VII

LA VENDANGE DU DIABLE

On en était sur ces menus propos, lorsque, dans le clos même de la métairie, un bruit horrifique se fit entendre. C'étaient des cris étouffés renforcés par des tumultes confus de grelots et de sonnettes; des voix qui n'avaient rien d'humain se mêlaient à tout ce tapage: Hho! hho! hho! brrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs! Hou, hou, hou! A l'aide! au secours! drelin din din! Une fumée sentant le souffre et la résine entrait en même temps par les fenêtres.

—Qu'est ceci? s'écria le vieux Rabelais. Violette courut à son enfant.

—Le voici, ne craignez rien, dit maître François; je ne sais ce que signifie cette farce. Tenez bien votre poupon; je sors et vais voir ce que c'est.

—Grand saint Benoît! dit frère Jean, qui s'était mis à la fenêtre; c'est frère Macé Pelosse assailli par une légion de diables; ils le poursuivent dans le clos comme ceux du mystère de la tentation pourchassent le compagnon de saint Antoine.

—Maître François faisait signe de l'oeil à frère Jean pour savoir si cette plaisanterie venait de lui; mais dora Buinard paraissait franchement et naïvement étonné d'abord, puis le rouge de la colère lui monta au visage.

—Ils saccagent la vigne! s'écria-t-il. Attendez, attendez, brigands de diables, je vous donnerai sur les oreilles et je vous applatirai les cornes. Où est mon bâton de la croix?

—Frère Jean! frère Jean! à mon secours! miséricorde! criait d'une voix langoureuse et désespérée frère Pelosse, cerné par les diables et trébuchant à travers les ceps en renversant les échalas.

—Frère Jean, mon ami, disait le vieux Thomas, maître Hypothadée, mon père spirituel, voyez ici mon gros livre d'heures, apportez-le-moi, fermez bien la porte, restez près de moi, et récitons ensemble alternativement les Psaumes de la pénitence.

—Pénitence! dit frère Jean; il sera temps de la faire quand le piot nous manquera l'année prochaine. Vive Dieu! le beau clos de la Devinière! La vigne qui alimente la Cave peinte, le meilleur vin de la Touraine! les diables ne le ravageront pas impunément; je le jure par les houzeaux de saint Benoìt! Maître Hypothadée, restez ici pour rassurer maître Thomas; mettez-vous seulement à la fenêtre et regardez-moi faire, vous allez voir comme j'entends les exorcismes.

Ce disant, il met son froc en bandoulière, empoigne son bâton de la croix qui était en coeur de cormier, se précipite hors de la chambre, et presque au même instant on le voit tomber dans le clos comme la foudre. Les diables qui poursuivaient frère Macé étaient tout caparaçonnés de peaux de loup, de veaux et de béliers, passementées d'os de mouton, de têtes de chiens, de ferrailles, de chaînes et d'ustensiles de cuisine; ils étaient ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses cymballes de vaches et des sonnettes de mulets, ils tenaient en main et agitaient en l'air de longs bâtons noirs pleins de fusées; d'autres portaient de longs tisons allumés sur lesquels ils jetaient de temps en temps de pleines poignées de souffre et de résine en poudre. C'étaient les gens du seigneur de Basché qui, à l'instigation de leur maître, faisaient cette momerie, et étaient venus attendre le moine sur la route de Seuillé, près du clos de la Devinière, dans lequel le frère Macé cherchait vainement un refuge. Ils étaient donc là piétinant la vigne, cassant les bourgeons, renversant les ceps, enfumant et faisant jaunir le pampre, lorsque frère Jean, plus formidable que Samson armé de la mâchoire d'âne, se rua sur eux sans dire gare, et frappant à tort à travers, lourd comme plomb et dru comme grêle, envoya les premiers qu'il rencontra la tête en bas et les pieds pardessus la tête, ratisser les cailloux avec leurs dos. Frère Pelosse plus mort que vif était tombé la face contre terre et n'osait plus lever la tête, frère Jean des Entommures enjamba bravement par-dessus lui et donna avec une nouvelle furie sur les malheureux diableteaux, qui commençaient à lâcher pied et à regarder du côté de la porto. Le bâton de la croix tournoyant en l'air comme l'aile d'un moulin, semblait frapper partout à la fois, de ci, de là, d'estoc, de taille, sur les têtes, sur les bras, sur les jambes, sur les bedaines rembourrées de filasse, sur les griffes qui portaient les torches et les brandons, faisant voler le bois en éclats et le feu en nuages d'étincelles; aux uns il accrochait en passant leur nez postiche et découvrait le visage camus d'un pleutre, aux autres ils abattait les cornes, et enlevant leur perruque de crin, il mettait à nu le crâne chauve d'un cuisinier dont la femme avait des amants. Les sonnettes tintaient sec sous les horions, comme des armures à l'assaut lorsqu'il pleut des bûches et des pierres; l'un s'enfuyant en tenant à deux mains sa tête; l'autre sautillant sur une jambe et faisant piteuse grimace, s'en allait criant son genou; l'autre s'esquivait à quatre pattes et recevait du pied du frère Jean un argument à posteriori; un autre qui voulait monter sur un arbre, se croyait embroché par le terrible bâton, qui l'atteignait au défaut de son haut de chausses; c'était une déroute générale! Jamais diables ne furent si bien rossés.

Le champ de bataille, était jonché de masques, de tisons éteints, de torches brisées, de cornes fracassées; les fuyards jetaient bas leurs peaux de bêtes pour courir plus vite, plusieurs saignaient du nez et se barbouillaient toute la figure en voulant s'essuyer; quelques poignets furent foulés, quelques os meurtris, quelques cervelles étonnées; il n'est point de victoire sans carnage, quand c'est la force qui triomphe! frère Jean avait vraiment l'air d'un Alcide. Rouge et le front ruisselant d'une noble sueur, les yeux étincelants d'éclairs, la bouche superbe et souriante de dédain, il respectait la vigne souffrante dans les plus grands efforts de sa colère, et sachant diriger ses coups pour ne pas atteindre la jeune anche à demi brisée. On assure qu'il fut moins attentif pour le dos de frère Pelosse, et qu'en le protégeant de trop près, il laissa quelquefois son bâton lui fleurer les côtes: le pauvre Macé, qui mourut huit jours après des suites de son saisissement, n'a jamais parlé de cette circonstance et se trouva alors trop heureux d'être délivré, pour chicaner ainsi sur les excès de zèle du moine et sur les anicroches du bâton libérateur.

Voici maintenant, si vous voulez le savoir, comment était survenue cette algarade.

Le seigneur de Basché était un viveur, une espèce de comte Ory, qui conservait les traditions de Villon, et faisait refleurir les compagnons de la franche lipée. Grand dépensier, il mangeait comme Panurge son blé en herbe, et ne payant jamais ses dettes, il avait souvent maille à partir avec les chicaneaux. Ceux qui voudront savoir comment il les traitait n'ont qu'à relire attentivement les chapitres 13, 14 et 15 du quatrième livre de Pantagruel. Il vivait aussi assez mal avec les moines de Seuillé, avec lesquels il avait procès, mais s'il en était un qu'il détestât par-dessus tous, c'était sans contredit ce malencontreux frère Macé. On peut juger de son étonnement et en même temps de sa maligne joie lorsque ce moine, trompé par un faux message de frère Jean, arriva au château de Basché, et dit qu'il venait pour entendre la confession du seigneur. Les valets voulurent d'abord le chasser en lui riant au nez, mais le sieur de Basché ouvrit lui-même sa porte, et fit entrer le moine dans son cabinet; puis, sous prétexte d'aller se préparer dans l'oratoire, il vint réunir ses gens dans la cour, leur dit de se déguiser en diable et d'aller attendre le moine près du clos de la Devinière; rentrant, ensuite près du frère Macé, il s'excusa de se confesser, alléguant que les diables le tourmentaient et chassaient de sa mémoire le souvenir de ses péchés.

—Si vous vouliez vous dévouer à ma place et répondre pour moi aux mauvais esprits, ils trouveraient à qui parler, et ils seraient obligés de s'enfuir dans la mer Morte. Car jamais n'oseraient-ils assaillir un si saint personnage!

—Frère Macé, flatté dans son amour-propre de saint homme, s'engagea un peu inconsidérément; le seigneur de Basché alors le remercia, le festoya, ordonna qu'on le fit manger et boire, et dans ses aliments fit mêler des poudres capables d'exagérer les effets naturels de la peur qu'il avait préparée au pauvre frocard, puis il le renvoya très-satisfait, et ne s'attendant à rien moins qu'à ce qu'il devait rencontrer.

Tandis que frère Jean abattait ainsi les puissances de l'enfer, le vieux goutteux, tout tremblant, disait aux faux docteur Hypothadée:

—Donnez-moi l'absolution, notre maître, ils vont venir chercher ma pauvre âme! Oh! que ne prennent-ils plutôt celle de frère Macé! Mon pauvre clos! mes belles vignes! je me repens, confiteor! j'ai mal fait de donner mon bien h ces moines. Voyez quelle compagnie ils amèneront dans mon clos, et pour qui sera la vendange! Approchez-vous, ma belle, protégez-moi, avec votre petit enfant innocent! Maître Hypothadée, sauvez-nous! je refais mon testament en votre faveur, si vous exorcisez ces diables, je ne veux faire tort à personne: Convertissez mon coquin de neveu, et je lui donnerai la part, seulement, pour Dieu, délivrez-nous.

—Voulez-vous, dit maître François, faire tout ce que je vous dirai?

—Dites vite, et que ces diables s'en aillent. Ah! mon Dieu, j'entends des cris et des lamentations; ils tordent sans doute le cou à frère Jean et à frère Macé.

—Prenez ce petit enfant dans vos bras; vous croyez, n'est-ce pas, à la vertu de l'innocence contre l'enfer?

—J'y crois, j'y crois! mais faites vite.

—Qu'allez-vous donc faire? dit Violette.

—Vous allez voir, répondit Hypothadée; c'est un charme infaillible pour chasser le diable des maisons, et y faire entrer la grâce de Dieu. Maître Thomas, récitez-nous votre credo.

—Volontiers.

Et le vieux Thomas prononça toute la formule.

Maître François, s'approchant alors d'une aiguière, y trempa ses doigts, et, les secouant trois fois sur le front de l'enfant:

—Thomas-François, dit-il, je te baptise au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.

Puis, reprenant le nouveau baptisé des bras de son parrain improvisé, et l'élevant comme une sainte image;

—Voilà, dit-il, comment le bon Dieu se fait voir aux hommes; adorez le frère nouveau-né du Sauveur.

En ce moment le bruit avait cessé dans le clos, tous les diables étaient en fuite, et frère Jean s'occupait à faire bassiner avec de l'eau-de-vie les contusions de frère Macé, auquel, pour certaines raisons, il fallait aussi faire changer la chemise et les chausses.

Le vieux Thomas était attendri jusqu'aux larmes; il criait miracle, et s'inclinait du mieux qu'il pouvait devant le petit ange que lui présentait maître François.

—Vous voyez, lui dit le docteur, qu'il vient de sauver votre vigne, et que les diables n'y sont plus. Maudiriez-vous votre neveu, s'il vous avait rendu un tel service avec une pareille innocence?

—Ah! le drôle! répondit le père Rabelais, que n'est il encore un petit enfant innocent comme celui-ci! Dire que je l'ai vu naître!… (Et ici la voix du vieillard s'attendrit.) Je croyais qu'à défaut de mon vaurien de fils ce serait lui qui me fermerait les yeux… Me voilà seul maintenant… et je ne veux plus entendre parler ni de mon fils, ni de mon neveu, ni de frère Macé… Quel est le père de ce chérubin?

—Son père est mort, dit Violette, en baissant les yeux.

—Eh bien, je l'adopte!… pour qu'il continue à protéger ma maison contre l'enfer. N'est-ce pas, maître Hypothadée? Je suis déjà son parrain, et je ne veux pas m'en défendre; je ferai plus, je serai son père adoptif. Je ne sais pourquoi il me plaît, et il me semble que mon coeur est tout remué à sa vue. D'ailleurs, il a chassé le diable de céans, il est juste que la maison soit un jour à lui. Je l'avais bien donnée à ce damné frère Pelosse, qui vient d'y amener tout l'enfer.

—Je vous approuve, dit Hypothadée, faites vite, car les diables reviendraient peut-être. Écrivons en deux mots votre volonté, pour mettre tous vos biens sous la sauvegarde de la sainte enfance. Tenez, voici du vélin et de l'encre; moi je ferai l'acte de baptême.

—Écrivez vous-même, je signerai, dit le vieux Thomas. J'ai eu tant de peur de ces diables, que j'ai la main toute tremblante.

Maître François se mit à écrire.

—Un instant, dit Thomas Rabelais en se ravisant; de qui cet enfant est-il le fils?

—De Dieu, dit gravement Hypothadée. De Dieu, qui vient de l'adopter par le baptême, et de maître Thomas Rabelais, qui l'adopte par religion, et pour sanctifier sa vie, en élevant un enfant de Dieu, qui a reçu le baptême entre ses bras. Tenez, voici l'acte, signez.

—Mais frère Jean ne revient pas, observa le vieillard.

—C'est que les diables ne sont peut-être pas encore bien éloignés, ou peut-être le gardent-ils en otage.

En ce moment on frappa assez fort à la porte de la chambre. Le vieux
Thomas tressaillit.

—Le verrou est-il mis? dit-il d'une voix effarée. N'ouvrez pas, ce sont eux.

—Qui est là? dit Hypothadée.

—C'est frère Macé et sa compagnie, répondit du dehors frère Jean en contrefaisant sa voix.

—Arrière! arrière la compagnie! s'écria le vieux goutteux. Je me voue à la sainte Vierge, représentée par cette jeune mère, je donne tout à ce petit ange, et que son innocence nous protège. Donnez vite, je vais signer.

—Mais ouvrez donc, criait le frère Macé avec un accent plaintif.

—Vite maintenant, mon père, donnez-moi l'absolution, dit le vieillard; j'ai satisfait pour mes péchés, que me reste-il encore à faire?

—Bénir votre nièce et embrasser votre petit neveu. Votre bien ne sortira pas de votre famille.

—Qu'est-ce à dire! s'écria le vieux Thomas tout ébahi.

—Mais ouvrez donc! êtes-vous morts? criait à son tour frère Jean de sa voix naturelle.

—Ah! c'est notre ami frère Jean, dit Hypothadée. Nous sommes en paix avec Dieu et avec les hommes. Maintenant nous pouvons ouvrir.