V
PRÉSENT ET AVENIR DU PORTUGAL.
Le petit royaume de Portugal n'en est plus maintenant, comme à la fin du quinzième siècle, à se partager le monde avec ses voisins les Espagnols, et c'est même à grand'peine s'il peut retenir en son pouvoir quelques faibles parties de son immense empire colonial d'autrefois. Pour garder le monopole de ses découvertes, le gouvernement portugais avait fait observer le secret le plus jaloux: peine de mort était prononcée contre l'exportation de toute carte marine indiquant la route de Calicut; mais de pareilles mesures ne firent de tort qu'aux Portugais eux-mêmes. En observant un tel secret pour leurs explorations, en veillant sur leurs archives avec tant de soin, ils finirent par oublier leurs propres conquêtes et par s'en interdire l'exploitation: mainte route des mers que leurs navires avaient découverte les premiers dut être retrouvée une seconde fois, et par les navigateurs d'autres nations. D'ailleurs, l'immense rôle de conquérants et de colonisateurs que s'étaient donné les Portugais était trop grand pour un petit peuple sans liberté. La nation fut bientôt épuisée, et d'autres acteurs, les Hollandais, les Anglais, les Français, entrèrent en scène sur ce vaste théâtre du monde que les Portugais avaient voulu garder pour eux seuls. Actuellement ceux-ci possèdent encore en dehors de l'Europe un territoire égal en superficie à vingt fois l'étendue de leur propre patrie, mais qu'est cela en comparaison de ce qu'ils ont perdu?
Les descendants de Vasco de Gama et d'Albuquerque n'ont plus, pour ainsi dire, qu'un pied à terre dans cette péninsule de l'Inde, dont ils ont eu la gloire de découvrir la route marine. Goa, Salsette, Bardez, Damão, Diu, n'ont guère avec leur territoire plus de 4,000 kilomètres carrés, et n'appartiennent au Portugal que grâce à la bonne volonté de l'Angleterre. Macao, à l'entrée de la rivière de Canton, n'était, tout récemment encore, qu'un entrepôt de chair humaine, d'où les traitants exportaient des «engagés» chinois aux plantations du Pérou. Le monde insulaire qui rattache l'Asie au continent australien, et qui fut autrefois le domaine le plus précieux et le plus anxieusement surveillé des Portugais, se trouve maintenant presque en entier en d'autres mains, et les anciens conquérants n'ont plus qu'une moitié de l'île de Timor et l'îlot de Kambing. En Afrique, il est vrai, l'étendue des territoires auxquels prétend le Portugal est fort considérable; et, si l'on en jugeait par les documents officiels, toute la largeur du continent, d'Angola et de Mossamedes à Mozambique et à Sofala, serait une terre lusitanienne; mais cette terre est encore, en grande partie, à connaître, et ceux qui se livrent à ce travail d'exploration ne sont point des Portugais: l'anglais Livingstone est le voyageur auquel la géographie doit la conquête scientifique de ces contrées. Les seuls établissements sérieux qui ne soient pas de simples comptoirs ou des fortins assiégés par les populations sauvages, sont ceux de l'Afrique occidentale, au sud du Congo; mais ils appartiennent pour la plupart à des maisons de commerce hollandaises. Quelques hectares de terrain sur les côtes de la Guinée septentrionale et de la Sénégambie complètent, avec l'île de Santo Thomé, Principe et l'archipel du Cap-Vert, les possessions portugaises de l'Afrique. Quant au Brésil, la riche colonie du Nouveau Monde, il vit, depuis un demi-siècle, d'une vie indépendante, et dépasse de beaucoup la mère patrie en population et en richesse. Enfin, les terres atlantiques de Madère et des Açores, les premières conquêtes des navigateurs de Lisbonne, sont considérées comme partie intégrante du Portugal, et forment des provinces assimilées en droits à celles de la terre ferme. Ce ne sont pas les moins riches, et récemment encore, avant que la conscription n'enlevât la jeunesse de ces îles, elles jouissaient de la plus grande prospérité [219].
[Note 219: ][ (retour) ] Possessions du Portugal:
Superficie. Population
en 1871.
ATLANTIQUE:
Açore 2,581 kil. car. 238,930 hab.
Madeira, etc. 815 » 118,380 »
AFRIQUE:
Iles du Cap-Vert 4,271 kil. car. 76,000 »
Sénégambie 69 » 8,500 »
S. Thomé et Principe 1,177 » 23,680 »
Ajuda 35 » 700 »
Angola, Benguela, Mossamedes 809,400 » 2,000,000 »
Mozambique, Sofala, etc. 991,150 » 300,000 »
ASIE:
Goa, Salsette, etc. 3,748 kil. car. 474,240 »
Damão 403 » 40,980 »
Diu 7 » 12,300 »
Moitié de Timor et Kambing 14,316 » 250,000 »
Macao 3 » 71,740 »
_____________________ ________________
Ensemble des possessions 1,827,975 » 3,635,450 »
Lorsque le Portugal perdit avec le Brésil la seule partie de son empire colonial qui lui donnât une importance réelle dans l'assemblée des nations, le petit peuple européen se trouvait dans un état de prostration vraiment lamentable. Épuisé par la guerre étrangère, il se débattit encore pendant de longues années dans les dissensions civiles. Ses finances étaient absolument ruinées, et le manque de communications à l'intérieur, de débouchés à l'extérieur, ne permettait pas de ramener la richesse dans le pays par l'exportation des denrées nationales. Le Portugal aurait pu disparaître tout à coup, qu'à l'exception de quelques commerçants anglais, propriétaires des vignobles du Douro, et des contrebandiers espagnols de la frontière, personne, dans le reste du monde, n'aurait eu à se plaindre d'avoir ses intérêts lésés. Encore en 1851 il n'existait dans toute l'étendue du Portugal qu'une seule route carrossable, celle de Lisbonne à Cintra, si l'on peut donner le nom de route à une simple allée de plaisance entre deux palais royaux. D'ailleurs l'état intellectuel de la contrée ne laissait pas moins à désirer que l'état économique. L'ignorance dans laquelle vivaient les Lusitaniens au milieu du siècle était à peu près comparable à celle de leurs voisins du Maroc, au sud du golfe des Algarves. Dans les districts septentrionaux, Vianna, Braga, Bragança, une jeune fille sachant lire était un véritable phénomène. Il est vrai que ces ignorants du Portugal, bien différents de tant de paysans du nord de l'Europe, presque lettrés et pourtant restés grossiers, savent discuter avec modération, parler avec élégance, et même improviser des vers où ne manquent ni le mètre, ni la césure, ni la véritable poésie.
CHATEAU DE LA PENHA DE CINTRA.
Dessin de Thérond, d'après une photographie de M.J. Laurent.
Pendant la durée d'une génération, l'instruction s'est bien répandue; une grande partie de l'espace qui séparait les Portugais des autres nations d'Europe au point de vue de la civilisation matérielle a été comblé, et chaque jour on voit se rétrécir l'intervalle. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, indice de tous les autres progrès d'ordre économique, le pays s'est déjà pourvu d'un réseau de chemins de fer, dont toutes les grandes lignes seront complètes dans un petit nombre d'années [220]. Non-seulement Lisbonne sera prochainement reliée à toutes les villes secondaires du Portugal, même à celles de l'Algarve, mais par divers points de la frontière, sur le Minho, le Douro, le Guadiana, elle commence à faire pénétrer ses avenues commerciales dans l'intérieur des Castilles. On s'en est aperçu à l'importance croissante qu'a prise le mouvement des échanges, pendant les guerres civiles qui ont souvent bloqué les ports de l'Espagne situés sur la Méditerranée: Lisbonne et Porto même ont pu remplacer partiellement ces villes de commerce pour fournir des marchandises étrangères à l'intérieur de la Péninsule. D'ailleurs une partie seulement du trafic réel figure sur les registres de la douane; la contrebande est difficile à surveiller sur le vaste développement des 800 kilomètres de frontières montagneuses, et Portugais aussi bien qu'Espagnols se font gloire de tromper la vigilance des carabiniers. La douane de terre coûte au gouvernement beaucoup plus qu'elle ne lui rapporte.
[Note 220: ][ (retour) ] Voies de communication du Portugal, en 1875:
Grandes routes 3,600 kil.
Chemins de fer 950 »
Le commerce extérieur du Portugal a presque triplé depuis le milieu du siècle, grâce aux lignes de bateaux à vapeur qui fournissent à la navigation environ les deux tiers de son tonnage. Plus de la moitié de ces échanges se fait avec la Grande-Bretagne, pays qui naguère avait même un monopole presque complet du trafic extérieur de la Lusitanie. Il est facile de comprendre, même au point de vue géographique, cette grande influence de l'Angleterre sur le Portugal. Le littoral de ce dernier pays se trouve précisément sur le chemin qu'ont à suivre les navires anglais pour se rendre dans la Méditerranée, au Brésil, au cap de Bonne-Espérance, aux Indes; nul chemin de la mer n'est plus fréquemment pratiqué par leurs flottes. Porto, Lisbonne, sont pour eux des ports de relâche et de ravitaillement. Il était donc naturel que le commerce anglais, avec ses énormes débouchés, s'inféodât les producteurs du littoral portugais et tâchât de fortifier peu à peu son influence par des combinaisons politiques. L'aide que l'Angleterre fournit au Portugal pendant la guerre péninsulaire lui donna un prétexte plausible pour se poser presque en puissance suzeraine et protectrice, et souvent elle abusa de son rôle. Mais actuellement elle n'exerce de prépondérance que par la supériorité de son commerce, et si l'or anglais est le grand élément de circulation sur les marchés du Portugal, la raison en est aux achats si considérables de vins et de fruits de toute espèce qu'y font les négociants de Londres. Ils demandent chaque année des vins pour une cinquantaine de millions [221].
[Note 221: ][ (retour) ] Commerce et navigation du Portugal:
Valeur des échanges, en 1842 100,408,000 fr.
» » 1856 203,185,000 fr.
» » 1873 307,140,000 fr.
Mouvement des navires, 1871 19,121 nav. jaugeant 3,280,000 tonnes.
Flotte commerciale 1873 432 »
(17 vapeurs et 415 voiliers), jaugeant 108,350 tonn.
L'importance croissante des échanges du Portugal avec le Brésil, qu'unit maintenant un câble télégraphique déposé au fond de l'Océan, est également un phénomène nécessaire causé par le voisinage relatif des deux contrées et par les rapports de parenté, la communauté de traditions qui existent entre les deux peuples. Tous les progrès du Brésil seront, par contre-coup, les progrès de la mère patrie, et l'on peut déjà, sans un grand effort de l'esprit, s'imaginer combien prospère est l'avenir réservé aux populations de la Lusitanie du Nouveau Monde: quand l'esclavage aura disparu, que les fleuves du bassin des Amazones seront bordés de plantations et que des chemins de fer rattacheront les vallées des Andes boliviennes aux ports de l'Atlantique, Lisbonne et Porto auront à servir d'intermédiaires au Brésil et à l'Europe pour des quantités énormes de denrées et de marchandises.
Mais c'est avec l'Espagne, on le comprend, que la solidarité commerciale des marchés portugais doit se faire de plus en plus intime, en dépit des haines originaires et de l'opposition des intérêts dynastiques. A la fin, les deux nations limitrophes ne peuvent que devenir un seul peuple, comme le sont devenus Aragonais et Castillans, Andalous et Manchegos. C'est une question de temps; mais on ne saurait douter que la communauté de vie industrielle et sociale ne finisse par prévaloir, amenant avec elle la fédération politique. Il est seulement à désirer que cette union future se fasse pacifiquement, sans pressions injustes, sans violation des droits de chaque groupe à la libre gérance de ses intérêts spéciaux. Égaux des Espagnols par leur grandeur dans le passé et par leur rôle pendant la période épique du commencement de l'histoire moderne, les Portugais peuvent hardiment se placer à côté de leurs voisins pour les qualités morales.
VI
GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.
Le Portugal est une monarchie héréditaire et constitutionnelle. D'après la loi fondamentale de 1826, dite Carta de ley, et revisée en 1852, le gouvernement se compose des quatre pouvoirs: dirigeant, législatif, exécutif, judiciaire, et de ces divers pouvoirs, deux appartiennent exclusivement à la couronne; celle-ci partage, en outre, le pouvoir législatif avec les deux Chambres, et reste toujours irresponsable. La liste civile s'élève à plus de 3,600,000 francs; en outre, le roi a la jouissance des biens de la couronne et possède de merveilleux joyaux, parmi lesquels le fameux «diamant de Bragance», le plus grand du monde. Il prend le titre de «Majesté très-Fidèle» et se dit comme autrefois «roi des Algarves, seigneur de Guinée et des Conquêtes.» A défaut d'enfant mâle, les filles peuvent hériter du trône. Les ministres du souverain, qui sont au nombre de sept, portent la responsabilité des décisions royales; ils peuvent être mis en accusation par la Chambre dés députés, et doivent alors comparaître devant la Chambre des pairs, constituée en tribunal suprême. Un conseil d'État, composé d'un nombre indéterminé de membres, nommés à vie, assiste le roi dans toutes les affaires d'administration. L'héritier présomptif en est membre-né et prend part aux délibérations dès l'âge de dix-huit ans.
La Chambre des pairs se compose de plus d'une centaine de membres, les uns héréditaires, les autres nommés à vie par le roi, et choisis presque tous parmi les nobles. Les princes de la famille royale siégent de droit dans la Chambre haute et le patriarche de Lisbonne en préside les séances. La Chambre des députés, nommée par le suffrage, est spécialement investie du droit de discussion et de vote sur le budget. Les conditions de cens existent encore pour le corps électoral. D'après la loi de 1852, sont électeurs tous les Portugais âgés de vingt-cinq ans qui payent au moins 5 fr. 55 de contributions directes ou 27 fr 75 de contributions foncières; en outre, «l'adjonction des capacités» a rangé parmi les électeurs, et sans condition de cens, les bacheliers, tous les porteurs de diplômes d'instruction supérieure ou secondaire, les officiers et les prêtres; ceux-ci, de même que les fonctionnaires, les gradés d'université et les gens mariés, ont de plus le privilége de pouvoir voter dès l'âge de vingt et un ans. Le cens d'éligibilité, dont les professeurs sont spécialement exemptés, s'élève à 22 fr. 20 de contributions directes ou 111 francs de contributions foncières. Les électeurs, au nombre desquels sont admis aussi les citoyens de Madère et des Açores, nomment un député par 25,000 habitants; le total des élus s'élève donc à plus de 150. La durée du mandat est de quatre années et la session normale est de trois mois. Une indemnité est attachée aux fonctions de représentant. Le président de la Chambre est nommé par le roi sur une liste de cinq candidats proposés par les députés.
Le pouvoir judiciaire comprend l'ensemble des magistrats du Portugal, depuis le «juge élu» (juiz eleito) de la paroisse jusqu'aux membres du tribunal suprême de la justice, qui siége à Lisbonne. La contrée est divisée en deux grands districts judiciaires, celui de Lisbonne et celui de Porto, qui se subdivisent eux-mêmes en juridictions, correspondant aux circonscriptions territoriales; les îles du cap Vert dépendent du district judiciaire de Lisbonne. Le jury prononce la culpabilité ou la non-culpabilité dans les procès civils et criminels. La jurisprudence portugaise s'inspire à la fois du code français et du vieux droit local représenté par les ordonnances «alphonsines», «manuélines», «philippines». La religion catholique romaine est la religion de l'État, mais l'exercice du culte protestant est toléré dans les villes commerçantes. Les affaires ecclésiastiques sont administrées par le patriarche de Lisbonne, les deux archevêques de Braga et d'Evora et quatorze évêques. L'Inquisition est abolie depuis 1821, et ses revenus, de même que ceux des 750 couvents d'hommes, supprimés pour la plupart en 1834, se sont ajoutés aux recettes nationales; les dernières communautés de moines, qui s'éteignent peu à peu par suite de l'interdiction d'accepter des novices, font retour les unes après les autres au domaine public. La plupart des couvents de femmes ont été également supprimés.
L'armée, qui doit s'élever en temps de guerre ou de commotion intérieure à 70,000 hommes, mais à 32,000 hommes seulement en temps de paix, se compose en réalité des deux tiers de l'effectif normal; elle n'a pas moins de 2,000 officiers pour 20,000 soldats. Naguère les exemptions de service et la pratique du remplacement faisaient peser tout le fardeau de la conscription sur la population pauvre; mais la loi a été récemment modifiée d'après le modèle prussien, pour répartir plus équitablement les charges et donner au pays plus de force défensive. Les forteresses sont nombreuses; mais il n'en reste qu'un petit nombre en bon état de défense; on cite comme les plus importantes: Elvas, Abrantes, Valença, sur la frontière de l'Espagne, et du côté de la mer, le fort de São Julião et la citadelle de Peniche. La flotte ne s'élève plus à mille vaisseaux, comme au temps où le roi Sébastien se préparait à envahir le Maroc; elle est d'une quarantaine de petits bâtiments, dont plus de 20 sont à vapeur. Son personnel est de près de 3,000 marins.
Le budget annuel dépasse 130 millions de francs, et depuis 1834 il s'est régulièrement soldé par un déficit; il en est de même du budget spécial des colonies, qui dépasse 10 millions. Aussi la dette nationale s'élève-t-elle à plus de 2 milliards 130 millions, total vraiment formidable pour un aussi petit pays: c'est environ 500 francs par tête de Portugais. Cependant les ressources de la contrée, auxquelles s'ajoutent la vente des biens nationaux et le produit du monopole des tabacs, se sont accrues plus rapidement que le déficit, et depuis 1875 on a pu renoncer au triste expédient budgétaire qui consistait à opérer des retenues, variant de 5 à 30 p. 100 sur les traitements des employés. Le crédit du gouvernement portugais, qui naguère était au plus bas, a pu se relever peu à peu et ses fonds sont cotés maintenant à près de la moitié de leur valeur nominale.
Les deux anciens «royaumes» de Portugal et d'Algarve se divisent administrativement en 17 districts ou provinces, quoique les anciennes divisions historiques de Minho, Tras os Montes, Beira, Estremadure, Alemtejo, Algarve, se maintiennent encore dans le langage ordinaire. Les districts se divisent eux-mêmes en concelhos, ou «conseils», beaucoup plus grands que la commune française, car ils contiennent en moyenne treize paroisses, ou freguezias, subdivisions à la fois religieuses et civiles.
FIN DE L'EUROPE MÉRIDIONALE