VI
LE MARIAGE MIRACULEUX
Le lendemain, les rideaux du lit de l'Aurore étaient encore parfaitement tirés, et cette vieille déesse mythologique qui se rajeunit tous les matins en prenant des bains de rosée et en s'enluminant de vermillon, dormait encore profondément lorsque les cloches de la Basmette, secouant dans les nuages leurs carillons à grande volée, réveillèrent les petits oiseaux et firent palpiter deux jeunes coeurs qui ne dormaient pas.
La porte de la petite chambre de Marjolaine s'ouvrit doucement et laissa arriver la lueur d'une lampe jusque sur le jupon blanc de la jeune fille, qui s'était levée sans lumière et commençait déjà à s'habiller.
—Tu te lèves donc, ma pauvre enfant? dit en entrant la mère
Guillemette.
Marjolaine alors courut dans les bras de sa mère, qui, posant sa lampe sur un bahut, lui souriait avec des larmes dans les yeux, et toutes deux se tinrent longtemps embrassées, ne pouvant faire autre chose, ni rien trouver à se dire, mais pleurant toutes deux en silence, et goûtant je ne sais quelle triste joie dans cet épanchement douloureux.
La mère fut la première qui s'efforça de parler pour réconforter et consoler sa chère fille.
—Allons, bon courage, Marjolaine, bon courage! Je te crois: je sais que tu es innocente: les hommes ne comprennent pas cela; mais, nous autres femmes, nous savons bien ce que c'est que d'aimer… et vois-tu, Marjolaine… ils ont beau dire et nous en faire un crime… c'est la plus belle chose de la vie.
Marjolaine se rejeta alors dans les bras de sa mère, les joues enflammées et les yeux brillants, et l'embrassa encore une fois de toute sa force pour la remercier de ce qu'elle venait de dire.
—Je viens t'aider à faire ta toilette, ma chère enfant, laisse-moi te soigner encore comme je faisais quand tu étais toute petite: laisse-moi diviser encore tes grands cheveux sur ton front, et les relever derrière ta tête. Allons, essuyez donc les larmes qui troublent vos yeux, mademoiselle, si vous voulez que maman vous trouve jolie! Riez donc un peu qu'on voie vos jolies petites dents blanchettes et si bien rangées! Mais, vraiment, ce linge blanc et brodé vous sied à ravir, et vous rendriez jalouses de vraies demoiselles du château! Laissez-moi faire maintenant et ne regardez pas, c'est quelque chose que je vous ai gardé et que je veux vous attacher moi-même sur votre beau petit cou blanc que j'ai embrassé tant de fois.
—Oh! quoi, mère, une chaîne d'or… la vôtre!…
—Oui, petite Marjolette… eh bien! pleurerez-vous encore…. Tu fais un gros soupir! oh! va, ne crains rien, je t'aime tant qu'il ne saurait t'arriver malheur: tu es sous la protection de la Vierge, la patronne de toutes les mères; et si saint François, qui n'a jamais eu d'enfants, veut faire le méchant, le bon Dieu, qui est notre père à tous et qui ne refuse rien à Marie, sa digne mère, le mettra bien à la raison.
Pendant que la bonne Guillemette s'empressait autour de sa fille, une teinte de pourpre avait envahi l'horizon, et les feuilles de vigne qui tremblaient à la fenêtre se coloraient d'un reflet de rubis et d'or; de petits bouquets de nuages orangés et lilas s'éparpillaient dans le ciel, comme on voit jaillir les feuilles de roses des corbeilles de la Fête-Dieu. Les cloches, qui avaient cessé un instant de chanter matines, comme pour faire place au gazouillement infini d'une multitude d'oiseaux, se remirent à carillonner de plus belle et d'une voix plus claire, comme des chantres après boire. Leur musique, cette fois, était plus gaie et portait moins à la rêverie. Toute la campagne fleurissante et verdoyante, toute diaprée de fleurs, diamantée de rosée et recueillie dans le voile de gaze ou s'enveloppait encore la fraîcheur du matin aspirée par un doux soleil, semblait une jeune mariée ou tout au moins une charmante fille d'honneur en son bel habit de gala. On frappa alors plusieurs petits coups à la grande porte de la Closerie. Guillaume, à moitié habillé, s'empressa d'ouvrir, et l'on vit paraître M. et Mme Jean Lubin avec Mariette, leur petite fille.
Mariette était une charmante enfant de douze ans, vive, gracieuse et avisée. Ses beaux cheveux châtains tombaient en boucles naturelles sur ses épaules. On lui avait mis pour ce jour-là une robe blanche toute simple, comme on en voit sur les tableaux aux petits anges qui présentent des fleurs ou de l'encens à la Vierge. La petite fille avait aussi leur sourire doux et confiant, ce pur emblème de la vraie prière, et une couronne de rosés blanches achevait sa ressemblance avec ces chastes petits amours de la légende chrétienne.
La mère Guillemette, entendant l'arrivée de son compère et de sa commère, sortit pour les aller recevoir; et, pendant que les grands parents causaient et devisaient entre eux en grand mystère et à voix basse, la petite Mariette, légère et furtive comme un beau petit écureuil, s'était glissée de porte en porte jusqu'à la chambre de Marjolaine; elle y entra sur la pointe du pied, et vint tout d'un coup la surprendre et l'embrasser de toute sa force, au moment où la pauvre jouvencelle allait se remettre à pleurer.
—Bonjour, grande soeur; comme te voilà brave et bien parée! Eh mais! moi aussi je suis belle, n'est-ce pas? Quel bonheur! C'est aujourd'hui que mon frère va sortir de ce vilain couvent, où il s'ennuyait toujours, et puis il laissera repousser ses cheveux, et il sera bien plus beau; sans compter qu'il ne portera plus cette robe brune, et qu'il s'habillera en homme comme les autres! Et toi, Marjolaine, comme je serai contente quand tu seras ma soeur! car toi tu ne me taquines jamais, et tu es aussi bonne que gentille. Mais pourquoi donc n'es-tu pas tout en blanc et n'as-tu pas un beau bouquet à la ceinture? Je vais t'en chercher un, et je te ferai une couronne blanche comme la mienne…
—Non, reste, dit Marjolaine en retenant dans ses bras l'aimable soeur de frère Lubin, puis la prenant sur ses genoux, elle s'efforça de lui sourire: mais elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette enfant serait peut-être un obstacle insurmontable à son bonheur, et des larmes glissèrent, malgré elle, jusqu'à ses lèvres souriantes, comme parfois en un beau jour de printemps on voit, par un caprice des nuages, tomber de grosses gouttes de pluie sur les fleurs coquettes et resplendissantes, qui s'épanouissent au soleil.
—Eh bien! eh bien! tu pleures! dit la petite Mariette avec un accent enfantin de reproche caressant. Ah! oui, je sais bien. C'est parce que mon frère a été mis en pénitence et parce que frère Paphnuce a dit à mon père que, si tu te mariais avec Lubin, saint François me ferait mourir! Ne l'écoute donc pas; c'est un vilain méchant! Frère François, le médecin, est bien plus gentil que lui, et il m'a dit hier, quand je l'ai rencontré en revenant de l'école, que les saints du paradis sont bons comme le bon Dieu, et qu'ils ne font jamais mourir les petites filles… et puis, il m'a dit quelque chose tout bas que je ne veux pas dire, parce que je lui ai promis que je le ferais et que je n'en dirais rien à personne. Aussi il était bien content lorsqu'il s'en est allé, et il m'a dit en me donnant un petit coup de ses deux doigts sur la joue: va, chère petite, sois bien sage, et dis à Marjolaine qu'elle ait bonne confiance et que tout ira bien! Tu vois donc bien qu'il ne faut pas pleurer… Allons, viens, puisque tu es prête; nos papas et nos mamans sont dans la grande chambre, il est bientôt temps de partir.
L'église des franciscains était tout endimanchée de tentures, toute papillotante de petits anges et de chandeliers dorés, toute nuageuse d'encens, toute pomponnée Je fleurs et toute flamboyante de cierges: l'escalier tournant qui descendait à la grotte de la Basmette était festonné de guirlandes de feuillages, dont la fraîche et verte senteur portait légèrement à la tête. Sur l'autel de la crypte, on voyait saint François, immobile, le capuchon baissé et les mains cachées dans les manches de son froc. Les moines étaient réunis en deux choeurs et achevaient de psalmodier l'office de prime, tandis que le père prieur, fagotté dans une aube qui le faisait ressembler à un paquet de linge blanc, surmonté d'une grosse pomme rouge, s'apprêtait à commencer la messe. L'affluence du peuple était grande; car le bruit confus de ce qui s'était passé et l'attente de quelque chose d'extraordinaire avaient couru dans tous le pays circonvoisin. Le mouvement fut donc universel et les chuchotements gagnèrent de proche en proche, lorsqu'on vit entrer la jolie Marjolaine, qui cachait sa parure de noce sous un ample mantelet de couleur sombre, et qui, tour à tour rougissante et pâlissante, tenait les yeux constamment baissés et semblait ne respirer qu'à peine. Auprès d'elle était sa mère, qui lui parlait tout bas, comme pour lui faire prendre courage, et la petite Mariette, qui se serrait contre elle et lui prenait les mains pour les caresser, en souriant à la pauvre affligée avec une grâce charmante. Derrière ce groupe, agenouillés et priant avec une grande ferveur, étaient Guillaume le closier et le compère Jean Lubin.
Tout le monde attendait sans savoir quoi, lorsque frère Paphnuce parut accompagné d'un frère convers, qui portait une brassée de cierges en cire jaune, On les distribua à tous les moines, puis la porte noire de l'in pace s'ouvrit, et tout le couvent, dirigé par le maître des novices, descendit dans les caveaux en chantant d'une voix lugubre et lente le psaume Miserere.
Un murmure de consternation et de terreur parcourut l'assemblée. Quelques vieilles se dirent tout bas que frère Lubin était sans doute mort. Marjolaine fut obligée de s'asseoir et frissonna comme si l'on eût été au coeur de l'hiver; la petite Mariette elle-même s'inquiéta et eut presque les larmes aux yeux eu regardant du côté du caveau où l'on entendait toujours se prolonger le chant des moines; enfin on les vit remonter la croix des enterrements en tête. Le frère Paphnuce tenait sur ses mains étendues le froc et le cordon du frère Lubin, qu'il vint déposer sur l'autel: puis derrière lui entre les deux files de religieux portant les cierges, parut frère Lubin lui-même, vêtu de l'habit séculier et conduit par deux frères convers, affublés de la cagoule des pénitents, pour rendre la scène plus terrible. Marjolaine eut besoin, pour ne pas s'évanouir, de toute la force que lui rendait la présence de son bien-aimé. On fit mettre frère Lubin à genoux au milieu du choeur.
Frère Paphnuce alors commença une exhortation qui ressemblait assez à un exorcisme. Il cria et gesticula, jeta de l'eau bénite sur le novice et en aspergea libéralement le côté de la foule où se trouvait la jeune fille. Puis, après avoir ouvert à son gré le ciel avec toutes ses joies et l'enfer avec toutes ses griffes et toutes ses cornes, il adjura frère Lubin de choisir entre le paradis et la damnation, entre la société séraphique de saint François et l'affection criminelle d'une créature.
Frère Paphnuce se livrait avec d'autant plus de liberté à toutes les fougues de son éloquence, qu'il avait remarqué avec plaisir l'absence de maître François, absence dont il ne pouvait deviner la raison, mais qui le mettait infiniment plus à l'aise, car les regards et le demi-sourire du rusé médecin le gênaient habituellement plus qu'on ne saurait dire, et faisaient expirer sur ses lèvres la moitié de tous ses sermons.
Frère Lubin se recueillait pour répondre, lorsque la petite Mariette, se glissant entre deux religieux, accourut, sans avoir peur de rien, se jeter au cou de son frère; puis se mettant à genoux auprès de lui, sans que personne songeât à l'en empêcher, elle prononça d'une voix claire et argentine ces paroles, que lui avait sans doute suggérées le frère médecin:
«Bon saint François, je vous prie pour mon frère, qui vous a servi pendant douze ans, pour me conserver la vie et me faire grandir; maintenant, c'est à mon tour, et je me donne à vous pour rendre la liberté à mon frère! Je sais que vous êtes bon et que vous ne faites pas mourir les enfants. Vous voulez seulement qu'ils soient bien sages et qu'ils aiment bien le bon Dieu. Oh! je vous le promets, grand saint François, permettez donc que mon frère soit heureux, et je vous en remercierai tous les jours par ma piété et ma sagesse!»
Tout le monde fut attendri, excepté les moines. Les femmes pleuraient, et Jean Lubin essuyait avec sa main ses grosses larmes aux coins de ses yeux. Frère Paphnuce faisait une laide grimace; il imposa silence d'un grand geste de sa main osseuse, et montrant la statue du saint patron:
—C'est à saint François qu'on a fait un voeu, s'écria-t-il; c'est saint François qui doit décider. Jamais la gloire de notre ordre n'eut plus besoin d'un miracle pour instruire les pécheurs et raffermir ceux qui chancèlent; j'ose croire que notre saint patron ne nous le refusera pas… Mais d'abord, que frère Lubin lui-même nous dise ce qu'il a choisi!…
Et le maître des novices chercha par l'accent de sa voix et les roulements de ses yeux à intimider le jeune homme.
Frère Lubin retint dans un de ses bras sa soeur Mariette qu'on voulait éloigner de lui, et, se retournant du côté du peuple, il étendit son autre main et ne dit que ce mot:
—Marjolaine!
La jeune fille alors se leva toute tremblante d'émotion, et s'avança pour rejoindre son fiancé à l'autel…..
—Arrêtez! cria frère Paphnuce d'une voix tonnante, et se tournant du côté de la statue du patron:
—Grand saint François, continua-t-il d'un ton solennel, bénirez-vous ce mariage?
—Non! répondit une voix qui paraissait sortir du pied même de la statue.
Tout le monde poussa un cri d'effroi: Marjolaine chancelé et va tomber; frère Lubin atterré s'empresse néanmoins de la soutenir… Mais voici bien une autre merveille et un autre tumulte!… Tout le monde l'a vu!… la statue a remué; cette fois c'est bien elle qui parle!
—Tais-toi, Satan! a-t-elle dit. Et on la voit contenir un instant sous son pied, puis renfoncer en terre une hideuse tête de moine, que personne n'a pu reconnaître tant elle était défigurée par la frayeur… Frère Lubin avait eu soin, selon la recommandation de maître François, de fermer au verrou la petite porte de l'autel. Puis voilà que saint François étend ses deux mains sur le jeune couple:
—Approchez, mes enfants, dit-il, je vous bénis et je vous marie!
On se ferait difficilement une idée de la stupeur générale et de la mystification des moines. Le père prieur était tombé à la renverse et avait cassé ses besicles; frère Paphnuce avait pris la fuite et coudoyait tous ceux qu'il rencontrait sans pouvoir se frayer un passage; les moines, pâles et croyant rêver, étaient retombés, les uns assis, les autres à genoux, les autres la face contre terre. La foule poussait des cris à faire crouler l'église. Miracle! miracle! sonnez les cloches, sonnez! Et une partie des assistants, courant au clocher, avait mis toutes les cloches en branle. Les paroisses voisines ne tardèrent pas à répondre, et tout le pays fut en alarme. On ne voyait sur tous les chemins que des troupes de gens qui accouraient vers la Basmette; plusieurs étaient armés, pensant que des brigands avaient attaqué le monastère; d'autres apportaient de l'eau, comme s'il se fût agi d'un incendie; mais déjà des groupes nombreux racontaient dans les environs la grande et merveilleuse bataille qui s'était livrée dans la grotte de la Basmette entre le diable en personne et la statue miraculeuse de saint François. Plusieurs avaient vu des flammes bleuâtres sortir des yeux du démon et une lumière céleste environner tout à coup le saint patron de l'ordre séraphique; il n'était déjà bruit partout que du mariage miraculeux de Lubin et de Marjolaine. Ils sortirent de l'église des moines portés en triomphe et presque étouffés par la foule. On leur faisait toucher des bouquets artificiels et des chapelets comme à des reliques; Marjolaine, débarrassée de son mantelet et toute vermeille d'émotion et de pudeur, apparaissait dans tout l'éclat de son bonheur et de sa fraîche parure. La petite Mariette lui avait posé sur la tête sa propre couronne de rosés blanches, et le ci-devant frère Lubin ne pouvait se lasser de la regarder ainsi. Le père Jean Lubin embrassait de tout son coeur la petite Mariette, qui n'avait nulle envie de mourir, et donnait par-ci par-là des poignées de main à ses voisins, ne sachant plus ni ce qu'il faisait ni ce qu'il disait, mais délirant et pleurant de joie. Une foule immense les accompagnait en criant: Miracle! en applaudissant et en chantant des chansons de noce, tandis qu'une foule encore plus nombreuse, toujours grossie par les curieux qui arrivaient de tous côtés, se pressait et s'étouffait dans la crypte pour voir la statue miraculeuse.
Ce fut alors le moment critique, et le pauvre saint François se trouva vraiment en danger. Il était impossible de contenir cette foule émerveillée, tout le monde se ruait vers l'autel, prenait la statue par les jambes et lui arrachait des lambeaux de sa robe pour en faire des reliques. Ce sont des cris à ne pas s'entendre; les uns disent que le saint est vivant et qu'ils ont touché sa chair; une femme qui lui embrasse les jambes, prétend qu'elle l'a senti tressaillir… Enfin, la fureur des reliques va si loin, que le pauvre saint François va être presque entièrement dépouillé de ses vêtements au grand préjudice de la modestie; mais il prévient ce danger et juge à propos de se sauver lui-même par une suite de nouveaux miracles; il pousse un grand éclat de rire et saute à bas de son piédestal, son capuchon tombe sur ses épaules et laisse voir à découvert la figure intelligente et narquoise du frère médecin, maître François. Nouveaux cris de surprise! les uns le reconnaissent et éclatent de rire à leur tour; les autres font des signes de croix et pensent être ensorcelés; mais le plus grand nombre s'obstine à prendre le frère François pour une statue miraculeuse; il ne réussit à se faire passage que grâce à la vigueur de ses poings et gagne à grand'peine la sacristie de l'église, où il s'enferme à double tour, tandis que les cloches continuent à sonner triple carillon, que la foule crie miracle de plus fort en plus fort, et que les bonnes femmes se partagent les lambeaux de son froc, aussi dévotement qu'elles eussent pu le faire pour des parcelles de la vraie croix.