V

LA QUENOUILLE DE PÉNÉLOPE

Le docteur Rondibilis Alcofribas avait fait environ cent pas en longeant la muraille du clos de la Devinière, et il était arrivé au point où le chemin de Seuillé se croise avec celui de la Roche-Clairmaud, lorsqu'il vit venir à lui un quidam assez mal en point, qui paraissait être là pour attendre quelqu'un. Cet homme était «beau de stature et élégant en tous linéaments du corps, mais tant mal en ordre, qu'il semblait être échappé des chiens, ou mieux ressemblait un cueilleur de pommes du pays du Perche.» Maître François, que nous venons de citer ici, regarda attentivement cette figure, croyant bien y trouver quelque chose de connaissance; et de fait, le quidam avait, quant aux Rabelais, un air de famille si prononcé, qu'il eût été difficile de le méconnaître longtemps pour un des leurs. A part qu'il marchait un peu en poussant le ventre en avant et en laissant trimbaler sa tête comme le Silène de la Cave peinte, il avait dans toute sa personne un certain air de distinction mal gardée. Ses regards un peu ternes pouvaient passer pour très-doux avec un peu de bonne volonté; et c'est ce qui expliquerait l'illusion de la pauvre Violette qui, en un beau jour de printemps, avait embelli ce garnement de toutes les tendresses de son âme, et s'était prise à l'aimer d'amour.

Nous avons déjà reconnu ce fripon de neveu qui tenait alors pour son oncle le cabaret de la Lamproie, ou plutôt qui le laissait gérer par cette grosse servante aux mains rouges, devenue maîtresse chez lui, au grand profit de frère Jean.

—Monsieur le docteur, dit-il en prenant un air câlin, et en rajustant les boutons de son pourpoint, vous venez de la Devinière?

—Vous m'avez vu sortir? dit maître François.

—Comment se porte mon oncle très-honoré, messire Thomas Rabelais de la
Devinière?

—Que n'entrez-vous le lui demander à lui-même?

—On ne me laisserait jamais parvenir jusqu'à lui. Vous ne savez donc pas que le damné de frère Macé Pelosse… mais vous ne connaissez pas peut-être frère Macé Pelosse, le grand zélateur, ou je me donne au diable, de la religion de saint Benoît? Il s'est emparé de l'esprit de mon oncle et de sa porte, vous avez dû le voir; c'est un petit moineton jaunâtre et sournois, qui ne sort pas de la chambre du malade. Il a donné le mot au métayer Guillaume, qui est tout à sa dévotion depuis qu'en mourant sa femme se confessa au frère Macé; ce qui, je crois, la fit mourir huit jours plus tôt de la peste, tant le frère a mauvaise bouche. Vous comprenez cependant bien, monsieur le docteur, que je veux savoir des nouvelles de mon oncle, et que je ne voudrais pas le laisser mourir sans m'être réconcilié avec lui.

—Que lui avez-vous donc fait?

—Rien, sur mon honneur! Mais j'ai fait, je crois, quelque chose à une petite qu'il protégeait sans l'avoir jamais vue, bien qu'elle fût presque notre voisine. Mais vous devez bien savoir tout cela, docteur, puisque vous avez passé quelques instants chez elle, à la Roche-Clairmaud, avant de venir voir mon oncle. Tout se sait bien vite dans la campagne.

—Je suis allé en effet ce matin chez une belle jeune femme qui vient de mettre au monde, il y a un mois à peine, un enfant beau comme un Cupidon et vermeil comme un Bacchus. Est-ce vous qui en êtes le père?

—Mais… c'est selon. Cela dépendra beaucoup de mon oncle. Dites-moi, cependant, est-il bien bas? a-t-il la fièvre? parle-t-il? garde-t-il le lit?

—C'est selon, dit à son tour le docteur en souriant, cela dépend beaucoup de son neveu qui le rajeunirait, dit-il (c'est de maître Thomas que je parle), si lui, le neveu, voulait prendre une conduite plus régulière. Mais parlons, s'il vous plaît, de cette pauvre Violette. Comment diable, grand mauvais sujet que vous êtes, avez-vous pu séduire et tromper une si sage et si bonne fille?

—Bon! ce n'est pas moi qui l'ai séduite. Je ne m'en flatte pas, et je la crois plus séduisante que moi de toutes manières. Quant à la tromper, je m'en suis bien gardé, et si je ne lui convenais pas, c'était elle-même qui se trompait. Ai-je pris un nez de carton pour aller la voir? ai-je exagéré l'élégance de mes braguettes? lui ai-je proposé de brûler ensemble des cierges devant sainte Nytouche? Point. J'ai voulu faire avec elle un transon de chère-lie. Mais je n'ai jamais pu lui égayer le coeur. En se laissant embrasser elle pleurait. Le soir, quand j'étais près d'elle et que je voulais batifoler, elle me faisait taire et passait des heures à regarder les étoiles en me serrant la main, tandis que de l'autre j'étouffais sur ma bouche des bâillements démesurés. En honneur, elle est bien gentille, mais elle est aussi par trop ennuyeuse.

—Que ne la laissiez-vous tranquille.

—Eh! que ne me laissait-elle en repos? est-ce ma faute à moi si pendant deux mois et demi ses yeux m'ont fait tourner la tête?

—-Non, sans doute, mais c'est bien votre faute si vous l'avez abandonnée après l'avoir rendue mère.

—Eh bien, c'est ce qui vous trompe encore: je ne l'ai pas abandonnée; c'est elle qui ne veut plus me voir.

—Vous l'avez sans doute offensée?

—Oh! mon Dieu, non; elle s'est offensée elle-même en s'apercevant à la fin que je bâillais à n'y plus tenir quand je restais longtemps près d'elle.

—Elle a pensé alors qu'elle vous ennuyait.

—Probablement; et voyez l'injustice! Ennuyer les gens, c'est leur rendre un mauvais service; mais leur en vouloir de l'ennui qu'on leur cause; n'est-ce pas faire payer l'amende à ceux qui sont battus?

—En vérité, dit à part lui maître François, ce garçon-là n'est pas si bête qu'on avait bien voulu me le dire.

—On vous a dit que j'étais bête, dit Jérôme qui avait entendu cette réflexion faite à demi-voix. Qui vous a dit cela, Violette, peut-être? Si c'est elle, je le lui pardonne; elle m'a vu bien bête en effet quand je roucoulais l'amour à ses genoux comme une tourterelle malade; et puis, quand j'allais la voir, j'avais toujours peur de sentir le vin, et je ne buvais pas. Or, quand je n'ai pas bu, je suis sot comme une cruche qui a perdu son anse. Mais, à propos de cruche, parlons de mon oncle, s'il vous plaît.

—Jeune homme, songez bien que vous êtes de sa famille.

—J'y songe beaucoup, et je m'inquiète fort de la santé du vieux père Thomas; car vous saurez que je fais valoir le cabaret de la Lamproie pour son compte et que, tout bien réglé, il ne me reste pas un sou de bénéfice.

—Surtout quand vous venez de boire.

—Quand je viens de boire! Ah! voilà le grand mot lâché! Je vois bien qu'ils vous ont fait mon portrait, et que vous en savez long de nos affaires. Ainsi, à les entendre, je bois! tandis que je pousse la délicatesse jusqu'à me refuser, à la Cave peinte, une seule bouteille du vin de mon oncle!…

—C'est bien ce qu'on m'a dit. Mais on prétend aussi que vous êtes moins scrupuleux hors du logis, et que pour une bouteille que vous vendez chez vous, vous en buvez cinq dans les cabarets des environs.

—Cinq! oh! les calomniateurs! je ne procède jamais que par trois, six, neuf et douze; ce sont des nombres sacrés, comme dit Paracelse.

—Vous connaissez les ouvrages de Paracelse? en vérité, vous m'étonnez!

—Je n'ai jamais lu Paracelse, comme bien vous pouvez croire, et je ne sais même pas ce qu'il était; mais j'ai trouvé quelques mots sur ce qu'il disait des nombres dans une page qui avait servi à envelopper, pour la garantir des oiseaux et des mouches, une grosse grappe de pineau.

—Voyez comme la science est toujours bonne à quelque chose!

—Sans doute, et je voudrais bien être aussi grand clerc que vous, ne fût-ce que pour savoir si mon cher oncle penserait déjà à faire un mot de testament.

—Je crois, entre nous, qu'il y pense, dit mystérieusement Alcofribas.

—Et il donne tout aux moines de Seuillé, n'est-ce pas? même la Devinière, même le cabaret de la Cave peinte, d'où je vais être chassé comme un intrus!

—Je ne sais rien de ses dispositions testamentaires; mais il demande à voir Violette Deschamps et son enfant qu'elle garde comme un beau petit Jésus, ne le laissant voir à personne. Je vais de ce pas chez elle pour la décider à venir. Je fais une indiscrétion en vous le disant, mais vous me paraissez un bon vivant et un bon buveur, et je me sens tout disposé à vous obliger.

—Grand merci! docteur, nous boirons ensemble; et ce soir nous nous retrouverons bien, puisque je sais à quel endroit de Chinon vous avez pris logement, et que frère Jean est de vos amis; je rentrerai aujourd'hui même à la Cave peinte exprès pour vous. Mais vous allez donc voir cette petite Violette? Pauvre fille! elle est bien jolie, n'est-ce pas? un peu triste seulement, et des idées!… comme on n'en a pas. C'est à la croire folle; mais sa folie n'est pas amusante, c'est dommage; elle ne parle que par sentence; on la dirait ensorcelée. Je voudrais pourtant bien la revoir… et son enfant… Pauvre petit, que je n'ai pas même entrevu depuis qu'il est au monde… Écoutez, docteur, je veux que vous lui parliez pour moi; puisque mon oncle veut la voir, moi je veux ce que veut mon oncle. J'ai cessé de voir Violette parce que nos amourettes déplaisaient à mon oncle; il ne m'a pas encore pardonné, et le désespoir depuis ce temps-la m'emporte à travers tous les cabarets du pays. Je ne m'éloigne que de la Cave peinte, qui me rappelle trop vivement le souvenir de mon bon oncle… Mais est-il possible qu'il demande à voir Violette? il va lui faire quelque avantage pour me faire pièce et me narguer. Pauvre fille! j'ai toujours pensé à l'épouser cependant! elle ne le croit pas, et cela n'en est pas moins vrai. C'est cette grosse sotte de Mathurine aussi qui m'en a détourné. Ne veut-elle pas aussi que je l'épouse, celle-là? Que n'épouse-t-elle frère Jean? Je vais avec vous, docteur, allons à la Roche-Clairmaud, je veux revoir ma pauvre petite Violette.

—Elle ne voudra pas vous parler.

—Eh bien! vous lui parlerez pour moi. Promettez-lui….

—Quoi?

—Que je l'épouserai si mon oncle lui donne une bonne part de son bien.

—Je pense qu'elle sera touchée de votre bon vouloir.

—Vous pouvez compter sur ma gratitude, docteur, si vous prenez mes intérêts dans cette affaire, ajouta le compère Jérôme en faisant mine de fouiller à son escarcelle.

—Fi donc! dit Alcofribas en passant dédaigneusement devant lui et en tendant la main derrière le dos comme un vrai médecin de comédie. Mais il n'y avait rien dans l'escarcelle du cabaretier, et il crut se tirer d'affaire en mettant sa main vide dans celle du docteur qui la retira brusquement en disant encore une fois: Fi donc! Puis maître François continua sa route en pressant le pas d'un air fâché, tandis que le cousin Jérôme le suivait à la piste en le suppliant de l'entendre.

—Vous serez hébergé tant qu'il vous plaira à la Lamproie, vous y serez comme chez vous, et eussiez-vous aussi peu d'argent qu'il y en a pour l'heure dans mes grègues et dans ma gibecière, on se tiendra pour bien payé et très-honoré quand il vous plaira de partir.

—Je pars ce soir même, dit le docteur, et c'est messire Jean Buinard qui s'est chargé de mes dépens.

Se disputant ainsi, ils arrivèrent par delà le gué de Fresnay, au pied de la roche Clairmaud.

—Restez à distance, dit vivement maître François, je parlerai pour vous, mais n'approchez pas: voici la cabane de Violette; elle est assise sur le seuil.

En effet, la jeune mère était assise devant sa porte, son petit enfant dormait couché sur ses genoux, abrité du soleil par un petit lange bien blanc. Elle filait avec précaution sa quenouille, en chantant à demi-voix un Noël dont le refrain était:

Dormez, mignon,
Dormez, gentil
Petit poupon.

Elle sourit mélancoliquement en voyant revenir le docteur. Quant à
Jérôme, il s'était caché derrière un gros arbre.

—Eh bien! dit le docteur, nous devenons donc moins sauvage? nous prenons un peu de soleil, et nous ne cachons plus le petit Jésus que voilà au fond de notre maisonnette.

—Non, dit Violette avec douceur, je sais bien maintenant que personne ne veut me le prendre. J'avais peur dans les premiers jours qu'un homme ne prétendit être le père de mon enfant, ce qui eût été un grand mensonge, car c'est le bon Dieu qui m'a donné mon enfant à la suite d'un beau rêve que j'ai fait. Je suis encore ce que j'étais avant, puisque je n'ai pas aimé d'homme, et qu'aucun homme ne m'a aimée! Tout ce qui est resté vrai de mon joli songe d'amour, c'est toi, mon bel enfant chéri! et Violette effleura de ses lèvres le front paisible de son enfant.

Maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi le cacherais-je? je n'ai pas honte de lui; j'en suis fière! Il faut bien que je le montre au soleil pour que le soleil le réchauffe et le caresse. Tout le ciel doit l'aimer et lui faire gracieux accueil, puisque c'est l'enfant du bon Dieu.

—Ma chère Violette, dit maître François un peu ému, ne seriez-vous pas bien aise de donner un nom à ce petit ange?

—Oh! certainement! dit naïvement la mère; je veux le faire baptiser. Si j'ai tardé jusqu'à présent, c'est que je craignais de parler à M. le curé, car je ne comprends jamais rien à ce que les prêtres me disent, et il me semble toujours qu'ils me regardent comme une folle.

—Je suis prêtre et je vous comprends. Je me charge du baptême, mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. Vous savez que devant la loi un enfant, pour être légitime, doit porter le nom de son père.

—Nous l'appellerons donc Amour trompé, dit tristement la jeune femme… Oh! non cependant, pas trompé; puisque c'était mon enfant que je désirais! Si ce cher mignon doit porter le nom de son père, il faudra lui donner le plus joli de tous les noms du bon Dieu.

—Je vois que vous ne pardonnez pas à celui qui vous a trompée. Mais s'il était repentant, et qu'il voulût vous épouser, le refuseriez-vous?

—Qui donc? dit Violette, comme sortant d'un rêve.

—Moi, dit alors Jérôme en sortant tout à coup de sa cachette et en se jetant assez gauchement aux genoux de la jeune femme.

—Mon enfant! prenez garde! ne touchez pas à mon enfant! dit-elle en se levant avec précipitation.

—Imbécile! dit maître François, vous avez tout gâté; qui vous priait de venir ici?

Violette était rentrée dans sa cabane et avait refermé sa porte.

—Eh bien! tant pis! disait Jérôme: il faut que je lui parle. Et il frappait en appelant: Violette! ma chère petite Violette!

—Que me voulez-vous, monsieur? Jérôme dit une voix de l'intérieur.

—Vous demander pardon, Violette, et faire ma paix avec vous.

—Je n'ai rien à vous pardonner, et je ne suis en guerre avec personne.
Laissez-moi travailler et allez-vous-en.

—Violette, ma pauvre Violette, j'ai bien des torts envers toi, mais je veux tout réparer. Je reconnaîtrai ton enfant.

—Comment reconnaîtriez-vous mon enfant? Vous ne m'avez jamais connue, et moi, lorsque j'ai cru vous connaître, c'est que je vous prenais pour un autre.

—Vous voyez bien qu'elle bat la campagne, dit alors le cousin en se retournant du côté d'Alcofribas.

Le docteur ne l'écoutait pas et se promenait devant la porte en tenant sa longue barbe dans une de ses mains, et murmurait tout bas: «Sublime, sublime nature! bizarre exception qui confirme la règle!… Combien tu vas me faire mépriser les femmes!

—Ne craignez rien et ouvrez-nous, Violette, dit-il enfin à son tour; si
Jérôme vous est désagréable, il s'en ira.

Violette ouvrit tout à coup la porte, mais elle ne tenait plus son enfant; elle l'avait déposé sur son lit et avait fermé les rideaux.

Elle parut sur le seuil de sa cabane avec un visage calme.

—Je ne crains pas monsieur Jérôme, dit-elle; pourquoi me ferait-il du mal? Nous ne sommes rien l'un à l'autre. Pourquoi pense-t-il encore à moi, quand je ne pense plus à lui?

—C'est que je m'inquiète de vous, dit effrontément l'ivrogne. Il faut bien que vous viviez, et votre quenouille ne peut suffire pour vous et votre enfant.

—Monsieur, répondit Violette, ne me faites pas rougir en me rappelant que j'ai reçu autrefois quelques secours de votre oncle. Il a dû regretter de n'avoir pu me les apporter lui-même. Toutefois, je ne vous reproche rien; ce qui est arrivé, Dieu l'a permis. Quant à vous, permettez-moi de ne plus vous connaître.

—Mais enfin, comment pourrez-vous élever cet enfant, si vous n'avez pas un mari? Et comment ferez-vous pour que votre fils ne soit pas toute sa vie… un bâtard?

—Un bâtard! dit la jeune femme avec hauteur. Les bâtards sont les enfants qui font rougir leurs mères, les enfants des femmes qui se sont vendues à des hommes qu'elles n'aimaient pas! Les bâtards, ce sont les enfants qui font horreur à leurs mères elles-mêmes. Le mien est légitime, car je l'aime et j'en suis fière! J'ai eu assez d'amour pour justifier et ennoblir sa naissance. Cet amour, je le donnais à qui ne pouvait le recevoir ni même le comprendre; il m'est donc resté tout entier! J'aimerai mon enfant pour deux. J'ai sans doute un amant ou un mari quelque part, dans le ciel peut-être: je ne sais, mais je sens qu'il existe, puisque j'aime de tant d'amour! C'est à celui-là qu'appartient l'âme qui est sortie de mon âme, c'est lui qui adoptera cet enfant de moi toute seule, cet enfant qui m'est venu comme je m'oubliais en songeant à mon véritable bien-aimé. Vous riez, monsieur Jérôme, et vous ne comprenez rien à ce que je dis. Vous voyez bien que vous n'êtes pas le père de mon enfant, et que je n'ai jamais pu être rien pour vous?

—La pauvre petite a la fièvre, dit tout bas Jérôme au docteur; c'est une suite de ses couches probablement, car avant elle était loin de parler ainsi. C'était une jeune fillette toute douce et toute timide.

—En effet, dit maître François, je la trouve un peu exaltée. Retirez-vous, croyez-moi; votre vue lui fait mal; nous ferions peut-être mieux vos affaires en votre absence.

—Je me recommande à vous et je m'en vais. Adieu donc, méchante
Violette.

—Merci, monsieur Jérôme, et ne vous dérangez plus pour moi.

Le cabaretier de la Cave peinte s'éloigna lentement, et maître François se rapprochant de la jeune mère:

—Enfant, lui dit-il, où avez-vous puisé ces idées étranges? et pourquoi êtes-vous sans pitié pour un homme que vous pourriez peut-être rendre meilleur? je vous le confesse, j'ai pensé au respect qu'on doit à la Vierge Marie en vous voyant si fière de bien aimer votre cher enfant, et je vous crois pure de coeur et vierge d'âme, ce qui vous anoblit comme femme et comme mère. Pourquoi donc ne seriez-vous en tout semblable au divin modèle des femmes? Au lieu de mépriser les petits que ne les grandissez-vous en les élevant sur vos bras? Je vous le dis, Violette, vos idées sont folles, parce qu'elles sont à moitié sublimes; vous avez voulu être amante et vous n'avez été que mère, vous l'étiez même pour celui qui n'était pas digne de vous, car semblable à la femme qui aime le petit enfant, lorsqu'il ne peut encore ni penser à elle ni la connaître, vous revêtiez la pauvreté de son naturel de toutes les richesses du vôtre; est-ce donc parce que la misère de votre protégé a paru plus grande que vous avez dû cesser d'être généreuse envers lui? un amour comme le vôtre, Violette, ne se trompe jamais que lorsqu'il se lasse. Vous ne pouvez peut-être plus être l'amante de Jérôme, mais vous pourriez encore être sa mère, et étendre jusque sur lui un peu de cet amour que vous avez pour votre enfant.

—Si Jérôme était malheureux, abandonné ou malade, dit Violette en baissant la tête et en essuyant une larme, je me dévouerais volontiers pour lui.

—Je le crois sans peine, vous devez être le bon ange de ceux qui souffrent.

—Les gens des environs me consultent assez volontiers quand ils sont malades; je ne saurais dire si c'est qu'ils me supposent un peu sorcière. Mais je leur donne simplement les conseils qui me viennent au coeur, et je suis heureuse de leur être utile.

—Eh bien! si je vous proposais de remettre la paix dans la conscience d'un vieillard, de réconcilier une famille, de guérir peut-être un malade, viendriez-vous avec moi?

—J'irais: car vous avez gagné toute ma confiance.

—Venez donc chez le seigneur de la Devinière. Chemin faisant je vous expliquerai pourquoi… ou plutôt attendez-moi ici, car il faut d'abord que je retourne à Chinon, et que j'y change de costume; dans une heure je serai ici, et je vous prendrai avec moi; nous tâcherons de faire en sorte que votre journée ne soit pas perdue.

—Oh! que cela ne vous inquiète pas, lorsque je perds un jour à visiter des malades ou à pleurer, je regagne en veillant la nuit ce que j'ai perdu le jour.

—Voilà pourquoi vous êtes souffrante, chère enfant, vous usez le fil d'or des Parques sur la quenouille de Pénélope. Laissez-moi vous parler en père; je suis prêtre et j'en ai le droit; je suis médecin et vous m'avez consulté; je suis homme enfin, et vous m'avez tout ému; aussi, devant vous seule, et pour la seule fois de ma vie peut-être, je dépose le masque de plaisanterie et de risée que je me suis fait pour dérober la franchise de mon visage à la malveillance des hommes; plus tard nous nous connaîtrons peut-être mieux, et si je ne puis alors vous faire rire avec moi, je viendrai pleurer avez vous. Je vais revenir déguisé en théologien, et j'aurai bien du malheur si vous ne riez pas un peu de mon costume et de ma tournure. Je vous dirai, en cheminant avec vous vers la Devinière, pourquoi je suis forcé de faire cette mascarade. C'est pur devoir d'amour filial.

—Eh bien! donc, je vais vous attendre, dit Violette, et j'irai avec vous où vous me conduirez.