I

VUE D'ENSEMBLE.

Le Portugal est l'un des plus petits États souverains de l'Europe, quoique, pendant une courte période de l'histoire, il en ait été le plus puissant. Il occupe une superficie inférieure à celle de maint gouvernement de la Russie d'Europe, et même dans cette faible étendue il est assez maigrement peuplé, si ce n'est dans la partie septentrionale, qui est l'une des contrées du continent où les habitants sont le plus rapprochés les uns des autres [206].

[Note 206: ][ (retour) ]

Superficie du Portugal, sans les Iles. 89,355 kil. car.
Population, en 1872, 3,990,570 hab.
Population kilométrique. 44

Il semblerait d'abord que, par un résultat naturel des attractions géographiques, le Portugal dût faire partie intégrante d'un État ibérique comprenant toutes les provinces transpyrénéennes; pourtant ce n'est point un effet du hasard ni la conséquence d'événements purement historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence nationale indépendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu que la partie du rivage devenue portugaise est à peu près rectiligne; elle se distingue par l'extrême uniformité de ses plages, et contraste absolument avec les côtes espagnoles. Les mêmes conditions de vents, de courants, de climat, de faune et de végétation se retrouvent sur tout le développement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont dû s'accoutumer au même genre de vie, nourrir les mêmes idées, et tendre naturellement à se grouper en un même corps politique. C'est par le littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitué en État indépendant; le royaume s'est formé successivement d'une vallée fluviale à l'autre vallée fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au Guadiana, «d'échelon en échelon,» suivant l'expression du géographe Kohl puis, après avoir été momentanément détruit c'est de la même manière qu'il s'est reconstitué.

La zone de largeur uniforme qui s'est détachée du corps de la péninsule Ibérique pour suivre la destinée des campagnes du littoral, était également limitée d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans son ensemble, la zone lusitanienne est formée par la déclivité des plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chaînons en chaînons vers la côte océanique. La limite naturelle des grandes pluies que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du Portugal, coïncide précisément avec la frontière des deux pays: d'un côté, l'atmosphère humide, les averses fréquentes, la riche végétation forestière; de l'autre, un ciel aride sur une terre desséchée, des roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le versant portugais accroît aussi brusquement l'importance des cours d'eau qui descendent des plateaux de l'intérieur: en Espagne, c'étaient de faibles rivières au cours obstrué de pierres; en Portugal, ce sont des fleuves abondants ou même navigables. En outre, les bornes naturelles, posées par les défilés et les rapides à la navigation du Minho, du Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la frontière politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi le Portugal, en se séparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un quadrilatère régulier. De même que dans un précipité chimique un cristal prend une existence distincte et se limite par des arêtes précises, de même le Portugal s'est détaché du reste de la Péninsule, en se donnant des frontières presque rectilignes. Le port si bien situé de Lisbonne a été, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre à ce cristal. Là se développait une force propre indépendante de celle qui faisait graviter vers Tolède ou Madrid le reste de la Péninsule. La partie vivante, active, du grand corps ibérique s'est élancée hors de la lourde masse de l'Espagne, trop lente à la suivre dans son mouvement.

Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs, sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes, des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage; l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. Portugueses pocos y locos!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan. Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne. L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice. Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour, ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion.

De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques. Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier, les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe. Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement.

Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et leur action sur la population environnante augmente en proportion; d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille; trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la physionomie, l'amabilité des manières.

TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE LEÇA;--PAYSANNE D'AFIFER.
Dessin de D. Maillart, d'après des photographies de M. Ferreira.

Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes façons, de l'obligeance, de la bonté naturelle des campagnards du Portugal, non encore gâtés par les habitudes du commerce: quoique ayant à l'étranger une réputation de barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conquête dans l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils ont soin de garnir de liége les pointes des cornes, et l'animal est épargné pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien différents à cet égard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux domestiques et se distinguent même par un talent spécial pour apprivoiser les bêtes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils élèvent la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux, prévenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est «mal élevé», est l'offenser de la manière la plus sensible. On s'étonne aussi de l'élégance, seulement trop cérémonieuse, de leurs discours. Se distinguant à leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois difficile à comprendre, les paysans portugais ont en général une grande pureté de langage; ils s'expriment avec une facilité et un choix de paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction. On n'entend aucun jurement, aucune expression indécente, sortir de leur bouche: quoique grands parleurs, bavards même, ils s'observent avec soin dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands orateurs, et l'un de ses poëtes, Camões, est parmi les plus illustres que le monde ait vus naître. Mais on se demande si la Lusitanie peut donner le jour à des artistes proprement dits, car, à l'exception du mythique Gran Vasco, dont on ignore même la nationalité, elle n'a eu ni peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Camões l'avouait lui-même: «Notre nation, disait-il, est la première par toutes les grandes qualités. Nos hommes sont plus héroïques que les autres hommes; nos femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous les arts de la paix et de la guerre, excepté dans l'art de la peinture.»

La langue des Portugais ressemble fort à celle des Castillans par les radicaux et la construction générale, mais elle est moins ample et moins sonore. Les mots sont très-souvent «éviscérés» par la suppression des consonnes l, j, n entre deux voyelles; en outre, ils s'émoussent à l'extrémité, se terminent fréquemment par des nasales et se compliquent de sifflantes auxquelles les étrangers ont quelque peine à s'accoutumer. Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des historiens ont émis l'opinion que l'influence de la langue française a contribué pour une forte part à la formation du portugais. D'après eux, le prince de la maison de Bourgogne qui reçut le Portugal à titre de fief à la fin du douzième siècle, et les chevaliers français qui l'aidèrent à guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur la nation pour leur imposer leur accent étranger et leur mode de langage. Aucune hypothèse n'est plus improbable, d'autant plus que le district de Porto, où résidaient les seigneurs français, est précisément celui où la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle de l'espagnol. C'est dans l'évolution spontanée du peuple lui-même qu'il faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent seulement aux objets introduits par les Maures dans la contrée et aux faits enseignés par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent, sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: Oxalà (Ojalà) «Plaise à Allah!» disent-ils fréquemment. Les dialectes brésiliens ont fourni aux conquérants portugais des centaines de mots qui ont aussi pénétré dans l'idiome lusitanien d'Europe.

Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui peuplent l'Europe, les Portugais ne pèsent actuellement que d'un faible poids dans les destinées du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils ont été les premiers par le commerce; leur génie devança celui de tous les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partagé avec les Portugais la gloire des grandes découvertes du quinzième siècle; mais ce sont les Portugais qui, après les Vénitiens et les Génois, ont rendu ces découvertes possibles, en émancipant les premiers la navigation, en cessant de longer les côtes pour se risquer dans la haute mer, loin de tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhães, qui entreprit le premier voyage de circumnavigation, terminé seulement après sa mort. Pareille prééminence ne se retrouvera plus. Les forces s'équilibrent entre les peuples; une tendance à l'égalité de valeur géographique se produit dans les diverses contrées par suite de la facilité croissante des moyens d'échange et de communication. Le Portugal ne saurait donc espérer de reprendre le rôle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses ressources bien utilisées et les grands avantages de sa position à l'extrémité du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un rang des plus honorables.

II

PORTUGAL DU NORD. VALLÉES DU MINHO, DU DOURO, DU MONDEGO.

Les montagnes de la Lusitanie se rattachent au système orographique du reste de la Péninsule, mais non pour former de simples contre-forts s'abaissant graduellement vers la mer; elles se redressent en massifs distincts, à formes originales, à contours imprévus. L'individualité du Portugal se manifeste dans son relief comme dans l'histoire de ses populations.

Pris dans leur ensemble, les groupes montagneux qui s'élèvent à l'angle nord-oriental du Portugal, au sud de la vallée du Minho, peuvent être considérés comme la digue extérieure de l'ancien lac qui recouvrait autrefois toutes les hautes plaines de la Vieille-Castille. Des Pyrénées à la sierra de Gata, la barrière était continue et sa rupture en chaînons séparés est un fait relativement moderne, dû au travail érosif des eaux torrentielles. Le principal percement, celui du Douro, n'a pu se faire pourtant sans triompher d'énormes obstacles. En aval de sa jonction avec l'Esla, le fleuve rencontre le mur des plateaux portugais et doit en longer la base sur une centaine de kilomètres, avant de trouver le point faible par lequel il peut s'échapper vers l'Atlantique.

Le massif le plus septentrional du Portugal, entre le cours du Minho et celui de la Lima, est bien choisi comme borne politique des deux nations, car par ses brusques escarpements et ses rochers, qui s'élèvent au-dessus de la zone forestière, le monte Gaviarra, ou l'Outeiro Maior, «la Grande Colline,» domine aussi bien la sierra Peñagache, projetée à l'est, du côté de l'Espagne, que les hauteurs portugaises, terminées à l'ouest par les coteaux de Santa Luzia. Immédiatement au sud du défilé où s'engage la Lima pour sortir d'Espagne, se dresse un autre massif escarpé de montagnes, dont l'arête, orientée du sud-ouest au nord-est, sert de frontière entre les deux États: c'est la serra de Gerez, région de montagnes tellement bizarre et tourmentée, qu'on ne lui trouve guère d'analogue dans la Péninsule que la fameuse serranía de Ronda. Quoique moins haute que le Gaviarra, il faut y voir néanmoins la continuation de la branche principale des Pyrénées cantabres; la roche granitique dont elle est composée, et l'alignement des divers groupes de sommets que l'on voit se succéder au nord-est, à travers les provinces espagnoles d'Orense et de Lugo, jusqu'au pic de Miravalles, témoignent qu'elle se trouve bien sur le prolongement de la grande chaîne pyrénéenne; tous les autres groupes de montagnes qui, sous divers noms, se ramifient et s'entremêlent en labyrinthe dans la province de «Par-delà les monts», Tras los Montes, ne sont que des hauteurs d'ordre secondaire par rapport à la serra de Gerez. Elles paraissent d'ailleurs moins élevées qu'elles ne le sont en réalité, car elles reposent sur un plateau de 700 à 800 mètres d'altitude moyenne: en maints endroits, on dirait de simples rangées de collines.

Les grandes montagnes de la frontière, Gaviarra, Gerez, Laróuco, ressemblent aux monts de la Galice par le contraste de flores distinctes, qui semblerait ne pas devoir se rencontrer dans la même zone. Sur leurs pentes, le botaniste trouve un mélange singulier des végétaux de la France et même de l'Allemagne avec ceux des Pyrénées, de la Biscaye et des plaines du Portugal. Quant aux cimes plus méridionales, notamment celles de la serra de Marão, qui s'avancent en forme de promontoire, entre le cours du Douro et celui de son grand affluent le Tamega, et qui protègent Porto et son district des vents du nord-ouest, trop froids en hiver, trop chauds en été, c'est à peine si l'on peut y étudier la flore arborescente, car les roches ont été presque partout dépouillées de leur verdure. De même, les plateaux schisteux qui se prolongent à l'est en dominant la vallée du haut Douro, ont perdu leur parure naturelle de forêts: on n'y voit plus entre les ceps et les pampres des vignes que les débris noirâtres de la pierre délitée. L'ancienne faune des animaux sauvages a disparu en partie de ces contrées, comme l'ancienne flore; mais les loups sont encore nombreux et les bergers les redoutent fort. La chèvre des montagnes (capra aegagrus, hispanica) se rencontrait par troupeaux dans la serra de Gerez à la fin du siècle dernier; des voyageurs modernes disent qu'elle existe encore. C'est probablement à la présence de ces chèvres sauvages que les montagnes d'où s'écoulent les eaux de l'Ave, au nord-est de Braga et de Guimarães, ont dû leur nom de serra Cabreira.

Si la serra de Gerez peut être considérée comme l'extrémité du système pyrénéen, la superbe serra da Estrella, qui s'élève entre le Douro et le Tage, est bien le prolongement occidental de la série de chaînes qui forme l'arête médiane de la Péninsule, entre les deux plateaux des Castilles. Mais comme les sierras de Guadarrama, de Gredos, de Gata, les «monts de l'Étoile» ont une individualité distincte et ne se rattachent au reste du système que par un seuil montueux et bizarrement raviné. En pénétrant en Portugal, la sierra de Gata, qui s'étale en une sorte de plateau, prend en conséquence le nom de las Mesas (Tables), et va se relever en chaînes indistinctes, la serra Gardunha, la serra do Moradel, entre le Zezere et le Tage. La grande rangée granitique de l'Estrella, plus isolée et plus majestueuse que tous ces massifs secondaires, s'élève en pente douce au-dessus de la région accidentée où le Mondego et divers affluents du Tage et du Douro prennent leurs sources. De ce côté, l'accès de la montagne est facile: c'est la serra mansa, la «montagne douce»; du côté du sud, au contraire, au-dessus de la vallée du Zezere, les escarpements sont abrupts, malaisés à gravir: c'est la serra brava, la «montagne sauvage». Des lacs charmants, disposés en vasques étagées comme les «laquets» des Pyrénées et les «yeux de mer» des Carpathes, se rencontrent dans le voisinage du principal sommet, le Malhão de Serra, et donnent lieu à diverses légendes. Eux aussi sont censés être en communication avec la mer, participer à son flux et à ses tempêtes, et cacher, comme elle, d'immenses trésors dans leurs eaux. Les lacs et les cascades qui s'en épanchent ont fait donner à plusieurs montagnes de ce massif le nom fort juste «d'aiguières»: ce sont, en effet, des réservoirs de sources, que les vents d'ouest, toujours chargés de pluies, prennent soin de ne jamais laisser tarir.

Les pentes supérieures de la serra Estrella sont couvertes de neige pendant quatre mois de l'année, et quelques cavités profondes en conservent même en été. Les habitants de Lisbonne trouvent en abondance, dans ces glacières naturelles, la provision qui leur est nécessaire pour la confection de leurs sorbets. Même la serra de Lousão, qui prolonge au sud-ouest les monts de l'Étoile, reçoit assez de neige en hiver pour en alimenter les cafés de Lisbonne. C'est aux derniers promontoires du Lousão que cesse le système orographique de l'Estrella. Les hauteurs et les collines de l'Estremadure qui se prolongent au sud-ouest vers le massif de Cintra et qui se terminent au Cabo da Roca, point de repère des navigateurs, appartiennent à une formation distincte, et consistent principalement en assises jurassiques revêtues au nord et au sud de strates crétacées. C'est d'une façon tout à fait générale seulement que l'on peut rattacher à l'arête «carpéto-vétonique» de la Péninsule ces diverses petites serras et celles qui accidentent le plateau de Beira Alta, au sud de la fosse profonde dans laquelle passe le Douro [207].

[Note 207: ][ (retour) ] Altitudes diverses du Portugal, au nord du Tage:

Gaviarra 2,403 mèt.
Serra de Gerez 1,500? »
Laróuco 1,548 »
Serra de Marão 1,429 »
Malhão da Serra (Serra de Estrella). 2,294 »
Bragança 2,105 »
Lamego 1,514 »
Castello Branco 1,468 »

Exposées comme elles le sont à l'influence des vents océaniques et des contre-alizés, tout chargés des vapeurs puisées dans les mers équatoriales, les montagnes de Beira et d'Entre-Douro et Minho reçoivent annuellement une très-forte part d'humidité. Les pluies tombent en abondance sur leurs pentes, non par orages violents et soudains, comme dans les pays tropicaux, mais par averses continues. C'est en hiver et au printemps que les nuages se fondent le plus fréquemment en eau, mais il pleut aussi dans les autres saisons; aucun mois ne se passe sans apporter son contingent d'averses. En outre, les brouillards se montrent très-souvent à l'issue des vallées et sur le littoral jusqu'à la latitude de Coïmbre. Il est arrivé que dans cette ville la précipitation annuelle de l'humidité s'est élevée à près de 5 mètres: même sur les côtes occidentales de l'Ecosse et de la Norvége, le sol ne reçoit point une quantité d'eau aussi considérable; seules des contrées tropicales ont de pareils déluges atmosphériques.

Cette grande humidité de l'air, ce bain de vapeur dans lequel se trouve immergé le Portugal du Nord ont pour conséquence une grande égalité de climat. A Coïmbre, l'écart entre le mois le plus chaud et le mois le plus froid est à peine de 10 degrés [208]. Les froidures ne sont vraiment rigoureuses que sur les plateaux où souffle la bise, et les chaleurs ne paraissent presque intolérables que dans les creux et les vallées où l'air circule avec peine: telle est la fissure au fond de laquelle coule le haut Douro; au pied des rochers qui réverbèrent les rayons du soleil, à Penafiel notamment, on se sent comme dans un four. Mais, si l'on ne tient pas compte de ces climats exceptionnels, on trouve à l'ensemble du climat boréal de la Lusitanie un caractère essentiellement tempéré. Ainsi qu'en témoigne, du reste, l'aspect des forêts, des prairies et des champs, le Portugal du Nord appartient plus à la zone de l'Europe centrale qu'à celle du monde méditerranéen. Si ce n'est dans les jardins et à titre de curiosité, le palmier ne se montre point en Portugal au nord de la vallée du Tage; mais l'olivier, l'oranger, le cyprès y contrastent délicieusement avec les arbres du nord.

[Note 208: ][ (retour) ] Température de la Lusitanie septentrionale:

COÏMBRE, d'après Coello.
Hiver 11°,24
Printemps 17°,25
Été 20°,50
Automne 17°,40
Moyenne 16°,68
Mois le plus froid (janvier) 10°,7
Mois le plus chaud (juillet) 20°,8
_______
Écart 10°,1
PORTO, d'après D. Luiz (huit années).
Hiver 10°,6
Printemps 14°,8
Été 21°,0
Automne 16°,2
Moyenne 15°,6
Mois le plus froid (janvier) 10°,1
Mois le plus chaud (août) 21°,3
_______
Écart 11°,2

Une autre conséquence de l'extrême humidité de l'air et de la fréquence des pluies est la multitude et l'abondance des cours d'eau. Camões et, depuis ce grand poëte, des écrivains sans nombre ont célébré la beauté des campagnes de Coïmbre qu'arrose le Mondego, le charme des cascades qui ruissellent entre les branches, la pureté des sources qui s'élancent des roches tapissées de verdure. Au nord du Mondego, le Vouga, qui va se perdre dans les étangs marins d'Aveiro, puis les divers affluents du Douro, et par delà ce fleuve, l'Ave, le Cávado, le Neiva, la Lima serpentent également dans les campagnes les plus riantes, où la grâce de la végétation se trouve rehaussée par le contraste des rochers et des montagnes. La Lima n'est pas la seule rivière de ces contrées qui eût mérité de faire oublier aux soldats romains les fleuves de leur patrie et de recevoir d'eux, ainsi que l'affirme une tradition sans valeur, le nom de la source grecque du Léthé. Tous les autres fleuves des provinces septentrionales ont des rivages si charmants, que, n'était la trop grande fréquence des pluies, on voudrait y vivre et y mourir. La Lima, appelée Limia par les Espagnols, est de tous les cours d'eau de la Péninsule le seul qui se trouve encore dans sa période de transition géologique. Les autres ont déjà vidé les lacs du plateau dans lesquels s'amassaient leurs eaux supérieures. La Lima, que retenait à l'ouest une digue de rochers plus difficile à percer que celle du Tage et du Douro, n'a pas encore complétement emporté le trop-plein de son bassin d'origine: un grand marécage, la lagune Beon, ou Antela, rappelle les temps où une vaste mer intérieure, semblable au lac de Genève, emplissait encore son beau cirque de montagnes.

La pente moyenne des fleuves portugais est trop considérable et les barres qui en défendent l'entrée sont trop périlleuses pour qu'ils aient pu acquérir une grande importance comme chemins de navigation. Tous ont, il est vrai, leur port d'accès, mais, à l'exception du Douro, qui roule les eaux d'un sixième de la péninsule Ibérique, aucun ne peut servir de débouché à de castes districts de l'intérieur et, par conséquent, n'a de valeur sérieuse pour le commerce général de la contrée. Bien différente du littoral de la Galice, si bizarrement découpé en golfes et en rias, en innombrables havres de refuge, la côte de tout le Portugal du Nord se développe en longues plages, fort dangereuses quand souffle le vent du large, et redoutées à bon droit par les marins. De la bouche du Minho au cap Carvoeiro, sur un développement d'environ 300 kilomètres, la plage ressemble à celle des Landes françaises, entre l'estuaire de la Garonne et la base des Pyrénées. Sauf le cap de Mondego et quelques monticules isolés, au pied desquels s'enracinent les sables, la côte ne présente que de longs estrans aux courbes régulières; toutes les inégalités primitives du littoral, toutes les baies de formes diverses qui pénétraient au loin entre les bases des montagnes, ont été masquées par le cordon de sable, et les vagues le renouvellent incessamment en se servant des matériaux que leur apportent les fleuves et de ceux qu'elles prennent elles-mêmes en sapant les rochers granitiques de la Galice. A la fin de l'époque glaciaire qui avait transformé l'Europe occidentale en un autre Groenland, les plaines du Portugal étaient depuis longtemps débarrassées de leurs glaces, tandis que les rivages de la Galice et des Asturies en étaient encore encombrées; aussi les alluvions ont-elles pu faire leur oeuvre au midi, tandis que plus au nord elle est encore bien loin d'être achevée. L'apparence générale de la contrée témoigne que toute la basse vallée du Vouga était jadis un golfe se ramifiant au loin dans les terres; mais d'un côté les dépôts marins, de l'autre les apports fluviaux ont comblé en grande partie l'ancienne mer intérieure. Géologiquement, le bassin d'Aveiro offre la plus grande ressemblance avec le bassin d'Arcachon. Ses eaux, de même que celles de tous les fleuves de la côte, sont extrêmement poissonneuses; mais le Douro est le cours d'eau le plus méridional de l'Europe où pénètrent encore les saumons. La vie animale est tellement surabondante dans certaines parties du Duero espagnol, que, suivant le proverbe, «son eau n'est pas de l'eau, mais du bouillon.»

Comme la côte des Landes, la plage rectiligne de Beira-mar est en grande partie bordée de dunes qu'a dressées le souffle de la mer. Derrière ces dunes, les eaux douces de l'intérieur, remplaçant peu à peu les eaux salées des anciens golfes, se sont amassées en étangs insalubres, et leurs bords, comme ceux des eaux dormantes du sud-ouest de la France, sont couverts de bruyères diverses, de fougères,

d'arbousiers, de superbes genêts, hauts de 6 à 10 mètres, tandis que les forêts voisines sont formées de chênes-liéges et de pins. Une même formation géologique a donné à l'ensemble de la végétation la même physionomie. Jadis aussi les dunes de la côte portugaise étaient mobiles et marchaient à l'assaut des campagnes cultivées de l'intérieur, mais, bien avant qu'on ne songeât en France à les fixer par des semis, on avait eu cette idée en Portugal. Du temps du roi Diniz «le Laboureur», dès le commencement du quatorzième siècle, les collines de sable avaient déjà cessé de marcher; des forêts de pins les avaient consolidées.

Les habitants de la partie cultivable des bassins du Minho et du Douro sont très-nombreux, proportionnellement à la surface du sol. Dans la province comprise entre les deux fleuves, la population est même beaucoup plus dense que dans la province limitrophe de Pontevedra, la plus riche de toute l'Espagne en hommes. Si la France était relativement aussi peuplée que l'est la province du Minho, elle aurait près de 70 millions d'habitants. Pour trouver dans cet espace étroit la nourriture suffisante, il faut que les Portugais du Nord travaillent avec beaucoup de zèle, et leur province est, en effet, la mieux cultivée de la Péninsule. Ce fait s'explique d'ailleurs par la raison bien simple que les cultivateurs sont en grand nombre propriétaires ou du moins afforados, c'est-à-dire usufruitiers inamovibles, moyennant un tribut nominal de quelques francs au propriétaire en titre. Presque tous les paysans possèdent un intérêt direct dans la bonne exploitation des richesses du sol, et peuvent transmettre leur propriété à l'un de leurs enfants, qui dédommage ses frères et ses soeurs par une certaine somme que fixe la loi. Grâce à cette tenure du sol, presque toutes les parties basses de la Lusitanie du Nord sont cultivées comme un jardin. Dès le siècle dernier, Link constatait que le nombre des paysans aisés était en raison inverse du luxe des monastères et de l'étendue des grandes propriétés: il n'est pas rare de rencontrer dans le Minho des paysannes portant, comme les Frisonnes et les riches Serbiennes, de véritables fardeaux de bijoux, surtout des colliers d'or, de style mauresque. Les habitants de la contrée font preuve de la plus ingénieuse industrie pour arroser les pentes supérieures des collines rocailleuses; en plusieurs endroits, leurs travaux de recherche à la poursuite des sources ressemblent à des galeries de mines. Nombre de montagnes ont été taillées en terrasses geios que l'on arrose avec le plus grand soin et qui sont cultivées en prairies artificielles. Ce remarquable amour du travail s'associe chez les Portugais du Nord à de hautes qualités morales. D'après le témoignage universel, les habitants de ces contrées seraient certainement les meilleurs de tout le Portugal par la douceur du caractère, la gaieté, la bienveillance; pour la danse et les chants, ce sont, dit un auteur, de vrais bergers de Théocrite. Souvent un jeune homme défie envers un de ses compagnons, et l'autre lui répond en chantant des rimes improvisées. Quelques-unes des populations du littoral ont aussi une véritable beauté. Les femmes d'Aveiro, quoique souvent affaiblies par les fièvres paludéennes, ont la réputation d'être les plus jolies de tout le Portugal. M. Latouche croit reconnaître dans les indigènes de ces districts les traits, la physionomie, les moeurs d'une population orientale.

De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du Nord est la culture de la vigne et la préparation des vins connus d'une manière générale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de vignobles, désigné d'ordinaire sous l'appellation de Paiz do Vinho, occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides à voir, dont les schistes noirâtres et désagrégés sont exposés directement en été à toute la force des rayons solaires, tandis que les vents âpres du nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette région des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables à la production du liquide précieux, sont cultivés en vignobles dans toute l'étendue de la contrée. Vers la fin du dix-septième siècle, le district du haut Douro, actuellement si riche, était à peine cultivé, et ses habitants étaient des plus misérables; tous les vins dits de Porto provenaient alors des rives inférieures du Corgo. Les Anglais n'avaient pas encore apprécié les vins de ces contrées, et Lisbonne leur fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient flatté leur goût. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine importance qu'après le traité conclu par lord Methuen, en 1703. Dès lors, la réputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une compagnie, fondée par le marquis de Pombal, et plusieurs fois transformée depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de Pozo de Regoa, située au bord du Corgo, dans une espèce d'entonnoir de hautes collines aux crus renommés, devint une localité fameuse par ses foires, où des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune des négociants; enfin, toute une cité de celliers et d'entrepôts s'éleva sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les édifices de Porto. Depuis plus d'un siècle, le port-wine, vrai ou frelaté, et d'ailleurs toujours fortement mélangé d'eau-de-vie, ainsi que le sherry (Jerez), est un des vins obligés de toute table anglaise de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des vendanges du Douro est-il expédié, soit directement en Angleterre, soit dans les colonies britanniques et aux États-Unis; avant 1852, les meilleures sortes, dites «vins de factorerie» (vinhos de feitoria), ne pouvaient être envoyées qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises, Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, en reçoivent tous une part considérable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, où ces vins sont moins appréciés, en importe directement à peine une ou deux centaines de barriques. Les Brésiliens et les Portugais du Brésil sont, après les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mère patrie leur envoie chaque année environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de port-wine: on a calculé que, pendant les années de mauvaise récolte, la consommation de ce que l'on appelait «vin de Porto» dépassait cinquante et soixante fois la production réelle [209].

[Note 209: ][ (retour) ]

Production des vignes du Portugal, avant l'oïdium (1853)
4,800,000 hectolitres.
Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848.
533,000 hectolitres.
» » en 1870.
517,000 hectolitres.
Exportation en Angleterre. 169,000 »
» au Brésil. 45,220 »
» en France. 340 »

L'élève des mulets, très-bien pratiquée par les montagnards de Tras os Montes, est aussi une source de revenus considérables pour les provinces du Nord, de même que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare beauté, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les expédier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs pour le marché de Londres et même de Rio de Janeiro. Quant à l'industrie proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen âge dans cette partie du Portugal, et la présence de nombreux Anglais, habiles à profiter des ressources du pays, a donné une grande impulsion au travail des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de soie, des fabriques d'étoffes, des usines métallurgiques, des raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont réputés fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes proportions sur les frontières du district de Bragança, ne suffisent pas à nourrir tous les habitants: le pays, surpeuplé, doit se débarrasser chaque année de milliers d'émigrants qui, à l'imitation de leurs voisins les Gallegos, vont chercher fortune à Lisbonne, ou même par delà l'Océan, à Pará, à Pernambuco, à Bahia, à Rio de Janeiro, sur les plateaux du Brésil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent la prospérité du Brésil: quoique mal vus par les Brésiliens, ils sont les véritables créateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau Monde. La plupart des émigrants du Minho et de Tras os Montes qui se rendent au Brésil, et qui sont au nombre de dix à vingt mille par an, s'embarquent à Porto même; d'autres prennent Lisbonne pour première étape. Naguère, avant que les chemins de fer n'eussent facilité le voyage, les Portugais du Nord qui descendaient à Lisbonne, cheminaient par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou capataz, et suivaient, de rancho en rancho, un itinéraire connu. Les habitants du district de Vianna voyagent surtout comme plâtriers et maçons. Certains districts sont presque uniquement habités par des femmes; les hommes sont absents.

PORTO.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilège de renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donné son assiette politique à l'État de Portugal. C'est le Porto Cale, situé là où se trouve actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cité de Porto, qui a donné son nom à l'ensemble de toutes les contrées lusitaniennes; c'est à Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la profonde vallée du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition plus ou moins justifiée, constitué le royaume de Portugal en 1143; Porto fut d'abord capitale du nouvel État, de même que Braga avait été jadis celle des rois suèves; et quand, après la courte domination des Espagnols, le pays recouvra son indépendance politique, ce furent les ducs de Bragança, dans le Tras os Montes, que l'on désigna pour la royauté. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position centrale lui assurent un rôle prépondérant, c'est fréquemment de Porto que part l'initiative, quand un changement considérable se prépare. On a remarqué que le succès des révolutions nationales et les chances des partis dépendent surtout de l'attitude des énergiques populations du Nord. Elles ont leur caractère propre, et n'obéissent point à Lisbonne sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reçu le nom «de cité mutine». Si l'on en croyait les Portuenses eux-mêmes, ils seraient de beaucoup les supérieurs de leurs rivaux les Lisbonenses par l'énergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de ces Portugais du grand siècle qui parcouraient les mers à la recherche de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des habitants de la capitale par une allure plus décidée, une parole plus brève, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de Porto et ceux de Lisbonne sont désignés par les appellations peu nobles de tripeiros (mangeurs de tripes) et d'alfasinhos (mangeurs de laitue).

Porto ou O Porto, le «Port» par excellence, est la métropole naturelle de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cité du Portugal par son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a guère en cet endroit plus de 200 mètres, de large, elle se présente superbement en un double amphithéâtre. Ses deux collines sont séparées par un étroit vallon rempli d'édifices, et dominées l'une par la cathédrale, l'autre par le haut et gracieux clocher dos Clerigos (des Prêtres), qui sert de point de reconnaissance aux navires cinglant de l'Océan vers la barre d'entrée. En bas, de larges rues élégantes, tirées au cordeau, de belles places, semblables à celles de toutes les villes modernes de trafic, découpent en rectangles uniformes la ville du commerce et de l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpées et sinueuses, des escaliers même, montent à l'assaut des quartiers élevés; d'ailleurs, la propreté est partout fort grande; la ville tient à mériter par sa bonne tenue les éloges de ses nombreux hôtes venus d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'étend en un long faubourg la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades, d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi cachés dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive méridionale du Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, célèbre par la beauté de ses femmes. Elles apportent chaque jour à la ville la broa ou pain de maïs, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Porto.

Du côté de la mer, les deux villes soeurs de Porto et de Gaya se prolongent par des faubourgs dans la direction de l'embouchure, qu'elles atteindront peut-être un jour, si les ressources locales continuent de se développer, et si des voies nouvelles, communiquant avec l'intérieur de l'Espagne, apportent au marché du bas Douro de plus grands éléments de commerce. Malheureusement l'entrée du fleuve est trop peu profonde, et, quand souffle le vent du large, elle est fort périlleuse d'accès. A mer basse, le seuil n'a guère plus de 4 mètres de profondeur; en outre, il n'a qu'une faible largeur et les rochers voisins mettent en péril les embarcations qui le franchissent. Enfin, même dans le fleuve, les navires de quatre à cinq cents tonneaux qui vont s'amarrer aux quais de Porto et de Gaya ont aussi à craindre un danger, celui des crues; après les grandes pluies, quand le fleuve gonflé s'exhausse dans son lit trop étroit, il arrive souvent que les câbles se brisent et que les ancres chassent sur le fond. C'est donc en dépit de grands désavantages que le port du Douro rivalise d'activité avec celui du Tage [210].

[Note 210: ][ (retour) ] Commerce de Porto en 1868:

Importations.. 44,370,000 fr.
Exportations.. 41,308.000 fr.
Total......... 85,678,000 fr.

La petite ville de São João da Foz, dont la forteresse surveille l'embouchure du fleuve, porte sur sa colline un phare qui en signale les dangers; mais elle n'a point de commerce elle-même: comme ses voisines Mattozinhos et Leça, dont l'ancien couvent fortifié dresse encore son donjon tel qu'il était au douzième siècle, elle est surtout fréquentée à cause de la beauté de ses plages, de la pureté de ses brises marines, du voisinage des forêts de pins: en été, chaque train y amène en multitude les habitants de Porto. Ceux-ci se rendent aussi en grand nombre sur les sables d'Espinho, au sud du fleuve, malgré l'odeur de poisson que répand le village, peuplé de pêcheurs de sardines. Sur les côtes qui s'étendent au nord jusqu'aux frontières de l'Espagne, maint petit havre du littoral doit, comme São João, son mouvement d'affaires bien plus aux visiteurs qui viennent s'y baigner qu'aux embarcations en quête de denrées. Tous les ports de rivière de la Lusitanie du Nord ont encore moins d'eau sur leur barre que n'en a le Douro et par conséquent ne peuvent être les points d'attache que d'un faible commerce de cabotage. Le Minho, dont la passe la plus profonde n'a guère plus de 2 mètres à marée basse, a pour sentinelle portugaise, à son entrée, la petite bourgade fortifiée de Caminha et «l'îlot», ou Insua, remarquable par sa source d'eau vive. La Lima, d'un accès peut-être plus difficile encore, a cependant à son embouchure une ville un peu plus importante que celles du Minho, la coquette Vianna do Castello, si gracieusement nichée dans sa fertile campagne semée de maisons de plaisance. A la bouche du Cávado est un autre petit port, le bourg d'Espozende; puis sur l'Ave, vient la Villa do Conde, à laquelle des chantiers donnent quelque animation. C'est là qu'on lançait naguère ces navires si effilés et si rapides qui servaient à faire la traite des esclaves: lors des grandes expéditions de découverte qui ont illustré le Portugal, les meilleurs bâtiments étaient ceux qu'avaient construits les charpentiers de Villa do Conde.

Parmi les cités situées dans l'intérieur de la province d'Entre-Douro et Minho, on célèbre Ponte de Lima, fameuse depuis les temps anciens par la beauté champêtre de ses paysages, Barcellos, suspendue, pour ainsi dire, aux escarpements qui dominent le Cávado et ses bords si bien ombragés, Amarante, célèbre par ses vins et ses pêches, et fière de son beau pont sur le Tamega; mais les deux villes vraiment importantes par leur population, leur industrie, leur richesse, sont les deux cités voisines de Braga et de Guimarães, toutes les deux admirablement situées sur des hauteurs d'où l'on contemple les plus riches campagnes. Vieille colonie romaine, capitale des Callaïques ou Galiciens, puis des Suèves, résidence des anciens rois de Portugal, devenue, du temps de l'union avec l'Espagne, la ville primatiale de toute la Péninsule, Braga (Bracaraugusta) n'a pas seulement ses grands souvenirs, elle est aussi une place de commerce et d'active industrie; on y fabrique, pour le Portugal, le Brésil, les colonies de la Guinée, des chapeaux, des lainages, des armes, des objets en filigrane d'une forme élégante et pure. Guimarães n'est pas moins curieuse que Braga par ses monuments et ses légendes du moyen âge. On y montre, près d'un porche d'église, l'olivier sacré qui naquit d'un aiguillon planté dans le sol par Wamba, quand il était encore laboureur, sans ambition de royauté; le vieux château qui domine la ville et ses tours est celui où naquit Affonso, le fondateur de la monarchie portugaise. Guimarães est aussi fort industrieuse; elle a des fabriques de coutellerie, de quincaillerie, de linge de table, et les visiteurs anglais ne manquent pas de s'y approvisionner de boîtes de prunes bizarrement décorées. Dans les environs jaillissent des eaux sulfureuses, très-fréquentées, que connaissaient déjà les Romains sous le nom d'Aquae Levae. Les eaux les plus célèbres du pays, las Caldas de Gerez, sourdent dans un vallon tributaire du Cávado, au pied de monts escarpés, couverts de hêtres et de pins.

COÏMBRE.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Les villes de Tras os Montes, de même que celles de Beira Alta, au sud de la vallée du Douro, se trouvent pour la plupart en des régions trop montueuses et sont trop éloignées des grands chemins de commerce pour avoir attiré les populations. Villa Real, sur le Corgo, est la localité la plus commerçante du Tras os Montes, grâce aux vignobles des environs, et possède de véritables palais; Chaves, près de la frontière d'Espagne, est une ancienne forteresse, ayant gardé, sur le Tamega, un de ces admirables ponts qui ont illustré le siècle de Trajan; elle était célèbre, du temps des Romains, par ses eaux thermales, dont le nom (Aquae Flaviae) est encore, sous une forme corrompue, celui de la ville. Bragança, capitale de l'ancienne province de Tras os Montes et dominée par son admirable citadelle, occupe, à l'angle nord-oriental de la Lusitanie, une position des plus importantes pour le commerce légitime ou de contrebande; suivant les oscillations des tarifs douaniers, elle expédie de l'une ou de l'autre manière les étoffes et les autres marchandises de ses entrepôts: c'est le centre le plus important du Portugal pour la production des soies gréges. Au sud du Douro, la ville pittoresque de Lamego, dominant le fleuve, en face de la région des grands vignobles, est renommée pour ses jambons; Almeida, qui veille à la frontière, pour tenir en échec la garnison espagnole de Ciudad Rodrigo, disputait jadis à la ville d'Elvas le rang de première citadelle du Portugal; Vizeu, célèbre par les hauts faits du Lusitanien Viriatus à l'époque de la domination romaine, est un lieu de passage important entre la vallée du Douro et celle du Mondego. Sa foire de mars est la plus fréquentée de tout le Portugal. C'est dans la cathédrale de Viseu que se trouve le plus remarquable tableau du Portugal, vrai chef-d'oeuvre, attribué à un peintre dont l'existence même est problématique, Gran Vasco. Les bergers des environs de Viseu sont les hommes les plus beaux et les plus forts de tout le Portugal: tête et jambes nues, ils ont un aspect fort sauvage, quoique, à l'égal de tous leurs compatriotes, ils aient des manières polies et dignes.

Coïmbre, l'ancienne Aeminium et l'héritière de la Conimbrica romaine, dans le Beira-mar, est la cité la plus fameuse et la plus peuplée entre les deux métropoles de Lisbonne et de Porto. Elle est connue surtout comme ville d'université; ses mille ou quinze cents collégiens et étudiants, jadis deux fois plus nombreux, ses professeurs en soutane, tout un monde d'école qui rappelle les républiques universitaires du moyen âge, donnent à la ville une physionomie particulière: c'est là que le portugais se parle avec le plus de pureté. Coïmbre se distingue aussi par la beauté de ses environs, ses bosquets d'orangers, ses maisons de campagne éparses dans la verdure, son admirable jardin botanique où les plantes tropicales s'entremêlent en groupes charmants aux végétaux de la zone tempérée. Sur les bords du clair Mondego, d'où l'on aperçoit le pittoresque amphithéâtre de la ville, s'étalant sur la pente du coteau, on visite la quinta das Lagrimas (maison des Larmes) où fut égorgée la belle Inès de Castro, si cruellement vengée plus tard par son mari, Pierre le Justicier. Sur le corps meurtri d'Inès les nymphes du Mondego versèrent des larmes qui se sont changées en une source d'eau pure: ainsi le raconte une légende créée peut-être par les beaux vers de Camões, que l'on a gravés sur une pierre, à l'ombre des grands cèdres.

Peu de contrées en Europe sont aussi belles et d'un aspect plus enchanteur que les campagnes du Beira-mar arrosées par le Mondego, cette «rivière des Muses», d'autant plus chère aux Portugais qu'elle coule en entier sur le territoire lusitanien. Un des villages situés entre Coïmbre et la mer porte le nom bien mérité de Formoselha; une ville voisine est appelée Condeça Nova, qu'une étymologie, probablement erronée, fait dériver de Condeixa, c'est-à-dire «la Corbeille de Fruits»; nulle ville ne serait mieux nommée; ses oranges, qui fournissent à Coïmbre un de ses principaux articles de commerce, sont exquises; ses jardins, bien cultivés, sont merveilleux par la verdure, les fleurs et les fruits. Au nord, dans le beau groupe de montagnes qui domine Coïmbre, l'ancien couvent de Bussaco, bâti sur une terrasse au milieu de forêts solennelles où se mêlent les cyprès, les cèdres, les chênes, les ormeaux, est un véritable lieu de délices. La large route qui conduit au monastère transformé maintenant en un lieu de villégiature pour les riches habitants de Coïmbre et de Lisbonne, serpente, de détour en détour, sous les branches entre-croisées. Au pied de la montagne jaillissent les eaux thermales de Luso, très-fréquentées depuis quelques années, surtout à cause de la beauté des paysages environnants. Les pins de Goa et d'autres arbres exotiques ont été plantés, pour la première fois en Europe, dans la forêt de Bussaco.

Le port de Coïmbre, Figueira da Foz, l'un des mieux abrités du littoral, a, comme les autres ports de rivière de la Lusitanie du Nord, le désavantage d'être obstrué à l'entrée par un seuil de sable mobile. Pourtant l'embouchure du Mondego reçoit un assez grand nombre de caboteurs qui viennent y chercher les fruits et les autres denrées de cette contrée si fertile: tous les vins du district de la Barraïda, que produisent les plaines comprises entre le cours du Mondego et celui du Vouga, ont même pris de leur port d'expédition le nom de «vins de Figueira», sous lequel ils sont fort appréciés au Brésil. Les deux autres ports les plus actifs de la contrée sont les deux villes d'Ovar et d'Aveiro, situées dans la «Hollande portugaise», au bord des étangs que les dunes du littoral ont séparés de la haute mer. Au moyen âge et lors de la grande période des découvertes, un commerce fort important d'échanges et de pêcherie se faisait par l'entremise de ces deux villes. Aveiro posséda, dit-on, jusqu'à cent soixante navires qu'elle utilisait pour la grande pêche. Les variations de la barre ont mis un terme à cette prospérité. Le littoral sableux ne présentant point une résistance suffisante à l'action des vagues, il se déplacerait à chaque tempête si l'on ne travaillait à fixer la passe par des rangées de pieux, à la base desquels la vase est affouillée par le courant; mais ces moyens ne suffisent pas toujours et le chenal a fréquemment dévié. L'ancienne ouverture, dite Barra da Vagueira, se trouvait près de l'extrémité méridionale du long estuaire intérieur. Actuellement, la passe est directement en face d'Aveiro: c'est par là que l'on expédie les sels, les grains et les fruits qu'apporte de l'intérieur la rivière canalisée du Vouga. Les marins d'Aveiro, de sa voisine Ilhavo et de la cité d'Ovar, bâtie à l'extrémité septentrionale de l'estuaire, ont la réputation d'être les plus vaillants du littoral. Ils s'occupent surtout de la pêche de la sardine et de l'élève des huîtres; ils possèdent sur le bord de la mer de grands établissements de salaison [211].

[Note 211: ][ (retour) ] Villes principales des provinces du nord: Entre Douro et Minho, Tras os Montes, Beira:

Porto 89,200 hab. en 1864.
Braga 19,500 »
Coïmbre (Coimbra) 18,000 »
Guimarães 15,000 »
Ovar 10,000 »
Viseu 9,000 »
Lamego 9,000 »
Vianna do Castello 9,000 »
Chaves 6,000 »
Aveiro 7,000 »
Figueira da Foz 7,000 »
Bragança 5,000 »

III

LA VALLÉE DU TAGE, L'ESTREMADURE.

Le cours inférieur du Tage divise le Portugal en deux moitiés inégales, fort différentes par l'aspect général et les contrastes du sol et du climat. C'est dans la vallée de ce fleuve que s'opère la transition naturelle entre le nord et le sud de la Lusitanie; c'est là aussi qu'à la faveur du magnifique estuaire envoyé par l'Océan au-devant du fleuve a pu s'établir la capitale de la contrée et l'une des cités les plus importantes de l'univers.

A son entrée dans le Portugal, en aval du pont grandiose d'Alcántara, le Tage, qui sert d'abord de frontière commune entre les deux pays, est encore un fleuve encaissé, rapide, inutile pour le commerce aussi bien que pour l'irrigation des plateaux riverains; il se trouve à près de 140 mètres au-dessus du niveau de la mer et doit traverser encore un chaînon de rochers, au défilé de Villa-Velha de Rodão. Au delà, sa vallée s'élargit peu à peu, puis, quand le fleuve a reçu son grand affluent le Zezere, alimenté par les neiges de la serra Estrella, il change de direction et coule, vers le sud-ouest, dans un lit obstrué d'îles et de bancs de sable. Dans cette partie de son cours, ses eaux, devenues tranquilles, sont navigables en toute saison. Le fleuve traverse déjà les terres d'alluvion qu'il a portées lui-même pour en combler la partie orientale de son estuaire, et se divise en bras tortueux autour des îles changeantes. Au-dessous du village de Salvaterra commence le delta proprement dit; le grand lit continue de longer à droite la base des collines, tandis que le lit secondaire va recevoir à gauche les deux rivières de Sorraia et de Santo Estevão et limite, à l'est, la grande île de Lezirias, terre basse et presque inhabitée où serpentent des canaux marécageux. Vers la partie méridionale de l'île, les deux bras qui l'entourent sont déjà la mer; le flot les élargit deux fois par jour et s'étale au loin sur les plages. Les eaux fluviales se perdent dans le vaste estuaire de Lisbonne, auquel on a gardé le nom de Tage, mais qui est vraiment un golfe dont l'eau est plus ou moins salée, suivant l'alternance des crues et des étiages; déjà tout près de l'extrémité septentrionale du vaste bassin, entre Sacavem et Alhandra, des salines bordent la rive. Le contraste de la mer et du courant fluvial se montre nettement: d'un côté sont les eaux profondes où voguent les navires; de l'autre, le flot rapide courant sur un lit de sable, que les paysans traversent à gué pendant les mois de sécheresse.

PONT ROMAIN D'ALCANTARA.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.J. Laurent.

Le Tage est une des rivières qui, par la direction de leur cours, témoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes de l'hémisphère boréal à empiéter sur les terres de leur rive droite. Jadis, lorsque la grande mer intérieure qui recouvrait les plateaux de la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler une quantité d'eau fort considérable qui déblaya une partie des collines de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur une carte en relief, que les courants ont passé en déluge sur les terres de la rive gauche et en ont nivelé les saillies, puisqu'ils ont incessamment gagné vers la droite, c'est-à-dire vers le nord, pour longer la base des montagnes et des collines du système de l'Estrella. Les deux rives du Tage offrent le même contraste que les bords des fleuves de la Sibérie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo) est la côte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce côté se trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs centaines de mètres, que la majesté de leur aspect permet presque de qualifier de montagnes.

La petite chaîne irrégulière qui forme l'ossature de la péninsule comprise entre le Tage et l'Océan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux monts de l'Estrella que par un seuil raviné, où passe le chemin de fer de Santarem à Porto, et où s'entremêlent les sources des deux versants. Au sud de Leiria, les collines, déjà plus hautes, servent de contre-forts à un sommet dominateur, la Serra do Aire ou «Montagne du Vent», d'où l'on voit s'étendre à ses pieds, comme un immense tapis brodé, les campagnes verdoyantes qu'arrosé le Tage et les landes rousses de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des hauteurs de l'Estremadure; il projette à l'ouest un seuil latéral, qui va former une saillie triangulaire en dehors de la côte, et se rattache par une plage basse à l'île rocheuse du cap Carvoeiro. Cette île, moins grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien, mais non moins curieuse au point de vue géologique, porte la forteresse et la petite ville de Peniche, où les femmes, presque isolées du monde, passent leur temps à faire de la dentelle. Au large, une barre sous-marine réunit le cap Carvoeiro à l'île de Berlinga, environnée d'écueils, et aux Farilhãos, également redoutés des marins. Un pittoresque château fort, qui sert en même temps de prison, s'élève sur l'île de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pêcheurs.

Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la péninsule rétrécie n'offre plus qu'un dédale de collines peu élevées, mais présentant néanmoins de grandes difficultés aux communications, à cause de l'étroitesse des vallées et de leurs brusques contours. C'est dans cette région tourmentée que Wellington établit, pendant la guerre péninsulaire, ses fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de Lisbonne en un vaste camp retranché Au sud de ces collines, dont chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la contrée s'élève jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra, devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur climat délicieux, et le souvenir des événements qui s'y sont accomplis. Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'à Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupée par des masses basaltiques, qu'ont rejetées d'anciens volcans. Durant l'époque géologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est épanché des crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans l'agitation des matières bouillantes et des gaz enfermés sous les couches superficielles. La première série de secousses dura huit jours, et renversa un grand nombre d'édifices. Quant à l'ébranlement du siècle dernier, on sait quels désastres en furent la conséquence; peut-être aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les esprits des peuples de l'Europe. Dès le premier choc, qui pourtant ne dura pas plus de quatre à cinq secondes, une grande partie de Lisbonne était en ruines; plus de quinze mille habitants, même trente ou quarante mille, suivant quelques historiens, étaient écrasés sous les débris de 3,850 édifices; une minute après, une vague de douze mètres de hauteur s'élançait de la mer et noyait les fuyards entassés sur le quai. Un seul quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de résidence assigné aux Maures, au pied de la citadelle, échappa au désastre. L'incendie, qui s'éleva des foyers engloutis, dévora des milliers de maisons que la secousse avait laissées debout; pour empêcher le pillage, le marquis de Pombal fit ériger la potence au milieu des ruines: sans l'énergie de cet homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transférer le siége du gouvernement à Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement se trouvait sous Lisbonne même ou dans le voisinage immédiat, les oscillations du sol se propagèrent sur un espace immense, que les historiens de la terrible catastrophe ont diversement évalué, mais qui ne peut avoir été moindre de 3 millions de kilomètres carrés. Porto fut partiellement démolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut comblé; les murs de Cádiz furent jetés bas; et l'on affirme que presque toutes les grandes villes du Maroc tombèrent de la secousse. Une certaine activité intérieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que les roches «poussent» au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de l'estuaire située au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette baie.

La configuration de la côte et des montagnes, du «Roc de Lisbonne» au cap d'Espichel, fait présumer que, dans l'antiquité géologique, des changements bien plus grands encore se sont opérés dans la forme de la contrée. La courbure si admirablement régulière du littoral qui se développe au large de l'entrée de Lisbonne, forme dans son ensemble un seul trait géographique violemment scindé en deux parties par le goulet de l'estuaire. Ce détroit lui-même, plus géométriquement taillé que celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de défilé régulier, comme une «cluse» entre l'Océan et la mer intérieure de Lisbonne; il semble s'être insinué par une fissure entre le massif de Cintra et l'arête isolée des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setúbal, et dont la masse principale se compose de roches crétacées, semblables à celles de la péninsule du nord. Très-probablement les deux groupes de collines faisaient partie du même système de montagnes, et le Tage, qui se déverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait la rejoindre autrefois par celui de Sado, à travers les vastes plaines d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en soit, peu de régions du littoral méritent plus que la côte de Lisbonne d'être étudiées, et promettent aux géologues une histoire plus attachante.

Il ne reste plus de la catastrophe du siècle dernier que des traces insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuplée seulement de la moitié des habitants qu'elle eut au commencement du seizième siècle, s'est complétement relevée de ses ruines. Même les quartiers du centre, qui avaient été renversés de fond en comble, sont remplacés par des blocs d'édifices réguliers, ayant sinon une beauté architecturale, du moins cette majesté froide que donnent la symétrie des lignes et la longueur des perspectives. L'antique cité d'Olissipo, qu'une légende classique dit avoir été fondée par le sage Ulysse, occupe maintenant, au bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomètres; mais si l'on considère comme une dépendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle projette, à l'est et à l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas moins de 14 kilomètres, de Poço do Bispo à la Tour de Bellem (ou Belem). Dans l'intérieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en la comparant à Rome, de dire également bâtie sur sept collines, emplit les vallons, et gravit les hauteurs jusqu'à 2 ou 3 kilomètres en moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dépens de l'estuaire, en consolidant et en rattachant à la terre ferme les laisses indécises qui découvraient à basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Bõa Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus d'un kilomètre, a pris la place de vases nauséabondes. C'est de l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut contempler le panorama de la ville. Vues ainsi à distance, Lisbonne, ses tours, ses coupoles, ses promenades, présentent un spectacle vraiment enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais:

Que não tem visto Lisbõa,

Não tem visto cosa bõa!

(Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!)

Il est vrai que l'intérieur de la superbe métropole ne répond pas à l'imposante beauté de l'extérieur. Lisbonne possède une grande place de nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les édifices qui appartiennent à l'organisme d'une capitale et d'un grand port de commerce, palais, églises et cathédrale, bourse et douane, université, collége et théâtres; mais, à l'exception de la chapelle de São João Baptista, qui fut érigée dans l'église de São Roque, elle n'a point d'édifice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des constructions les plus somptueuses qui existent, a été en entier montée à Rome, où elle fut temporairement exposée dans la basilique de Saint-Pierre, et d'où elle fut expédiée par fragments: colonnes, autel, panneaux, pavé, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline, lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment grandiose et célèbre à bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas Livres, qui apporte à la ville l'eau pure puisée près de Bellas, à une quinzaine de kilomètres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de Lisbonne, elle franchit une vallée sur un pont superbe de trente-cinq arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mètres de hauteur. Il a été construit sous le règne de João V, le Rei Edificador, pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Le tremblement de terre de 1755 ne lui fit aucun dommage.

Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possède en compensation d'inestimables priviléges donnés par la nature; peu de villes ont été mieux dotées que ne l'a été la célèbre cité. De même que les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les destinées du Portugal, de même l'histoire de Lisbonne se lit dans les traits du milieu géographique. En premier lieu, cette capitale se trouve à peu près exactement sur la ligne médiane de tout le littoral portugais, à l'endroit autour duquel devaient le mieux s'équilibrer toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le précieux avantage de posséder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque la profondeur du chenal d'entrée dépasse partout 30 mètres; il est parfaitement protégé contre les vents dangereux du sud-ouest, et se prolonge jusqu'à plus de 10 kilomètres en amont de la ville; les navires y sont amenés par la marée et en sont remportés par le jusant. Ce port est à la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la Péninsule qui se prêtent le mieux au commerce dans la partie inférieure de leur cours; les chalands, portant les denrées locales, et les bâtiments long-courriers viennent à l'encontre les uns des autres dans la même rade. Les flottes réunies dans le port de Lisbonne ne sont pas seulement à l'abri des orages; grâce à l'heureuse configuration du littoral, il est, en outre, facile de les défendre contre les attaques du dehors. Des deux côtés la terre s'avance en promontoire, comme pour fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages de ses collines, qu'un étroit goulet de passage, dont la largeur varie de 1 à 3 kilomètres, et que l'on a bordé de bastions et de forts. Deux ouvrages de défense croisent leurs feux, à l'entrée même du détroit: sur un promontoire du nord, le fort São Julião; sur un îlot de la pointe méridionale, la Tour do Bugio.

LISBONNE.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement à l'Europe et au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dépassa point le bassin de la Méditerranée, pendant la période gréco-romaine et presque tout le moyen âge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands chemins des nations, ne pouvait évidemment sortir de son obscurité; mais dès que les Colonnes d'Hercule eurent cessé d'arrêter les marins, dès que les navigateurs italiens eurent enseigné leur art aux Portugais, le beau port du Tage devint l'un des principaux points de départ des navires de découverte. Lisbonne devenait le véritable observatoire de l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cité n'était mieux placée pour les explorateurs qui voulaient se rendre aux Açores, à Madère, aux Canaries, pour ceux qui avaient à suivre les côtes du Maroc, prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de promontoire en promontoire, cherchaient à contourner le continent africain. On sait avec quel succès les marins de Lisbonne accomplirent leur oeuvre de découverte: ils finirent par donner à leur mère patrie un littoral immense, d'un développement beaucoup plus considérable que la circonférence même de la terre. En Afrique, en Amérique, en Asie, dans les îles de l'extrême Orient, les territoires censés appartenir à l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse étendue, dont nul géographe n'eût pu tenter de se rendre compte. De pareilles conquêtes étaient du domaine de l'épopée; il fallait un Camões pour les chanter.

Cette époque de gloire ne dura pas longtemps. La fière Lisbonne, que les peuples orientaux désignaient sous le nom de «Résidence des Francs», comme si elle eût été la capitale de l'Europe, perdit sa prééminence vers la fin du seizième siècle. Comparable à une petite barque de trop forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. Écrasée par le terrible régime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop luxueuses, énervée par le mépris du travail qu'engendre l'emploi du labeur des esclaves, Lisbonne eut à céder une grande partie de son commerce à ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui enlevaient, en Amérique et aux Indes, ses plus riches colonies: le monopole qu'elle avait exercé pendant plus d'un demi-siècle lui était à jamais ravi. Mais, en dépit de tous ses désastres, en dépit du tremblement de terre qui jeta bas ses édifices, Lisbonne a toujours tenu un rang élevé parmi les villes commerçantes. Certes, ses quais sont loin d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane; les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnées par les vapeurs, et la forêt de mâts est encore loin d'y avoir l'étendue qu'elle eut aux grandes époques de la prospérité nationale; mais il faut reconnaître que Lisbonne n'est pas encore à même de tirer parti de tous ses avantages [212].

[Note 212: ][ (retour) ]

Commerce de Lisbonne, en 1868 105,388,000 fr. Mouvement des navires » 3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes.

Sans doute la grande cité du Portugal est devenue le point d'attache de plusieurs lignes de grands paquebots transocéaniques; en outre, elle est la tête de ligne du réseau des chemins de fer européens; mais quels détours bizarres fait encore la voie ferrée pour aller rejoindre Madrid par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de l'Europe manque toujours à Lisbonne, non-seulement à cause de la jalousie des Espagnols, mais aussi à cause du manque d'initiative des Portugais eux-mêmes; d'ailleurs, cette route eût-elle existé, les fréquentes révolutions de l'Espagne en auraient détourné les voyageurs et les marchandises. C'est donc à l'avenir qu'il appartient encore de faire du port de Lisbonne un grand lieu d'échange entre les nations. L'importance croissante du Brésil, avec lequel le Portugal a gardé tant de rapports intimes, ne peut manquer de réagir favorablement sur la prospérité de l'ancienne métropole. Quand la colonie se fut affranchie des liens du monopole, Lisbonne, privée de son commerce exclusif, se crut ruinée du coup; mais elle peut attendre du Brésil libre beaucoup plus que ne lui eût donné le Brésil asservi. Cette contrée d'outre-mer est le meilleur client du Portugal, puisque la moitié des exportations de Lisbonne lui est destinée; pour l'importation, le Brésil est au deuxième rang, quoique de beaucoup dépassé par l'Angleterre.

Quant à l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur près de 1,000 kilomètres d'étendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expédie guère que les porcs de l'Alemtejo. Récemment encore, il n'y avait que très-peu de relations, même de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie espagnole de la Péninsule; mais les dernières guerres civiles ont forcé un si grand nombre de familles castillanes à chercher un refuge en Lusitanie, que les moeurs locales en ont été changées. Naguère on ne voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises restaient presque enfermées comme aux temps de la domination musulmane; mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouvé de nombreuses imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagné.

Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins célèbres par la beauté de leurs sites que la métropole du Portugal ne l'est elle-même par son commerce et son importance historique. Placée dans cette zone heureuse où n'atteignent plus les froidures du pôle, et qui n'a point à subir les sécheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure portugaise est une des contrées de l'Europe dont le climat se rapproche le plus de celui des «îles Fortunées» et des «bienheureuses Antilles»; malheureusement les oscillations de température y sont parfois très-brusques. La neige est si rare à Lisbonne, qu'on lui donne le nom de chuva branca, ou de «pluie blanche»; on la voit de loin resplendir sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Lousão; mais quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnaît un signe de mauvais augure. Encore au siècle dernier, le prodige d'une neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se précipitaient dans les églises, s'imaginant que la fin du monde approchait.

Un autre grand avantage de climat que possèdent les villes de plaisance des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance régulière des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journée il a tourné au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, à laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphère, accomplit une rotation complète durant les vingt-quatre heures; aussi lui donne-t-on le nom de viento roteiro ou «vent giratoire». Quant aux vents généraux, ils sont beaucoup moins réguliers. Ainsi, les courants polaires, arrêtés par les serras transversales de la contrée, ne peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord en longeant la côte, ou bien se transforment en vent d'est, en parcourant tous les plateaux de l'intérieur de l'Espagne. Ce sont ces courants atmosphériques venus de l'est qui apportent les lourdes chaleurs de l'été. A Lisbonne, le thermomètre marque exceptionnellement jusqu'à 38 degrés [213]; en 1798, il s'est même élevé à 40 degrés: les observations comparées montrent que si la moyenne de chaleur est plus haute à Rio de Janeiro, c'est à Lisbonne que se fait le plus sentir l'ardeur des jours caniculaires.

[Note 213: ][ (retour) ]

Température moyenne de Lisbonne (juillet) 32°,56
» la plus haute 39°
» la plus basse -2°,5
Jours sans nuages 150

La pénétration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone fortunée donne un double aspect à la végétation. Le dattier commence à se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier chamaerops croît librement sur les plages; l'agavé, dressant son superbe candélabre de fleurs, de même que sur les côtes mexicaines, est assez commun pour avoir donné naissance à une industrie spéciale, celle des dentelles en «fil d'agavé»; les camellias y sont plus beaux que dans toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armées de dards entourent les champs, comme en Sicile et en Algérie. Les arbres fruitiers des pays méditerranéens y mûrissent leurs fruits à la perfection; même les manguiers des Antilles, introduits récemment, ont trouvé dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont mérité d'être appelées en plusieurs langues et même jusqu'en Egypte des portogalli, comme si la Lusitanie était la contrée où les hommes avaient vu pour la première fois la merveilleuse pomme d'or. D'après plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte partie de l'Indoustan, chintarah ou chantarah, ne serait qu'une corruption du mot Cintra. A l'époque de leur prépondérance commerciale dans l'Inde, les Portugais avaient si bien célébré la magnificence et la fécondité de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en souviennent encore.

De toutes ces villes entourées de quintas et de parcs, Bellem (Bethléem) est la plus rapprochée de Lisbonne; elle n'en est séparée que par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcántara. C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent à Lisbonne par mer, car elle est située en avant de la capitale, sur le rivage même du canal de l'estuaire, et l'on aperçoit de loin son admirable tour carrée, de style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les sculptures de ses fenêtres et de ses guérites en encorbellement. C'est tout près de cette tour, fondée par le roi Jean, «le Prince Parfait,» que se trouve l'emplacement d'où Vasco de Gama partit pour la mémorable expédition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un magnifique couvent de Hiéronimites bâti par Manoel le «Fortuné», le «seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde», rappelle ces temps légendaires de la gloire passée du Portugal. Le couvent a été changé en établissement d'éducation.

Oeiras, au débouché de sa petite rivière descendue des hauteurs de Cintra, garde l'entrée septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort de São Julião; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis, déjà sur le bord de la grande mer, vient la ville de Cascães, dont le petit port est protégé par une citadelle. Au delà le rivage est désert; seulement de petites tours de garde s'élèvent de distance en distance au bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des régions les plus populeuses de la Péninsule, une des celles où le mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'élevant de Lisbonne vers les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par le chemin de fer à rail unique construit par l'ingénieur Larmanjat, on voit se succéder à droite et à gauche les châteaux et les villas de Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas, où sourdent des eaux minérales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de Lisbonne. Cintra même est entourée de petites villes d'hôtels et de jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes d'habitations s'élève la colline qui porte le château somptueux et original de la Penha, palais fantastique, à la fois indou, persan, italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux visiteurs de Cintra gravissent aussi l'éminence où se trouvent les débris de l'ancien château des Maures et pénètrent dans les cavernes du «couvent de liége», ainsi nommé des plaques de liége qui garnissaient les murailles pour parer à l'humidité de la pierre. De toutes ces hauteurs la vue est fort belle; elle est tout à fait grandiose du haut des falaises que termine la fameuse «Quenouille» ou Roca, dont les marins ont fait le «Roc de Lisbonne:» c'est le promontoire le plus occidental de tout le continent européen. Les vagues de l'Atlantique viennent se briser sur les blocs épars à sa base et leur masse rompue, changée en écume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher où tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du promontoire se déroule l'une des plus belles vallées de la Péninsule, celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets d'orangers: c'est le «San Remo» du Portugal.

La ville de Mafra, située plus au nord, non loin des bains de mer d'Ericeira, sur un plateau stérile et monotone, possède aussi un énorme palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transformé actuellement en école militaire. Pour achever cette prodigieuse bâtisse, pleine d'églises, de chapelles, de cellules et d'appartements ecclésiastiques, João V dépensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le titre de «roi Très-Fidèle», que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il mourut, il n'y avait pas même dans le trésor de quoi faire dire une messe pour le repos de son âme. Bien plus curieux que l'immense caserne de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fenêtres, sont les autres édifices de fondation royale qui se trouvent à une centaine de kilomètres plus au nord, à la base occidentale de la serra do Aire, non loin des célèbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cité mauresque d'Obidos. Le couvent délaissé d'Alcobaça, bâti au milieu du douzième siècle en souvenir de victoires remportées sur les Maures, est un beau monument d'un gothique austère, encore embelli par le charme spécial que les ruines donnent à toute architecture. Batalha, autre couvent qui rappelle la défaite des Castillans dans la plaine d'Aljubarrota, en 1385, est un édifice aux sculptures beaucoup plus riches. Les ornements des portails, du cloître, de la salle du chapitre, de la chapelle dite «imparfaite» parce que le roi Manoel la laissa inachevée, sont tellement ciselés, fouillés, travaillés dans tous les sens, qu'ils semblent figurer des étoffes de guipure. Le goût de toutes ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini. D'ailleurs on exagère souvent la richesse architecturale du couvent de Batalha: presque tous les voyageurs le décrivent comme bâti en marbre blanc, tandis qu'il est en réalité construit d'une pierre de sable calcaire, absolument semblable à celle qu'emploient tous les habitants du pays pour l'édification de leurs masures.

La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situé Batalha, est elle-même une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site au confluent des deux rivières Liz et Lena, à la base d'un coteau que termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la résidence de Diniz, le «roi Laboureur», celui auquel on doit la plantation du pinhal de Leiria, la plus belle forêt du Portugal. Après une longue décadence, cette partie de la contrée a repris une certaine activité; dans les environs, à Marinha Grande, s'élève une grande verrerie, qui communique par chemin de fer avec le port presque circulaire appelé Concha de Sao Martinho.

COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de Batalha et d'Alcobaça se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la conquête et de l'exploitation des contrées lointaines des Indes et du Nouveau Monde, et qui, après de grandes actions d'éclat, devinrent, par leur âpreté commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux auteurs de la décadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrosée par des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de filatures; mais l'activité commerciale s'est portée surtout vers les localités riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes de sa montagne, appelée la «Merveille», contemple le cours tortueux du fleuve, ses îles verdoyantes, et les terres bosselées de l'Alemtejo. Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifiée d'Abrantes, ont pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de légumes et de fruits. Leurs campagnes sont de vraies forêts d'oliviers.

Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature sablonneuse du sol, les marécages qui bordent les ruisseaux, sont de grands obstacles à l'établissement de villes considérables; ces plages seraient très-probablement désertes, si Lisbonne n'avait besoin de se compléter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers, des embarcadères. Après Almada, la ville de plaisance, qui est déjà sur le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la capitale, et leur prospérité s'accroît ou diminue avec celle de la grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setúbal, situé plus au sud, à l'issue de l'estuaire du Sado ou Sadão, est ruiné par le trop grand voisinage de Lisbonne. Setúbal a des avantages de premier ordre, comme lieu d'exportation d'une riche vallée; son port est bien abrité par l'abrupt chaînon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et la langue de sable recourbée au sud-ouest; une grande baie, ouverte entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires à pénétrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapprochée: le Portugal n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cités situées à une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, placée à l'ouest de Setúbal, sur la côte escarpée qui se termine au cap d'Espichel, est également une ville déchue; enfin, la ville de Troja, qui précéda Setúbal comme entrepôt commercial de l'estuaire du Sado, repose maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises récemment ont mis à découvert quelques mosaïques romaines, des assises de marbre, et toute une rue tracée peut-être par les Phéniciens. Le botaniste Link, qui vit encore quelques débris de la ville à la fin du siècle précédent, y reconnut des restes de cours, semblables à celles qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque.

Quoique bien peu animée en comparaison de sa grande rivale des bords du Tage, Setúbal a pourtant gardé le mouvement d'échanges que lui assurent ses vins muscats, ses oranges délicieuses, et surtout le sel de ses marais, très-renommé dans le Nord de l'Europe; c'est un précieux élément de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en Portugal, que le sel de Setúbal est le «meilleur du monde» pour la salaison des poissons. Les sauniers de Setúbal, qui pourraient faire plusieurs récoltes par mois, se bornent à en faire deux par année; en outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mères qui restent dans les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le tapis de conferves qui sépare le sel des autres chlorures, et produit ainsi des cristaux d'une pureté presque chimique. Des tapis de roseaux protègent les camelles contre les intempéries [214].

[Note 214: ][ (retour) ]

Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes.
» dans le district de Setúbal.. 184,000 »

Setúbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'énormes quantités de poissons d'espèces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute à cause de la rencontre des courants océaniques apportant chacun leur faune particulière. De toutes ces eaux, les plus riches peut-être sont celles de Setúbal; en comparaison, la Méditerranée et la baie de Gascogne sont presque désertes. Les pêcheurs de Setúbal exploitent ces trésors de la mer avec une singulière intelligence. Bien des siècles avant que les savants eussent imaginé d'explorer le fond des mers pour en étudier les organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient même que nulle vie animale ne se hasarde dans les ténébreuses profondeurs de l'Océan, les marins de Setúbal savaient capturer, à 500 et 600 mètres au-dessous de la surface marine, d'énormes requins qui ne vivent point ailleurs: hissés sur le pont de l'embarcation de pêche, ces animaux semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonflés par l'air intérieur qui fait équilibre à la pression des couches supérieures de l'eau marine. Quant aux espèces communes de la surface, c'est par myriades qu'on les recueille. Les sardines se pêchent en si grande quantité dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise, non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses cochons. Aux temps de sa grande prospérité commerciale, le Portugal fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerçait même une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient en porter jusqu'en Norvége. Vers la fin du quatorzième siècle, la ville de Lisbonne s'était fait concéder par traité l'exploitation de pêche des côtes anglaises. Chose qui paraît étrange aujourd'hui, c'étaient alors les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des populations de la Grande-Bretagne [215]!

[Note 215: ][ (retour) ] Populations des villes de l'Estremadure:

Lisbonne...... 250,000 hab.
Setúbal....... 15,000 »
Bemfica....... 10,000 »
Cintra......... 10,000 »
Santarem....... 9,000 »
Thomar......... 5,000 »

IV

LE PORTUGAL DU MIDI, L'ALEMTEJO ET L'ALGARVE

Les montagnes d'Outre-Tage n'ont qu'en un bien petit nombre d'endroits un aspect de chaînes régulières; ce ne sont pour la plupart que des protubérances à faible saillie s'élevant au-dessus de larges plateaux à base ravinée. L'ensemble de la contrée manque de relief et de variété; on pourrait se croire partout au milieu du même paysage. Toute cette région, comprise entre le Tage et les montagnes de l'Algarve, est la moins belle du Portugal. A l'exception de la serra da Arrabida, qui se dresse entre les deux estuaires de Lisbonne et de Setúbal, elle n'offre que des plaines basses, des collines aux pentes monotones, des bois, des broussailles, des landes nues, où de rares groupes d'habitations se montrent comme des îles au milieu de la mer. Les terres basses qui bordent la rive gauche du Tage et le littoral marin, sont formées d'une épaisse couche de sable fin, reposant sur une argile compacte, et portant encore çà et là des bois de pins maritimes et des bouquets de chênes-lièges (azinheiras), reste des antiques forêts qui recouvraient toute la contrée. Plus haut sont les grandes landes ou charnecas, avec leur variété infinie de broussailles et d'arbustes à verdure permanente. Ce sont des bruyères d'espèces diverses, dont quelques-unes ont jusqu'à deux mètres de hauteur, des cistes, des genévriers, des romarins, des myrtes et des chênes rampants, dont l'épaisse ramure, d'un verpâle, s'élève à peine au-dessus du tapis des autres plantes. Mais la diversité des végétaux, la multitude des fleurs roses et blanches qui les couvrent jusqu'au milieu de l'hiver, n'empêchent pas que l'aspect général du pays ne soit monotone et triste, à cause du manque presque absolu des cultures. Sur les collines plus élevées, presque toutes composées de schistes pailletés de mica, la nature finit même par devenir presque sombre; là tout est recouvert de ces cistes (cistus ladaniferus) aux feuilles résineuses. C'est le prolongement occidental de la zone des jarales qui s'étendent sur des milliers de kilomètres carrés dans la sierra Morena et d'autres régions montagneuses de l'Espagne.

Le massif le plus élevé de la Lusitanie méridionale se trouve sur la frontière même du Portugal, entre les vallées du Tage et du Guadiana: c'est la serra de São Mamede, appelée aussi serra de Portalegre: ses chaînons parallèles de roches granitiques, abritant d'étroits vallons, où coulent, soit vers le nord-ouest, soit vers le sud-est, des affluents des deux fleuves, atteignent plusieurs centaines de mètres au-dessus du plateau, et même le plus haut sommet dépasse 1,000 mètres en altitude totale. Au sud de la large dépression qu'a utilisée le chemin de fer de Lisbonne à Badajoz, apparaît un deuxième massif granitique moins élevé, dressé sur le plateau comme une sorte de citadelle aux mille bastions avancés, et d'un aspect assez grandiose quand on le regarde des bords du Guadiana, qui coule à sa base orientale: c'est la serra de Ossa, connue également sous les noms des diverses villes qui se trouvent dans le voisinage, Elvas, Estremoz, Evora. Elle se rattache, par les hautes ondulations du plateau, à différentes serras qui viennent abaisser leurs escarpements aux rives du Guadiana et du Sadão et dans les plaines uniformes dites Campo de Beja. Ces plaines se continuent, au sud, par le célèbre «champ d'Ourique», où deux cent mille Maures, commandés par cinq rois, eurent à subir, au milieu du douzième siècle, la désastreuse défaite qui permit aux princes du Portugal de fonder leur monarchie. C'est depuis cette bataille et les massacres qui en furent la conséquence que les plaines situées au sud du Tage se changèrent en un désert.

Toutes les hauteurs qui occupent la partie méridionale de l'Alemtejo appartiennent au système de la sierra Morena d'Espagne. Les contre-forts de la sierra de Aroche et ceux de la sierra de Aracena, si riches en minerai de cuivre, s'entremêlent en un dédale de collines dans la partie du Portugal disposée en forme de triangle irrégulier, sur la rive gauche du Guadiana. Le fleuve ne les arrête pas; rétréci entre les parois qu'il a rongées, il est en maints endroits réduit aux dimensions d'un canal, et même au défilé dit Pulo do Lobo ou «Saut du Loup», il descend en rapides de rochers en rochers. C'est en aval de ce défilé seulement, à la ville de Mertola, qu'il devient navigable pour les petites embarcations; à peine une soixantaine de kilomètres de ce grand fleuve peuvent être utilisés pour le transport des denrées.

A l'ouest du Guadiana, les montagnes du système marianique se continuent parallèlement au rivage maritime. Assez basses d'abord, les chaînes sont de simples «hauteurs des terres» ou cumeadas, puis elles s'élèvent jusqu'à 500 mètres dans la serra do Malhão et dans la serra da Mezquita. Un plateau, raviné par les torrents supérieurs de la Mira, rejoint ces massifs à la serra Caldeirão ou du «Chaudron», ainsi nommée, dit-on, en Portugal d'un cratère de volcan, et à la chaîne qui se termine au nord du cap Sines par la cime de l'Ataraya ou la «Montagne du Guet». Un autre plateau, seuil où passera le chemin de fer de l'Algarve à Lisbonne, continue le système principal et va former la base du beau groupe de la serra de Monchique, massif angulaire du Portugal. Au delà de ces monts, une arête aiguë, dite «l'Échine de Chien», s'avance dans la péninsule terminale, entre les deux mers de l'occident et du sud, et va rejoindre les rochers de Saint-Vincent et de Sagres, jadis «sacré», d'où le nom qu'il porte encore [216].

[Note 216: ][ (retour) ] Altitudes du Portugal au sud du Tage:

Serra de São Mamede 1,025 mèt.
» de Ossa 649 »
Foya de Monchique 903 »
Ataraya 308 »
Beja (Campo de Beja) 252 »
Ourique (Campo de Ourique) 222 »

Pour les anciens, le promontoire Sacré était «l'éperon du navire d'Europe». D'après les récits antiques, ceux qui allaient voir, du haut de ce cap, le soleil se coucher dans la mer, le voyaient cent fois plus grand qu'il ne paraît ailleurs et pouvaient entendre le sifflement de l'astre immense s'éteignant dans les flots. Strabon se donne la peine de discuter et de combattre cette opinion populaire, bien conforme d'ailleurs à l'idée que les Grecs non cultivés se faisaient des bornes du monde: comme les caps occidentaux des pays des Callaïques et des Armoricains, le promontoire Sacré paraissait être la «Fin des Terres»; mais, au lieu de terminer le continent du côté des brumes et des frimas, il avait du moins l'avantage d'être tourné vers la lumière du Midi: «les dieux, dit Artémidore, venaient s'y reposer la nuit de leurs travaux et de leurs voyages à travers le monde.» A l'origine de l'histoire moderne, Henri le Navigateur, le célèbre Infant, y installa son école hydrographique, dirigée par Jacome de Majorque, et c'est de là qu'il épiait lui-même le retour des expéditions envoyées à la recherche des îles et à la reconnaissance des rivages lointains. Peu de localités ont, aux yeux de l'historien géographe, plus d'intérêt que cette pointe terminale du continent d'Europe. Les paisibles travaux auxquels on s'y est livré pendant tant d'années pour arriver à la connaissance du chemin direct des Indes, lui paraissent avoir plus d'importance que la sanglante bataille navale, dite de Saint-Vincent, qui se livra dans ces parages, en 1797, et qui se termina, au profit des Anglais, par la destruction d'une flotte espagnole.

Les collines de Sagres appartiennent, comme celles du Tage, à la formation volcanique; mais elles semblent avoir perdu toute activité. Un seul phénomène géologique de la côte méridionale de l'Algarve pourrait faire supposer qu'un lent travail intérieur se continue sous cette région du Portugal. Une grande partie du rivage de l'Algarve est bordé de flèches sablonneuses qui s'allongent en un deuxième rivage au devant de la côte, de manière à former pour les petites barques une sorte d'allée marine à l'abri des vents du large. Cette levée, bâtie par les vagues en pleine mer, est d'autant plus curieuse qu'elle se développe parallèlement aux rivages d'un territoire montagneux: dans presque toutes les autres parties de la Terre où se reproduit le phénomène des cordons littoraux, c'est au large de plaines qui s'étendent à perte de vue dans l'intérieur de la contrée. On a remarqué, en outre, que la plupart des cordons littoraux bordent des côtes qui subissent un mouvement général de lente dépression: là où les campagnes riveraines s'immergent graduellement, les flots, qui viennent se heurter sans cesse contre le bord, reprennent les débris arénacés et les redressent en longues plages qui marquent souvent le tracé de l'ancienne côte. Les géologues n'ont point encore constaté directement de phénomènes de dépression du sol dans l'Algarve portugais; mais l'existence de flèches côtières est déjà un indice fort remarquable: il donne une grande probabilité à l'opinion de ceux qui considèrent le littoral compris entre le promontoire de Sagres et la bouche du Guadiana, comme situé dans une aire d'affaissement. Les traditions, plus ou moins vagues, qui se rapportent à un effondrement des rivages de Cádiz et à la rupture de l'isthme d'Hercule, devenu le détroit de Gibraltar, sont une confirmation lointaine de cette hypothèse sur les mouvements du sol lusitanien.

Le voyageur qui atteint la cime de l'une des serras qui servent de limite méridionale aux plaines uniformes de l'Alemtejo est frappé du singulier contraste que présentent avec le versant du nord les déclivités de l'Algarve tournées vers le midi. D'un côté, les vastes solitudes, presque le désert; de l'autre, les forêts de châtaigniers, les villages se montrant çà et là sur les terrasses, les villes blanches au bord de la mer; les flottilles de bateaux pêcheurs sur les flots bleus. Au nord s'étend le morne espace jusqu'au vague horizon; au sud, des paysages variés et charmants se succèdent jusqu'à la limite précise tracée par l'écume de la houle. Le contraste n'est pas moins grand dans le genre de vie des habitants des deux provinces. Les gens de l'Alemtejo sont les plus graves des Portugais; ils n'aiment même pas la danse. Très-clair-semés au milieu de leurs landes, les uns s'occupent d'agriculture, les autres sont partiellement nomades à la suite de leurs troupeaux de porcs et de brebis. Les bergers parcourent des bois d'azinheiras dont les glands nourrissent leurs pourceaux, puis traversent le Tage en été pour aller dans les hauts pâturages des montagnes du Beira; à la fin de l'automne, ils reviennent vers le sud et font paître leurs moutons dans les fourrés de cistes qui recouvrent une si grande partie de l'Alemtejo. De leur côté, les gens de l'Algarve, trois fois plus nombreux en proportion de l'étendue de leur territoire, sont obligés d'utiliser plus industrieusement le sol: ils le cultivent en céréales, en vignes, en vergers, en jardins, et quoique la terre leur donne amplement en échange de leur travail, ils demandent à la mer poissonneuse un supplément de nourriture [217]. La faible population relative de l'Alemtejo s'explique en partie par ce fait, que la plupart des guerres ont eu pour théâtre ses vastes plaines doucement ondulées; elle s'explique aussi par le régime de la grande propriété qui prévaut dans cette province: le paysan ne possède point la terre; il la cultive sans amour et les fièvres naissent des terrains où séjourne l'humidité. Du temps de la domination romaine, ces régions étaient fort peuplées, ainsi que le prouve la quantité de pierres à inscriptions que l'on a découvertes éparses sur le sol.

[Note 217: ][ (retour) ]

Superficie. Population en 1871. Popul. kilom.
Alemtejo 24,387 kil. car. 331,500 14
Algarve 4,850 » 188,500 39
__________________ _________ ____
29,237 kil. car. 520,000 18

La différence d'altitude et d'exposition a pour conséquence nécessaire un grand contraste des climats. Sans doute les plaines de l'Alemtejo ont quelque chose d'africain par leur monotonie même et par l'aspect général de leur flore de plantes basses et de broussailles; mais l'Algarve, avec ses forêts d'oliviers, ses groupes de dattiers, ses agavés, ses cactus épineux, ses fourrés de palmiers nains, semble déjà presque tropicale. La température moyenne y est fort élevée; sur le littoral, elle n'est guère inférieure à 20 degrés centigrades. L'abri que la serra de Monchique et les autres montagnes forment contre les vents du nord et du nord-ouest, et, d'autre part, l'obstacle que les levées sableuses du littoral opposent en maints endroits au libre passage des brises marines, contribuent à rendre les ardeurs de l'été plus intenses. Quand souffle le vent d'est ou «vent d'Espagne», la chaleur est très-vive et souvent accompagnée de miasmes qui répandent la fièvre: De Espanha nem bom vento nem bom casamento. «D'Espagne, ni de bon vent ni de bon mariage,» dit le proverbe.

On a longtemps cité Villanova de Portimão, au sud de la serra de Monchique, comme la ville d'Europe dont la température moyenne serait la plus élevée. Depuis il a été constaté que diverses localités d'Espagne peuvent lui disputer cet honneur; mais il n'en reste pas moins vrai que le littoral de l'Algarve appartient, avec la région du bas Guadalquivir et des côtes méditerranéennes de l'Andalousie et de Murcie, à la zone européenne des chaleurs les plus torrides. C'est à bon droit que cette partie de la Lusitanie a reçu des Arabes le même nom que le littoral marocain tourné vers l'Atlantique, et qui, plus tard, devint aussi momentanément la conquête des Portugais: les deux moitiés du vaste hémicycle de côtes étaient pour eux les deux pays de Gharb (Garbe), les deux Algarves ou «régions de l'Occident» situées en dehors de la mer Intérieure. Quoique devenu chrétien, l'Algarve portugais ou d'Aquem-Mar (en Deçà de la Mer) a gardé son vieux nom arabe, de même que dans sa population, restée mahométane jusqu'au milieu du treizième siècle, persistent toujours, en dépit de la langue, les éléments berbers et sémitiques.

Dans le haut Alemtejo, si faiblement peuplé, les villes sont peu nombreuses et sans grande importance: elles ne seraient que de gros villages sans le voisinage de l'Espagne et le commerce de transit dont elles sont les intermédiaires. Crato est de nos jours la station principale sur le chemin de fer qui rejoint le Tage et le Guadiana, de même que sa voisine Portalegre était le grand relais sur la route de terre. Plus au sud, Elvas, où l'on voit un bel aqueduc mauresque à quatre rangs d'arcades, est bâtie en amphithéâtre sur les pentes de sa montagne au milieu de vergers dont on vante les prunes, et couronnée de citadelles, qui passaient au siècle dernier pour un chef-d'oeuvre d'architecture militaire; elles font face à la ville espagnole de Badajoz, ainsi qu'à la place forte d'Olivença, que les traités de Vienne attribuaient formellement au Portugal, mais que l'Espagne n'a jamais voulu rendre. Sur une des montagnes de la serra de Ossa s'élève Estremoz, célèbre dans tout le Portugal par ses búcaros, jarres de terre élégamment modelées et répandant une douce odeur. Montemor, aux vieilles ruines, commande, du haut d'un sommet, l'immense étendue des landes et des bois monotones. Evora, au centre de la province, domine aussi de vastes plaines du haut de sa colline; située jadis sur la grande voie romaine que reliait le bassin du Guadiana à l'estuaire de Lisbonne, Ebura ou Ebora Cerealis était une ville populeuse; au moyen âge, elle devint la deuxième résidence des rois et un lieu de réunion des Cortes: il ne reste de sa grandeur passée qu'un bel aqueduc romain restauré, les fragments d'un temple de Diane à colonnes corinthiennes et d'anciens débris féodaux.

Beja, l'antique Pax Julia ou Colonia Pacensis, n'est guère non plus qu'une ruine du passé, tandis que dans la péninsule formée par le Guadiana et le Chanza, un hameau, naguère inconnu, São Domingos, devient une ville active et commerçante. Les gisements de pyrites de cuivre et d'autres métaux qui se trouvent en abondance dans les montagnes environnantes, prolongement occidental de celles de Rio-Tinto et de Tharsis, sont exploités avec une grande intelligence par des industriels anglais, et, depuis 1859, fournissent annuellement à l'industrie plus de 100,000 tonnes de minerai: elles pourraient en livrer le double; mais leur importance provient surtout du soufre qu'elles contiennent et qui sert à la fabrication de l'acide sulfurique. Les mines de São Domingos, avec leur matériel de magasins, d'usines, de chemins de fer, sont considérées comme pouvant servir de modèle à tous les travaux du même genre. Ce sont elles qui ont rendu son mouvement au bas Guadiana, gardé à son entrée par Castro Marim, l'ancienne place d'armes où se préparaient les expéditions contre les Maures, et Villa Real de Santo Antonio, naguère simple bourgade de pêcheurs. Chaque année, six cents navires viennent franchir la barre pour prendre à Villa Real leurs chargements de minerai. Le village de Pomarão, où vient aboutir la voie ferrée de São Domingos, au confluent du Guadiana et du Chanza, est aussi devenu un vaste entrepôt et un port d'embarquement très-actif.

L'ancienne capitale de l'Algarve européen, du temps des Maures, était la ville de Silves, de nos jours fort déchue et située dans l'intérieur des terres, loin de tout commerce. Faro, la capitale actuelle, a du moins l'avantage d'être bâtie au bord de la mer et de posséder un port bien abrité, mais sans profondeur, d'où les petits navires de cabotage exportent les fruits de toute espèce, et les thons, les sardines, les huîtres, qui font la richesse du pays. Tavira, également défendue des vagues et des vents de la haute mer par un cordon littoral, a les mêmes facilités de commerce et les mêmes denrées d'échange que la capitale: c'est la plus jolie ville de l'Algarve. Loulé, située dans une charmante vallée de l'intérieur, est aussi une cité gracieuse, et lorsque les valétudinaires qui se rendent maintenant à Nice, à Cannes, en Algérie, à Madère, auront appris le chemin de l'Algarve, nul doute que Loulé, Lagos et d'autres localités voisines ne soient considérées comme des «villes d'hiver», propices au rétablissement de la santé. Déjà les thermes ou Caldas de Monchique sont réputés au loin, non seulement par l'efficacité de leurs eaux, mais par la douceur du climat et la beauté des paysages. C'est de là, dit-on, que viennent les meilleures oranges du Portugal [218].

[Note 218: ][ (retour) ] Principales villes de l'Alemtejo et de l'Algarve:

Evora 13,000 hab.
Elvas 12,000 »
Faro 10,000 »
Tavara 9,000 »
Loulé 8,500 »
Lagos 8,000 »
Portalegre 6,500 »
Beja 6,600 »