sans bruit; il faut absolument que je vous parle; vous savez que je dois faire profession dans trois jours?
—Frère Paphnuce ne me l'a pas laissé ignorer, mon pauvre petit frère Lubin, et je vous en félicite de mon mieux; ce n'est pas ma faute si ce n'est guère.
Cependant le frère Lubin s'était vite installé à la fenêtre, et, avec des larmes au bord des yeux, il regardait du côté de la Chesnaie.
—J'ai eu bien de la peine à m'échapper, dit-il après un long silence: frère Paphnuce me croit en oraison dans la grotte de la Basmette, d'où l'on a déjà déplacé la statue peinte de madame sainte Madeleine, pour mettre à sa place l'image miraculeuse de saint François, vous savez, cette statue de bois qu'on habille en vrai franciscain, et qui pleure, dit-on, lorsque l'ordre est menacé de quelque danger; est-ce vrai cela, maître François?
—Vous pouvez le croire, puisque vous ne l'avez jamais vu, dit le frère; moi, je n'en douterais que si je le voyais.
—Enfin, je me suis glissé le long du jardin et j'ai trouvé entre-bâillée la porte du prieuré. Je m'y suis glissé sans que personne me voie… et me voilà. Oh! que j'avais besoin de vous parler!… et puis, des fenêtres qui donnent sur le cloître, on ne voit pas la Chesnaie et la closerie où j'ai joué tant de fois lorsque j'étais encore tout enfant!
—Ah! oui, je sais avec la petite Marjolaine, n'est-ce pas?
—Chut! taisez-vous, maître François, s'écria le novice en rougissant jusqu'aux oreilles; si quelqu'un nous entendait!
—Eh bien! que comprendrait-il? pourvu qu'il ne puisse pas voir, comme moi, que vous pleurez en regardant la closerie, et que vous regrettez la charmante enfant, qui est devenue une délicieuse jeune fille…
—Oh! silence! je vous en prie, ne me dites pas de ces choses-là. Comment pouvez-vous deviner? Comment pouvez-vous savoir?… Je ne l'ai même pas dit à mon confesseur!
—Si j'étais votre confesseur, je le saurais précisément parce que vous ne me l'auriez pas dit et vous me le dites à moi, précisément, parce que je ne suis pas votre confesseur.
—Mais, mon Dieu, qu'est-ce que je vous dis donc, mon frère? Mais je vous assure bien que je ne vous ai rien dit du tout.
—Pas plus qu'à Marjolaine, n'est-ce pas?
—Oh! mais vous êtes donc sorcier! Voilà maintenant que vous savez!… Mais au surplus, je pourrais bien vous dire que non. Comment ferais-je pour lui parler, je ne puis la voir qu'à l'église?
—Aussi y vient-elle bien régulièrement, la dévote petite fillette au nom doux et bien odorant! Et vous l'aimez bien, n'est-ce pas? J'entends d'affection fraternelle et charitable, celle que l'Évangile nous commande de partager entre tous nos frères, et ne nous défend pas non plus d'étendre un peu jusqu'à nos soeurs!
—C'est vrai que Marjolaine est bien modeste et bien pieuse.
—Elle est aussi bien aimable et bien jolie. C'est cela que vous diriez d'abord, si vous l'osiez.
—Oh! pour cela, je n'en sais rien, dit le novice en prenant un air ingénu et en baissant les yeux.
—Aussi vous voilà bien décidé à faire profession?
—Hélas! fît en soupirant le frère Lubin; et tournant les yeux vers la closerie, il laissa tomber deux grosses larmes.
—Frère Lubin! frère Lubin! cria dans le corridor une voix trop facile à reconnaître et trop bien connue des novices.
—Ah! mon Dieu! voilà à présent frère Paphnuce qui me cherche dans le prieuré; s'il vient ici, je suis perdu!
—Cachez-vous! lui dit maître François en se levant et en allant doucement vers la porte.
—Mais où me cacher? Derrière cette pile de livres, il me verra. Mon
Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux!
—Vite! dit frère François, il approche; enjambez la fenêtre, mettez vos pieds en dehors sur la corniche et cachez-vous dans l'angle du mur. Prenez garde de tomber dans la vigne, les échalas vous feraient mal.
Le novice accomplit promptement l'évolution commandée par le médecin, et il avait à peine fini, qu'on entendit heurter assez rudement à la porte de la cellule.
Frère François ouvrit lui-même, et vit, comme il s'en doutait bien, la figure blême et renfrognée du terrible maître des novices.
—Frère Lubin n'est pas ici? demanda Paphnuce.
—Vite, mon frère, asseyez-vous. Vous n'êtes pas bien, je vous assure; laissez-moi tâter votre pouls. Parbleu! cela ne m'étonne pas, il faut aller vous coucher, vous avez la fièvre.
—Frère Lubin n'est pas ici? répéta le maître des novices avec humeur.
Maître François éclata de rire et demanda à son tour:
—Le père prieur est-il ici?
—Pourquoi cette demande?
—Pourquoi la vôtre? Frère Lubin est-il plus invisible que le frère prieur, et pourrait-il être ici sans qu'il fût possible de l'apercevoir?
—Il y est venu du moins.
—Doucement, doucement, mon frère! Vous me demandez s'il y est venu, bien que vous ne l'ayiez pas vu y venir, et vous me demandiez tout à l'heure s'il y était, bien que vous ne le vissiez pas; vous parlez donc métaphysiquement et en esprit? Or, qu'il soit ici en esprit et qu'il y soit venu en esprit, à cela je puis vous répondre que je vous en dirai mon sentiment quand l'Université de Paris aura sorbonificalement matagrobolisé la solution quidditative de cette question mirifique: Utrum Chimoera in vaciium bombinans possit comedere secundas intentiones.
—Vous êtes toujours moqueur, mon frère, dit Paphnuce en radoucissant sa voix, tandis qu'il se mordait la lèvre et lançait en dessous au railleur un regard de haine implacable; je désire vous voir toujours aussi gai, et qu'au jour du jugement notre Seigneur n'ait pas à se moquer de vous à son tour!
—Vrai! je le voudrais, ne fût-ce que pour le voir rire, ce bon Sauveur, qu'on nous peint toujours pleurant, malingre et meshaigné! Le sourire siérait si bien à son doux et beau visage! Et ses grands yeux toujours pleins de sang et de larmes s'illumineraient si bien d'un rayon de franche gaieté! M'est avis qu'alors le ciel attendri s'ouvrirait et que les pauvres pécheurs y entreraient pêle-mêle, ravis en extase et convertis par la risette du bon Dieu. Si bien que le grand diable lui-même ne pourrait se tenir d'en être ému et d'en pleurer; puis, pleurant rirait de voir rire, et riant pleurerait de n'avoir pas toujours ri d'un si aimant et si bon rire, et, pour l'enfer comme pour le ciel, ce jour-là ce serait dimanche!
—Impie! murmura le maître des novices!
—Soignez-vous, mon frère, dit maître François, vous avez de la bile; vos yeux sont jaunes. Prenez des remèdes, vos fonctions naturelles doivent être gênées.
En ce moment, une femme se présenta timidement à la porte et fit une profonde révérence. Frère François, en sa qualité d'habile médecin, avait le privilège unique de recevoir des visites de toutes sortes, et c'est pourquoi on l'avait logé hors du cloître, dans les bâtiments du prieuré, qui servaient aussi d'hôtellerie pour les étrangers de distinction lorsqu'il en venait au monastère. Ce privilège déplaisait fort au frère Paphnuce, et c'était là le commencement de sa haine contre le frère médecin.
—Entrez, ma bonne, dit frère François; justement nous ne sommes pas seuls et nous pouvons vous recevoir ici. Frère Paphnuce voudra bien rester et nous tenir compagnie.
—Non, dit sèchement le maître des novices; que je ne vous dérange pas.
Vous êtes en dehors de la règle; autant vaut vous y mettre tout à fait.
Je vais chercher frère Lubin, car il faut que je sache où il peut être
caché.
—Bonne chance, mon frère! dit maître François. Et Paphnuce sortit, en laissait toutefois la porte ouverte.
—Eh bien! bonne mère Guillemette, qu'y a-t-il de nouveau à la closerie de la Chesnaie? dit avec bienveillance le frère médecin en s'adossant à la fenêtre.
—Hélas! mon frère, ma pauvre Marjolaine est malade! Cela l'a prise au retour de l'office; elle est pâle, elle pleure, elle veut être seule et ne veut pas dire ce qu'elle a.
—Hum!… La petite n'est pas loin de ses dix-sept ans, je pense?
—Oh! mon frère, ce n'est pas ce que vous pensez. La pauvre enfant ne songe pas à mal; elle ne se plaît qu'à l'église.
—C'est que probablement celui qu'elle aime ne va pas à la danse?
—Frère François! frère François! disait tout bas Lubin, caché derrière l'appui de la croisée, ne dites rien, je vous en prie!
—Tenez, la mère Guillemette, poursuivit le frère médecin, il faut marier Marjolaine.
—Mais non!… mais non!… dit frère Lubin.
—Et à qui la marier, mon bon frère? La petite coquette ne veut entendre parler de personne.
—C'est que vous ne lui parlez jamais de celui qu'elle voudrait bien.
—Oh! mon Dieu, elle aurait bien tort de croire que je la contrarierais si elle avait une inclination, et son père veut tout ce que je veux. Nous lui donnons peu de chose, mais c'est notre fille unique, et la closerie est à nous: elle restera avec nous tant qu'elle voudra, et nous la croirons toujours assez richement mariée si elle l'est selon ses désirs.
—Voilà qui est bien et sagement pensé. En effet, une fille vendue ne sera jamais une femme honnête, et celle qui se marie pour un écu trompera son mari pour une pistole, en cas qu'elle soit vertueuse, autrement ce sera pour rien.
—C'est bien aussi ce que je dis toujours à Guillaume, et il me comprend bien; car lui, ce n'était pas pour ma dot qu'il m'a prise; son père voulait l'empêcher de se marier avec moi et lui avait défendu de me parler; le pauvre garçon avait tant de chagrin qu'il voulait s'enrôler dans les francs taupins ou ailleurs. La veille de son départ, du moins à ce qu'il pensait, j'étais seule dans ma petite chambre, justement comme Marjolaine est seule dans ce moment-ci; j'avais laissé ma fenêtre entr'ouverte; tout à coup voilà un jeune gars qui saute dans la chambre et qui se jette à deux genoux en pleurant: je viens vous faire mes adieux, me disait il d'un ton de voix à me navrer le coeur. J'étais toute saisie; mais enfin ne pouvant plus y tenir, je lui ai tendu les bras… et… que voulez-vous que je vous dise?… il a bien fallu après cela nous marier, car tout le monde aurait jeté la pierre aux parents de Guillaume.
—Eh! qu'auriez-vous fait si le père de Guillaume avait fait comme Jean
Lubin, par exemple, s'il eût voué son fils à saint François?
—Ah! oui, j'aurais dit que Guillaume s'était voué à moi, et que saint François, étant le plus raisonnable et surtout le moins compromis dans l'affaire, c'était lui qui devait céder. Et tenez, vous parlez de Jean Lubin; mais croyez-vous qu'il ne se repente pas à l'heure qu'il est d'avoir mis son fils au couvent, un si bel enfant, et qui promettait d'être à la fois si doux et si malin!
—M'est avis, dit maître François, que pour changer la résolution de Jean Lubin, il suffirait que son fils fût surpris comme Guillaume dans la chambrette d'une jouvencelle; mais le moyen? Le portier du couvent ne laisse pas sortir les novices, et il ne leur est pas même permis de venir au prieuré, le seul endroit où il soit possible de sortir en descendant par la fenêtre.
En achevant cette phrase, frère François regarda dans le clos par-dessus son épaule et se mit malicieusement à rire: Frère Lubin avait disparu.
—Allez, bonne femme, allez, dit le frère médecin, l'indisposition de Marjolaine n'aura pas de suites fâcheuses, mais ne la laissez pas seule plus longtemps, et souvenez-vous de la jeunesse de Guillaume. Où travaille-t-il en ce moment?
—Il est justement occupé à la vigne de Jean Lubin qui l'a prié de lui aider comme son ami et son compère, je viens de les voir de loin en passant près des grands poiriers.
—Eh bien! allez vite les rejoindre et menez-les avec vous à la chambre de Marjolaine; vous approcherez tout doucement, et si les oiseaux sont au nid vous les prendrez sans les effaroucher. A revoir, mère Guillemette!
—Oh! mon Dieu! vous me faites peur. Mais ce n'est pas possible, et d'ailleurs comment sauriez-vous?…
—Tenez, mère Guillemette, dit frère François en faisant approcher la bonne femme de la fenêtre, n'est-ce pas là-bas, au bout de la maisonnette qu'on voit d'ici, qu'est la chambre de la petite Marjolaine?…
—Mais oui… mais oui. Ah! mais, qu'est-ce que c'est donc que cela? On dirait qu'il y a quelqu'un qui lui parle par la fenêtre… Je ne distingue pas très-bien… mais je crois voir une robe brune; c'est sans doute la mère Barbe ou la vieille Marguerite… mais elles ont donc sauté par-dessus la haie, puisque j'ai fermé la porte à la clef… Bon! la voilà qui entre et la fenêtre qu'on referme. Qu'est-ce que c'est donc? qu'est-ce que c'est donc que cela?
—Décidément, il faut que frère Lubin ait pris la fuite par-dessus les murs! s'écria en même temps la voix de frère Paphnuce qui revenait tout essoufflé, on ne le trouve nulle part.
—Je vais le chercher avec vous si vous le désirez, mon frère, et quant à vous, mère Guillemette, doucement et de la prudence: vous connaissez le mal et vous en savez le remède. Allez vite, et si vous n'arrivez pas assez à temps pour empêcher une petite crise, faites en sorte qu'elle tourne à bien, et votre malade est sauvée.
LA VIGILE DE SAINT FRANÇOIS
Sous le choeur de l'église des frères, il y avait une crypte assez profonde, au fond de laquelle était l'autel de la Madeleine; de chaque côté de l'autel était figuré un enfoncement dans les roches fermé par une grille où l'on entrevoyait les statues agenouillées et peintes au naturel de saint Antoine et de saint Paul, premier ermite. En face de l'autel, était placée dans une niche assez spacieuse, dont la porte historiée et dorée s'ouvrait et se fermait à deux battants, la statue du grand saint François d'Assise.
Or, il était d'usage au couvent de la Basmette que les moines vinssent processionnellement échanger les statues de saint François et de la Madeleine, Mme sainte Madeleine faisant alors au patron de la communauté tous les honneurs du grand autel.
Les deux statues étaient donc mobiles et portatives, et la force d'un homme suffisait pour les enlever de leur place et les rétablir au besoin. Tout ceci est assez important à noter pour la suite de cette histoire. Le peuple n'était admis qu'aux grands jours de fête dans la crypte de la Basmette, aussi ne manquait-il jamais de s'y faire force miracles ces jours-là.
Sous la niche de saint François il y avait une petite porte cadenassée et verrouillée: c'était la porte des caveaux. Ces caveaux avaient une double destination, ils devaient servir de sépulture pour les morts, et de prison pour les vivants. La porte en était peinte en noir avec une tête de mort en relief peinte en blanc, et cette inscription en lettres gothiques au-dessus du crâne: Requiescant, puis au-dessous, en plus gros caractères: IN PACE. C'est pourquoi on appelait la porte noire la porte de l'in pace.
Or, la veille même de Saint-François, deux jours après les aventures que nous venons de raconter, pendant que les moines chantaient en choeur dans la crypte de la Basmette, un prisonnier pleurait et se désespérait à vingt pieds au moins sous terre, dans une cellule des caveaux.
Dans un espace de quatre à cinq pieds carrés, assis sur une grosse pierre que couvrait une natte terreuse et humide, plié en deux et la tête cachée dans ses bras, qu'il appuyait sur ses genoux, le pauvre pénitent involontaire eût ressemblé à une statue, sans le mouvement convulsif et régulier que lui faisaient faire ses sanglots. Un peintre espagnol eût volontiers pris modèle sur lui pour représenter le désespoir de la damnation et l'immobilité douloureuse et tourmentée du découragement éternel.
Tout à coup il tressaillit, et relevant la tête il prêta l'oreille: ses grands yeux noirs se dilatèrent d'épouvante; un rayon blafard de la lampe suspendue dans l'angle du cachot vint pâlir encore sa figure blême. Oh! comme il est changé depuis deux jours! et qui pourrait reconnaître là le sémillant novice de la Basmette, le disciple de maître François, ce fripon de frère Lubin?
Hélas! sa bouche lutine avait déjà désappris le rire et la causerie clandestine; ses couleurs rosées s'étaient changées en pâleur; ses yeux seuls étaient brillants encore, mais leur expression avait bien changé! Ce n'était plus seulement le feu de la jeunesse qui les faisait étinceler à travers les larmes, c'était comme l'extase d'une vision d'amour, ou plutôt ce n'en était que le souvenir; car au doux songe avait succédé un si affreux réveil, que le pauvre novice hésitait entre deux pensées et se demandait si son rêve d'amour n'était pas la réalité, et si ce n'était pas pour s'être endormi trop heureux qu'il luttait maintenant contre une chimère épouvantable.
Ce qui l'avait fait tressaillir, c'était le chant des moines dans la crypte, dont la lente psalmodie retentissait sourdement au-dessus de sa tête.
—Plus de doute, s'écrie-t-il, ce sont mes funérailles! je suis mort et enterré pour toujours… le voeu de mon père n'a pas pu être révoqué. Il faut que je meure ici lentement pour conserver les jours de ma soeur… Oh! Marjolaine, Marjolaine! il m'eût été plus doux de mourir pour toi!
Et laissant retomber sa tête sur ses bras et sur ses genoux, il se prit à pleurer si amèrement que ses larmes coulaient jusqu'à terre.
Tout à coup il lui semble qu'un bruit sourd se fait près de lui dans la muraille: quelques fragments de salpêtre et de mousse blanche tombent sur sa tête nue; il se relève encore une fois avec épouvante et regarde fixement la muraille… il ne se trompe pas: une grosse pierre remue d'elle-même et semble vouloir sortir de la place où elle est scellée. Le novice pousse un grand cri… ô merveille! la muraille lui répond, et une voix sortie d'entre les pierres l'appelle plusieurs fois par son nom: frère Lubin! frère Lubin!
—Qui m'appelle? dit le prisonnier tout tremblant. Oh! si vous êtes un mort, ne descendez pas ici avec vos yeux creux et vos grands bras de squelette, vous me feriez mourir d'effroi!
—Je ne suis pas plus mort que vous, lui dit la voix, plus rapprochée, tirez à vous cette pierre qui s'ébranle, et prenez garde qu'elle ne vous tombe sur les pieds; vous la poserez doucement à terre, et si vous entendez venir quelqu'un à la porte de votre cachot, vous la remettrez à sa place le plus proprement possible. Faites vite et ne craignez rien.
Frère Lubin ne se le fit pas dire deux fois, car il lui semblait bien reconnaître cette fois la voix de celui qui lui parlait. Il se lève donc promptement, et voyant la pierre qui sort d'elle-même de sa place, la tire, la soutient de son mieux, car elle était lourde, et la fait glisser jusqu'à terre. Alors par l'ouverture qui vient, de se faire, il voit passer une tête… et cette tête n'a rien d'effrayant pour lui; car, comme il osait à peine l'espérer, c'est celle de maître François.
—Enfin! s'écrie le frère médecin avec son accent toujours joyeux, vous voici donc, maître renard! et ce n'est pas sans peine qu'on découvre votre terrier! Pauvre garçon, il a bien pleuré! il est bien pâle! Mais courage, courage! c'est demain la fête, et c'est demain que la gentille Marjolaine s'appellera Mme Lubin.
—Que dites-vous là, mon Dieu! et par où êtes-vous venu ici? dit frère
Lubin tout effaré.
—Ça, avant que je vous réponde, donnez-moi de vos nouvelles, dit maître François; car dans le couvent on parle diversement de votre aventure. Je ne vous ai point revu depuis que vous avez disparu de ma fenêtre derrière laquelle vous étiez caché. Comment donc vous a-t-on surpris, comme on le raconte, dans la chambre de Marjolaine? Et pourquoi vous a-t-on mis dans ce cachot, vous qui n'êtes encore qu'un novice, et qui, par conséquent, ne pouvez être puni pour avoir enfreint vos voeux, puisque vous n'en avez pas fait?
—Mon frère, me pardonnerez-vous? dit frère Lubin tout confus, j'étais l'ami d'enfance, le petit mari de ma pauvre chère Marjolaine, j'ai entendu dire qu'elle était malade… et vous ne savez pas tout ce que cela m'a donné d'inquiétude, car c'est moi qui en étais cause. Le matin même, je lui avais écrit que je ferais mes voeux dans trois jours. Quand j'ai entendu dire qu'elle souffrait, il m'a semblé déjà la voir morte, et j'ai eu aussi envie de mourir; mais j'ai cru alors que mon seul devoir était de lui dire adieu et de lui répéter encore une fois: C'est pour ma soeur, Marjolaine, c'est pour ma soeur et pour le voeu de mon père, que je dois me donner à Dieu, moi qui ne voudrais être qu'à vous! Oh! par pitié, pardonnez-moi et ne mourez pas, Marjolaine; que je vous voie encore quelquefois à l'église, prier pour moi qui n'oserai plus vous regarder… ou bien, si vous voulez mourir, laissez-moi vous embrasser encore une fois comme nous le faisions, sans offenser Dieu, lorsque nous étions petits enfants; puis, l'un près de l'autre, reposons-nous, en priant Dieu de nous faire mourir ensemble… Voilà ce que je voulais lui dire, et voilà ce que je lui ai dit; car, apprenant qu'elle était seule, et trouvant l'occasion si belle, je me suis glissé le long de la corniche, je suis descendu par le vieil escalier, qui a failli crouler sous moi, puis j'ai franchi la haie du clos et je suis allé tout courant jusqu'à la chambre de Marjolaine… Oh! si vous aviez vu comme elle était triste! et à cette tristesse si grande, quelle joie soudaine a succédé en me voyant! Elle a pleuré avec moi, moitié de chagrin, moitié de joie; nous nous sommes embrassés comme quand nous étions enfants, mais nous avons bien senti que dans ce temps-là nous n'avions pas encore été séparés, aussi ne nous embrassions-nous pas alors avec tant de plaisir. C'était maintenant un sentiment si doux, que cela nous faisait presque mal à force de nous rendre heureux. Marjolaine a tout d'un coup pâli et chancelé… O mon Dieu! dit-elle, il me semble que je m'en vais… Je mourrai du moins bien heureuse… Marjolaine! Marjolaine! m'écriai-je en pleurant. Et je la tenais dans mes bras, perdant la tête, ne sachant plus que faire, et l'embrassant malgré moi mille fois encore pour la faire revenir à elle. Il-me semblait aussi que la tête me tournait et que j'allais être malade; mais je n'y pensais pas, je ne m'occupais que de Marjolaine… Je suis parvenu enfin à dénouer son lacet et à la desserrer un peu; si bien qu'elle a entr'ouvert les yeux et fait un grand soupir… lorsque tout à coup son père et le mien sont entrés avec la mère Guillemette. Je ne sais pourquoi j'ai été tout honteux, car je ne faisais rien de mal; et pourtant ils m'ont grondé, comme si tout était perdu. Mon père et la mère Guillemette se sont même interposés pour m'éviter des coups de bâton que voulait me donner le père de Marjolaine… «Allons, allons, disaient-ils, il faut vite les marier et tout sera dit: frère Lubin n'est encore que novice.» Mon père alors a parlé de son voeu; mais la mère Guillemette lui a dit cette phrase que j'ai bien retenue, car elle m'étonnait beaucoup: «Saint François ne peut pas vouloir qu'une honnête fille soit déshonorée.» Pourquoi donc Marjolaine serait-elle déshonorée? Parce que je suis allé lui dire adieu? Il me semble bien que nous n'avons rien fait de mal ensemble, à moins que ce ne soit un si grand crime que de s'embrasser! Et pourtant n'est-ce pas naturel, lorsqu'on s'aime bien? et les petits enfants font-ils des péchés, lorsqu'ils embrassent de toutes leurs forces leurs mères ou leurs petites soeurs? Il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, mon bon frère François, et c'était pour vous prier de m'instruire un peu, si vous le pouviez, que je voulais toujours aller vous voir, malgré frère Paphnuce, qui m'en empêchait… Enfin, nous en étions là, et tout le monde semblait d'accord; mais mon père a voulu me ramener d'abord à l'abbaye pour prendre congé du père prieur. Frère Paphnuce s'est trouvé là: il a jeté feu et flamme, a menacé mon pauvre père de la damnation éternelle, lui a dit que saint François seul, par un miracle authentique, pouvait le dégager de son voeu, et que, le jour de là fête, une messe serait dite à cette intention. Mon pauvre père n'a rien osé dire, car vous savez qu'il est dévot et que sa conscience se trouble assez facilement. Il m'a donc laissé, malgré mes prières, entre les mains de ce méchant frère Paphnuce qui, sans me rien dire, m'a pris par le bras et m'a conduit dans la crypte, où il m'a fait faire amende honorable devant tous les saints qui s'y trouvent; puis, se faisant aider du frère sacristain et du portier, qui lui est tout dévoué, ils m'ont descendu ici, où je pense qu'ils veulent me laisser mourir.
—Doucement, dit maître François; la Providence ne veille-t-elle pas sur ses enfants, et les médecins ne sont-ils pas là pour empêcher les jeunes gens de mourir? A ceux-là il faut conserver la vie qui ont des jours de bonheur à vivre en ce monde. Ne vous désolez donc pas, frère, depuis longtemps je veille sur vous et ne veux pas que vous mouriez. Bien plus, je veux que vous soyez heureux, et qu'au lieu de servir le démon dans la tristesse du cloître, vous serviez Dieu dans la joie des affections légitimes et les devoirs de la famille. Ayez patience seulement, et faites bien attention à tout ce que je vais vous dire.
De tout ce que vous m'avez raconté, continua maître François en s'adressant au frère Lubin, rien ne m'étonne, et les choses jusqu'à présent ont marché par le chemin que j'avais prévu: le tout maintenant est de les faire arriver convenablement et à point. Sachez d'abord que j'ai soigneusement examiné l'autel et la statue de saint François, car je crains pour la fête de demain, de la part de frère Paphnuce, quelque supercherie en manière de faux miracle, pour retourner l'esprit des bonnes gens et obliger votre père à acquitter son voeu.
—Est-ce possible? dit frère Lubin.
—Non pas seulement possible, mais très-probable, et de plus très-facile, si nous n'y mettions bon ordre. Voici ce que j'ai découvert. La statue de saint François est creuse, pour être d'un transport plus facile, et elle s'adapte sur l'autel au moyen de quatre pitons en fer qui assujettissent les pieds. Or, l'autel aussi est creux, et l'on y serre les chandeliers et les cierges de rechange. Il s'ouvre par une porte placée du côté gauche et qui se referme à l'aide d'un petit verrou. Or, dans le gradin supérieur de l'autel, juste entre les pieds et sous la robe traînante de saint François, il y a une petite trappe, juste de quoi passer la tête, en sorte qu'une personne cachée dans l'autel pourrait très-bien, sans être vue, et grâce à la cavité de la statue, faire parler saint François lui-même, de façon à faire crier miracle à plus de vingt lieues à la ronde.
Ne vous inquiétez pas de tout ceci: cela me regarde et je m'en charge. Seulement, si demain, comme je l'espère, on vient vous chercher pour vous présenter à l'autel et vous faire choisir entre les voeux de religion et votre aimable fiancée, ayez soin de vous mettre à genoux du côté gauche et de fermer la porte de l'autel au verrou, sans qu'on s'en aperçoive, si vous remarquez qu'elle soit ouverte.
Si, contre toutes mes prévisions, on ne venait pas vous chercher, voici ce que vous aurez à faire. Sachez que depuis longtemps je rêvais au moyen de délivrer le premier malheureux que la fausse religion des moines condamnerait au supplice de l'in pace, et que j'ai profité pour cela de la liberté assez grande dont je jouis dans le couvent, grâce à ma double réputation de prédicateur et de médecin. Or, voici ce que j'ai trouvé.
Il y a derrière l'église, dans le clos du vieux cimetière, un puits à peu près desséché ou du moins rempli de bourbe assez épaisse, qui autrefois, dit-on, a été la frayeur universelle du couvent et de tout le pays, attendu que par la bouche de ce puits on entendait les soupirs des âmes du purgatoire. J'ai réfléchi à cette chronique et j'ai observé que le fond du puits ne devait pas être loin des caveaux de l'in pace.
J'ai donc commencé par jeter dans le puits tout ce que j'ai pu ramasser de fagots, de vieilles planches et même une grosse barrique, pour être moins en danger de m'y embourber en y descendant.
Puis j'ai assujetti fortement à la margelle plusieurs cordes garnies de noeuds. J'avais soin de ne faire tout cet ouvrage que la nuit, ou pendant que les frères étaient à l'office, puis j'avais soin de recouvrir l'ouverture du puits avec les vieilles planches qui avaient été mises là depuis un temps immémorial.
Je suis parvenu ainsi à descendre sans trop de dangers dans le puits et à remonter de même. J'y allais et j'en revenais sans être aperçu, car le mur du vieux cimetière est très-facile à escalader, et sépare seul en cet endroit les bâtiments et les jardins du cloître d'avec le clos du prieuré.
—C'est vrai, s'écria frère Lubin. Suis-je assez sot de ne pas m'en être aperçu!
—En m'orientant bien, continua maître François, j'ai trouvé l'endroit qu'il fallait attaquer et j'ai commencé un conduit souterrain allant du fond du puits à l'in pace; et, en effet, après avoir creusé environ deux ou trois pieds dans la terre, j'ai rencontré le tuf: c'était la muraille de votre cachot.
J'avais laissé mon travail en cet état, lorsque votre emprisonnement de ces jours derniers m'a fait sentir l'urgence de continuer mon ouvrage; j'ai donc agrandi mon souterrain, descellé doucement les pierres, et je suis enfin heureusement arrivé jusqu'à vous.
—O frère François, vous êtes mon ange sauveur! Vite, il faut me tirer d'ici… Je veux la revoir, je veux rassurer Marjolaine.
—Patience, jeune homme, il faut que vous restiez jusqu'à demain. Le frère Paphnuce, que j'ai interpellé ce matin au Chapitre, au sujet de votre emprisonnement, a déclaré qu'il avait seulement voulu vous effrayer pour vous faire rentrer en vous-même; demain, votre famille et celle de Marjolaine seront réunies près de l'autel de saint François, et votre père viendra demander l'absolution de son voeu. Ce que désire frère Paphnuce, c'est qu'il n'en soit pas absous et que vous fassiez profession: mais il a promis de vous remettre ce jour-là entre les mains de votre famille; s'il tient sa parole, on viendra vous chercher, et je me charge de tout le reste; si, au contraire, la journée de demain se passait sans qu'on fut venu vous délivrer, vous retirerez encore deux pierres, et vous passerez par ici: vous trouverez dans le puits les cordes toutes préparées, et vous vous sauverez chez vos parents. Maintenant, silence. Remettez la pierre à sa place, faites un peu de boue avec l'eau de votre cruche, et bouchez les interstices de manière qu'on ne puisse voir qu'elle a été dérangée, et… à demain.
—Oh! frère François, mon père, mon sauveur, que je vous embrasse!
—Doucement! doucement! La peste soit du petit drôle, qui a failli me démancher le cou! Faites vite ce que je vous ai dit, et soyez sage.
Frère François avait disparu, la pierre était remise à sa place, et frère Lubin, déjà tout consolé, pensait vaguement à la beauté de Marjolaine, lorsqu'il entendit grincer une clef dans la serrure rouillée de la porte de son cachot.
—Vient-on déjà me délivrer? s'écria-t-il; mais il recula glacé d'épouvanté lorsqu'il vit trois hommes couverts de robes noires, et dont les cagoules pointues ne laissaient voir que les yeux.
Tous trois avaient des torches à la main, et de plus l'un tenait un crucifix, l'autre une corde et le troisième un paquet enveloppé de linge blanc. Frère Lubin crut voir trois fantômes ou trois bourreaux. Il pensait qu'on venait l'étrangler, et que le paquet blanc qu'on portait était son linceul.
—A mon secours! s'écria-t-il. Mon père! maître François! Marjolaine!…
—Un rire sinistre lui répondit.
—Dépouillez-le de ce saint habit qu'il s'est rendu indigne de porter! dit la voix de celui qui portait le crucifix.
Lubin reconnut cette voix: c'était celle de frère Paphnuce.
Les deux assistants s'emparèrent du novice, malgré ses prières et ses cris, et le dépouillèrent de son habit religieux.
—Maintenant, dit Paphnuce en lui présentant le crucifix, faites un acte de contrition.
—O mon Dieu! que va-t-il donc m'arriver! dit frère Lubin, est-ce que vous voulez me donner la mort!
—Il va vous arriver quelque chose de bien plus affreux que la mort, dit le maître des novices: vous avez déjà perdu, par votre faute, le saint habit de religion. Tenez, prenez cela, ajouta-t-il en jetant à celui qui tenait une corde la défroque du novice, dont il fit aussitôt un paquet; et vous, dit-il à l'autre, déployez devant ce petit malheureux sa livrée d'ignominie… Ah! vous croyez que vous allez mourir! vous le voudriez bien, peut-être, pour ensevelir votre honte dans le tombeau. Mais, non, vous ne mourrez pas… On va seulement vous rendre votre vêtement séculier, et vous laisser à vos réflexions: puissent-elles amener une conversion salutaire! Vous renouvellerez demain votre amende honorable devant l'autel de saint François.
—Deo gratias! dit le novice; je l'ai échappé belle, et je m'estime assez heureux d'en être quitte à ce prix-là!