V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES
ET LES ABRUZZES.

Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime: c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie [86].

[Note 86: ][ (retour) ]

Superficie Population en 1871. Population kilom.
Rome 11,790 kil. car. 836,700 hab. 71
Ombrie 9,633 » 549,600 » 57
Marches 9,714 » 915,420 » 94
Abruzzes 12,686 » 918,770 » 72
________________ ______________ __
43,823 kil. car. 3,220,490 hab. 74

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône, puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins: c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie, l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux «rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô, et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné. Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes et de tours.

Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les Alpe (et non Alpi) della Luna. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail, on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50 kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes, d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé, auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année, sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent la première semence de cette union qui devait, après deux mille années, devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites; les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse; mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard; seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.

A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes, laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces paysages.

Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (Schiena d'Asino), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus importantes de ces Cyclades de l'Occident [87].

[Note 87: ][ (retour) ] Altitudes diverses des Apennins romains:

Monte Comero..................... 1,167 mètres.
» Nerone..................... 1,526 »
» Catria..................... 1,702 »
» Vettore.................... 2,479 »
Gran Sasso d'Italia.............. 2,902 »
Monte Majella.................... 2,792 »
» Velino..................... 2,487 »
Monte Conero (collines d'Ancône). 840 »
Soracte.......................... 692 »
Monte Gennaro.................... 1,269 »
Schiena d'Asino.................. 1,477 »
Monte Circello................... 527 »
Col de Fossato (tunnel du chemin
de fer d'Ancône à Rome)..... 535 »

Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes. Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords: c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne permettaient pas à la vie animale de s'y développer.

La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena, mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait, même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8 kilomètres.

Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia Metella.

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite, que l'on a trouvés sous les masses épaisses du peperino volcanique, prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne [88].

[Note 88: ][ (retour) ] Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations permanentes [89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait 23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui seul le nom de l'ancien fleuve (Liris), coule à une faible distance du côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace de M. de Montricher [90].

[Note 89: ][ (retour) ] Lacs des montagnes romaines:

Superficie. Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres.
» Bracciano 58 » 151 » 250 »
» Albano 6 » 305 » 142 »
» Nemi 2 » 338 » 50 »
Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 »
» de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 »

[Note 90: ][ (retour) ] Comparaison des deux souterrains d'écoulement:

Ancien tunnel. Nouveau tunnel.
Longueur........................... 5,640 mètres. 6,203 mètres.
Section moyenne.................... 10 mèt. car. 20 met. car.
Frais de construction
(en argent et en valeur
d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr. 30,000,000 fr.

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit, et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait inaperçu sous le champ du carnage [91]». Le lac est fort gracieux à voir, à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives; mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

[Note 91: ][ (retour) ]

................. beneath the fray
An earthquake reeled unheededly away.
(Byron.)

Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite, c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol et le climat de l'Agro romano se sont détériorés à la fois, et la fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000 hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la plus grande partie de l'Agro n'a cessé d'être propriété de «main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture, en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime la population des faubourgs.

CAMPAGNE DE ROME.
Dessin de A. de Curson, d'après nature.

Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000 hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture, si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870 avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait, avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco, qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier, soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le Gladiateur et l'Apollon du Belvédère; à demi enfouis dans le sable des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle. C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées l'Énéide, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée, un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés, est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits, parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura, de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon. Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible, de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare, qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco, tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais, pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers, des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates. Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius, on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au nord et au sud, est le plus étendu [92]. C'est aussi le seul qui soit navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (col Fiorito). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure, «le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

[Note 92: ][ (retour) ]

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
Longueur du cours................ 418 kilom.
Longueur du cours navigable...... 90 kilom.

... the most living crystal that was e'er

The haunt of the river nymph, to gaze and lave

Her limbs.

(BYRON.)

Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante, comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.

CASCADE DE TERNI
Dessin de Taylor, d'après une photographie,

Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines, du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y former le lacus Velinus, dont il reste actuellement quelques petits bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable cascade delle Marmore, que les peintres et les poëtes ont célébrée à l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera. Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue, et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire:

Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!
(Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)

quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres; les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux, et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté.

En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome. Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte» du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.

Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes. Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la découverte de quelques objets d'art.

Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large de la zone d'alluvions du fleuve.

Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables, non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20 mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante? Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand, car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la mer.

Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement, par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin; jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen. C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres, appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière; des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis, qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65 kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres [93].

[Note 93: ][ (retour) ]

Pluie moyenne a Rome................... 0m,78 (Schouw).
» a la base de l'Apennin... 1m,10 (Lombardini).
» sur les sommets.......... 2m,40 »
Débit moyen du Tibre......... 291 m. c. par seconde (Venturoli)
» le plus fort............. 1,710 » »
» le plus faible........... 160 » »

Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive, sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie. À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position centrale en Italie et dans l'orbis terrarum; mais, nous l'avons vu, l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne; également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle» descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M. Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours, elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan.

Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens, nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux, rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population romaine primitive.

PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE
Dessin de D. Maillart, d'aprés nature.

Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins, c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les médailles.

Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature: certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises; mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale, dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (Campo Vaccino), se montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges; comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée, niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.

Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction, ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze. L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge, accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art, tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.

Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des Césars et les murs de l'ancienne Roma quadrata, ont été mis partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de monuments des plus précieux.

C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre, asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot, considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.

Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne, partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580 kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps, on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme. Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures, d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces. Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome, permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette époque si intéressante de l'histoire.

Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle: l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican, ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.

Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des «vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes, sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale, se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange. Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale. Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses, il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques, l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans, en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de l'Italie.

Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta. Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens édiles ont donnée aux vasques des fontaines.

On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs, d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir comme dans la plupart des métropoles de l'Europe [94].

[Note 95: ][ (retour) ] Eau d'alimentation de diverses capitales:

Quantité Quantité Quantité par jour
par seconde. par jour. et par habitant.
Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944
Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200
Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125
Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236
Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000

Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne, cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que l'Italie a marché à la reconquête de Rome.

Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile. Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio, bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia, triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses «rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (sacro specu) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le berceau du monachisme de l'Occident [96].

[Note 95: ][ (retour) ] Commerce maritime de Civita-Vecchia:

En 1863... 33,690,000 fr. En 1868.. 24,990,000 fr.

Mouvement des navires dans les ports romains en 1873:

Civita-Vecchia.... 2,627 entrées et sorties... 520,000 tonnes,
Fiumicino......... 1,476 » 63,000 »
Porto d'Anzio..... 1,295 » 30,900 »
Terracine......... 952 » 33,500 »

[Note 96: ][ (retour) ] Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants:

Rome..... 256,000 habitants (1875). Velletri.. 13,500 habitants (1871).
Viterbe.. 20,600 » (1871). Alatri.... 12,800 » »

La grande ville qui sert d'intermédiaire entre Rome et Ancône, entre la vallée du Tibre inférieur et la région des Apennins de Toscane et des Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Pérouse, l'une des puissantes cités étrusques des premiers temps de l'histoire, une de celles dont le voisinage, sondé par les travaux de fouille, a livré aux regards des tombeaux du plus saisissant intérêt. Après chaque guerre, après chaque période de destruction et de ruine, la ville s'est relevée, grâce à sa position des plus heureuses au bord d'une plaine très-fertile et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois toscane et romaine, elle devint, à l'époque de la Renaissance, le siège de l'une des grandes écoles de peinture; par Vanucci «le Pérugin», sa gloire est une des plus éclatantes de l'Italie. Il reste encore à Pérouse de beaux monuments de cette époque célèbre. Actuellement la ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Péninsule, mais, comme siége d'université, elle a toujours son groupe de littérateurs et d'érudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des soies gréges; la propreté de ses maisons et de ses rues, qui cependant ont gardé leur aspect original, la pureté de son atmosphère, le charme de sa population, y attirent chaque eté une partie considérable de la colonie d'étrangers riches qui passent l'hiver à Rome. Pérouse a de beaucoup distancé son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le bassin lacustre est changé en campagnes d'une si grande fertilité et qui fut jadis le principal marché d'échanges de toute l'Italie centrale; ses habitants, fort industrieux, ont gardé quelques spécialités de fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant à la ville d'Assisi, si gracieuse à voir dans son doux paysage, elle est à bon droit célèbre par son temple de Minerve, si parfaitement conservé, et par le couvent magnifique où l'on admire les fresques de Cimabüe, «le dernier des peintres grecs,» et celles de son continuateur Giotto, «le premier des peintres italiens;» ce n'est qu'une bourgade sans activité, mais elle est entourée d'une banlieue agricole, riche et populeuse: c'est là que naquit, à la fin du douzième siècle, François d'Assise, le fondateur de l'ordre fameux des Franciscains.

D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance commerciale, ont du moins un nom considérable dans l'histoire ou se distinguent par la beauté de leurs monuments ou de leurs paysages [97]. Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe au porche si original, son viaduc romain jeté sur une gorge profonde et ses montagnes couvertes de bois de pins et de châtaigniers; Terni a dans les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante cascade du Velino, dont les Romains ont taillé le lit dans la roche vive; Rieti, jadis surnommée l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne mer qu'a vidée la chute du Velino, à la tranchée delle Marmore. Au nord du Tibre, sur les frontières de la Toscane, la fière et malpropre Orvieto, où se fabriquait jadis le fameux remède dit orviétan, la vieille cité papale hérissant de ses clochers et de ses tours le promontoire de scories qui la porte, possède la merveilleuse façade de sa cathédrale, aux mosaïques incrustées, qui en font un chef-d'oeuvre d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes principales de l'Apennin d'Ombrie, Città di Castello, située au bord du ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, bâtie au coeur même des montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses, et l'une et l'autre ont des eaux médicinales fréquentées. Les érudits vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses «tables Engubines», sept plaques de bronze couvertes de caractères ombriens: ce sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent. À moitié chemin entre Pérouse et Città di Castello, dans une région des plus fertiles que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a été récemment changé en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son commerce local.

[Note 97: ][ (retour) ] Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en 1871:

Pérouse (Perugia)..... 49,500 hab.
Città di Castello..... 24,000 »
Gubbio................ 22,700 »
Fuligno............... 21,700 »
Spoleto............... 20,700 »
Terni................. 16,000 »
Orvieto............... 14,600 »
Rieti................. 14,200 »
Assisi................ 14,000 »
Umbertide (Fratta).... 11,000 »

Sur la mer Adriatique, le port des contrées romaines est Ancône, la vieille cité dorienne, encore désignée par le nom grec qu'elle doit à sa position, à l'angle même de la Péninsule, entre le golfe de Venise et l'Adriatique méridionale. Près de la racine du grand môle, un bel arc triomphal, un des édifices de ce genre les plus beaux et les mieux conservés qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait Trajan à la possession de cette porte maritime. Grâce à sa situation privilégiée, et naguère aussi à la franchise commerciale de son port, amélioré par l'art et dragué partout à 4 mètres de profondeur, Ancône est une des trois cités les plus commerçantes de la côte orientale de l'Italie et la huitième de tout le littoral de la Péninsule; elle vient après Venise et dispute la prééminence à Brindisi, bien qu'elle ne soit pas, comme cette dernière, une étape du chemin des Indes. Elle a pour alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la Lombardie, mais aussi les denrées de la campagne des Marches, des fruits exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins, récemment entré dans le commerce, et la «meilleure soie qu'il y ait au monde», si l'on en croit les indigènes; d'après les registres du port, le trafic se serait notablement accru pendant les dernières années: mais cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des grands bateaux à vapeur qui font escale aux jetées de la ville [98]. Les autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrités, n'ont qu'un faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est guère visitée que par des navires de vingt à trente tonneaux; Fano n'a que de simples barques; Senigallia, plus connue à l'étranger sous le nom de Sinigaglia, était assez fréquentée par les embarcations à l'époque de la célèbre foire, qui donnait lieu à un mouvement d'affaires d'environ 25 millions; mais son petit havre de rivière, qui fut un port franc jusqu'en 1870, époque de la suppression de la foire, ne donne accès qu'à des navires d'un tirant d'eau de 2 mètres. Toutes ces villes de la côte doivent expédier à Ancône la plus grande partie de leurs denrées.

[Note 98: ][ (retour) ] Mouvement du port d'Ancône:

1858 2,021 navires jaugeant 258,292 tonneaux.
1867 2,024 » » 372,877 »
1873 2,129 » » 751,803 »

PAYSANS DES ADRUZZES
Dessin de D. Maillart, d'après nature,

A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins, et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs; Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du «patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire, elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.

La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien, tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines des colons vigoureux et persévérants au travail, les Aquilani, si appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique. Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona et Vasto [99].

[Note 99: ][ (retour) ] Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:

Ancône 45,700 hab.
Chieti 23,600 »
Ascoli-Piceno 22,000 »
Senigallia ou Sinigaglia 22,000 »
Macerata 20,000 »
Recanati 19,900 »
Pesaro 19,900 »
Teramo 19,800 »
Fano 19,600 »
Fermo 18,700 »
Jesi 18,600 »
Lanciano 18,500 »
Osimo 16,600 »
Fabriano 16,500 »
Aquila 16,000 »
Solmona 15,500 »
Urbino 15,200 »
Vasto et Ortona, chacune 13,000 »

Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750 mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le seul municipe autonome qui existe encore en Italie [100]. D'après la chronique, la repubblichetta de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit, il est certain que depuis mille années au moins la petite république a réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un «conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000 francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi. Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si importante pour l'étude de l'administration romaine.

[Note 100: ][ (retour) ] République de Saint-Marin:

Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population kilométrique, 128.

VI

L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.

De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et l'industrie [101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce, la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les pays d'Afrique.

[Note 101: ][ (retour) ] Napolitain, moins les Abruzzes:

Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population kilométrique, 86 hab.

Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des «Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia, rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts samnites.

Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée, comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières déclivités vont disparaître sous les «tables» (tavoliere) argileuses que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine. Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de leurs champs de larges chemins ou tratturi pour le passage des brebis, ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en année.

Les tavoliere séparent complétement du système des Apennins le massif péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les défendait à l'ouest.

Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.

L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des collines aux longues croupes monotones.

L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire, l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les clairières de ces forêts.

Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée, non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous le nom de «Partage des vents [102]» (Spartivento).

[Note 102: ][ (retour) ] Altitudes des Apennins de Naples:

Meta 2,245 met.
Monte Miletto (Matese) 2,047 »
» Calvo (Gargano) 1,570 »
» Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 »
Capri (Monte Solara) 597 »
Monte Pollino 2,334 »
La Sila 1,787 »
Aspromonte 1,909 »

Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.

A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.

Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples, les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java, des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains. Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon, les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.

Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton» des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne extérieure de cet amas de volcans.

Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le Forum Vulcani des anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules. Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux, étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait son appellation, si la véritable signification du mot est celle de «Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres, des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.

Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau. Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en 1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (Monte Nuovo) fut rejetée par l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage, dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de communiquer avec la mer et prirent une autre forme.

Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie, chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires, poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le lac Fusaro, est devenue l'Achéron des ciceroni; à côté se trouve l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie, qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours.

Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée, César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.» Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente, bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin.

L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en 1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à augmenter chaque année le flot des visiteurs.

Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains, était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse en face sur la côte romaine.

Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma, brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de nos jours.

[Agrandissement.]

VUE GÉNÉRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE.
Dessin d'après nature par Niederhaüsern-Kœchlin.

ÉRUPTION DU VÉSUVE, LE 26 AVRIL 1872.
Dessin de Taylor, d'après M. A. Heim.

Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère; mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques, il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves, ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79; le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples, toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues désormais. Les Annales du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux savants d'étudier les éruptions à leur source même.

Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel. Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon Méphitique [103]».

[Note 103: ][ (retour) ] Altitudes des volcans du Napolitain:

Vésuve............... 1,250 mètres.
Epomeo............... 768 »
Vultur............... 1,328 »
Monte Nuovo.......... 134 »
Camaldules........... 158 »
Rocca Monfina........ 1,006 »

Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre. Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont les résultats épouvantent.

Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783, qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000 restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité, quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction, et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée; ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre, se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux.

S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine Fiévreuse (Febbrosa), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques, l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel semblaient destiner à une grande prospérité.

En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale, depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout, baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année. La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines ou quelques mois que sur les croupes des montagnes [104]. Dans les jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie, certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de végétation du littoral.

[Note 104: ][ (retour) ] Climat du Napolitain:

Température Extrême Extrême Pluies
moyenne. de chaud. de froid. annuelles.
Naples 16°,7 40° -5° 0m 947

Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse. Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts, parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du littoral.

Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud. Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée; mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.

Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.

De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce. Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté, célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe; leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des suivantes aux pieds nus.

Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale, ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples, heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats, concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe. Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb, tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore, n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population. Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?

Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait d'avance à l'étranger.

Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie. Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire; la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille, eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.

Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle [105]!

[Note 105: ][ (retour) ] Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom (1868):

Hommes. Femmes.
Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100.
Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 »

Une des principales superstitions des Napolitains est relative au «mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un jettatore, et, tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que le fascinum des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas dans le pays sous un autre nom que celui d'albero del mal'occhio, «arbre du mauvais œil.»

Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée et les meurtres ont recommencé de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires, et par suite le paysan ou cafone est condamné pour vivre à un travail accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi commun, le propriétaire féodal le gualano, ils mettent le feu à sa maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de «redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à chacune de leurs balles.

L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain: mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs, parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et, moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument avec un remarquable goût naturel.

L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant, elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des manufactures.

Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les tavoliere de la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu, dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où «transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.

La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements 'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des échanges et des idées.

La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime, c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans, lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais, quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris, autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!

NAPLES
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de M. E. Lamy.

Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir. Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,» comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de vivre.

Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle, ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le type du lazzarone, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou bassi, à l'air humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines, des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité. Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés. Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de près de quatre cents navires [106], que l'on voit appareiller et prendre leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse, sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables.

[Note 106: ][ (retour) ]

1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363
Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail.
Valeur 4,300,000 fr.

Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la «Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie, ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses jetées et de ses quais populeux [107]. Elle ne vient qu'après Gênes; naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires, et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud, commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand commerce extérieur.

[Note 107: ][ (retour) ] Mouvement du golfe de Naples:

Naples(1804) 10,694 navires, 1,496,500 tonnes.
» (1873) 9,135 jaugeant 1,976,450 »
Castellamare di Stabia (1873) 4,795 » 327,300 »
Ensemble du golfe, d'Ischia à Capri 21,066 » 2,644,450 »

Une des gloires de Naples est son université. C'est l'une des plus anciennes de l'Italie, puisqu'elle a été fondée dans la première moitié du treizième siècle, mais elle a passé par des périodes d'une décadence absolument honteuse. Tout récemment, alors que les recherches d'archéologie et de numismatique étaient les seules qui ne fussent pas soupçonnées de tendances révolutionnaires, l'université n'était plus guère, pour la plupart de ses élèves, qu'un lieu de dépravation intellectuelle; mais la renaissance des études s'est opérée avec un merveilleux élan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes Napolitains, d'une intelligence avide, se précipitèrent sur la science comme des faméliques, et bientôt l'éloquence naturelle aux méridionaux aurait pu faire croire que Naples était le plus grand foyer d'études du monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille étudiants qui fréquentent chaque année l'université napolitaine ne peuvent manquer de donner une impulsion considérable au mouvement des idées.

Naples possède aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un admirable musée d'antiquités, marbres, bronzes, inscriptions, médailles, camées, papyrus; mais elle a le musée, bien plus précieux encore, que lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baïes, de Cumes, et ses catacombes à deux ou trois étages, creusées dans le tuf des collines qui dominent la cité du côté du nord, et non moins curieuses que celles de Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville romaine de Pompéi, déblayée de toutes les cendres du Vésuve, qui la moulaient depuis dix-sept siècles. Sans les fouilles de Pompéi et d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous serait à peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithéâtres, ses palais aux admirables mosaïques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de réunion, que l'on a fait ressusciter après une si longue disparition, c'est la vie elle-même de la société provinciale romaine que l'on a retrouvée en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions charbonnées sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les cadavres momifiés dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol, nous font assister au moment précis du drame. Aucune ville au monde, parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme a dégagées plus tard, ne présente un contraste plus saisissant entre la vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosités que les cendres et les laves du Vésuve ont voilées tout en les conservant intactes. Depuis plus d'un siècle que l'on travaille au dégagement de Pompéi, la moitié de la ville seulement a été rendue à la lumière; Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a étendu un couvercle de pierre de vingt mètres d'épaisseur, et qui porte maintenant les maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses précieux mystères, et les nouvelles fouilles n'y ont pas été poussées avec assez d'activité pour donner des résultats bien sérieux; enfin, Stabies, qui dort près du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis.

Des villes populeuses et très-rapprochées les unes des autres forment tout un cortége à la cité de Naples, et lui disputent le premier rang pour la beauté de la vue. Autour de la baie, sur la plage méridionale, ce sont les célèbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell' Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat délicieux, aux villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des îles volcaniques d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrémité de la baie, se dressent les parois abruptes de l'île Capri, pleine encore des souvenirs de l'effroyable Tibère, le Timberio des indigènes. Au sud de cette âpre montagne calcaire, d'aspect sicilien, où croissent, dans les fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se déroulent les rivages d'un autre golfe, gardé à l'entrée par les îlots des Sirènes qui tentèrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe est à peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas moins fertiles, et pourtant aucune des trois cités qui lui ont successivement donné leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder sa prééminence. Amalfi, la puissante république du moyen âge, dont les pratiques commerciales étaient devenues le code de tous les marins, n'est plus qu'une bourgade délaissée, abritant quelques balancelles dans sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cité mauresque de Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture arabe. Salerne, encore mieux située qu'Amalfi, puisqu'elle est au débouché des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa légende, d'avoir été bâtie par un fils de Noé; elle a beau avoir été choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands qui s'étaient emparés de la contrée au onzième siècle, elle est fort déchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son université, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de médecine et l'héritière directe de la science arabe, se tait depuis des siècles, et Salerne n'a plus le moindre titre à se glorifier du nom de «Ville hippocratique», mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un brise-lames et des jetées pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les habitants aiment à répéter le proverbe local:

Que Salerne ait un port,

Celui de Naple est mort!

C'est vers l'extrémité méridionale de la plage rectiligne qui se prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fondée à nouveau par les Sybarites, après avoir été occupée depuis un temps immémorial par les Tyrrhéniens. Paestum, la «cité des roses», chantée par les poëtes romains à cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux climat, a cessé d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915; jusqu'au milieu du siècle dernier, ses ruines mêmes n'étaient connues que des pâtres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus intéressantes en Italie, car elles datent d'une époque antérieure à la puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'être le principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus majestueux de l'Italie continentale, surtout à cause de la solitude qui les entoure et de la mer qui vient déferler près de leur base. Mais lors même que des bandits ne rôdent pas dans le voisinage de la route, ce n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet édifice, car, autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomètres de longueur, si bien conservée, s'étendent des terrains marécageux, où les travaux de «bonification» sont encore loin d'être achevés; c'est avec difficulté que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises pourront être menées à bonne fin.

De Sorrente à Naples, dans les campagnes qui séparent le Vésuve des premiers contre-forts de l'Apennin, la chaîne des villes et des villages est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap Misène et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri, faubourg avancé de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au bord d'un étroit ravin, la route et le chemin de fer s'élèvent par une brèche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas délicieuses, séjour d'été favori des visiteurs étrangers et des riches Napolitains. De Cava, célèbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent voisin, la Trinità della Cava, très-riche en parchemins et en diplômes, on descend dans la plaine du Sarno, où se succèdent plusieurs villes: Nocera, lieu de villégiature des anciens Romains; Pagani, encore située dans la région des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais déjà l'on approche de la banlieue de Naples; on aperçoit près de là Pompéi, la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes méridionales du Vésuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnaître chez les habitants de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbère laissé par les vingt mille Sarrasins qu'y établit l'empereur Frédéric II.

AMALFI
Dessin de Taylor, d'après une photographie de H. Hautecoeur.

En remontant la vallée du Sarno, au sortir de Nocera, la contrée est toujours fort populeuse jusqu'à la base des Apennins; San Severino, Solofra se succèdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent au pied du monte Termino; au nord, une autre chaîne de villages se prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bordés de haies d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cité, fort importante comme lieu d'échanges entre la montagne et la plaine; mais les grandes agglomérations d'habitants se trouvent dans le large détroit de la «Campagne Heureuse», qui s'étend vers le nord-ouest entre le Vésuve et le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivière, quoiqu'il ne soit pas situé sur ses bords, est un centre agricole d'une grande importance, non-seulement pour les céréales, les vins, les fruits, les légumes, mais aussi pour les soies gréges et les cotons; Palma est aussi entourée des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave, située sur les premières pentes de la Somma Vésuvienne, a ses vins excellents; Nola, où mourut Auguste, où naquit Giordano Bruno, montre aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale célébrité aux beaux vases grecs trouvés dans ses ruines et aux débris de ses anciens monuments, dont l'un était un amphithéâtre de marbre, plus grand que celui de Capoue.

L'antique métropole de la Campanie, la célèbre Capoue, qui fut la rivale de Rome et qui compta jusqu'à un demi-million d'habitants dans ses murs, est fort déchue de sa prospérité; son nom même ne lui appartient plus, puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, bâtie sur un méandre du Volturne, est l'ancienne Casilinum des Romains. La ville de Santa-Maria Capua Vetere, qui a succédé à la véritable Capoue, n'a d'autres «délices» que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on visite aux environs les belles ruines d'un amphithéâtre, un arc triomphal et d'autres débris de l'immense cité. C'est au sud, dans le voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohérentes, véritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins ornés de statues et de jets d'eau. C'était naguère le «Versailles» des Bourbons napolitains, et le faux goût de la décoration à outrance s'y mêle trop à la beauté des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de Maddaloni, qui lui amène les eaux d'une distance de 40 kilomètres, traverse la vallée sur un pont splendide, à trois rangées d'arcades superposées, contruit au milieu du siècle dernier par Vanvitelli. C'est un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne.

Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique de Naples à Rome se bifurque. Une route, non encore complétée par un chemin de fer, se détourne vers le littoral pour éviter les escalades de montagnes; l'autre route, que longe et croise tour à tour une voie ferrée, contourne le volcan de Rocca Monfina, pénètre dans la vallée du Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale du volcan du Latium, d'où elle descend à Rome. La route du littoral, coupée de défilés fameux, est historiquement la plus célèbre. Elle passe d'abord non loin de Sessa, l'antique cité des Auronces, qui avaient placé leur acropole dans le cratère même de Rocca Monfina; puis, se rapprochant de la mer, à cause du voisinage des montagnes, elle traverse le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des marais de Minturnes, et s'engage dans le défilé de Mola di Gaeta, qui a pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique Formiæ, où séjourna et mourut Cicéron. C'est de là qu'en venant de Rome se montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gaëte avec le groupe des îles volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine Ischia. Gaëte, la forteresse qui défend l'entrée du paradis napolitain, est bâtie sur le Monte Orlando, colline au sommet péninsulaire que domine le mausolée de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cône, qui rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circé, est rattaché à la terre ferme par un isthme de 280 mètres de large. Bien abrité des vents d'ouest et du nord, le port de Gaëte est l'un des plus fréquentés du Napolitain pour le cabotage et la pêche; son mouvement annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais c'est comme ville de guerre que Gaëte eut longtemps le plus d'importance. C'est là que, par la reddition de François II en 1861, s'éteignit le royaume des Deux-Siciles.

La voie orientale de Naples à Rome possède également pour lieux d'étapes des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano, dont le nom a été récemment changé en celui de Cassino, en l'honneur du fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'élève au nord-ouest, sur une esplanade d'où l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de vallées. C'est le célèbre monastère que fonda saint Benoît au commencement du sixième siècle, et dont la règle devint le modèle de tous les couvents de l'Église d'Occident. Nul groupe de religieux n'exerça plus d'influence que les bénédictins du Mont-Cassin sur l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines, situés dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prélats sont sortis de leurs rangs. La bibliothèque du Mont-Cassin renferme des manuscrits précieux, des diplômes importants, des éditions rares, que viennent souvent consulter les érudits. La mémoire des services rendus jadis à la science par les bénédictins a valu au couvent de Cassino, comme à celui de la Cava et à la chartreuse de Pavie, l'avantage d'être épargné par les lois de suppression.

Il n'y a que peu de villes considérables dans la région montagneuse de l'intérieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des montagnes du Matese, la localité la plus populeuse et la plus célèbre est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicéron et de Marius, l'antique forteresse dont les murs cyclopéens ont été «construits par Saturne». Bénévent, jadis enclave des États de l'Église, est la cité centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille à travers l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique Maleventum prit le nom de Beneventum, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais, pendant sa longue histoire, elle eut bien des siéges et des destructions, complètes ou partielles, à subir, et souvent les secousses des tremblements de terre ont achevé l'oeuvre de démolition commencée par les hommes. Il ne reste à Bénévent qu'un seul grand édifice de son passé, le bel arc de triomphe où des bas-reliefs symboliques rappellent les prêts hypothécaires faits par Trajan à la petite propriété. Les murs qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomètres, sont construits presque en entier des fragments de monuments anciens.

A l'est de Bénévent, Ariano, située également dans le bassin du Volturne, sur trois collines d'où l'on contemple un horizon magnifique, des sommets souvent neigeux du Matese au cône du Vultur, est à peu près à moitié chemin de Naples à l'Adriatique, sur la voie ferrée de Foggia, et par sa position même est un intermédiaire naturel de commerce entre les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est aussi un lieu d'échanges naturel entre les deux côtés de l'Apennin, mais elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer.

Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus nombreux et plus actifs. Foggia, où convergent quatre chemins de fer et plusieurs routes maîtresses, est un grand marché de denrées; par l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la deuxième cité de tout le Napolitain. Dans la même plaine agricole de la Pouille, plusieurs villes servent de satellites à Foggia: San Severo, Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizième siècle, quand les Sarrasins exilés de Sicile par Frédéric II en eurent fait le siége de leur industrie; mais, en dépit de l'invitation que le golfe si gracieusement recourbé de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses voisines manquent de débouchés directs vers la mer; des lagunes insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50 kilomètres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivière du littoral qui ait toujours un peu d'eau, même au coeur de l'été. La bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus urgent de mener à bonne fin pour assurer à l'Italie méridionale la libre exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone côtière, entre la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a été réduite de moitié par les alluvions empruntées à ces deux rivières; mais, tant que le nouveau sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne cesseront de s'en échapper. A l'extrémité orientale du marais se trouvent les ruines de l'antique Salapia.

Au nord de cette région marécageuse se trouvent les deux ports de Manfredonia et celui de Vieste, situé à l'extrémité de la péninsule du Gargano, et grâce à cette position même, fort utile aux navires à voile qu'un changement des vents oblige à relâcher. Au sud des marais, le premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta, à l'ouest de laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantité les céréales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et des grandes propriétés, encore féodales par les usages, qui entourent les villes de l'intérieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernière, l'ancienne Rubi, est une des localités de l'Italie où l'on a trouvé le plus grand nombre de débris antiques, idoles, vases, monnaies, inscriptions. Les autres villes qui se succèdent à intervalles rapprochés, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le Levant eut une si grande importance à la fin du moyen âge, Bisceglie, Molfetta, Bari, la cité la plus populeuse de tout le versant adriatique du Napolitain, enfin Monopoli, sont également des ports de cabotage fréquentés; non loin de Monopoli est situé l'ancien port de Gnatia, devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles archéologiques non moins important que Ruvo.

A l'angle septentrional de la péninsule d'Otrante, Brindisi, qui par deux fois déjà, à l'époque romaine et du temps des croisades, fut une des grandes étapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient, commence à reprendre ce rôle d'intermédiaire dans le commerce du monde. En effet, Brindisi, l'avant-dernière cité de la côte orientale de l'Italie, est située à l'entrée même de l'Adriatique. Son port, si fréquenté à l'époque romaine, mais partiellement obstrué par César, est un des meilleurs de la Méditerranée. Sa rade est excellente, et quand les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin dans l'intérieur des terres deux longues baies «en forme de bois de cerf», d'où le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Naguère l'entrée de ce port admirable était obstruée par des carcasses d'embarcations et des amas de vase; nettoyée avec soin pour donner accès aux plus grands vaisseaux, elle permet désormais aux vapeurs d'un tirant d'eau considérable de débarquer voyageurs et marchandises sur la voie même du chemin de fer qui les emporte à grande vitesse vers l'Angleterre. Devenue tête de ligne de la route des Indes sur le continent européen, Brindisi s'accroît et s'embellit pour faire honneur à ses nouvelles destinées, mais c'est en vain qu'elle espère de pouvoir monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la première de toutes les considérations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre terre à Brindisi, par contre, les expéditeurs de marchandises préfèrent comme points d'attache les ports situés au bord des golfes qui échancrent le plus profondément la masse continentale, tels que Marseille, Gênes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement tête de ligne des chemins de fer d'Europe; après l'achèvement du réseau de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses héritières. En 1873, c'était, par ordre de mouvement commercial, le septième port de l'Italie; son activité a décuplé en onze années [108].

[Note 108: ][ (retour) ] Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins:

Brindisi (1862) 1,100 navires, jaugeant 75,000 tonnes.
» (1873) 1,485 » » 730,270 »
Bari » 1,140 » » 184,750 »
Barletta » 1,138 » » 104,000 »
Molfetta » 600 » » 87,750 »
Vieste » 1,120 » » 72,800 »
Manfredonia » 1,197 » » 59,200 »

La ville de Tarente, au bord de sa «petite mer» et de son golfe, fait aussi des efforts pour ressusciter à la vie commerciale comme sa voisine Brindisi. Son port, ou piccolo mare, est profond et parfaitement abrité de tous les vents; sa rade, ou mare grande, est aussi très-bien protégée contre la houle du large par deux îlots; en outre, rade et port ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce, le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots salés. Enfin Tarente, par sa position avancée dans l'intérieur de la Péninsule, peut disputer à Bari et aux autres ports du littoral adriatique le commerce des villes de l'intérieur, Matera, Gravina, Altamura: elle semble destinée à devenir le point vital du commerce de l'Italie ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, près des ruines superbes de l'antique Métaponte.

Aucune cité de l'Italie méridionale n'offrirait donc de plus grands avantages pour l'établissement d'un port de premier ordre, si la nature et l'incurie des hommes n'avaient presque comblé les canaux de communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui réunissent les deux «mers»; à peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans ces détroits, où le flux et le reflux, très-sensibles en cette partie du golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des ponts. Toutefois les obstacles doivent disparaître prochainement, afin de permettre aux grands navires de guerre l'entrée de la rade intérieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues étroites, n'occupe plus l'emplacement de la fameuse cité grecque, dont on voit quelques vestiges sur la péninsule orientale; pour les besoins de la défense, elle a groupé toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les deux canaux. Son commerce de cabotage, naguère sans importance, s'accroît un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son industrie, à l'exception de la pêche du poisson, des huîtres et de la récolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste réputation d'être les plus indolents de la Péninsule. Les amas de coquillages qui couvrent leurs grèves, ne leur fournissent plus, comme autrefois, la couleur de pourpre si vantée de leurs étoffes, mais ils utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants d'une extrême solidité.

La pointe extrême de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce, entourée de plantations cotonnières, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis ou «belle cité» des Grecs pittoresquement bâtie sur un îlot rocheux qu'un pont réunit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de l'humidité nécessaire, sont relativement désertes. Quant à la péninsule occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrosée que la terre d'Otrante, elle a les désavantages que lui imposent la nature montueuse du sol et les fréquents tremblements de terre. Ainsi la ville de Potenza, qui occupe à la racine même de la Péninsule, précisément à moitié chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position commerciale des plus heureuses, a été fréquemment renversée de fond en comble; les habitants ne peuvent rebâtir leur ville que d'une façon provisoire.

Les grandes cités de la péninsule proprement dite des Calabres ont cessé d'exister, comme Métaponte et la ville d'Héraclée, située près de la moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate. La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomètres de circonférence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati jusqu'à 12 kilomètres des remparts, a disparu sous les alluvions et les broussailles; «ses ruines mêmes ont péri.» Au sud de Gerace, la cité de Locres, qui subsista jusqu'au dixième siècle, époque de sa destruction par les Sarrasins, a du moins gardé les vestiges de ses murs, de plusieurs temples et d'autres édifices. Il ne reste de ces puissantes villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, héritier du nom de la fameuse Crotone, et débouché du «grenier de la Calabre». En parcourant les rivages de la Grande Grèce, on s'étonne de trouver si peu de monuments d'un passé qui eut tant d'importance dans l'histoire de l'humanité.

Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en comparaison des anciennes cités républicaines de la Grande Grèce. Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu de circuit visité seulement des caboteurs; Cosenza, située dans la belle vallée du Crati, au pied des montagnes boisées de la Sila, communique avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en huiles, en soieries, en fruits, expédie les denrées de ses campagnes d'un côté par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis son camp, de l'autre par le port de Pizzo, à l'extrémité méridionale du beau golfe de Santa Eufemia [109]. Reggio la charmante, nichée au pied de l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cité la plus importante des Calabres. Bâtie en face de Messine, au bord de la «Rupture» du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne pouvait manquer de prendre une part considérable au mouvement de navigation qui passe par la porte centrale de la Méditerranée, ouverte entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se complètent mutuellement: la prospérité de l'une aide à celle de l'autre [110].

[Note 109: ][ (retour) ] Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des Calabres en 1873:

Reggio 2,047 navires, jaugeant 290,600 tonnes.
Galipolli 690 » » 128,800 »
Pizzo 450 » » 128,750 »
Paola 751 » » 117,750 »
Colrone 1,078 » » 111,400 »
Tarente 892 » » 91,000 »
Catanzaro (Squillace) 539 » » 80,000 »

[Note 110: ][ (retour) ] Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en 1871:

Naples (Napoli).......... 449,000 hab.
Bari..................... 50,500 »
Foggia................... 38,000 »
Reggio................... 35,000 »
Andria................... 34,000 »
Caserta.................. 29,000 »
Barletta................. 28,100 »
Salerne (Salerno)........ 28,000 »
Tarente (Taranto)........ 27,500 »
Molfetta................. 27,000 »
Castellamare di Stabia... 26,500 »
Corato................... 26,200 »
Bitonto.................. 25,000 »
Catanzaro................ 24,900 »
Trani.................... 24,500 »
Lecce.................... 23,000 »
Cerignola................ 21,600 »
Bisceglie................ 21,200 »
Aversa................... 21,100 »
Maddaloni................ 21,000 »
Sessa.................... 20,700 »
Bénévent (Benevento)..... 20,000 »
Avellino................. 19,800 »
Cava..................... 19,500 »
Santa Maria Capua Vetere. 18,000 »
Cosenza.................. 17,700 »
San Severo............... 17,600 »
Altamura................. 17,300 »
Potenza.................. 16,000 »
Sarno.................... 15,500 »
Lucera................... 15,000 »
Campobasso............... 14,500 »

VII

LA SICILE.

La Trinacrie des anciens, l'île régulière «aux trois promontoires», est évidemment une dépendance de la péninsule italienne, dont elle n'est séparée que par un étroit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le canal de Messine n'a guère plus de 3 kilomètres [111], espace qu'il est facile de franchir en barque et que les chevaux de Timoléon le Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand, traversèrent jadis en se débattant à la proue des navires ou au bordage des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement, il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi gigantesques ont été déjà entrepris par l'homme et menés à bonne fin: ce ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intérêts commerciaux de la Péninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est guère douteux qu'avant la fin du siècle la Sicile se trouvera matériellement rattachée à l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rétablir ainsi d'une manière ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait à quelle époque géologique s'est opérée la rupture, quoique certains voyageurs, entraînés par leur imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les traces de l'antique déchirement. D'après le nom de Heptastade, que lui donnaient les anciens, on pourrait croire que le détroit n'avait de leur temps que sept stades, près de 1,300 mètres de largeur; il aurait donc été deux fois plus resserré qu'aujourd'hui.

[Note 111: ][ (retour) ]

Largeur moindre du détroit.............. 3,147 mètres.
Profondeur extrême...................... 332 »
Profondeur moyenne, au seuil du détroit. 75 »

Quoi qu'il en soit, la Sicile doit être considérée, au point de vue historique, comme se trouvant exactement dans les mêmes conditions qu'une terre continentale. La traversée du détroit n'est guère plus difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a fréquemment isolé la Sicile, et récemment encore, pendant l'invasion des «Mille» de Garibaldi, l'île entière est restée durant près d'un mois privée de toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels n'empêchent pas que l'île ne soit géographiquement un appendice de la péninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages que lui donne sa position maritime. Située au centre même de la Méditerranée, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhénienne et de la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires à relâcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilité, des ressources naturelles de toute espèce assurent l'existence des populations; un heureux climat favorise le développement de la vie. Peu de régions en Europe semblent mieux placées pour nourrir dans l'aisance un nombre considérable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup plus populeuse et plus riche que la grande île voisine, la Sardaigne, et que toutes les provinces du Napolitain, à l'exception de la Campanie; elle rivalise en importance proportionnelle avec les contrées du nord de l'Italie. [112] Chaque période de paix et de liberté lui donne un étonnant essor: nul doute qu'elle ne fût une des régions les plus prospères du monde, si elle n'avait été tant de fois ravagée par la guerre et si un régime d'oppression n'avait presque constamment pesé sur elle.

[Note 112: ][ (retour) ]

Superficie de la Sicile 29,240 kil. carrés.
Population en 1870 2,565,500 hab.
Population kilométrique 88 »

Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit de Messine.

De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire géologique, L'Etna constitue un monde à part.

Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu, car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes, son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du passage de Messine contribuait également, suivant les idées cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le «pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.

Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne, d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades.

Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna: c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell, c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement fait voler dans les airs [113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna, car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer, les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi d'embrasser d'un coup d'œil une longue période de l'histoire du volcan. Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale, due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue. Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan.

[Note 113: ][ (retour) ]

Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés.
Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres.
Diamètre actuel du cratère 320 »
» du puits 10(?) »

Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville, noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance scintillent au milieu de la verdure.

La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet, l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons. Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie, et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes, une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique: nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et, là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de l'Europe et de l'Afrique.

LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA.
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier.

La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues. Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures, s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental, parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés, témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve, s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra reprendre sa parure de feuillage.

Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers, transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile, que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie. Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles d'un collier [114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon. C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne, entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les îles éparses de l'Éolie.

[Note 114: ][ (retour) ]

Population kilométrique de l'Italie 90 hab.
» » de la zone habitable de l'Etna 550 »

Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna, mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens, puis à la «Divine Mère» (Dinna Mare) par les Siciliens modernes, était percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie, tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts, encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional: on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini, les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de 20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à Vénus.

Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne sont que des fiumare, formidables après les pluies, perdus dans les champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les pantani et le lac ou biviere de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque, imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de grands dangers dans ces parages.

La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes atteignent 900 mètres de hauteur [115]. Une autre particularité remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories, puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait pas le sol à 100 mètres de profondeur.

[Note 115: ][ (retour) ] Altitudes diverses de la Sicile:

Mont Etna 3,313 mètres (trig.).
Madonia (Pizzo di Case) 1,931 »
Dinnamare 1,100 »
Centorbi 736 »
Monte San Giuliano 700 »
Monte Pellegrino 600 »

Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables; les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été, de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs; mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont leurs périodes de calme et d'exaspération.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries. La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et que l'on connaît sous le nom d'occhi di sale, «yeux du sel.»

La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest, sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité [116]. Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme, qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les approches de l'antique Himéra.

[Note 116: ][ (retour) ]

Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C
» » à Catane et à Girgenti 20°C
Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33°
Pluies moyennes à Palermo 0m,66

Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits complètement recouvertes de palmiers nains ou giummare, qui valurent à l'ancienne Sélinonte le surnom de Palmosa; diverses espèces de cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de 200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors des serres; la Victoria regia recouvre les viviers de ses larges feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu. Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le cactus opuntia ou figuier de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de parfums: c'est l'Intagliatella ou Latomia de' Greci, l'une des carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée, aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de leurs escarpements.

Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter, dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers. Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante, Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine, Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port «marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois, racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer, à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.

Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée: l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation. Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères, ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands, apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà profondément modifié la race.

Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race. Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même. Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia, dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien, surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de la Sicile, et que l'on croit dérivée de vali, l'ancien titre des gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et change les o, et même les a et les i, en ou, ce qui rend le parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables rispetti de la Toscane.

De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la Sicile à diverses époques, les Albanais, dits Greci dans le pays, sont les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques semble accomplie, la différence des populations siciliennes est néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur, d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont, dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds, disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont encore un peu celles des musulmans.

C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus longtemps. Les lois de l'omertà, «code des gens de coeur,» font un devoir de la vengeance. A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita! (A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la vendetta corse, elle se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique, peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille Palermitains affiliés à la ligue secrète de la maffia, dont les membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs; aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé, son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et, malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la terreur sur ses ennemis.

L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue, suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple, habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la transition politique, il est certain que la population sicilienne s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes. L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces trésors?

On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là, dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres, des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville; il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui mûrissent ces épis.

[Note 117: ][ (retour) ] Population moyenne des communes en Sicile, en 1871.....7,198 habitants.

Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes, en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile qui a remplacé le froment nourricier comme principal article d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce revenu considérable tend à s'accroître chaque année, - Le merveilleux jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur, qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie en grande quantité pour l'impression des étoffes.

Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence; les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte, produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran, le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large part.

Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers» de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5 ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout temps imprégnée de l'odeur du soufre.

Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre, suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île, Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale.

Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours, l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien, mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de l'île [118]. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre.

[Note 118: ][ (retour) ] Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie:

1854. Sicile 60,000,000 fr. Italie 1,000,000,000 fr.
1807. 150,000,000 fr. » 1,802,000,000 »
1873. 550,000,000 fr. » 2,600,000,000 »

La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes, encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de Solunto.

La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux; elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de son port s'accroît rapidement.

PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO
Dessin de Taylor, d'après une photographie de Lévy et Cie.

En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même, bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues de tout le littoral de la Méditerranée [119], elle s'occupe avec succès de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie: l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition, justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à Marsala, la Mars-et-Allah ou «havre de Dieu» des Arabes, son port, comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays, si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore, jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries de thons.

[Note 119: ][ (retour) ] Salines de la province de Trapani en 1865:

Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr.
Marsala 286 » 18,600 » 205,000 »
_______________ ________________ _____________
846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr.

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations, est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée. Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort tonnage peuvent y entrer sans crainte [120]. En outre, quand les navires venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui, d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil, ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie. Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les Messinois le temps de s'enfuir.

[Note 120: ][ (retour) ] Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000 tonneaux, en 1875:

Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn.
Palerme 10,434 » 1,507,000 »
Catalane 5,860 » 535,750 »
Trapani 6,499 » 368,000 »
Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 »
Licala 1,595 » 195,000 »
Syracuse 1,880 » 180,000 »
Terranova 1,447 » 111,900 »
Marsala 2,064 » 104,000 »
Sciasca 761 » 88,000 »
Milazzo 1,190 » 85,000 »
Cefalu 841 » 70,600 »
Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 »
Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes
70,974 nav. 5,942,700 tonn.

Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan: Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de brise-lames et de jetées.

Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina «l'opulentissime» et Caltagirone, dite la gratissima, à cause de la fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest, Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées d'exportation la rade fort commerçante de Licata.

Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile, est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance industrielle.

Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de 1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la baiser, dit la légende, se relèvent poètes.

La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs contours et par la position des villes insulaires qui les dominent. Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité, séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline, achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population. La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou «l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère, des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière, ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes carrières ou latomie (lautumiæ), taillées parles esclaves, et les allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là, mais les modernes en ont fait une bâtisse informe.

TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI.
Dessin de Taylor, d'après une photographie.

D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti, l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle, en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse, est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou emporium, à six kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande quantité de soufre.

Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche, Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents, sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.

Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile, sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo, d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens d'Archimède!

En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal, domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses, ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque marina, de la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du borgo de la crête, et l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps.

[Note 121: ][ (retour) ] Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de 15,000 habitants en 1871:

Palerme (Palermo).... 219,000 hab.
Messine (Messina).... 112,000 »
Catane (Catania)..... 84,000 »
Aci-Reale............ 36,000 »
Marsala.............. 34,000 »
Trapani.............. 33,500 »
Modica............... 33,000 »
Caltanissetta........ 26,500 »
Caltagirone.......... 26,000 »
Termini.............. 26,000 »
Piazza Armerina...... 22,100 »
Syracuse (Siracusa).. 21,500 »
Alcamo............... 21,000 »
Canicatti............ 21,000 »
Agrigente (Girgenti). 20,500 »
Barcellona........... 20,500 »
Castelvetrano........ 20,500 »
Partinico............ 20,000 »
Alcamo............... 19,500 »
Licata............... 16,500 »
Corleone............. 16,200 »
Vittoria............. 16,000 »
Comiso............... 15,800 »
Paterno.............. 15,300 »
Nicosia.............. 15,000 »
Sciacca.............. 15,000 »
Noto................. 15,000 »

ILES ÉOLIENNES.

Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile, elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés, laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes, leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps, ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole; c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville; les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre, anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle. L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant' Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de 1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la madone «libératrice».

Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe [122].

[Note 122: ][ (retour) ]

Superficie. Population en 1871.
Lipari 32 14,000
Vulcano 25 100(?)
Panaria et îlots voisins 20 200
Stromboli 20 500
Salina 28 4,500
Felicudi 15 800
Alicudi 8 300
________________ ________
148 kil. car. 18,400

Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello, petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la contrée.

Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore, les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan, sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50 kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la mer.

Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de laves du groupe éolien.

Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est l'îlot désert de Medico, l'antique Osteodes où blanchirent les os des mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim.

ILES ÆGADES ET PANTELLARIA.

La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel sous le nom de marubia ou de «mer ivre» (mare ubbriaco?), ont souvent causé des naufrages.

Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria. Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots, Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les indigènes leur donnent le nom de sesi. Ce sont, comme les nuraghi de la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage; quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre.

Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer, à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs avoisinants au littoral des Syrtes [123]. Lampedusa et Lampione, «le Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre compte.

Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des îles.

[Note 123: ][ (retour) ] Iles siciliennes de la mer d'Afrique:

Sommet le plus élevé. Superficie. Population en 1871.
Pantellaria 103 kil. car. 6,000
Linosa 100 12 » 900
Lampedusa 100 8 » 600

MALTE ET GOZZO.

Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées de grottes, dites ghar dans la langue du pays, s'écroulent çà et là sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur les grèves.

Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure. Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte, mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants, avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus. Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à l'arabe.

Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde entier se trouve dans le port de Malte [124]. Le commerce de l'île a quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des bateaux d'Angleterre.

[Note 124: ][ (retour) ]

Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux.
Commerce général des articles soumis à la douane 429,963,500 fr.

Valetta ou la cité Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la moitié de la population de l'île, a gardé son originalité pittoresque, en dépit des murs qui l'enserrent et du tracé régulier de ses rues. Les hautes maisons blanches, ornées de balcons en saillie et de cages vitrées pleines de fleurs, s'élèvent en amphithéâtre sur la pente de la colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la proue, glissent à la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses, dont les roues semblent détachées du coffre, roulent pesamment sur les quais. Une foule bariolée de Maltais, de soldats anglais, de matelots de tous les pays s'agite dans les rues. Ça et là, quelque femme glisse rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrétien, elle est revêtue de la faldetta, sorte de domino noir qui cache ses autres vêtements, souvent somptueux, et qui lui sert à masquer ou à révéler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps, à cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux.

En dehors de la ville, Malte, «l'île de Miel,» n'offre qu'un triste séjour. Les campagnes, qui s'élèvent en pente douce dans la direction du sud, vers Città-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemées de rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussière fine; les villages, aux murs éclatants de blancheur sous le soleil et contrastant avec les ombres noires, ressemblent à des carrières. On ne voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, célèbres par leurs fruits délicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol semble brûlé, et l'on s'étonne qu'il produise de si belles moissons de céréales et de fourrages et ces prairies de trèfle sulla qui croît presque à hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits hommes, âpres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une merveilleuse industrie: ils bêchent jusqu'aux pentes les plus rocailleuses et là où manque la terre végétale, ils en préparent artificiellement en triturant la pierre; ils vont même en demander aux Siciliens: jadis tous les navires étaient tenus d'apporter en lest une certaine quantité de terre. On ménage avec le plus grand soin cette précieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs pour empêcher les vents et les pluies de l'entraîner. En dépit de ces prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino, ainsi nommée du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de l'archipel, récoltent à peine assez pour subvenir à l'entretien de la population pendant cinq mois de l'année; chaque matin des bateaux caboteurs de Sicile apportent à la Valette une partie des aliments de la journée. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible étendue du territoire, sont obligés de demander au cabotage et à la pêche le supplément de gain nécessaire à leur sobre existence. Ils apportent d'ailleurs dans ce travail le même acharnement et la même patience que dans la culture de leurs jardins. On montre à Gozzo des falaises à pic où les pêcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'où ils lancent leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la «Fleur du monde», si le trop-plein de la population ne se déversait pas sur tous les rivages de la Méditerranée, en Sicile, en Italie, en Égypte, en Tunisie et surtout en Algérie, dans la province de Constantine, où ils se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur âpre amour du gain.

ILE DE MALTE, VUE DE LA VALLETTE
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. Bedford.

En hiver, le mouvement d'émigration est en partie compensé par l'arrivée de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir à Malte d'un climat sec et chaud, si peu semblable à celui de leur brumeuse patrie. C'est au mois de février que Malte est dans toute la beauté de son printemps et resplendit de verdure; mais combien tôt la chaleur de l'été vient dessécher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en communication facile et constante avec Città-Vecchia et les criques du littoral et avec le petit port qui fait face à l'île de Gozzo, aideront bientôt à la fondation, dans les parties les plus agréables de Malte, de villages de plaisance et de bains [125].

[Note 125: ][ (retour) ]

Altitude. Superficie. Population en 1871.
Malte 150 m. 273 kil. car. 124,400 habitants.
Gozzo et Comino 170 » 97 » 17,400 »
_______________ _________________________
370 kil. car. 141,800 et 5,000 soldats.

Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de l'Angleterre: elle a son administration et sa législation spéciales. Le gouverneur civil et militaire, nommé par la Grande-Bretagne, exerce le pouvoir exécutif et jouit du droit de grâce; il est assisté par un conseil de sept membres qui prépare et vote les lois. Dans chaque district réside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des députés, que désigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice est exercée par des cours ordinaires et des tribunaux supérieurs; les débats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont rédigés dans le même idiome, si ce n'est à la cour suprême, où l'usage de l'anglais est introduit depuis 1823.

Le budget de l'île, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de suffire aux dépenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit aux frais du trésor national.

Le culte général est celui de la religion catholique. L'évêque de Malte, qui porte en même temps le titre d'archevêque de Rhodes, est nommé par le pape et possède un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais.

VIII

LA SARDAIGNE.

C'est un phénomène historique vraiment extraordinaire et bien fait pour humilier l'Europe civilisée, que l'abandon relatif dans lequel est restée jusqu'à nos jours cette grande et belle île de Sardaigne, si fertile, si riche en métaux, si admirablement située au centre de la mer Tyrrhénienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne était certainement beaucoup plus peuplée et plus productive qu'elle ne l'est de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de Rome témoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois dans la grande île. La décadence fut rapide et profonde. Elle s'explique en partie par la configuration de l'île, qui est fort escarpée et difficile d'accès du côté de l'Italie, d'où auraient pu venir les immigrants, tandis que du côté de la haute mer elle est bordée de marais et d'étangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans lequel la Sardaigne s'est trouvée plongée pendant tant de siècles provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conquérants qui succédèrent à Rome et à Byzance, Sarrasins, Pisans, Génois, Aragonais, maintenaient à leur profit un monopole absolu des produits de l'île, et de temps en temps les pirates barbaresques venaient opérer de soudaines descentes sur les points exposés du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les Tunisiens débarquèrent dans l'île de Sant'Antioco, entre Iglesias et Gagliari, et tous les habitants en furent massacrés ou réduits en esclavage. Ces diverses causes ayant peu à peu dépeuplé le littoral, les Sardes se retirèrent dans les plaines de l'intérieur et les vallées des montagnes; opprimés par les coutumes féodales, ils vivaient isolés du reste du monde, comme si leur île eût été, non dans la Méditerranée d'Europe, mais au milieu de quelque océan lointain. A peine depuis une génération, la Sardaigne commence à entrer par ses progrès et sa culture dans le concert des autres provinces d'Italie.

Presque aussi grande que la Sicile [126], quoique celle-ci ait une population quadruple, la Sardaigne est géographiquement plus indépendante de la péninsule italienne, et les mers creusent entre elle et le continent africain un gouffre presque océanique s'étendant de 500 à 1000 mètres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la Corse un groupe d'îles jumelles, séparé de l'archipel toscan par un bras de mer assez étroit et dont la plus grande profondeur est de 310 mètres. Au point de vue géologique, la Corse et une partie considérable de la Sardaigne sont une même terre; elles présentent les mêmes formations, et les îlots, les rochers, les écueils semés dans les «bouches» de Bonifacio sont bien les débris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si les deux îles se rattachaient l'une à l'autre, par contre l'étude des terrains fait croire qu'à une époque peut-être récente la Sardaigne se composait de plusieurs îles distinctes. La principale continuait au sud la chaîne montagneuse de la Corse; les autres étaient éparses à l'ouest, au bord de détroits peu profonds que des alluvions, les déjections volcaniques et peut-être une poussée souterraine ont graduellement exhaussés. La forme de sandale qui a valu à la Sardaigne son ancien nom grec d'Ichnousa est donc toute fortuite, puisque l'île se compose géologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermédiaire qui les sépare a été de tout temps le chemin naturel entre le golfe de Cagliari et la mer de Corse, et c'est là que passent maintenant la grande route longitudinale et la voie ferrée non encore terminée, qui lui est parallèle.

[Note 126: ][ (retour) ]

Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car.
Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26

Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera, puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura, dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne, se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes.

Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi, prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes, le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet principal.

A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra, presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore, avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20 kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine, parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste d'activité souterraine [127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines d'oiseaux épouvantés.

[Note 127: ][ (retour) ] Altitudes de la Sardaigne:

Gennargentu 1,864 mèt.
Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 »
Balestreri 1,310 »
Gigantinu 1,310 »
Nuoro (ville) 581 »
Tempio » 576 »
Osieri » 371 »
Sassari » 220 »

En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes, encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre, certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement immergées.

Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.

Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau. Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari.

Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin, contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies, d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme, de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes, quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du littoral.

Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île, alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes, le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été: dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre. De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa longue toison ou mastruca, qui lui donne une certaine ressemblance avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.

Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable, l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne sous le nom de libeccio, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est avec une violence de tempête.

Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents, il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral (maestrale), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des Pyrénées, et le levante ou sirocco, provenant des sables de Libye. Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent le nom de maledetto levante. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur. En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située pourtant plus au nord.

Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes, grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable' de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en fleurs.

La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent, comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages; les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le voisinage de la mer, l'olivastro ou olivier sauvage, au tronc penché, aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis, parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles, ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord, dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont l'habitude d'en manger les racines.

Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui, mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à larges feuilles (Sium latifolium).

Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île est la tarentule (arza ou argia), dont la piqûre se guérit par la danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco, au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara, table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera, illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques années.

Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied, à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux. En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins représentés sur les bas-reliefs du Vatican.

La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart; mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis, Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux nuraghi. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des pays de culture, loin des steppes arides.

On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples, pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants. Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges, Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége. Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase.

Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés, et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants». En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano contenaient des cendres humaines.

Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables, puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre.

De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais, historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations des deux parties ou «caps» de l'île.

Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans, génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des Berbères.

De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue. Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur. Enfin, les Maurelli ou Maureddus des environs d'Iglesias, qui sont probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.

Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup, est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la launedda, n'est autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée, doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes ont encore la figure à demi voilée.

Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la veillée des morts, connue sous le nom de titio ou attito. Les femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la vendetta coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette dîme prélevée par la mort aurait été la vendetta. De nos jours, la redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (accabadure), avaient pour charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les malades.

Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles. Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des terres: en vertu de l'ademprivio, ils pouvaient couper du bois dans la forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000 hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le réseau des chemins de fer de la Sardaigne.

Dans les districts où la population est relativement considérable, la division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient, il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les indigènes mangent encore du pain de glands (quercus ilex) dont la pâte a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du quercus bellotta, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.

Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux. Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages informes, auxquels on donne le nom de stazzi; eux-mêmes s'unissent en confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les cussorgie, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion, toujours bienvenue, de célébrer un banquet.

Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique. Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin. Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers, et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari, trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ de salsolées.

L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville, le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île, Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires.

La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca, occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi qui viennent recueillir la pinna nobilis, coquillage dont le byssus soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore, quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second ordre [128].

[Note 128: ][ (retour) ]

Mouvement des ports de l'île entière en 1873:
11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes.
» du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 »
Porto Torres 1,158 » » 149,000 »
Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 »
La Maddalena 1,257 » » 107,500 »
Torranova 772 » » 107,000 »

Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional, et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare, aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins qu'en termes de mépris: l'instinct de vendetta, qui divisait tant de familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si le cap de Sassari ou d'En-Haut (di Sopra) a certainement l'avantage par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (di Sotto) possède les mines les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de l'île tout entière.

De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de Caralis, dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée; en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays (carta de logu), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne: on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate.

CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA
Dessin de Clerget, d'après une photographie.

La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule, parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a, relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer; une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris; toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia [129]. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité d'Olbia, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000 habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île [130]. Le port est trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre, les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas «transformé en pain le poison des marais».

[Note 129: ][ (retour) ] Chemins de fer de l'île en 1875:

Cagliari a Oristano, et embranchement
d'Iglesias 151 kilom.
Sassari à Porto Torres 20 »
» à Terranova 85 »
__________
256 kilom.

[Note 130: ][ (retour) ] Communes principales de la Sardaigne en 1872:

Cagliari 31,000 hab.
Sassari 25,000 »
Tempio 10,500 »
Alghero 8,400 »
Ozieri 7,150 »
Oristano 6,500 »
Iglesias 6,200 »
Terranova 2,500 »

IX

LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE.

Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre qui les porte.

Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes, nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral. C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien.

Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi, de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes, ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui continueront l'œuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-sœurs de l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois. Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes d'une forte trempe n'y manquaient point.

On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les îles Britanniques [131], et pourtant elle a de vastes étendues presque inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne. Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard, elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le Français.

[Note 131: ][ (retour) ] Population kilométrique on 1872:

Saxe 171 hab.
Belgique 161 »
Néderlande 101 »
Iles Britanniques 91 »
Italie 90 »
France 68 »

Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent une grande partie du territoire [132]. Les céréales, qui sont les principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes. Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en 1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier [133]. La Péninsule mérite toujours le nom antique d'Œnotrie, que lui avaient valu ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général, est une source de richesses beaucoup plus sérieuse, [134], mais c'est pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits [135].

[Note 132: ][ (retour) ] Superficie approximative du territoire agricole de l'Italie:

Céréales 12,000,000 hectares.
Forêts et bois 5,150,000 »
Pâturages 5,900,000 »
Prairies 1,200,000 »
Olivettes 600,000 »
Châtaignerais 600,000 »
Rizières 150,000 »
Terrains incultes, étangs 4,000,000 »
Superficie totale 29,600,000 hectares.

[Note 133: ][ (retour) ] Production des soies gréges dans le monde:

1873. 1874.
Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr.
Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 »
Japon 718,000 » 550,000 »
Bengale 486,000 » 425,000 »
Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 »
France 550,000 » 731,000 »
Espagne 130,000 » 140,000 »
Grèce 18,000 » 13,000 »

[Note 134: ][ (retour) ] Surface des terrains de culture et valeur approximative des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri:

Terres labourables,
vignobles et vergers 11,035,100 hect.:
Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr.
Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000
Vins 30,000,000 » 1,100,000,000
Fruits ? ?
Mûriers (soie)? ? 460,000,000
Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ?
Tabac 3,300,000 » ?
Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000
Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ?
Forêts 4,158,350 » Bois ? ?
Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ?
Pâturages 5,397,450 »

[Note 135: ][ (retour) ] Animaux domestiques, en 1869:

Bœufs et vaches 3,700,000
Buffles 40,000
Chevaux, ânes et mulets 1,400,000
Brebis 8,500,000
Chèvres 2,200,000
Cochons 3,700,000

L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement dite [136]. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne, depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité: Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils forment un septième de la population, sont en grande majorité des artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à disparaître devant la formidable usine.

[Note 136: ][ (retour) ] Produits des mines et salines, exploitées par 50,000 mineurs (en 1869) 54,000,000 fr.

Sel 388,400 tonnes.
Soufre 181,300 »
Minerai de fer 178,475 »

Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis, de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage [137]. Si ce n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux; avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs.

[Note 137: ][ (retour) ] Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:

Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes.
» » à vapeur 133 » 48,600 »
Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 »
» des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 »
» des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 »
» des navires
sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 »
» » anglais 5,805 » 3,509,200 »
» » français 4,457 » 1,673,600 »
» » autrichien 2,196 » 605,800 »
» » grec 1,524 » 261,600 »
Marins et pêcheurs 190,000 »

Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des événements politiques et du travail industriel, la géographie de l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint pendant l'histoire des siècles passés.

Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des grandes voies dans le développement historique des nations est tellement capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent, ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans les destinées des peuples?

La révolution géographique la plus importante que les voies de communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des Alpes [138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux, une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin, entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards, Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins pavés.

[Note 138: ][ (retour) ] Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie:

1861 67,000,000 fr.
1872 447,000,000 »

Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples, Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins [139].

[Note 139: ][ (retour) ] Voies de communication d'Italie:

Canaux et rivières navigables (1874) 2,990 kilomètres.
Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000 »
Chemins de fer (1875) 7,850 »
Recettes des chemins de fer (1874) 140,000,000 francs.

VÉRONE
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. Hantecœur.]

L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par tête [140]. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata, mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de l'Italie avec les terres lointaines.

[Note 140: ][ (retour) ] Commerce extérieur de l'Italie:

Importation. Exportation. Total.
1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr.
1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 »
1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 »
(avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 »
Articles de commerce les plus importants, en 1872:
Importation. Exportation.
1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr.
» manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 »
2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 »
3° Denrées coloniales; sucs
végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 »
4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 »
5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 »
6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 »
Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871:
Importation. Exportation.
1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr.
2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 »
3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 »
4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 »
5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 »
6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 »
_______________ _________________
Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr.

Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes, comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé. En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas consiste-t-il en châtaignes, en polentas de maïs, en pâtes de farines avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs, soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.

L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer, il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les analfabeti, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas reçu la visite de l'instituteur [141]. Au lieu de la proportion normale de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente un nombre d'alfabeti supérieur à celui des ignares et c'est précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à s'ouvrir en Italie, les vieilles mœurs de violence et de meurtre se maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de 150,000 Italiens sont ammoniti, c'est-à-dire soumis ou condamnables au domicile forcé.

[Note 141: ][ (retour) ] État de l'instruction publique en Italie:

Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants.
Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes.
Écoles secondaires, lycées
et gymnases, etc. 512 » 25,408 »
Universités 20 » 8,510 »
Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100.
» fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100.
Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401
Instituteurs dépourvus de diplômes,
1870 8,440

Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que, proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant. L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les 600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte.

La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement financier [142]. En outre, l'état défectueux des forces militaires et navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière indépendance.

[Note 142: ][ (retour) ]

Dépenses du
trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr.
Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 »
_______________ _________________
Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr.
Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 »
Billets à cours forcé » 1,484,400,000 »

L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican, et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté. Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit.

On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes, moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français, l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage universel.

X

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.

D'après le Statut fondamental du royaume, promulgué au mois de mars 1848, l'Italie est une monarchie héréditaire et représentative. Appliquée d'abord aux seuls États du roi de Sardaigne, la charte constitutionnelle a été graduellement étendue, après chaque nouvel agrandissement du royaume, à la Lombardie, à la Toscane, à l'Émilie et aux Marches, au Napolitain et à la Sicile, à la Vénétie, puis à Rome et à sa province.

Le Statut, comme la plupart des documents de même nature, garantit à tous les «régnicoles» l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile. La presse est libre, «mais une loi en réprime les abus.» Le droit de réunion est reconnu, mais non quand il s'agit «d'assemblées tenues dans un lieu ouvert au public;» tous les citoyens jouissent également des droits civils et politiques et sont admissibles à toutes les fonctions civiles et militaires, «sauf les exceptions déterminées par les lois».

Le roi est seul chargé du pouvoir exécutif, mais toutes les lois, tous les actes du gouvernement doivent être revêtus de la signature d'un ministre. Le roi, chef suprême de l'État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, conclut les traités de paix, d'alliance et de commerce, à la seule condition d'en rendre compte aux Chambres «quand l'intérêt et la sûreté de l'État le permettront;» cependant les traités qui impliquent un accroissement de charges financières ou des changements de territoire n'ont de force qu'après avoir obtenu l'assentiment des Chambres. Le roi nomme à toutes les charges de l'État, désigne les sénateurs du royaume, dissout la Chambre des députés, fait exercer la justice en son nom, possède le droit de grâce et de commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et peut disposer de son patrimoine privé, soit par acte entre vifs, soit par testament, sans s'astreindre aux règles des lois civiles, qui limitent les quotités disponibles. Le traitement que la nation fait au roi et les apanages des princes de la famille royale dépassent vingt millions de francs par budget annuel.

Le nombre des sénateurs n'est pas limité. Le roi les choisit parmi les dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout ordre, les personnes riches qui payent à l'État plus de 3,000 francs d'impôt et tous ceux qu'il juge avoir illustré la patrie par des services ou des mérites éminents. Pour briguer une place au Sénat, il faut avoir au moins quarante ans d'âge. Les candidats à la députation doivent avoir accompli l'âge de trente ans; ils sont élus pour un espace de cinq années, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est dissoute avant l'expiration de cette période. Pas plus que les sénateurs, ils ne reçoivent d'indemnité: c'est en partie ce qui explique le peu de zèle dont la plupart des sénateurs et des représentants sont animés pour l'accomplissement de leur mandat; il en est même qui ne se sont jamais donné la peine de siéger. Les décisions n'étant valables qu'après avoir été votées dans une assemblée composée de la moitié des membres plus un, des semaines entières se passent quelquefois sans qu'on puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois secondaires, elles sont pour la plupart, au mépris du Statut, votées par une simple minorité.

Les citoyens ne sont pas tous électeurs politiques: on en compte seulement 400,000, divisés en 508 colléges électoraux. Ils doivent avoir au moins vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire, et payer, en outre, un impôt de 40 francs au moins. Tous les membres des académies, les professeurs d'universités et de colléges, les fonctionnaires et les membres des ordres équestres, tous ceux qui exercent des professions libérales, tous les négociants établis et munis d'une certaine patente, tous les rentiers de l'État recevant plus de 600 francs sont aussi électeurs de droit. En général les électeurs politiques de l'Italie ne donnent guère de preuves de leur empressement à courir au scrutin. En moyenne, le nombre des votants est inférieur à 40 pour 100 des inscrits.

Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est considérée comme une «personne morale», libre de posséder sans autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine à une soixantaine de membres, nommés pour cinq ans par les électeurs municipaux et renouvelé par cinquième. Ce conseil siége d'ordinaire une seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intérêts matériels du pays et de la fixation des impôts additionnels. Il délègue temporairement ses pouvoirs à une députation provinciale, qui le représente auprès du préfet et en contrôle les actes.

L'organisation du municipe ressemble fort à celui de la province. Le conseil, composé de 15 à 80 membres, est aussi directement élu pour cinq ans et renouvelable par cinquième. Les électeurs municipaux sont plus nombreux que les électeurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits dès l'âge de vingt et un ans, mais ils doivent tous être censitaires et payer un impôt, qui varie de 5 à 25 francs, suivant l'importance des communes; aux électeurs par droit de cens s'ajoutent les électeurs par droit de «capacité»: les professeurs, les employés, les militaires décorés, tous les Italiens qui exercent une profession libérale. Le conseil municipal se réunit deux fois par an en session ordinaire et procède au règlement des comptes, à la fixation du budget, à l'examen de la fortune communale; ses séances sont publiques, lorsque la majorité en fait la demande. Le conseil choisit lui-même une junte (giunta) municipale, renouvelable par moitié tous les ans et composée de 2 à 12 propriétaires, suivant l'importance de la commune; elle est chargée de gérer les affaires courantes et de représenter le conseil auprès du maire ou sindaco. Celui-ci est, comme le préfet de la province, nommé par le gouvernement, mais il doit toujours être choisi dans le sein du conseil municipal.

Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Piémont, Lombardie, Vénétie, Émilie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se distribuent à leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions (circondarii), appelés districts (distretti) en Vénétie et dans le Mantouan. Les arrondissements sont subdivisés en 1,779 mandements (mandamenti), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360 communes, ayant en moyenne une superficie double et une population triple de celles des communes françaises. Dans chaque province le pouvoir central est représenté par un préfet et par son conseil de préfecture; le sous-préfet agit avec des attributions analogues dans les arrondissements; enfin le sindaco, qui est censé le représentant de ses concitoyens auprès du gouvernement, est en même temps le délégué du pouvoir dans la commune. C'est à peu de chose près le système d'administration qui a presque toujours prévalu dans la France moderne.

La hiérarchie des tribunaux a été réglée en 1865, de même que l'organisation des provinces et des communes. Le premier degré est celui de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un «conciliateur», nommé pour trois ans par le gouvernement sur la présentation du conseil municipal. Le préteur rend la justice dans les chefs-lieux de «mandement»: c'est le juge de première instance; il est assisté par un ou plusieurs vice-préteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec celles du juge de paix. Au-dessus du préteur siégent les magistrats des 151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23 cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples, Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est divisé en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de tribunaux de commerce, également subordonnés à la juridiction des cours d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques détails, le Code italien est imité du Code français: l'esprit en est le même.

Pour l'armée, on cherche plutôt à se rapprocher du modèle prussien. A moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien âgé de 21 ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant qu'il n'a pas satisfait à la conscription ou qu'il n'a pas été l'objet d'exemptions légales. Le contingent se divise en deux catégories, celle de l'armée permanente et celle de la réserve. La première catégorie se partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le premier dure 8 années et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'élite, des élèves des écoles militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demandé à tous les autres conscrits de la première catégorie; il dure 11 ans, dont 5 sous les drapeaux et 6 en congé illimité. Quant aux hommes de la réserve, moins propres au service militaire, ils sont exercés pendant cinquante jours la première année de service, puis renvoyés en congé. A l'âge de 26 ans, ils sont considérés comme n'appartenant plus à l'armée. Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est évalué à 180,000 hommes; sur le pied de guerre, il s'élève à 570,000 combattants; mais ces chiffres ne sont vrais que pour le budget: la réalité leur est très-inférieure. Quant à la garde nationale, comprenant officiellement tous les hommes valides de 21 à 55 ans, c'est-à-dire plus de 2 millions d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que réel; l'élite de la garde nationale constitue la garde mobile et peut être, en cas de péril public, convoquée pour un service militaire de vingt jours; elle comprend environ 150,000 hommes. Après Vérone, le grand boulevard de la vallée du Pô, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts avancés et leurs têtes de pont, du «quadrilatère», devenu si célèbre pendant la période de la domination autrichienne. Venise, que complète sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville très-forte, qui se défendit héroïquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou Palmanova, garde la frontière entre le golfe de Trieste et le rempart des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isolée sur sa montagne, au nord du lac de Garde, domine à la fois les défilés de l'Adige et ceux de la Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance stratégique depuis que le quadrilatère appartient à l'Italie; mais Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le point stratégique par excellence du Piémont et l'une des places d'armes les plus considérables de l'Europe. Casale, sur le Pô, est sa forteresse avancée, et Gênes, sur la Méditerranée, défend avec elle les passages des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la traversée du Pô à une partie fort importante de son cours. Les autres places fortes du royaume sont: Ancône, dans l'Italie moyenne; Porto Ferrajo, dans l'île d'Elbe; Gaëte, Capoue, Tarente, dans l'Italie méridionale; Messine, en Sicile.

La flotte de guerre, diminuée de 33 navires inserviables, qui viennent d'être vendus, se compose d'environ 50 navires à vapeur, portant 600 canons, et son personnel s'élève à près de 20,000 marins. La durée obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps se passe en congé jusqu'à la quarantième année, sauf en temps de guerre. Les remplaçants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'armée de terre sont tenus à 8 années de bord. Les principales stations navales sont: la Spezia, Gênes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancône et Tarente.

D'après le premier article du Statut fondamental, la religion catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'État; les autres cultes ne sont que tolérés. L'antagonisme du pouvoir civil et de la papauté faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non conforme à celle de l'État si les Italiens se souciaient d'en changer; mais, sauf dans les vallées vaudoises et parmi les étrangers domiciliés dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants en Italie; les communautés juives sont aussi relativement peu nombreuses. La population dans son ensemble n'est composée que de catholiques nés, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rangé parmi les ennemis de l'Église ou fait partie de l'immense troupeau des indifférents.

Comme résidence de la papauté, l'Italie occupe dans le monde une position toute spéciale. Rome est le siége de deux gouvernements, ceux du roi et du souverain pontife. Quoique dépourvu actuellement de tout pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: dès que ses collègues les cardinaux, réunis en conclave, l'ont élu comme successeur de saint Pierre et «vicaire de Jésus-Christ», il n'a ni parlement, ni conseil, ni assemblée de fidèles qu'il soit tenu de consulter; s'il demande l'avis du sacré collége quand il s'agit de prendre quelques décisions importantes, il le fait sans y être obligé autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est tenu pour divin; il possède seul au monde la vertu de l'infaillibilité; bien plus, il peut à son gré effacer les péchés d'autrui; c'est lui qui «lie et qui délie»; il a «les clefs dans les mains», c'est-à-dire qu'il ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les hommes s'étend par delà les bornes de la vie.

Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des âmes. Italiens en grande majorité, mais pris aussi parmi les autres nations, ils sont désignés par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont pas toujours proclamés aussitôt après leur nomination. Leur nombre est limité à 70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Israël et des disciples de Jésus; toutefois le collége est rarement au complet, car, choisis presque toujours parmi les prêtres âgés, la plupart des cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignité. Ils se divisent en trois classes: les cardinaux-évêques, au nombre de 6, qui résident à Rome, les cardinaux-prêtres, formant la majorité du corps, à Rome et à l'étranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le cardinal camerlingue, ainsi nommé parce qu'il préside à la chambre apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement le pape, quand le siége est vacant; il prend alors possession du palais au nom de la chambre et reçoit en dépôt l'anneau du pêcheur, symbole de la puissance dévolue à saint Pierre et à ses successeurs; le cardinal doyen, le plus âgé des cardinaux-évêques, jouit aussi de plusieurs prérogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des trois classes, les archevêques, les évêques, les généraux d'ordre religieux, les abbés avec juridiction épiscopale peuvent être convoqués en concile œcuménique pour délibérer des intérêts de l'Église et trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du siége papal, le collége des cardinaux, réuni en conclave, nomme le nouveau pontife parmi les candidats âgés de plus de 55 ans; mais, pour l'élection définitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France, d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie. Alors seulement le nouvel élu est proclamé et reçoit le pallium et la tiare.

Le pape est représenté comme souverain auprès de plusieurs puissances de l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de «l'Église libre dans l'État libre», si souvent répétée depuis Cavour, il est investi de tous les droits royaux, il convoque à son gré les chapitres et les conciles, nomme à toutes les charges ecclésiastiques, possède son propre télégraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en toute propriété, sans payement d'impôt, des palais du Vatican et du Latéran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac d'Albano. Enfin le budget italien est grevé en sa faveur d'une dotation incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu'à présent refusé cette liste civile, mais il reçoit une somme au moins deux fois plus considérable, le «denier de saint Pierre», que lui assure la piété des fidèles.

L'Italie est divisée religieusement en 47 archevêchés, subdivisés en 206 évêchés et prélatures indépendantes. La population ecclésiastique se compose d'environ 100,000 prêtres. En 1866, lorsque les couvents furent supprimés et que leurs biens furent attribués à l'État en échange de pensions, les moines et les religieuses étaient respectivement au nombre de 32,000 et de 44,000. L'armée cléricale comprenait donc près de 180,000 personnes, autant que l'armée militaire sur le pied de paix.

Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le recensement de 1871: