VI

LES SENTENCES D'HYPOTHADÉE

Une heure ne s'était pas écoulée que maître François ayant changé de barbe, s'étant coiffé d'un chaperon quelque peu gras et remplaçant ses lunettes par un garde-vue de taffetas, vêtu, comme Janotus de Bragmardo, d'un liripipion à l'anticque, portant sous le bras un gros et gras in-folio qui plus fort sentait, mais non mieux que roses, arriva chez Violette Deschamps et lui expliqua de son mieux le personnage d'Hypothadée, qu'il allait faire près du vieux Thomas. La confiance s'était déjà établie entre elle et lui, car les âmes au-dessus du vulgaire se comprennent dès qu'elles se rencontrent. La jeune femme expliqua à l'homme d'esprit pourquoi elle se tenait habituellement renfermée, ne parlant à personne, parce que personne ne parlait comme elle. Maître François apprit alors que le pauvre manouvrier Deschamps n'était pas né dans ces belles campagnes de la Touraine, et que son langage et ses manières vulgaires avec les profanes cachaient dans l'intimité de ses entretiens avec sa fille la plus parfaite distinction; mais qu'il l'avait toujours instruite à ne tenir aucun compte de ce qui était dans le monde, se préoccupant seulement de ce qui devait être. Violette n'en savait pas davantage, et son père avait sans doute un secret qu'il avait emporté en mourant.

—Je crois le deviner, dit maître François; c'était sans doute un de ces hommes que l'esprit d'avenir tourmente, et qui ont peur d'eux-mêmes. Mais pourquoi, lui qui savait si bien prendre l'apparence des idées communes, ne vous apprenait-il pas à vivre au milieu de ce monde?

—Il le voulait, dit Violette, mais j'aimais mieux les idées de mon père; et puis il ne croyait sans doute pas mourir si tôt.

—Pauvre digne homme! murmura maître François, livré aux angoisses de la pensée et aux fatigues du travail, il ne devait pas compter sur la durée de sa chandelle; il la brûlait par les deux bouts.

Chemin faisant pour la métairie de la Devinière, maître François aussi se confiait à Violette, et lui parlait de ses projets pour l'avenir. Il n'avait qu'un but, la liberté de sa conscience; qu'un espoir, l'indépendance de sa pensée. Il espérait parvenir, à force d'adresse, à l'impunité de l'intelligence et du talent. Violette était vivement émue et pressait doucement son enfant contre sa poitrine; car on peut bien avoir supposé déjà que le marmot n'avait pas été laissé seul dans la cabane.

—D'ailleurs, disait maître François, je veux lui donner le baptême. Nous trouverons pour lui sans doute un parrain à la Devinière. Je veux porter bonheur à ce que vous aimez le mieux.

En arrivant chez le vieux Rabelais, maître François, devenu le docteur Hypothadée, donna à sa voix une lenteur solennelle et un accent un peu nazillard qui le déguisaient parfaitement, et l'empêchaient de ressembler en rien à celle du médecin Alcofribas.

Si l'on me demande où il avait pris ces divers déguisements, je répondrai que frère Jean les avait empruntés, moyennant une pistole, chez un fripier de Chinon, et les avait portés lui-même secrètement au logis de la Cave peinte, dans la chambre de maître François.

Le révérend père Hypothadée fut donc reçu par frère Jean, qui le conduisit à la chambre du malade; quant à Violette, on la fit asseoir dans une chambre du rez-de-chaussée, en attendant que le vieux Thomas voulût la voir. Le métayer Guillaume ne comprenait rien à tout cela, et se demandait si on allait remettre son propriétaire en nourrice. Toutefois, il ne disait rien, pensant que tout se faisait d'accord avec les moines de Seuillé, puisque frère Jean des Entommures semblait diriger toute l'affaire. Il prenait donc tout en patience, et profitait de l'ordre qu'il avait reçu d'exhiber du vin de la cave et de remplir les flacons du meilleur, pour goûter un peu si le piot se conservait bien et ne sentait pas le moisi.

Pendant l'absence un peu longue de maître François, frère Jean avait égayé les esprits du vieux goutteux en lui racontait des histoires à rire. Il lui avait dit, entre autres, celle de ce paysan qui fut médecin malgré lui, et qui guérit la fille du roi rien qu'en se grattant le haut des jambes devant un feu clair, puis rassembla tous les malades de la ville et leur fit crier à tous qu'ils étaient guéris, rien qu'en leur proposant de brûler le plus malade d'entre eux, et de mettre sa cendre en tisane pour la guérison des autres. Le vieux Thomas riait à gorge déployée, car l'accès de goutte était passé; et l'assurance du docteur, qui avait promis de le rajeunir, l'aspect nouveau de sa vieille chambre, le grand air ivre de soleil et tout parfumé des senteurs de la belle saison, le souvenir de son jeune temps, et je ne sais quelle envie, dont le vieillard s'étonnait lui-même, de secouer l'ennui qu'avaient appesanti sur sa tête embéguinée les capucinades de frère Pelosse, tout cela regaillardissait le bonhomme, et, comme rien n'est meilleur pour les goutteux que de se distraire et de rire, comme la maladie de vieillesse s'aggrave toujours par le chagrin, il s'ensuivait naturellement que l'ordonnance de Rondibilis opérait déjà des merveilles.

—Dieu nous protège, frère Jean, mon grand ami, dit l'ex-apothicaire, en essuyant au coin de son oeil une larme de gaieté; je vois bien maintenant que le docteur, votre ami, est un grand homme, et qu'il ne guérit pas ses malades par des balivernes; je crois que les bons pères de Seuillé ne vendangeront pas encore cette année dans le clos de la Devinière. Buvez à ma santé, mon bon frère; si j'osais, j'en boirais une goutte: mais, à propos de goutte, je ne veux pas fâcher la mienne. Elle passera, mon gros ami, elle passera, notre père en Dieu, et alors nous ferons chère-lie! frère Macé n'en aura rien. Mais voilà bien longtemps que le docteur Alcofribas tarde à revenir; n'aurait-il plus trouvé à Chinon le révérend Hypothadée?

—Je crois plutôt qu'il est fatigué, et qu'il se repose: voilà bien du chemin qu'il fait aujourd'hui. Ou bien, peut-être, il aura été arrêté à Chinon par quelque autre goutteux de bon aloi. Il faut bien partager avec ses frères les ressources que Dieu nous envoie, et vous êtes trop bon chrétien pour vouloir du soulagement pour vous seul. Mais je crois que le voici; ne bougez, je vais lui ouvrir.

Un moment après, frère Jean introduisait Hypothadée.

—Que la paix soit dans cette maison, dit en entrant le théologien d'une voix grave et lente; je viens de la part de mon docte confrère le docteur Rondibilis Alcofribas, qui est resté à Chinon pour soigner le maître de l'auberge de la Lamproie, atteint soudainement d'apoplexie.

—Quoi! dit le vieux Thomas, mon neveu! le malheureux est-il en danger? Voilà pourtant la suite de son inconduite. Le docteur le croit-il en danger?… J'avais bien prévu que tout cela finirait mal. Allons! je n'aurai plus besoin de le déshériter, et s'il en meurt je lui pardonne.

—Puisse le bon Dieu, notre Seigneur, ne point vous pardonner vos péchés à une si dure condition, dit en saluant Hypothadée.

—Monsieur notre maître, reprit le bonhomme Rabelais, je vous ai fait mander pour que vous me tiriez de toute perplexité d'esprit; afin que la nature opère sans obstacle pour ma guérison, selon le bon vouloir de notre docteur Rondibilis. Et d'abord, dites-moi si vous ne pensez pas que du bien amassé pendant toute la vie d'un homme lui soit une lourde charge à sa mort?

—La mort nous décharge de tout, excepté de nos mauvaises actions et de nos mérites.

—Hélas! mon père, c'est précisément cela qui m'effraye. Quand je mourrai, j'aurai été riche, et notre Seigneur a crié: Malheur aux riches! C'est pourquoi je pensais à me dépouiller de tout avant de mourir, afin de sauver ma pauvre âme par la vertu de pauvreté.

—Lisez saint Paul, il vous dira que la pauvreté volontaire n'est rien sans la charité qui la vivifie.

—C'est bien pour cela que j'ai résolu de faire la charité de tous mes biens aux pauvres moines de Seuillé.

—Voilà une charité qui me semble peu charitable.

—Pourquoi donc?

—Vous voulez vous sauver par la pauvreté en risquant de perdre les bons moines par la richesse.

—Mais, que voulez-vous que je fasse! Je ne veux plus entendre parler de mon vaurien de fils, et j'ai un neveu qui est un mauvais drôle; l'enrichir serait mettre l'argent du bon Dieu dans l'escarcelle du diable.

—L'argent du bon Dieu, dites-vous! oh! oh! qu'est ceci? Ne savez-vous pas comment notre Seigneur appelle le Dieu de l'argent? il le nomme Mammona, et en fait le dieu de l'iniquité. Je ne connais, pour moi, d'autre argent du bon Dieu que les trente deniers au prix desquels on le vendit, et qui servirent ensuite à ouvrir l'auberge de la mort; c'est Haceldama, le champ du sang, la sépulture des étrangers.

—Que dites-vous donc à votre tour, mon père? Quoi! l'argent appartient au diable! Mais n'est-ce pas l'argent qui paye la pompe des églises et les sacrements qu'on y donne? car s'il est défendu de vendre les sacrements, on les donne gratuitement à ceux qui font volontairement quelque aumône à la sainte Église. Or, afin que les fidèles ne soient pas embarrassés, les tarifs sont fixés d'avance, et tout se fait pour la gloire de Dieu.

—Je n'en disconviens pas; car, en ma qualité de théologien ordinaire du pape, je suis avant tout l'enfant soumis de l'Église. Judas a été un grand criminel de vendre son Maître, parce que l'Église infaillible n'avait pas encore autorisé ce commerce. Il exerçait sans lettre patente. D'ailleurs, maintenant, comme vous dites, on ne vend plus Jésus-Christ, on le donne pour de l'argent, et c'est bien différent; et puis, à cet échange tout généreux, c'est la sainte Église qui perd, puisque l'argent n'est que fumier du diable, pour lequel elle nous donne le bon Dieu et toutes ses grâces.

—Vous dites bien, maître Hypothadée; oh! que vous dites bien! Partant, vais-je donner certainement tout mon argent aux bons moines, puisque l'argent n'est que fumier de Satanas: la question n'était que de savoir si, pour mon salut, volontiers ils se feraient les palefreniers du diable. Frère Macé m'a déjà rassuré sur ce point.

—Voyez la charité du saint homme! Mais ne craignez-vous pas d'en abuser, messire Thomas? Est-il charitable, encore une fois, de mettre son prochain en péril? N'avez-vous pas peur que cet argent ne pèse sur la conscience du frère Macé?

—Oh! tant s'en faut; qu'au contraire il acceptera volontiers pour son couvent, non-seulement tout mon argent comptant, mais encore la Devinière et jusqu'au revenu de l'auberge de la Lamproie; il assure que plus le couvent devient riche de biens, plus les frères sont pauvres d'esprit, et que c'est là réellement ce que le Sauveur recommande.

—Frère Macé est, à ce que je vois, un connaisseur en fait de pauvretés d'esprit. Il aime mieux que les moines se grisent que de penser à mal, et il tire merveilleusement la conclusion de l'argument qui bene bibit bene dormit. Revenons à votre neveu: le voilà donc bel et bien déshérité?

—Et c'est juste, n'est-ce pas? un ivrogne!

—Un débauché!

—Oui, qui séduit les petites filles.

—Et qui ne les épouse pas.

—Ah bien, oui! il ne lui manquerait plus que de vouloir les épouser.

—Il ne lui manquerait que cela pour être excusable, n'est-ce pas? En effet, le mariage répare l'offense faite à Dieu et aux parents.

—Des parents! ah bien, oui! la donzelle n'en a pas; c'est une orpheline.

—A laquelle vous avez servi de père; on m'a raconté cette histoire.
Mais est-il bien vrai que vous ne l'ayez jamais vue?

—Qui?

—La petite Violette Deschamps.

—Je l'ai vue toute petite, et je ne croyais pas alors qu'elle grandirait pour me faire tout ce chagrin! Depuis, elle n'est pas venue une seule fois à Chinon ni à la Devinière; mon fripon de neveu se chargeait de m'en donner des nouvelles, mais il me cachait bien celles qui le concernaient, le paillard! Bref, ils m'ont bien trompé, les sournois.

—Comment aussi chargiez-vous votre neveu, un jeune homme, un mauvais sujet, de voir chez elle votre petite protégée? N'était-ce pas envoyer le loup dans la retraite de la brebis?

—Mon Dieu, nous autres bonnes gens de la Touraine, nous ne croyons au mal que quand il est arrivé.

—Mais alors le réparez-vous?

—Quoi réparer? et que voulez-vous que je répare? l'honneur d'une fille? c'est un bijou qui ne se raccommode jamais. D'ailleurs chacun doit répondre de ses fautes, et j'ai assez des miennes.

—Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, disent les patenôtres.

—Mais… en tout ceci personne ne m'a offensé, que je sache.

—Eh bien! alors, pourquoi vous chargez-vous de punir?

—Mon bien est à moi, monsieur notre maître, et j'en puis faire ce qui me plaît, dit ici le vieux Thomas impatienté.

—Fort bien, messire; voilà qui est parlé. Et si tous les pénitents disaient de même, point ne serait besoin de tant de docteurs pour diriger les consciences. Je fais ce que bon me semble; voilà qui répond à tout en matière de morale. Le bon Dieu ne dirait pas mieux. Vous n'aviez pas besoin, en ce cas, de nous faire venir; je vais, s'il vous plaît, retourner à Chinon et je vous renverrai le médecin.

—Ne vous fâchez pas, voyons: je veux faire de ce qui est à moi le meilleur usage possible; et puisque tout nous vient de Dieu, c'est à Dieu que je voudrais rendre ce qui m'est venu de lui. Je sens bien que lui seul est le grand propriétaire, et que nous sommes ses petits fermiers. Quand nous mourons il nous fait rendre gorge, et nous n'emportons rien qu'un vieux drap, quand notre héritier nous le donne. Cela est bien triste, docteur!

—Oui, triste pour le mauvais riche, et consolant pour le pauvre Lazarus qui doit avoir son tour et se réjouir, tandis que l'autre va pleurer et grincer des dents; tout cela est dit en parabole et se réalisera en vérité; c'est pourquoi les sages qui prévoient l'avenir ont horreur du bien mal acquis, et aiment mieux vivre dénués de tout que de mourir voleurs.

—Est-ce donc qu'à votre avis, notre maître, tous les riches sont des voleurs?

—Oh non! car vous savez qu'il en entre dans le royaume du ciel autant qu'il passe de chameaux par le trou d'une aiguille. Ceci est parole d'Évangile.

—Voler c'est prendre ce qui appartient aux autres.

—Ou le garder.

—Mais bien des riches n'ont rien pris à personne.

—Beaucoup gardent du superflu, tandis que les pauvres manquent du nécessaire. Que diriez-vous d'un frère qui gaspillerait le reste de son pain après avoir mangé, tandis que son frère à côté de lui mourrait de faim?

—Je dirais que c'est un mauvais coeur, mais il serait dans son droit.

—Peut-être. Mais si son frère expirant se redressait dans le délire d'une dernière convulsion et voulait étrangler son bourreau avant de mourir, que diriez-vous de celui-là?

—Ah mon Dieu! vous me faites peur! mais je dirais que c'est une bête féroce, qu'il faut l'enchaîner et le pendre.

—Avec tous ses complices?

—Sans doute, s'il en avait.

—Fort bien. Il faudrait pendre alors avec l'assassin celui qui l'aurait exaspéré et provoqué un crime; mais le malheureux affamé serait déjà mort et se soucierait peu de la potence; resterait, monsieur, le beau mangeur qui aurait de l'argent pour se payer une corde neuve. Il aurait bien mieux fait de donner du pain à son frère.

—Docteur Hypothadée, il me semble que ces propos ont je ne sais quoi qui sent l'hérésie. Cependant me voilà tout perplexe et tympanisé. Je ne veux point arriver à la porte du ciel avec une bosse de chameau. Je donne tout aux pauvres, et les vrais bons pauvres ce sont les moines, ils prieront pour le repos de mon âme.

—Et ils boiront votre bon vin à votre résurrection future.

Amen! Je ne pourrai alors leur faire raison…. C'est une triste chose que la mort! Ah! le docteur Rondibilis? Où est le docteur? voilà que je revieillis; je crois que mes accès de goutte vont me reprendre.

—Pourquoi aussi pensez-vous sans cesse à ces diseurs de Requiem? Ne vous semble-t-il pas que placer votre héritage entre leurs mains, c'est comme si vous donniez d'avance votre mesure au fossoyeur? Donnez ou plutôt restituez à Dieu votre fortune, rien de mieux; mais si vous aimez encore un peu la vie, pourquoi cherchez-vous votre Dieu sous la figure de la mort? Vive la jeunesse, la santé, la beauté, la vie! ce sont les vraies images de Dieu! Regardez ce soleil, le prenez-vous pour un hérétique? Il est catholique si jamais on le fut, car est-il quelque chose de plus universel que la lumière? Eh bien! lui trouvez-vous le visage blafard de frère Macé? Ne rit-il pas mieux que frère Jean? n'est-il pas resplendissant et vermeil? Tous les jours il se rajeunit et s'éveille, comme un beau petit enfant, dans les linges blancs de dame Aurora, qui le fait jouer avec des roses et lui passe entre les boucles naissantes de ses cheveux d'or une main toute humide de rosée; la rosée est la sève des roses; leur nom atteste leur parenté, et la dive rosée du flacon fait refleurir les joues et les lèvres des vieillards. Les roses de la jeunesse sont belles à voir aussi sur les joues des jeunes filles et des petits enfants. Que ne faites-vous comme le bon Sauveur qui aimait à se voir entouré de bambins et de jeunes mères. On dit que des femmes le suivaient partout, et qu'il embrassait les petits enfants. Cela me rappelle que je ne suis pas venu seul, et qu'une jeune femme attend en bas qu'il vous plaise de lui parler. C'est maître Alcofribas qui l'a choisie et qui vous l'envoie pour vous soigner. Il a préféré pour cela à tout autre une jeune et belle nourrice, parce que celle-là sait comment il faut soigner un vieillard qui soigne un petit nourrisson; et puis, d'ailleurs, il s'agit de vous rajeunir, et c'est un petit frère de lait que le docteur va vous donner. Le révérend dom Buinard veut-il bien dire à la jeune dame de monter?

—Appelez-moi frère Jean des Entommures, dit dom Buinard, je ne réponds qu'à ce nom-là.

Un moment après la jeune femme était introduite; sa beauté et sa modestie parurent faire une vive impression sur le vieux Rabelais, qui dans sa jeunesse avait passé pour aimer beaucoup les femmes. Violette s'empressa près du vieillard, se souvenant qu'il lui avait autrefois voulu du bien; mais elle se garda bien de lui dire son vrai nom, car maître François lui avait fait la leçon en route, et s'était emparé complètement de son esprit.

Le vieux ne sentit pas sans tressaillir d'aise, ses petites mains délicates lui soutenir la tête, en arrangeant ses coussins derrière son dos; Hypothadée, pendant ce temps, tenait le poupon dans ses bras et déridait son front magistral en le berçant, comme eût fait une bonne nourrice.

—Il me semble, dit le père Thomas, que je vois la béate Vierge Marie venir elle-même à mon secours, et que pour remuer mes coussins, elle a donné son fils à garder à M. saint Joseph.

—Saint Joseph est de trop dans l'affaire, dit le faux Hypothadée, je ne suis ni charpentier, ni marié, ni… rien de ce qu'était le grand saint Joseph. Mais la jeune femme que voici est vraiment l'image vivante de la mère de Dieu, et cet enfant! qu'en dites-vous, bonhomme Rabelais? N'est-il pas joli comme un vrai bon Dieu nouveau-né? Voilà une image de Dieu plus gracieuse que frère Pelosse!

—Je conviens avec vous que frère Pelosse n'est pas beau, et je vois que vous le connaissez. Mais, grand Dieu! j'y pense; il va revenir! Que dira-t-il? Voilà de belles équipées! Comment l'empêcher de rentrer et lui expliquer pourquoi le docteur Alcofribas… Mais frère Jean s'en chargera, n'est-ce pas, frère Jean? Et vous, monsieur notre maître Hypothadée, vous qui avez une langue dorée, je compte sur vous pour l'apaiser. Tenez, prenez cette clef, ouvrez ce tiroir, prenez dans le coin à droite un paquet de parchemin, c'est mon testament. J'ai juré de le lui remettre; nous le lui donnerons quand il viendra, et il consentira volontiers à tout.