L'ITALIE

VUE D'ENSEMBLE

La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.

Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent, l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers; des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente; une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île continue.

Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie, pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique correspond ainsi au développement des formes.

Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.

Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit, comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du génie, la liberté relative des institutions, le développement des sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie. Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.

Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque, par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point, comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.

VUE GÉNÉRALE DE ROME
Dessin de L. François d'après une aquarelle.

La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part. Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome, ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.

Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins, complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes, résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même, c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion. Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes, de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale, c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions géographiques de la Péninsule.

Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie, et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes, les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts, formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule, cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule, dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois, il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de quelque vétille.

Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique, déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde, qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples». Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle. Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de songe-creux. Siamo Veneziani, poi Cristiani, disaient les fiers citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des changements considérables qui se sont accomplis.

Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique», suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence. En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes, d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la «barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens; si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer. L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.

Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie a perdu définitivement le primato ou principat que certains de ses fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer; mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce. Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie: partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque bourg éloigné des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres, ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés, pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus considérable que celle de la France en raison de la superficie du territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les solitudes de l'Amérique méridionale [56] .

[Note 56: ][ (retour) ]

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés.
Population en 1871............ 26,800,000 hab.
Population kilométrique....... 90 »

II

LE BASSIN DU PO
LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.

La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces. C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures, tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la Sardaigne aux Alpes continentales.

Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose, couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler, l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit, du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes. La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages, les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.

LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO
D'après une photographie de M. V. Besso.

En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.

Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour, l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer. Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde, appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale, l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.

La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien, avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde. Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues, à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses, situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable sierra d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont d'anciens îlots de coraux, des atolls soulevés du fond des mers à des hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.

De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le verrucano, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes, d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore. [57] Enfin toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine, c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.

[Note 57: ][ (retour) ] Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:

Mont Viso 3,836 mèt.
Grand-Paradis 4,045 »
Monte delle Disgrazio 3,680 »
Adamello 3,556 »
Antelao 3,255 »
Brunone (chaîne Orobia) 3,161 »
Motterone (avant-monts) 1,491 »
Generoso » 1,728 »
Monte Baldo » 2,228 »
Monte Bolca » 958 »

La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le cours du Pô. [58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles, portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents, soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs, soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.

[Note 58: ][ (retour) ] Pente moyenne du Pô:

Source du Pô 1,952 mèt.
Saluces 566 »
Turin 230 »
Pavie (bouche du Tessin) 100 »
Plaisance 66 »
Crémone 45 »
Mantoue 27 »
Ferrare 5 »

Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.

L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines, dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la Suisse offraient à l'époque glaciaire.

Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46 kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des pierres» (regione alle pietre). Plus au nord, tous les courants de glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une simple moraine latérale, la «Clôture» ou Serra, d'Ivrea, aux talus revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como, emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales, mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur, pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras, s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient, ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible étendue relative de leurs bassins.

Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons, ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante, déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours. Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui.

En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin, devaient être des bras de mer semblables aux fjords actuels du Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment une espèce de sardine, l'agone, que les naturalistes croient être d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes d'autrefois.

Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont, au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée. A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de lacus Clisius, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le laghetto de Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire morte» (Dora morta) témoigne des changements notables qui se sont accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.

Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde. D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio, Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de 100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de défilés sciés lentement par l'action des eaux.

Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno, dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres, est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de témoin des anciens contours du Verbano.

Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait valu, dit-on, le nom de Summolacus, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus que 50 mètres de profondeur, le lacus dimidiatus, appelé maintenant lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes, ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable garnison.

De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco, par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient, et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie, asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove, qu'un seul lac, celui d'Eupilis.

Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac, les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités, le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une profondeur de plus de 700 mètres.

A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro, qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello, présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques. Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être maintenu le plus longtemps [59].

[Note 59: ][ (retour) ] Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés de superficie:

(1) Noms des lacs.
(2) Superficie moyenne (kil. car.).
(3) Altitude moyenne. (mèt.)
(4) Profondeur extrême.
(5) Profondeur moyenne.
(6) Contenance approximative (mèt. cub.).
(1) (2) (3) (4) (5) (6)
Lac d'Orta............... 14 342 250(?) 150(?) 2,100,000,000
Verbano ou lac Majeur.... 211 197 375 210 44,000,000,000
Lac de Varese............ 16 235 26 10 160,000,000
Ceresio ou lac de Lugano. 50 271 279 150 7,200,000,000
Lario ou lac de Como..... 156 202 412 247 35,000,000,000
Sebino ou lac d'Iseo..... 60 197 298 150 9,000,000,000
Lac d'Idro............... 14 378 122(?) (?) (?)
Benaco ou lac de Garde... 300 69 294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)

Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde, véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de l'unité à l'octantuple [60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité nécessaire.

[Note 60: ][ (retour) ] Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins, d'après Lombardini:

Portée moyenne. Portée la plus basse. Portée la plus forte.
Adda..... 187 16 817
Tessin... 321 50 4,000

VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Lévy.

Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de température que gardent les masses liquides en proportion de l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas; plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde, pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!

Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure, que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes, ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé qu'un simple bas-fond de marécages ou mosi, et l'île populeuse de Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux qui en furent la conséquence!

Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom de lagunes, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles; tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en valli ou vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi, notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou chiari, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de Ravenne, actuellement en terre

ferme: les descriptions que Strabon, Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares; la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.

Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive, dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe encore partiellement: les lidi de Venise et de Comacchio, percés de distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer, c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du sous-bois: on y chasse encore le sanglier.

A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation. La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M. Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable dans le voisinage des cours d'eau.

La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier, qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures; Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes, des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi, puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement au-dessus du niveau de l'Adriatique.

Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide, les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.

Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie, n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne aussi la station de Ponte Sonti, mais bien à l'est d'Aquilée, près des sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6 mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque, il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs îlots à la terre ferme.

Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9 mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie. Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.

La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais, formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo, du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de kilomètres depuis deux mille ans.

L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours, dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue, et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de 240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta, dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales, les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés, deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.

Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis, à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien; mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la Brenta nuova ou Brentone, puis d'un deuxième, la Brenta nuovissima, on dériva les eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811 à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents. Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles; mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin. Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces redoutables voisins, les fleuves torrentiels.

Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était même défendu de cultiver les barene ou petits îlots élevés au-dessus du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux. Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau» de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues puissantes ou murazzi qui consolident la flèche sablonneuse de la côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les alluvions que charrie la mer.

Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: Alea jacta est. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger; mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello, encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel, un peu au-dessus du pont romain de Savignano.

De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de 1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule. On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin, les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne pourra se réaliser.

Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent, qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de superficie. Or ce carré est précisément la centurie romaine, et Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux: évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau, le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années, déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies émiliennes.

En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours, le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.

Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée, qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins, l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve, il Po non sarebbe Po.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi de frontières politiques.

En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à gauche par des levées ou argini, qui forment en Europe, après les digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide, d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.

Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives; dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de «traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du froldo ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500 mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en golene et qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent leurs propres digues au niveau du froldo, et, rétrécissant ainsi le lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public, l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: Vita mia, morte tua! prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats. Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain. Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du fleuve faisaient feu sur toutes les autres.

[Agrandissement]

De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1 kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9 mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.

Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille, tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres. La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon. L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face, les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux pour lui servir d'empierrement de défense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100 kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et de la rive gauche rappellent encore par leur nom de mezzano qu'elles se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais, transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige. D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre, soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et son émissaire le Po di Goro.

FERRARE
Dessin de H. Catenacci d'après une photographie.

L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou chiusa de son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle, l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve. Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113 hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46 millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5 mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée [61]: le Rhône ne l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les rivages de l'Istrie.

[Note 61: ][ (retour) ] Fleuves principaux de l'Italie septentionale:

Longueur Surface Débit je Débit le Débit
du cours. du bassin. plus fort. plus faible moyen.
Isonzo 130 kil. 3,200 kil. car. (?) (?) 120(?)
Tagliamento 170 » 2,800 » (?) (?) 150(?)
Livenza 115 » 2,600 » 720 (?) 40(?)
Piave 215 » 5,200 » (?) (?) 320
Sile 60 » 1,400 » 44 7 20(?)
Brenta 170 » 3,900 » 850 39 56(?)
Bacchiglione 120 » 483 » 9 (?) 36
Adige 395 » 22,400 » 2,400 2 480
Pô 672 » 69,382 » 5,186 156 1,720
Reno 180 » 5,000 » 1,521 1 35

Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin, à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle, l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de l'industrie moderne, le naviglio de Milan à Pavie et le canal Gavour, qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines artificielles ajouté au régime naturel des fleuves [62].

[Note 62: ][ (retour) ] Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:

Muzza 61 mèt. cub. par seconde.
Naviglio Grande 51 » »
Cavour 42 » »
Martesana 26 » »

Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres sources, les fontanili qui jaillissent de la base des avant-monts alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses Bucoliques: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou marcite, dont quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique, telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui, dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les aves ou eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de la surface.

Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif, les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères. Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ 12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande, plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège [63]. Si les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes, l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre, et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des pluies d'automne.

[Note 63: ][ (retour) ]

Humidité moyenne de l'air à Milan 0m,745
Pluies annuelles moyennes à Milan 0m,985
» » » à Turin 0m,808
» » » à Tolmezzo,
sur le haut Tagliamento 2m,088

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes; les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré, puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur, coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement; il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental, et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise. Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio. Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes, surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du delta padan.

Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge, et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie, connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en polenta, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à leurs jambes [64].

[Note 64: ][ (retour) ]

Température Mois Mois
moyenne. le plus chaud. le plus froid. Écart.
Turin.... 11°,73 22°85 (avril) 0°,61 (janvier) 23°,40
Milan.... 12°,8 23°8 (juill.) 0°,7 » 23°,10
Venise... 13°,01 23°92 » 1°,82 » 22°,10

Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis, n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia, c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens, que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes. Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.

Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû laisser aussi par les croisements une influence durable sur les habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté, c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans les innombrables localités dont les noms se terminent en ago et en ate, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale ach se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en ac, que l'on trouve en foule dans la France méridionale.

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso, est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part, quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines, les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes, qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement les homines teutonici de ces districts, prétendus Cimbres dans lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes, dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien Schläge des Allemands, est parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes, les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de «très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de «très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes. Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.

L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita, sont habitées par des populations de langue française et de même origine que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire, l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept mille habitants.

LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de E. Lamy.

La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation, l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées des montagnes en terrasses ou ronchi d'une parfaite régularité; les énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons, légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore, s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle. Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins sont très-justement renommés. On dit aussi que le picolito des environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La diversité des terres et des climats a eu pour conséquences, non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol, pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes, ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre; chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne, la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles, appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci, fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal, et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss, de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours, des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca, devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de 1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et, par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie occidentale des valli s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et, quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus, presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle, ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible, vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes, leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à la ville qu'à des époques fixées.

L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement. Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite, la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface, aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la «Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines [65].

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Population Population
Superficie. en 1871. kilométrique.
Piémont 29,005 kil. car. 2,900,000 100
Lombardie 23,533 » 3,470,000 147
Vénitien 23,658 » 2,640,000 112
Émilie 22,288 » 2,270,000 105
__________________ ___________ _____
98,484 kil. car. 11,280,000 114

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes, presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art, leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins. C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre; Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle, quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio, Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places, devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé. Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera, Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée; maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce: places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples, tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya, du Stelvio, est également un emporium nécessaire; de même Bologne, que des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique, en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée, contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome, c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord, Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la «première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne, et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest, le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie. D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes; Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse, toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale. Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo; Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia, au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare; Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô, dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols, Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie (Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine, est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches [66x].

[Note 66: ][ (retour) ] Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en 1872:

Turin (Torino) 208,000 hab.
Alexandrie (Alessandria) 57,000 »
Asti 31,000 »
Novare (Novara) 30,000 »
Casale Monferrato 28,050 »
Verceil (Vercelli) 27,000 »
Coni (Cuneo) 23,000 »
Mondovi 17,700 »
Savigliano 17,600 »
Pignerol (Pinerolo) 16,500 »
Fossano 16,500 »
Saluces (Saluzzo) 16,400 »
Chieri 16,000 »
Tortone (Tortona) 13,700 »
Carmagnola 13,000 »
Novi 12,400 »

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc, l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre, rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse, merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée; Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également en lutte avec Milan, se vante de son torrazzo de 121 mètres, qui fut la plus haute tour du monde avant la construction des grandes cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux, exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes, telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la plaine lombarde [67].

[Note 67: ][ (retour) ] Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie en 1872:

Milan (Milano) 262,000 hab.
Brescia 39,000 »
Bergame (Bergamo) 37,000 »
Crémone (Cremona) 31,000 »
Pavie (Pavia) 30,000 »
Mantoue (Mantova) 27,000 »
Monza 25,000 »
Como 24,000 »
Lodi 20,000 »
Vigevano 19,500 »

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a plus la célèbre Nuit du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de livres et de manuscrits dite bibliothèque Estense. La capitale actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le mot libertas, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque, ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este, est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome» d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11 kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,» prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et, grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé; Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne; Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord [68]. La population de cette contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

[Note 68: ][ (retour) ] Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en 1872:

Bologne (Bologna) 116,000 hab.
Ferrare (Ferrara) 72,000 »
Ravenne (Ravenna) 59,000 »
Modène (Modena) 52,000 »
Reggio 51,000 »
Parme (Parma) 46,000 »
Forli 38,000 »
Faenza 36,000 »
Cesena 35,500 »
Plaisance (Piacenza) 35,000 »
Rimini 34,000 »
Imola 28,000 »
Copparo 27,000 »
Lugo 24,000 »

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces: Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée

de dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine de l'Adriatique».

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par les lidi et de la terre ferme par des estuaires et des espaces fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté, pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges. Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de l'art contribuaient à faire de Venezia la Bella une cité sans égale.

VENISE
Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché. Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien; en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes [69]. Enfin la fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes, Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs, quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse [70]?

[Note 69: ][ (retour) ] Mouvement du port de Venise:

1865 499,000 tonnes.
1867 670,000 »
1871 (5,180 navires) 743,000 »
1874 (départem. maritime entier) 1,143,500 »

Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.

[Note 70: ][ (retour) ] Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de 15,000 habitants en 1872:

Venise (Venezia) 129,000 hab.
Vérone (Verona) 67,000 »
Padoue (Padova) 66,000 »
Vicence (Vicenza) 38,000 »
Udine 30,000 »
Trévise (Treviso) 28,000 »
Chioggia 26,000 »
Bellune (Belluno) 15,000 »

III

LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES

En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de celle des autres habitants de la Péninsule [71].

[Note 71: ][ (retour) ] Ligurie, avec quelques districts situés au nord des Apennins:

Superficie. Population en 1871. Population kilométrique.
5,524 kil. car. 843,250 153

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles. Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende, car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque, dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure, leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes. Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif de Tende par leurs roches de granit.

Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500 mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à 50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres communications entre les populations voisines, non point tant par la hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités nombreuses [72].

[Note 72: ][ (retour) ] Altitudes de la Ligurie:

Clapier de Pagarin 3,070 mèt.
Col de Tende 1,873 »
Monte Carsino 2,681 »
Col d'Altare 490 »
Col de Giovi 469 »
Monte Penna 1,740 »

Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes. A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage. Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.

La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero, du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds, d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le sixième de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force un passage à travers les promontoires par des galeries et des tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche, la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.

Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir, apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments, plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de température tout à fait exceptionnelles en Europe [73]. Ainsi Bordighera et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

[Note 73: ][ (retour) ]

Gênes. San-Remo.
Température moyenne 16° 17°
Jours de pluie 121 45
Quantité de pluie 1m,140 0m,80

Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée. Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un «emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu; enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens, et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la Méditerranée.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur. Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne, qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se rapproche du français.

Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter, non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et, comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance politique.

En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement. Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie, quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au matériel des transports maritimes de la Péninsule [74]. Pour le va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce méditerranéen.

[Note 74: ][ (retour) ]

Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872 446,000,000 fr.
Mouvement du port de Gênes en 1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton. 1867. 16,900 jaugeant 2,330,000 »
1871. 15,980 » 2,780,000 »
Mouvement des Spezia (golfe entier) 1873. 6,895 navires, 462,000 ton.
autres ports Savone 1868. 2,191 jaugeant 135,000 »
de la Ligurie: Porto Maurizio » 1,643 » 110,500 »
Oneglia » 1,580 » 80,340 »
Chiavari » 1,431 » 67,000 »
San Remo » 989 » 57,970 »

GÊNES
Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de J. Lévy et Cie.

En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: l'ovrar del Genoës (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge, une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena (Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle. Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands chantiers de construction de l'Italie et même de toute la Méditerranée [75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur. D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore plus abondantes [76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage, l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le recevoir.

[Note 75: ][ (retour) ] Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47, jaugeant 25,380 tonneaux.

[Note 76: ][ (retour) ] Production de l'huile, en 1868, dans la province de Porto-Maurizio:

Arrondissement de Porto-Maurizio 90,000 hectolitres.
» de San Remo 225,000 »

Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante, Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements rocheux des montagnes côtières.

Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de constructions diverses [77]. Le gouvernement italien veut en faire la grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes, les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin, vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.

[Note 77: ][ (retour) ] Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en 1872:

Gènes (intramuros) 130,000 hab.
» (avec Sampierdarena, etc.) 200,000 »
Savone 25,000 »
Spezia 14,000 »
San Remo 12,000 »
Sestri di Ponente 11,500 »
Chiavari 10,500 »
Oneglia 10,000 »

IV

LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.

Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins, mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable. Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande largeur [78].

[Note 78: ][ (retour) ]

Superficie de la Toscane 24,053 kil. car.
Population en 1871 1,983,810 hab.
Population kilométrique 82 »

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les autres sommets des Alpe Appennina qui se succèdent au nord de Pistoja et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux, et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant aucune apparence de régularité.

En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes [79]. Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.

[Note 79: ][ (retour) ] Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et des cols les plus fréquentés:

APENNINS
Alpes de Succiso............................... 2,019 mèt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana)............. 2,000 »
Monte Cimone................................... 2,621 »
Monte Falterone ou Falterona................... 1,648 »
Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)... 1,039 »
» de Fiumalbo (route de Lucques a Modène).... 1,200 »
» de Futa (route de Florence à Bologne)...... 1,004 »
» des Camaldules............................. 1,004 »
ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes)....................... 2,014 »
Pietra Marina (Monte Albano)................... 575 »
Prato Magno.................................... 1,580 »
Alpes de Catenaja.............................. l,401 »

Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif, grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin, leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines, désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina, ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15 mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande plaine et les anciens golfes marins.

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières, les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre, s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone, diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan, dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent facilement tailler à coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca, autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les fameux lagoni, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares. Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du Montieri, jaillissent d'autres soffioni, contenant une certaine quantité de la précieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est probablement due en grande partie aux changements considérables qui se sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9 mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux, tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants. L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la Fourmi [80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à part.

[Note 80: ][ (retour) ] Altitudes du Subapennin:

Poggio di Montieri 1,042 mèt.
Labbro 1,192 »
Monte Amiata 1,766 »
Monte Serra (monte Pisans) 914 »
» di Piombino 199 »
» Argentaro 636 »

Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane, le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles, se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le couvent, devenu la cascina de San Rossore, fut construit, vers la fin du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la mer. De vastes plaines coupées de dunes ou tomboli et revêtues en partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades, dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces intérieures. La pierre dite panchina, dont on se sert à Livourne pour la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer voisine.

DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA
Vue prise à la Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci.

Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme, dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là, comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide, sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50 kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux, était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement. L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre, déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre. Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.

Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74 kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours, appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel, devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage, dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre; en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.

Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement, le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno, remplacé par le Colombrone.

Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce, empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même. Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à l'assainissement de la contrée.

Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient, sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000 personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine, quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La malaria monte sur les collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques; elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse, et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino, quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des miasmes paludéens.

On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse Populonia mater et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques: ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre. Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée, dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont rendu de nos jours une partie de sa prospérité.

Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des bagnes ou presidios; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les bannis y mouraient.

De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu, d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.

Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient, bien avant la domination romaine, la population prépondérante de l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne. L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens, Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire, car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques, mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement rattachés par la langue aux autres populations italiotes.

Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules, au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils ont laissés, on ne retrouve pas les nuraghi, ces constructions bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin, le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent, tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie.

Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû, avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi, semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir, peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine, non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à «vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort; ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.

Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité, non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares, se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de l'Europe.

Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel? C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit, la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,» et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de novus mundus au continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique, ratifiée par ses contemporains et la postérité.

C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan, Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde, n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire: c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes, elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure s'exhale des ritornelli chantés dans les veillées par les paysans de la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point, de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit en grande partie l'indépendance politique de la nation?

De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste du monde, de même sa configuration intime explique son histoire particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens, l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux approches des temps modernes, où se sont formées les grandes agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties, tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi les villes provinciales de l'Italie.

FLORENCE
Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de J. Lévy.

Florence (Firenze), qui naguère fut la capitale de passage du royaume et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes. Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments. L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république. Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui, d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo: «Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de tous les citoyens, unis en un même vouloir.»

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur, le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est accablante: il caldo di Firenze est passé en proverbe dans toute l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest, dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes», et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis, la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art, dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra, qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.

De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur. Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia, Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant. Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.

La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.

La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins, enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni, n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus, elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane. Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile [81]. Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du fer, du plomb, de l'argent.

[Note 81: ][ (retour) ] Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:

Extraction. Valeur.
Carrare 89,000 tonnes. 9,000,000 fr.
Massa 16,000 » 1,500,000 »
Serravezza 20,000 » 1,800,000 »
________________ ________________
134,000 tonnes. 12,300,000 fr.

Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir, lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer complétement l'ancien porto Pisano, situé jadis à treize kilomètres au sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. Pisa morta, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux, son baptistère de forme si élégante, son Campo santo et les célèbres fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole, Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.

Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant. Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a récemment dépassé [82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse, tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise» qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria, bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane fut anéantie par les Génois [83].

[Note 82: ][ (retour) ] Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:

Port 10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
Ensemble du district 22,043 » » 2,226,400 »

[Note 83: ][ (retour) ] Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de 10,000 habitants, en 1871:

Florence (Firenze) 167,000 hab.
Livourne (Livorno) 98,000 »
Lucques (Lucca) 68,000 »
Pise (Pisa) 50,000 »
Capannori (campagne de Lucques) 48,000 »
Prato 40,000 »
Arezzo 34,000 »
Carrare (Carrara) 24,000 »
Cortona 25,000 »
Sienne (Siena) 23,000 »
Massa 16,000 »
Empoli 15,000 »
Pontremoli 14,000 »
Volterra 13,000 »
Montepulciano 12,700 »
Pistoja 12,500 »
Viareggio 12,250 »
Pescia 12,000 »
Pietra Santa 12,000 »
Bagni di Lucca 10,000 »

La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.

L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale de l'archipel toscan [84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit; Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers; Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un «plomb» en signe d'acquit.

[Note 84: ][ (retour) ]

Superficie de l'île 22,000 hectares.
Population, en 1871 24,000 habitants.

A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500 mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un grand cabinet de minéralogie.

Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo, que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio. Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses, ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.

La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce maritime [85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ 250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale, abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur, aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita; c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.

[Note 85: ][ (retour) ] Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un port de 423,500 tonnes.