A PHILIPPES. LE TÉMOIGNAGE DU SANG

Il avait passé chez les Galates avec l’intention de fonder une église en Bithynie. L’Esprit l’en détourna ; Dieu avait désigné d’autres missionnaires pour cette province ; car, soixante ans plus tard, Pline, dans son rapport à Trajan, se voyait forcé de reconnaître : « Cette superstition (la foi chrétienne) a gagné non seulement les villes, mais encore les bourgades et les campagnes. »

Paul infléchit sa marche vers l’Occident, par la Mysie, suivit la vallée du Scamandre, longeant les pentes touffues du majestueux Ida, et descendit jusqu’à la mer.

Il fit halte à Troas, Alexandrie de Troade, port où Jules César, si nous en croyons Suétone[252], aurait voulu transférer la capitale de l’Empire, et le ramener ainsi à ses origines orientales. César ne se doutait point que l’Empire spirituel et indestructible de Rome partirait, en vérité, du vieil Orient.

[252] Vie de César.

Pendant son séjour à Troas, Paul fut peut-être l’hôte de Carpos, ce Grec généreux, chez qui, dans un troisième voyage, il laissa son manteau[253].

[253] II Tim. IV, 13. « Le manteau que j’ai laissé à Troas chez Carpos, apporte-le. »

Au point de sa course qu’il venait d’atteindre, il pouvait choisir entre deux voies : ou remonter vers les villes d’Asie, vers Éphèse et Milet, ou faire voile pour l’Hellade. Il pria le Seigneur de lui montrer son chemin. Une vision lui répondit. Dans un songe un homme lui apparut, enveloppé d’une chlamyde et portant un haut chapeau à larges bords. Paul reconnut un Macédonien, et cet étranger lui disait d’un ton suppliant : « Passe en Macédoine ; viens à notre secours. » Au réveil, Paul raconta le songe qu’il avait eu ; ses compagnons furent unanimes : le Christ les appelait à évangéliser les Macédoniens.

Ainsi, Paul, au cours de ses missions, n’exécutait pas un plan rigoureux. Il allait ici ou là selon les possibilités de la route, les chances de succès, attentif surtout à l’invisible Guide qui marchait devant lui.

C’est à Troas que surgit, pour la première fois, dans son entourage, avec le « nous » du récit, un compagnon qu’il avait emmené d’Antioche[254] : Luc « le médecin bien-aimé[255] », qu’on retrouvera, même à Rome, auprès de lui. Témoin des gestes de Paul, Luc était qualifié pour devenir son historien. Il serait vain de certifier quelles raisons le déterminèrent à s’effacer dans la plus grande partie de sa relation et à mettre parfois sa personne en évidence. Le « nous » apparaît au moment où Paul va quitter Troas ; mais la manière dont il est introduit fait entendre que l’auteur, déjà auparavant, voyageait avec l’Apôtre. Il disparaît une page plus loin, puis revient au chapitre XX, quand Paul, de nouveau, se rend à Troas ; il persiste jusqu’à ce qu’on atteigne Jérusalem ; il reparaît dans le récit de la traversée et du naufrage devant Malte. On dirait que l’auteur utilise, par instants, un journal du bord, un mémorandum, ses notes immédiates, n’ayant pas eu le loisir de les fondre avec ses autres documents.

[254] Selon une hypothèse très vraisemblable, car Luc était natif de cette ville.

[255] Coloss. IV, 14.

Du quai de Troas, au bas des portiques où des escaliers sont encore visibles, Paul leva l’ancre pour commencer la conquête de l’Europe. A tous égards, il avait le vent en poupe.

Une seule journée de navigation porta le vaisseau près de Samothrace, là où tombe sur la mer l’ombre du mont fatidique[256]. Au nord-ouest de l’île, le long des torrents, se cachaient les temples des Cabires, asiles d’initiations terribles, dont l’idée seule dut suggérer à Paul et à ses disciples l’aversion d’une présence démoniaque.

[256] La montagne de Samothrace a dix lieues de tour à sa base et seize cents mètres de hauteur (voir Le Camus, l’Œuvre des Apôtres, t. II, p. 210).

Ils abordèrent le lendemain dans la rade de Néapolis (aujourd’hui Cavalla). A cette ville aboutissait la puissante voie romaine, la via Egnatia, qui, depuis Dyrrachium, fendait comme un dur sillon l’Illyrie, la Thrace, la Macédoine.

Paul se dirigea vers Philippes, à trois lieues et demie, derrière le mont Pangée. Il put faire connaissance avec les paysans macédoniens, hommes droits, primitifs, dévots. Chez eux, insinue Renan, « un certain goût de simplicité enfantine préparait les voies à l’Évangile[257] ». En réalité, des gens âpres au travail, tenaces en leurs traditions, devaient, au contraire, fermer leur porte à une religion qui déconcertait leurs coutumes et leur imposait un idéal surhumain. La croissance prompte de l’Évangile n’eut rien d’un fait « humainement inévitable ». Il est prodigieux que le principe chrétien n’ait pas échoué contre la persistance des vieux cultes, et, plus encore, contre l’esprit des Mystères. Ceux-ci, offrant un mirage de supériorité morale, de salut, l’attrait des réunions secrètes, ne pouvaient être, en face du dogme nouveau, qu’une puissance ennemie ou une cause, pour la foi, d’altération. Parce que les Macédoniens avaient des centres orphiques et adoraient le dieu Sabazios, Jésus crucifié, chassant tous les autres dieux, arrivait-il moins comme un intrus, digne de mépris ou exécrable ?

[257] Saint Paul, p. 140.

Philippes était, depuis Auguste, une colonie de vétérans. Paul aurait pu, au milieu de gens qui parlaient latin, faire valoir son jus civile. Mais, selon son invariable fidélité, il chercha d’abord un auditoire israélite.

Les Juifs, en vue de leurs ablutions rituelles, choisissaient des endroits calmes, à proximité d’une eau courante ou de la mer ; ils faisaient là, d’un simple enclos, un lieu de réunion pour y prier. Cet oratoire en plein air s’appelait une proseuché.

Le jour du sabbat, Paul, avec Silas et Luc, sortit hors de la ville, et longea le bord d’une rivière, le Gangitès, « pensant[258] » découvrir quelque part sur ses berges une pieuse assemblée. Ils trouvèrent, en effet, dans un parvis rustique, des « craignant Dieu », surtout des femmes, qui psalmodiaient. Ils s’assirent auprès d’elles et leur parlèrent du Royaume. L’une d’elles avait nom Lydia, car elle venait de Thyatires, en Lydie ; elle était une riche commerçante qui vendait des étoffes de pourpre. Transportée, elle écouta Paul, et « son cœur s’ouvrit aux choses qu’il disait ». Ce fut d’une simple et merveilleuse douceur. Elle voulut être baptisée, elle et « sa maison », ses ouvriers, ses esclaves. Puis elle dit aux missionnaires :

[258] Ce détail suffit à prouver que Luc n’habitait point Philippes et qu’il connaissait mal la ville et ses environs. Autrement il eût conduit sans incertitude Paul au lieu de prière.

« Si vous m’avez jugée croyante au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y. »

Ils résistèrent d’abord ; elle leur fit une violence suppliante ; ils devinrent les hôtes de Lydia.

Dans le logis d’une marchande de pourpre le christianisme occidental eut sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi magnifiée ; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang.

Quelques jours après, comme ils retournaient à l’oratoire, une toute jeune fille vint, sur la route, à leur rencontre, et, tendant ses mains frénétiques, elle vociférait :

« Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut ; ils nous annoncent la voie du salut. »

Ils pressèrent le pas, gênés par la fureur de cet hommage. Elle les poursuivit, répéta, comme une folle, sa profession de foi. Ils apprirent qu’elle était une devineresse ; elle voyait à distance, expliquait l’avenir ; ses prédictions se vérifiaient. On disait qu’elle avait « un Esprit python » ; elle parlait avec une double voix, comme si une seconde personne habitait en elle. On lui donnait de l’argent ; plusieurs compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce « médium ».

Chaque fois que Paul et Silas revenaient, elle recommençait à crier. Paul comprit que les démons la possédaient ; ils reconnaissaient la mission des Apôtres, de même qu’ils avaient confessé au passage de Jésus : « Je le sais, tu es le Saint de Dieu[259]. »

[259] Luc IV, 34.

Fatigué de ses clameurs, indigné de s’entendre glorifier par les Esprits impurs, et voulant sauver la malheureuse qui, peut-être, implorait sa délivrance, Paul s’arrêta, considéra la jeune fille, et, d’une voix terrible, enjoignit au démon : « Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ ; sors d’elle. »

Le Démon, à l’instant, sortit. Mais, aussitôt, elle perdit ses dons prophétiques. Ses maîtres s’en aperçurent ; elle raconta ce qui lui était arrivé. Furieux, ils attendirent dans la rue Paul et Silas. Ils les insultèrent, se jetèrent sur eux, les entraînèrent au palais de justice, devant les duumvirs ou « stratèges ». Ils n’eurent garde d’énoncer leur vrai grief ; la loi romaine était sévère à l’endroit des sorciers. Leur violence, pour se justifier, allégua un délit d’ordre public :

— Ces Juifs troublent la ville ; ils propagent des mœurs que nous, Romains, nous ne pouvons accepter.

Ils confondaient ou feignaient de confondre ces chrétiens avec les Juifs. Les Romains octroyaient aux Juifs le libre exercice de leur culte ; mais ils voyaient d’un mauvais œil le prosélytisme des religions orientales. Les empereurs, et Claude en particulier, se targuaient d’une fidélité rigide aux dieux nationaux.

Le délit fut prouvé sans peine ; la foule se massait autour du tribunal ; des témoins affirmèrent que des étrangers prêchaient une superstition nouvelle. Les magistrats n’interrogèrent même pas les accusés ; Paul et son disciple gardèrent, semble-t-il, le silence. Ils auraient pu dire : « Nous sommes citoyens romains », — car Silas[260] l’était comme Paul. Ils aimèrent mieux souffrir, contents de ressembler au Christ Jésus.

[260] Son nom avait aussi une forme latine : Silvanus.

On les livra aux licteurs qui déchirèrent leurs habits, les fouettèrent jusqu’au sang. Roués de coups, presque nus, ils furent menés à la prison. Ils se virent précipités dans une geôle profonde ; on serra leurs jambes meurtries, liées avec des cordes, dans les deux trous d’un bloc de bois.

Ce cachot était, selon la coutume romaine, une cave suintante, au plafond bas, sans fenêtre, nauséabonde. Paul et Silas y furent laissés comme des condamnés à mort ; les araignées, les rats et d’autres bêtes hideuses leur tenaient compagnie. Il y avait pourtant, à l’étage au-dessus ou à côté, d’autres prisonniers ; et ceux-ci, vers minuit, entendirent des choses étranges.

Les deux hommes enfermés dans la basse fosse chantaient ; leurs voix s’élevaient comme un hymne grave, suppliant et fort ; une joie inexplicable enflait leur psaume. Quel Dieu appelaient-ils du profond des ténèbres ? Soudain, la terre trembla violemment, au point que les fondations furent secouées. Toutes les portes s’ouvrirent, et tous les captifs sentirent que leurs chaînes tombaient. Paul et Silas se trouvèrent debout, les jambes hors des ceps, sans savoir comment. Ils sortirent dans l’escalier. Le gardien qui dormait en sa loge, sur la foi des portes verrouillées, s’éveilla au grondement de la secousse ; il vit les cachots ouverts ; il crut que les prisonniers avaient fui. Désespéré, il tira du fourreau son coutelas, et il allait se tuer, quand Paul, surgissant près de lui, cria d’un ton joyeux, impérieux : « Ne te fais point de mal ; nous sommes tous ici. »

Alors cet homme demanda des torches, et bondit à l’intérieur du cachot. Il vit les captifs libérés, en prière, les mains étendues ; comprenant qu’un prodige venait de s’accomplir, tremblant, il s’abattit à leurs pieds, comme s’ils étaient des dieux. L’éclair d’une illumination divine le foudroya ; il obéit à un mouvement dont il ne savait pas encore le sens. Il les emmena hors de la geôle et leur dit :

« Seigneurs, que dois-je faire pour être sauvé ? »

Les Apôtres répondirent : « Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé, toi et les tiens. » Et ils lui dirent la parole de Dieu, à lui et à tous ceux qui étaient dans sa maison.

Le geôlier, dans la cour de la prison, lava leurs membres où s’était collé le sang des plaies. Paul et Silas versèrent sur son front, sur celui de sa femme et de ses enfants l’eau qui lave toutes les souillures. Puis ils montèrent à la chambre haute ; là, il leur servit à manger ; ils rompirent sans doute ensemble le pain vivant ; et il exultait, avec les siens, d’avoir foi au vrai Dieu.

Cependant, de crainte qu’il ne fût inquiété, les Saints redescendirent en leur cachot. Mais, dans la soirée, des amis de Paul avaient dû intervenir auprès des magistrats. Ceux-ci, dès l’aurore, envoyèrent au gardien les licteurs porter cet ordre :

« Délivre les prisonniers d’hier. »

Le gardien courut annoncer aux deux captifs la bonne nouvelle : « Sortez, leur dit-il, allez en paix. » Paul voulut parler aux licteurs et ce fut, après le miracle de la nuit, un autre coup de théâtre :

« Vous nous avez, en public, écorchés, déchirés de coups ! Sans jugement on nous a jetés en prison, nous, citoyens romains ! Cela ne se passera pas ainsi. Que les préteurs viennent eux-mêmes et qu’ils nous fassent sortir d’ici. »

Les préteurs, en apprenant qu’ils avaient traité comme des misérables deux citoyens romains, s’effrayèrent ; ils encouraient, d’après la loi Porcia, la peine de mort. En hâte, ils allèrent, humblement, s’excuser ; ils libérèrent Paul et Silas, non sans les prier de quitter la ville ; ils avaient trop peur d’un nouvel incident !

Paul et son compagnon refusèrent d’obtempérer aussitôt ; ils se rendirent chez Lydia, virent là tous les frères, les exhortèrent, puis partirent.

Nul historien n’a mis en doute les tribulations de Paul à Philippes. L’Apôtre, écrivant aux Philippiens, évoque « le combat pour le Christ qu’ils ont vu jadis en sa personne[261] » ; il en parle comme un vétéran d’un fait d’armes honorable et connu de tous.

[261] I, 30. Voir aussi I Thessalon. II, 2.

Mais l’épisode du tremblement de terre, des chaînes qui se délient par miracle, devait exciter les sarcasmes de l’exégèse incroyante. Wellhausen a plaisanté sans élégance sur ce fait anormal : vers minuit, Paul et Silas veillaient ; les autres prisonniers veillaient ; seul, le gardien dormait. Le détail, quand on y réfléchit, n’a pourtant rien d’invraisemblable. Pour des captifs affreusement entravés, étendus sur des dalles humides ou dans la fange, parmi les vermines, le sommeil venait lent, inquiet, rompu au moindre bruit. Plus loin, M. Loisy[262], comme s’il oubliait que la cour de la prison possédait une fontaine, se demande pourquoi la même eau sert « au gardien pour laver les cicatrices des missionnaires et au missionnaire pour baptiser le gardien avec sa famille ».

[262] Op. cit., p. 643.

Tout esprit de bonne foi éclaircit aisément ces objections puériles. Deux autres circonstances sont moins nettes. Quand les prisonniers ont senti se dénouer leurs chaînes, une fois la stupeur passée, que font-ils ? Ne s’élancent-ils pas au dehors, affolés, ou dans l’espoir de fuir ? Le gardien ne paraît aucunement se préoccuper d’eux. Paul, en pleine obscurité, entend le gardien qui se désespère et veut se percer de son coutelas. Mais au nom de quelle certitude lui donne-t-il cette assurance : « Nous sommes tous ici » ?

Le narrateur abrège l’essentiel et néglige le reste. Supposer un clair de lune qui tombait d’un soupirail autour des cachots, ce n’est pas une solution. Un élément de mystère, une présence de l’Invisible impose sa nécessité, pour que tout soit explicable. Des Anges sont là. Ils n’interviennent pas, comme dans l’évasion de Pierre, en conduisant Paul et Silas hors de la prison. Ils frappent de stupeur les prisonniers, en sorte que personne ne songe à prendre la fuite. L’Esprit le révèle à Paul. Le miracle semble surtout d’ordre moral et symbolique. Les chaînes dénouées figurent la libération des âmes par la foi ; et la conversion brusque du gardien démontre l’efficacité surnaturelle des tourments qu’ont endurés les serviteurs de Dieu. Le baptême et ce qui suit atteste la même simplicité ingénue que la scène avec Lydia et l’invitation de cette bonne âme aux messagers du Christ.

Faut-il s’étonner ensuite si Paul accueille fièrement les licteurs, si, après s’être tu la veille, il déclare sa qualité de citoyen romain ? Paul agit surtout en vue du plus grand bien ; il est tout l’opposé d’un homme à système. Les mœurs de l’Orient moderne, comme celles des préteurs de Rome, peuvent ici nous élucider sa conduite. Rien n’est plus normal que la brutalité des magistrats envers deux étrangers sans défense ; dès que ces fonctionnaires apprendront à quoi ils s’exposaient, leur platitude égalera leur insolence. Paul et Silas pourraient porter plainte contre eux ; des excuses leur suffiront. Mais Paul y tient ; il les veut, pour la jeune église des gentils qu’une injustice non corrigée scandaliserait, et, plus encore, pour la suite de sa mission.

Il connaît maintenant, par expérience, la dureté romaine ; il va s’avancer en pays hostile ; il exhibe un sauf-conduit dont il ne fera usage, ailleurs, qu’en des cas extrêmes. Sa véritable identité restera toujours d’être Hébreu, fils d’Hébreu. Mais, partout, on saura qu’il est citoyen romain.

En attendant, à Philippes, il a goûté, sous les verges des licteurs, les prémices du martyre. « J’ai été flagellé trois fois », dira-t-il aux Corinthiens. La flagellation de Philippes est la seule des trois mentionnée dans les Actes. Il en est une autre pourtant que la tradition devait consacrer. A Rome, avant qu’on lui tranche la tête, Paul sera encore déchiré par les verges. Dernière ironie dont son titre de citoyen se verra flagellé lui-même.

XI
PAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE

Au sortir de Philippes, reprenant la via Egnatia, Paul, Silas et leurs compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit ans ? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus.

Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia, près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les fit-elle penser au philosophe de l’Éthique ? C’est fort possible, car Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et de la forme.

Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins, avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre aérien des dieux périmés.

[263] Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.

Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre, le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là, comme ailleurs, les maîtres des affaires ; beaucoup de Juifs pauvres exerçaient — ce qu’ils continuent — des petits métiers, entre autres celui de tisserand.

Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelait Jésus, mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec : Jason. Peut-être était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de l’épître aux Romains[264].

[264] XVI, 21.

Les Juifs avaient à Thessalonique une grande synagogue[265]. Le jour du sabbat, Paul vint y parler, ouvrant le mystère des Écritures, démontrant, les prophètes en main, que le Christ devait souffrir et ressusciter d’entre les morts, qu’Il était vraiment le Messie. Quelques Israélites eurent la foi ; mais Paul toucha surtout des Grecs monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus considérées.

[265] On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de celle où Paul prêcha.

De même qu’à Antioche de Pisidie, à Philippes et en bien d’autres villes, les catéchumènes ne sont pas tout d’abord des gens du peuple, des ignorants. La doctrine du Christ persuade des païens cultivés, des femmes au cœur délicat qu’enivre l’attrait d’une vie héroïque et bienheureuse, où ils pourront, sans mesure, se donner et recevoir. Ensuite, et promptement, la charité de l’Apôtre, son exemple et celui du Dieu qu’il enseigne, les incline vers les pauvres. Ils nourrissent, ils habillent en eux Jésus-Christ ; ils leur communiquent la joie du salut. Les plus misérables des frères participent à la fraction du pain ; on ne connaît plus chez eux, du moins dans la communion du Mystère, ni riches, ni indigents.

Mais, au milieu d’une ville de marchands et de courtisanes, vouée au culte d’Aphrodite, pleine du vertige des convoitises, prêcher le détachement des richesses, l’abstinence des voluptés, c’était une folie qui ne semblait pouvoir durer. Le miracle fut que, dans un tel milieu, une église se maintint et grandit en sainteté.

La première épître envoyée de Corinthe aux Thessaloniciens laisse entrevoir la merveilleuse activité du missionnaire, ses tourments, sa tendresse, sa puissance de persuasion.

Il ne prêcha point l’Évangile simplement en paroles, il le vivait. « Nuit et jour » il travaillait pour n’être à charge à personne. Dans l’échoppe où il tissait, tout en maniant la navette, il expliquait les voies du Seigneur. Il se faisait simple, afin d’être compris des simples. Il prenait en particulier les néophytes, exhortant chacun d’eux « comme une mère réchauffe entre ses bras l’enfant qu’elle nourrit[266] ». Prêt à donner sa vie pour leur âme, il pouvait tout leur dire, tout exiger de leur foi. La parole qu’il dispensait n’était point la sienne, mais celle de Dieu. Il la confirmait en guérissant les malades, ou par les dons spirituels qui emplissaient les croyants.

[266] XI, 7.

Il les préparait à être persécutés, et bientôt il eut l’occasion de leur prouver qu’il savait lui-même souffrir.

Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine et jaloux de voir les païens en majorité dans l’église, fomentèrent une conspiration. Sur les quais, sur les places ils ramassèrent des mendiants, des portefaix sans travail, la canaille des ports toujours disposée aux coups de main et aux tumultes ; une bande alla manifester devant la porte de Jason. Ils réclamèrent Paul, Silas et Timothée. Heureusement, les missionnaires n’étaient pas là. Les Juifs eurent l’audace d’appréhender Jason et quelques frères arrêtés en chemin. Ils les traînèrent devant les magistrats municipaux, les « politarques ».

« Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent contre les principes de César ; ils disent qu’il y a un autre roi, Jésus. »

Ces Juifs intentaient aux disciples de Paul l’accusation qui avait réussi contre Jésus : les montrer comme des séditieux, coupables de lèse-majesté, faire peur aux magistrats tremblants vis-à-vis du pouvoir central. Et, en effet, les politarques furent violemment émus. Quel était ce roi dont l’Empire ne serait jamais renversé, qui reviendrait en triomphateur pour juger les peuples ?

Néanmoins, Jason était connu comme un citoyen pacifique, honorable ; il se défendit avec force. Les politarques le relâchèrent, lui et les autres, non sans leur imposer, par prudence, une caution.

Les ennemis de Paul allaient-ils se tenir pour battus ? S’ils voulaient mettre fin au scandale de sa doctrine, ils n’avaient qu’à l’assassiner. On devait prévoir un attentat. Les fidèles supplièrent Paul de partir ; ce fut une de ses plus dures tristesses. Il ne résista point, trop averti que les Juifs seraient implacables. Comme des espions guettaient ses allées et venues, il quitta la ville, avec Silas, dans la nuit. Quelques frères les escortaient.

Au delà du Vardar, ils se dirigèrent vers la montagne. Par une région difficile où ils eurent à franchir des torrents, deux journées de marche les amenèrent sur le plateau de Bérée, pays de cascades et de beaux arbres, au-dessus d’une plaine coupée d’aqueducs.

Admirons ici la constance de Paul : à Bérée, comme partout, il entre dans la synagogue ; il recommence à démontrer que toutes les Écritures préfigurent Jésus ; et, cette fois, sa ténacité trouve une récompense : il ne convertit plus seulement des gentils, d’élégantes femmes grecques, dégoûtées des bassesses païennes. Des Juifs de bonne volonté, en assez grand nombre, ouvrent leur cœur à sa parole ; ils examinent les Prophètes, pour voir si le témoignage de l’Apôtre s’accorde avec eux. L’aveuglement du peuple juif se butait, se bute encore à ce point unique ; il ne veut pas comprendre les prophéties, admettre le Messie humilié, expiateur[267]. Là où Isaïe, Zacharie et d’autres définissent trop clairement l’Homme de douleur, les rabbins prétendaient ne reconnaître qu’une vision symbolique des calamités d’Israël.

[267] Voir Lagrange, le Messianisme chez les Juifs, p. 236-251.

Les Juifs de Bérée consolèrent Paul de n’avoir pu fléchir ceux de Thessalonique. Mais, promptement, les Thessaloniciens apprirent qu’à Bérée il établissait une église fréquentée par des Juifs. Les synagogues dépêchèrent, là-bas, des agitateurs ; ceux-ci calomnièrent, vilipendèrent de leur mieux l’Apôtre. La populace était prête à un soulèvement ; peut-être allait-on lapider Paul ou le massacrer. Une fois de plus il dut fuir, laissant à Bérée Timothée et Silas, pour continuer, sans lui, l’œuvre miraculeuse.

Le plus douloureux fut de savoir qu’à Thessalonique les chrétiens et, surtout, les Juifs baptisés étaient furieusement persécutés par la coalition des juiveries. Lorsqu’il leur écrira, il ne taira point son amertume excessive :

« Ces Juifs qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont aussi pourchassés, ils ne plaisent point à Dieu, ils sont les ennemis du genre humain, quand ils veulent nous empêcher de parler aux gentils pour leur salut ; et, ainsi, ils mettent le comble, en tout temps, à leurs péchés. Mais la Colère vient en hâte sur eux, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie[268]. »

[268] I, II, 15-16.

Voyait-il d’avance la ruine de Jérusalem et tous les châtiments qui tomberaient, au long des siècles, sur le peuple au cou raide ? Il connaissait les prédictions de Jésus ; mais il songeait davantage à la disgrâce intérieure, à cet entêtement surnaturel qui cesserait vers la fin des temps.

Quand viendrait celle-ci ? De tout son désir il l’attendait, il l’exigeait. Il voulait pour l’univers l’évidence fulgurante dont lui-même avait reçu l’illumination. Oui, quand donc le Seigneur Jésus apparaîtrait-il « avec les Anges de sa puissance, dans le flamboiement du feu ?… Alors Il donnerait leur dû à ceux qui n’écoutent pas l’Évangile[269] », et Il serait glorifié en ses Saints.

[269] II Thessal. I, 8-10.

Paul, sur le moment de la Parousie, ne savait qu’une chose : « Le jour du Seigneur arrivera comme un voleur nocturne. » Cependant, l’Église primitive admettait certains signes annonciateurs ; et, à Thessalonique, il avait enseigné ce qu’il tenait sans doute de la tradition commune au sujet de ce grand mystère[270].

[270] II Thessal. II, 14.

« Il faut auparavant que vienne l’apostasie (des peuples) et que se manifeste l’homme de péché, le fils de perdition, celui qui s’oppose[271] et s’exalte au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu, au point de s’asseoir en trônant dans le temple de Dieu, et de se poser en Dieu. »

[271] Paul dépeint l’Anté-Christ, sans le nommer expressément.

Quelqu’un d’invisible empêchait l’avènement de l’homme « sans loi ». Mais l’obstacle[272], pour un temps, serait écarté, et l’impie se manifesterait en des signes et des faux prodiges, dans toutes les séductions de l’iniquité. Alors le Seigneur Jésus l’exterminerait sous la gloire de sa Parousie.

[272] L’obstacle, selon Tertullien (voir Vosté, Commentaire, ch. V, 6) serait l’Empire romain, principe d’ordre et de paix, continué dans l’Église romaine. Mais Paul se représente quelqu’un de personnel. On a ingénieusement supposé un Archange protecteur de l’Église, saint Michel entre tous. Il est encore plus simple d’avouer qu’on n’a pas le mot de l’énigme.

Paul croyait, comme tous les premiers chrétiens, comme on le croira encore au temps de saint Cyprien[273] et plus tard, à la possibilité prochaine de la Parousie. Les Juifs n’avaient jamais oublié le passage de l’Exterminateur, en Égypte, dans la nuit pascale. Ils pensaient que le Messie choisirait, pour se manifester, cette nuit-là. Les chrétiens héritèrent d’eux semblable attente. Au dire de saint Jérôme[274], la veille de Pâques, les fidèles restaient, jusqu’à minuit, dans l’église, frissonnant d’un espoir qui, chez les tièdes, s’alourdissait d’une anxiété. Est-ce pour ce soir la fin de la douleur et du péché, la fin du silence de Dieu, la fin aussi des joies terrestres ? Passé minuit, ils se disaient : « Non, pas encore. » Et l’on se disposait allégrement à la fête du Seigneur ressuscité.

[273] Saint Cyprien commence en ces termes la Préface de son exhortation au martyre : « Au moment où la persécution et l’angoisse vont vous atteindre, où la fin du monde et la venue de l’Anté-Christ sont proches… »

[274] Commentaire sur saint Mathieu, XXV, 6.

Au fort des persécutions, l’idée que le triomphe du Juste ne tarderait guère soutint puissamment la patience des martyrs. Les juges, dans leurs interrogatoires, posaient cette question ironique :

« Puisque Jésus est ressuscité, pourquoi ne se montre-t-il à tous ? »

Les chrétiens osaient répondre :

« Son retour est proche ; vous le verrez. »

Saint Jean écoutera le grand cri des morts, de tous ceux qui ont donné leur vie en témoignage : « Qu’attendez-vous, Seigneur, vous, saint et vrai, pour juger et demander aux habitants de la terre vengeance de notre sang[275] ? »

[275] Apocalypse, VI, 10.

Mais une illusion populaire se propageait, dont les docteurs comprirent aussitôt le péril. Des exaltés ou des bavards allaient répétant que la fin du monde était imminente. A Thessalonique, après le départ de Paul, on lui avait attribué, sur cet événement, des paroles téméraires, même une épître[276]. Là-dessus, les gens paresseux se croisaient les bras, péroraient et mendiaient : « A quoi bon travailler, puisque tout va être détruit ? » Des visionnaires et des charlatans excitaient des rumeurs folles. On se tourmentait de savoir quel sort auraient les vivants au jour de la Parousie, s’ils entreraient, avant les défunts, dans le Royaume.

[276] II Thessal. II, 2.

Quand Paul, à Corinthe, apprendra cette agitation, il se hâtera d’écrire aux Thessaloniciens et de restituer en leur esprit la vérité, telle qu’il l’enseignait.

Pour l’heure, le voici, fugitif encore, sur la route d’Athènes ; on dirait le Juif errant de l’apostolat ; à chacun de ses pas qu’ils précipitent, ses ennemis poussent l’Évangile en avant. Les églises de Thessalonique et de Bérée ne mourront point, et celle de Corinthe va naître.

On n’est pas du tout certain qu’il se soit embarqué à Méthone, qu’il ait gagné Athènes par mer. Il a pris le chemin de la côte ; mais il a pu, ensuite, remonter vers les défilés de la Thessalie[277]. « Ceux qui le conduisaient, disent les Actes, le menèrent jusqu’à Athènes. » Ces termes seraient bizarres, s’ils se rapportaient à une traversée.

[277] C’est l’opinion soutenue par Knabenbauer dans son commentaire des Actes.

En franchissant, un soir d’automne, les Thermopyles, j’ai songé avec une étrange émotion que l’Apôtre avait peut-être passé dans ces gorges épiques ; et, vraiment, j’y reconnus le double aspect de sa vie : en bas, le lit d’un torrent, resserré entre les deux pentes sombres de la montagne ; plus haut, des môles abrupts, des arbustes épars, des chênes aux feuilles rougies qui paraissaient flamber, des cimes déchiquetées, nids d’aigle inaccessibles ; et, sur nos têtes, un crépuscule immense, doré comme un beau miel, qui s’épandait jusqu’à la mer ; toutes les violences des luttes transitoires, et la paix des régions divines.

XII
LE DISCOURS DE L’ARÉOPAGE

Si Paul avait été, comme certains le veulent, un hellénisant, il n’aurait pas touché le sol attique, pénétré dans le sanctuaire de l’hellénisme, sans être saisi d’une admiration et d’une secrète volupté. Au contraire, Athènes lui déplut fortement. Cette ville auguste l’attrista, lui pesa, « l’exaspéra[278] ».

[278] Actes XVII, 16.

D’abord il s’y trouva seul[279], dans une solitude hostile. Timothée l’y avait rejoint. Mais, à la nouvelle des vexations qu’enduraient les chrétiens de Thessalonique, Paul « n’y put tenir ». Il envoya son disciple à ses Thessaloniciens bien-aimés ; car il souffrait trop de ne point les revoir lui-même. Timothée les conforterait, les maintiendrait dans l’espérance et la charité une.

[279] I Thessal. III, 1-2.

Pourquoi Paul, jusqu’au retour de Timothée, fut-il en proie à une telle angoisse qu’il éprouva, ensuite, le besoin d’y faire allusion ? Il semble avoir eu à surmonter une crise de lassitude, comme en traversent tous les Saints, épreuve où se retrempe leur humilité confiante. Tant d’efforts, et, en apparence, un si fragile succès ! Il tremblait pour les églises qu’il avait dû abandonner à peine instruites :

« Si celui qui tente, dira-t-il aux Thessaloniciens, allait vous avoir tentés ! Si mon labeur était tombé dans le vide[280] ! »

[280] I Thessal. III, 5.

Son isolement, au milieu d’Athènes, aggravait ses inquiétudes. Il sentait, dans cette ville, plus que nulle part ailleurs, l’énorme poids de la résistance païenne. Les idoles étaient là chez elles, comme dans leur Panthéon, tranquilles, triomphantes, innombrables. Depuis les portes jusqu’au Céramique, dans chaque rue, sous chaque portique, des temples, des statues[281]. Combien de Zeus, de Pallas, de Bacchus, d’Aphrodites ! Au-dessus du Céramique, le temple d’Héphaistos ; tout près, celui de l’Aphrodite Ouranienne qu’avait sculptée Phidias dans un bloc de Paros. Rue des Trépieds, le Satyre de Praxitèle. Vers le théâtre, encore Bacchus. En allant du théâtre à l’Acropole, les temples d’Esculape et de Thémis, de Gé Kourotrophos et de Déméter Chloé. Et tous les héros éponymes, les hommes illustres, les déités allégoriques, et, sur l’agora, l’autel de la Pitié, déesse que, seuls d’entre les peuples, les Athéniens vénéraient.

[281] Voir Pausanias, l’Attique.

Pour celle-là, Paul aurait eu spontanément quelque indulgence. Mais il la jugeait bien misérable elle-même. Adorer une idée, quand on peut s’approcher de la Vie éternelle et vivre dans le Principe d’où cette idée procède, le faire vivre en soi, Dieu et homme, lui « par qui et pour qui tout a été créé[282] », c’est encore se vouer aux ténèbres et repousser Dieu.

[282] Coloss. I, 16.

Paul s’affligea de voir les Athéniens profondément attachés aux légendes des faux dieux, aux pompes des liturgies, donc d’autant plus difficiles à convertir. Les processions, les fêtes interminables heurtaient ses yeux. Le pharisien qu’il avait été abhorrait jusqu’à « l’ombre de l’ombre d’une idole ». La beauté des formes, dans les statues, l’irritait parce qu’elle animait un mensonge d’un semblant de vérité plus vivace. Pour lui, l’attrait des créatures ne pouvait être qu’en leur ressemblance avec le Christ, image du Père, avec le Dieu réel, absolu dont il avait entrevu le visage humain.

Un jour cependant qu’il était descendu au vieux port de Phalère ou à Munychie, il remarqua une pierre d’autel qui portait cette inscription : « Au dieu inconnu[283]. » Les dévots avaient ainsi voulu capter la bienveillance de quelque dieu étranger ; sans savoir son nom, ils lui apportaient un hommage, des offrandes ; et leur piété croyait au moins conjurer les rancunes de Puissances occultes que personne autre n’invoquait.

[283] M. Loisy soutient, en s’appuyant sur Pausanias (I, I, 4), que la forme exacte de l’inscription devait être : Aux dieux inconnus. Mais Diogène de Laerce, dans la vie d’Epiménide (Vitae philos., I, 10), constate qu’on dédiait des autels « au dieu qu’il regarde, au dieu inconnu » ; et Norden (Agnôstos theos, p. 30) rappelle que, chez les Arabes aussi, on voyait une pierre carrée, autel « du dieu inconnu ».

Dans la pensée de Paul, ces idolâtres, à leur insu, faisaient place au Dieu unique que leurs cœurs cherchaient, parce qu’Il les attendait.

Cette découverte lui donna comme l’apaisement d’un conflit. Auparavant déjà il avait aperçu que le paganisme, en ses modes épurés de croyance, était un mouvement vers l’Inconnu qui demeurait, sans la Révélation, difficile à connaître. Mais, dès lors, il sentit mieux où pouvait aboutir, avec la discipline chrétienne, l’effort désordonné de la philosophie grecque. La mission de l’Hellade lui apparut : conduire les âmes à la recherche d’un Dieu supra-sensible. Sans pouvoir se réconcilier avec Athènes, il y prêcha dans l’espérance.

Au début, il parla, le jour du sabbat, à l’intérieur de la synagogue. Peu puissante, la colonie juive d’Athènes s’abstint de provoquer des émeutes, mais elle ne semble guère avoir compris sa parole, et il s’adressa directement aux païens.

Athènes avait perdu, pour des siècles, toute énergie politique ; dans l’art, elle ne créait plus rien. Elle vivait sur la splendeur de son histoire ; c’était une ville d’université où les jeunes gens de l’Empire venaient, par mode, achever leur formation. Elle avait encore des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. Probabilistes, cyniques, épicuriens, stoïciens, voisinaient sans trop de heurts dans un milieu de dilettantes décadents où l’élégance était de railler toutes les convictions.

Les Athéniens restaient ce qu’ils n’ont pas cessé d’être, un peuple à l’humeur légère, curieux et vif d’intelligence, amoureux des spectacles éclatants et de beau langage, plus flâneur qu’agité, plus vantard que patriote, plus dévot envers les images que solidement religieux. Comme au temps de Démosthène, « quoi de nouveau ? » restait la formule journalière de leur inconstance ou de leur esprit blasé. Sauf aux heures trop chaudes, les citoyens qui avaient du loisir et le goût des bavardages — c’est-à-dire presque tous — vivaient sous les portiques, autour des temples, sur l’agora. C’est là que Paul osa disputer contre des philosophes, personnages notoires ; il leur exposait l’essentiel de son Évangile, Jésus et la Résurrection. Il ne payait guère de mine ; la puissance de son Verbe et l’étrangeté de sa doctrine arrêtaient cependant l’attention ; on faisait cercle pour l’entendre ; les survenants s’enquéraient :

« Que nous veut ce pierrot ? »

Ils le comparaient, avec leur morgue d’intellectuels satisfaits d’eux-mêmes, aux oiseaux qui picorent, en sautillant, sur les dalles, ce qu’ont laissé tomber les passants, aux gueux qui ramassaient, pour se nourrir, les graines éparses sur le marché, ou à ces péroreurs de carrefour, débitant des drôleries qu’ils ont quêtées partout. Et d’autres expliquaient dédaigneusement :

« C’est un colporteur de divinités étrangères. Il annonce Jésus et Anastasis. »

Anastasis voulait dire : la Résurrection. Était-ce en manière de sarcasme qu’ils prenaient pour une déesse Anastasis ? Les Athéniens avaient dressé des autels à l’Impudence ; pourquoi Résurrection ne serait-elle pas aussi une divinité ?

Tout au moins, s’ils affectaient de l’ironie en face du petit prêcheur juif, ils le trouvaient amusant, « intéressant », comme diraient les snobs, parce qu’il faisait sonner à leurs oreilles des mots et des choses qu’ils ignoraient.

Certains, pris du désir de mieux connaître sa doctrine, eurent la fantaisie d’exiger qu’il la présentât dans une conférence publique. Cavalièrement, ils l’appréhendèrent et l’emmenèrent, sans lui donner le temps de la réflexion, en un lieu bien choisi pour l’orateur comme pour l’auditoire, au flanc occidental de l’Acropole, sur la colline d’Arès[284]. Paul ne résista point, considérant que l’Esprit leur inspirait cette volonté imprévue, joyeux aussi d’affronter l’erreur polythéiste dans la citadelle même de ses hautes traditions, de crier aux idoles : Vous n’existez pas[285].

[284] Il ne s’agissait nullement de le faire comparaître devant l’Aréopage, bien que ce tribunal siégeât certains jours en cet endroit. Le texte est clair : « Ils le conduisirent sur la colline d’Arès. » L’orateur ne s’adresse pas à des juges, mais commence : Hommes athéniens… Quand il sent l’auditoire mal disposé, il se retire, et personne ne l’inquiète ; aucun jugement n’intervient.

[285] « Cela n’existe vraiment pas, les idoles » (I Cor. VIII, 4).

Du sommet des degrés il avait devant lui tous les temples de la colline, Athènes en bas, l’horizon des montagnes, et la mer[286]. Une foule pouvait, à son aise, s’échelonner sur la butte, sans rien perdre d’une voix sonore que renvoyait, sans doute, le mur de fond d’un portique.

[286] Voir plus haut, p. [26-28].

Son discours, d’une portée immense, allait marquer la solennelle rencontre du dogme chrétien et de la pensée grecque. L’exégèse négative s’est acharnée à prouver que le fond même n’est pas authentique. Harnack en a pourtant défendu l’historicité. Elle s’impose, si on examine la convenance du texte avec les idées générales de l’Apôtre, avec les nécessités du temps et du lieu.

Le narrateur, évidemment, reproduit, à gros traits, sans établir des transitions, les lignes dominantes. S’il était un rhéteur, il aurait, comme un Tite-Live, composé d’après les données traditionnelles, une harangue exemplaire. Un auditeur ému avait retenu certaines phrases et l’ensemble du mouvement. Luc a consigné ce qu’il savait par lui ou par saint Paul lui-même.

Voici d’abord une thèse commune à toutes les prédications chrétiennes, chaque fois que les missionnaires combattaient l’idolâtrie :

Il est un seul Dieu qui a fait le monde et tout ce qui existe dans le monde. Il est le Maître du ciel et de la terre. Donc il n’habite pas en des temples faits de main d’homme (Étienne, avec un semblable argument, avait bravé le sanhédrin), et les mains des hommes ne peuvent le servir, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui a donné à tous les êtres la vie et le souffle.

Dans une langue rationnelle, intelligible à des Hellènes cultivés, Paul énonce la même réprobation logique du paganisme qu’il reprendra, plus véhémente, au début de l’épître aux Romains. Nous reconnaissons le vieil anathème juif contre les idoles, celui du psaume CXIII : « Elles ont une bouche et elles ne parleront pas, des yeux, et elles ne verront pas », et, mieux encore, ceux du livre de la Sagesse[287], où est tournée en dérision l’impuissance de l’artiste à figurer un dieu qui ait la ressemblance humaine :

[287] Ch. XIII, 11-19, et XV, 15-19.

« Alors qu’il est mortel, il façonne un mort de ses mains iniques. Car il a sur les dieux qu’il adore cet avantage d’être un vivant, tandis qu’ils n’ont jamais vécu. »

Mais Paul ne s’arrête pas à condamner. Si Dieu est esprit, quel culte devons-nous lui rendre ? Nous sommes tous issus d’un seul homme que Dieu fit à son image. Donc nous sommes « de la race » de Dieu. Nous venons de Lui, nous avons en lui la vie, le mouvement, l’être. Il nous a donné des signes pour le chercher dans l’univers, pour sentir sa présence et bénir ses bienfaits. La conclusion, Paul dut la déduire, c’est qu’il faut adorer le Père « en esprit et en vérité » selon la parole du Maître à la femme de Samarie.

Ce Dieu, « les temps d’ignorance » l’ont méconnu. A présent, Il mande « à tous les hommes, en tous lieux, de se repentir, parce qu’il a fixé un jour où il va juger le monde dans la justice, par un homme qu’il y a destiné, donnant à tous une raison de croire, en le ressuscitant d’entre les morts ».

Telle est, réduite à ses éléments, la dialectique de Paul. Dix-neuf siècles de christianisme nous l’ont rendue familière. Pour les Athéniens, elle sembla bizarre au point qu’ils eurent peine à la saisir, et, surtout, à l’admettre.

Combien prudente cependant, ingénieuse était l’accommodation des vérités qu’il leur dispensait ! En évoquant « le dieu inconnu » son éloquence avait l’air, pour prendre son vol, de s’élancer du sol même d’Athènes. Il loue leur piété en tant qu’elle peut être dirigée vers le Dieu vrai qu’ils adoraient sans le connaître. Dieu n’est point représenté comme inconnaissable. L’Apôtre, au rebours, veut leur faire entendre que les lumières de leur raison devaient les acheminer à le découvrir. « Depuis la création du monde, enseignera-t-il ailleurs[288], ses invisibles perfections se laissent concevoir par ses œuvres. » Ici, une vue générale sur la philosophie de l’histoire enveloppe une réflexion précise suggérée par le lieu même où l’orateur parlait.

[288] Rom. I, 20.

« Dieu, dit-il, a fait qu’issue d’un seul, toute race d’hommes habitât sur toute la face de la terre, où il a fixé des temps réglés et les limites des pays qu’ils habitent. »

En présence de l’Attique déployée sous son regard, de l’Acropole taillée si visiblement pour porter un temple, Paul songeait que l’Hellade, comme la Judée, avait été prédestinée à l’avenir d’un peuple unique. Aucun horizon, sauf celui de Jérusalem, n’aurait mieux attesté l’évidence d’une harmonie préétablie entre un site et la mission du peuple qui devait y vivre. En quel lieu aurait-il senti davantage que « la divinité ne peut être semblable à l’or, à l’argent, à la pierre, aux images qui sont l’œuvre de l’art et de la méditation des hommes » ? Il ose le déclarer en face du Parthénon, de la Pallas chryséléphantine, de l’autre Pallas, celle devant qui était allumée une lampe qu’on remplissait d’huile une fois par an, de l’Athéné Areia, dressée dans l’Aréopage, et près du temple des Semnae (des Érinyes), des statues de Pluton, d’Hermès et de la Terre.

Pour qu’on écoutât sans murmure des impiétés pareilles, il fallait que l’assistance fût composée surtout de philosophes et de sceptiques. Paul savait bien quel public il se proposait de toucher. Son langage était semé d’expressions qui pouvaient plaire à des stoïciens détachés des cultes nationaux et polythéistes. Témoin la citation fameuse :

De sa race aussi nous sommes,

réminiscence du poète cilicien, Aratus, mais qui se rencontre aussi dans l’hymne de Cléanthe à Zeus. La formule : « En lui, nous avons la vie, le mouvement, l’être », convenait aux oreilles de panthéistes stoïciens. Seulement Paul entendait ces termes dans un sens nouveau ; il en usait pour bien faire cheminer à travers les esprits des vérités qu’il voulait expliquer ensuite. Comme on utilise un tronc d’arbre, s’il faut franchir un fossé, il jetait, de lui à son auditoire, les ponts qui s’offraient. Les philosophes avaient défini comme ils pouvaient les rapports de l’univers avec Dieu. Aucun n’avait établi la notion d’un Dieu personnel et transcendant, infiniment libre et si bien uni à l’homme, sa créature, que nous respirons corporellement et vivons davantage d’une vie mystique dans l’intimité de l’Être divin, et que Dieu s’est fait chair, afin de nous vivifier en mourant, en ressuscitant pour nous.

Certaines conceptions, certains mots de la philosophie païenne n’en étaient pas moins aptes à se transposer selon l’esprit du Christ. Paul, sans hésiter, se les approprie[289].

[289] Il serait sophistique d’en conclure avec Norden que sa doctrine est celle d’un stoïcien ; pas plus qu’il ne professe la philosophie stoïcienne, quand il déclare (Rom. XI, 36) : « C’est de lui (Dieu), par lui, et pour lui que sont toutes choses. » Marc-Aurèle, longtemps après Paul d’ailleurs, a pu s’exprimer d’une façon presque identique. Il logeait sous les mêmes mots des réalités tout autres.

Son discours en devient-il celui d’un philosophe ? Il parle comme devait le faire un Apôtre et un Prophète, avec la certitude et la puissance de la Révélation :

« Ce que vous adoriez sans le connaître, moi, je vous l’annonce. »

Si, tout d’abord, il sous-entend l’Évangile, en vue de mieux asseoir le dogme fondamental, l’existence et la nature du Dieu unique, il proclame ensuite les grands articles de sa foi. L’histoire du genre humain apparaît divisée en deux périodes : « les temps d’ignorance » et les temps de la connaissance. Ceux-ci doivent être les temps du repentir. Il faut se préparer à la venue du Juge, de l’Homme, à qui est donné l’empire sur les vivants et les morts. Paul appelle Jésus simplement « un homme », de peur que l’Homme-Dieu ne soit pris pour une divinité mythique. Mais quelle audace devant des philosophes, devant le Parthénon, et les temples orgueilleux, d’appeler le passé d’Athènes une ère « d’ignorance », d’affirmer que cette vaine gloire croulera, qu’il faut se mettre à genoux dans la poussière et se repentir d’avoir ignoré !

De telles perspectives pouvaient-elles être accueillies sans murmures ? Lorsque l’Apôtre prophétisa « la résurrection des morts », parmi les assistants se propagèrent des sourires, des éclats de rire, des haussements d’épaules. Beaucoup se levèrent, déclarant : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » Les Grecs savaient que certains héros, Héraclès, Adonis, étaient ressuscités ; et encore, pour l’élite des gens cultivés, ces fables apparaissaient comme de vieux symboles. Socrate avait parlé de l’âme immortelle. Mais la résurrection et le jugement de tous les hommes, c’était absurde, inintelligible !

Paul comprit que, s’il allait jusqu’au bout de son homélie, sa cause était perdue aux yeux des Athéniens, et il brusqua sa péroraison, réservant à des auditeurs mieux préparés une catéchèse qui leur expliquerait Jésus mis en croix.

Il fit dans Athènes peu de disciples. On garda leur mémoire, d’autant plus aisément qu’ils étaient plus rares. L’un d’eux, assesseur de l’Aréopage, ancien archonte, s’appelait Denys, et la tradition ecclésiastique[290] l’honora comme le premier évêque d’Athènes. Une femme aussi reçut le baptême. Elle avait nom Damaris ou Damalis.

[290] Voir Eusèbe, H. E. IV, XXIII.

Les Athéniens résistèrent longtemps à l’Évangile. Le scepticisme philosophique, le goût des fêtes et des processions, l’enchantement des images coutumières, la vanité nationale, tout les retenait dans les voies du passé. Même convertis, on les verra, au second siècle, après le martyre de leur évêque Publius, déserter en masse les églises et revenir passagèrement aux pratiques païennes[291].

[291] Voir Duchesne, Hist. anc. de l’Église, t. I, p. 261.

S’ils n’avaient imposé à Paul ce qu’on appellerait aujourd’hui un discours-programme, son passage au milieu d’eux n’eût laissé qu’un souvenir inconsistant. Mais ce discours allait être, dans sa carrière d’Apôtre, une date culminante. La Pallas Athéné de l’Acropole figurait la sagesse antique, selon son rêve de terrestre et courte perfection. Paul, en montant vers elle, lui avait démontré son insuffisance, sinon son néant. Désormais, la déesse n’avait qu’à mourir, la lampe du sanctuaire devait s’éteindre. La raison ne voulait plus vivre qu’illuminée par la foi.

XIII
L’ÉGLISE DE CORINTHE

Paul emportait d’Athènes la tristesse d’avoir travaillé presque sans fruit. Infatigable dans l’espoir, il se dirigea vers Corinthe, poursuivant sa marche du côté de l’Occident. Nous ignorons s’il s’embarqua au Pirée ou s’il prit à pied la route d’Éleusis et de Mégare, puis longea jusqu’à l’isthme le golfe Saronique. Les termes peu précis du texte semblent indiquer plutôt un voyage pédestre[292].

[292] « Ayant quitté Athènes, il vint à Corinthe. »

Bien avant les approches de la ville, se leva sur l’étendue, entre les deux mers, l’énorme Acrocorinthe, isolée, d’où il la voyait, comme le cône d’un volcan mort.

Paul ne l’ignorait point : à son faîte, Cypris, patronne de Corinthe, avait une chapelle servie par mille prêtresses ; des pèlerins innombrables gravissaient la montagne, et l’on prêtait aux servantes de volupté un pouvoir d’intercession. Mais il jugeait les démons de la chair moins redoutables que l’orgueil des faux sages.

De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse confuse que le bon levain pourrait transformer.

Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic, l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers composait une foule instable que grossissait une multitude d’esclaves, — quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293]. Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux. On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde.

[293] Voir Strabon, l. VIII, VII.

En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs ; il voulait s’offrir quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta devant la boutique récemment ouverte d’un « faiseur de tentes », d’un homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les causes, dus selon Suétone à un certain Chrestos[294] — probablement à des conflits entre synagogues et chrétiens — avait frappé les Juifs d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre — à Rome seulement on en comptait cinquante ou soixante mille — empêcha qu’ils ne fussent tous chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans peine un centre pour l’église nouvelle.

[294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de Christos, cause de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome.

Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés ? Nulle part les Actes ni Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient pas été chrétiens, il aurait commencé par eux.

[295] I Cor. XVI, 15.

[296] Id. I, 16.

Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit. Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes, « non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation de l’Esprit et de la puissance ». Tous les dons de l’homme inspiré se révélaient en sa personne : foi, science, prophétie, discernement des consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui panse les plaies.

Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue, exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui rend la joie facile. Le « pal[297] » enfoncé dans sa chair lui laissait peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants : « la faiblesse[298] » dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le déprimaient.

[297] II Cor. XII, 7. Le mot « skolops » qu’on traduit souvent par « écharde » (image peu nette) paraît désigner une infirmité vulgaire et poignante que la chirurgie moderne supprime facilement.

[298] I Cor. II, 3. « Je fus, parmi vous, dans la faiblesse, la crainte, en grand tremblement. »

Chaque sabbat, cependant, il annonçait le Christ dans les synagogues et il obtenait des conversions. Silas et Timothée arrivèrent de Macédoine ; des subsides qu’ils apportèrent ou fournis par les premiers fidèles de Corinthe leur permirent de se donner à l’apostolat. Mais la sempiternelle hostilité des Juifs ne tarda pas à sévir. Chaque fois que Paul nommait Jésus devant eux, ils poussaient des cris, blasphémaient. Il secoua contre ces endurcis la poussière de son manteau ; et il les quitta en leur laissant cet anathème :

« Que votre sang soit sur votre tête. Moi, j’en suis pur, et, de ce jour, je m’en irai vers les gentils. »

Il voulait leur signifier : « En repoussant la vie, vous tombez dans la mort. Ce n’est point ma faute. J’ai fait ce que j’ai pu. »

Dès lors il réunit ceux qui désiraient l’entendre chez un certain Titius Justus, « un craignant Dieu », dont la maison était contiguë à la synagogue. Il « tremblait » comme il le confessera plus tard, de voir son œuvre une fois de plus troublée, saccagée. Une vision, dans la nuit, le rassura ; le Seigneur lui dit :

« N’aie pas peur ; parle et ne te tais point ; car je suis avec toi ; et nul ne se mettra contre toi de manière à te nuire ; parce qu’un peuple nombreux est à moi dans cette ville. »

De fait, sa parole eut, à Corinthe, une efficacité plus large qu’en nul autre lieu. Parmi ceux qui vinrent à la foi il y eut un personnage considérable, et, chose étonnante, un Israélite, Crispus, le chef de la synagogue d’où Paul était sorti en faisant claquer les portes.

L’archisynagôgos, étant le gardien du dogme, veillait sur l’observance des préceptes, instruisait le peuple, présidait les assemblées, encaissait l’argent des aumônes. A cette charge rétribuée honorablement la loi romaine reconnaissait des privilèges. Il fallait, pour l’obtenir, avoir passé un examen difficile sur la théologie, le droit, la médecine. Le baptême de Crispus et de toute sa maison eut presque l’importance qu’aurait la conversion d’un évêque anglican au catholicisme. Paul en reçut grande allégresse. Il le baptisa de sa propre main[299]. Quels que fussent ses démêlés avec les Juifs, leur salut le tourmentait autant que celui des païens.

[299] I Cor. I, 14.

Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui. Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses nouvelles[300].

[300] I Thessal. III, 6.

« [Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos nécessités et tribulations. »

Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés sur les nuées, à la rencontre du Juge ? Ceux qui meurent maintenant ne sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la pourriture du tombeau ? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants et des morts, l’apocalypse véridique :

« Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur : nous, les vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui dorment ; car le Seigneur lui-même, dans la clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur. »

On pourrait induire de ces mots : nous, les vivants, que Paul s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette, à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait : rien ne l’assurait de vivre jusqu’au soir ; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie : avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente ? « Mille années, devant Dieu, c’est comme un jour[301]. » Il pénétrait aussi les périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît : des paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin pour s’engourdir ou quêter leur pain ; les âmes de bonne foi se fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les gens se disaient entre eux : « Que devient la promesse de son retour ? Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le commencement du monde[302]. » Nous, les vivants, représente donc les fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps s’ils vivent encore, ou d’autres.

[301] II Petr. III, 8.

[302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain (ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de la Parousie : « Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu se manifestera. » Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand son royaume arriverait il répondit : « Lorsque deux choses n’en feront plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque, dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni femme. » (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les Égyptiens.)

Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut comme le Seigneur l’enseignait.

Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve tendresse des premières fraternités chrétiennes : « Vivez en paix les uns avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous. Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui accomplira.

« Frères, priez pour nous. Saluez tous les frères dans un saint baiser. »

Comme, en dépit de ses admonitions, les agitateurs continuaient à semer leurs creuses prophéties, dans une deuxième épître, plus acérée, plus âpre, il tança les Thessaloniciens d’oublier ce qu’il leur avait dit, étant encore auprès d’eux. Il évoque par des allusions obscures la venue nécessaire du fils de perdition, le mystère d’iniquité qui s’accomplit déjà. L’enseignement prophétique apportait aux chrétiens des précisions orales que l’Apôtre juge superflu ou imprudent de renouveler dans sa lettre. Il semonce les oisifs dont la fainéantise prend pour excuse « Le jour du Seigneur imminent ». Paul lui-même a travaillé nuit et jour. Il aurait eu le droit d’être nourri par les fidèles, puisqu’il les nourrissait de la Parole de Dieu. « Tu ne muselleras pas, ordonnait Moïse, le bœuf qui foule le grain. » Mais il tenait à leur donner l’exemple. « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non plus. » Proverbe excellemment juif où nous retrouvons une des vertus immémoriales d’Israël. Le Juif, même dans les pays qui engagent le plus à la paresse, besogna toujours et besogne prodigieusement.

A Corinthe, de même qu’à Thessalonique, « les Saints » étaient des gens de petite condition plutôt que des riches ou des notables. Paul semblera leur en faire une louange :

« Ils ne sont pas nombreux parmi vous les sages selon la chair, pas nombreux les puissants, pas nombreux les nobles[303]. »

[303] I Cor., I, 26.

L’esprit d’amour qui liait dans le Christ l’archisynagôgos Crispus, l’important Stephanas et des ouvriers, des boutiquiers modestes, des scribes inférieurs, de pauvres femmes et même des esclaves, fut-il une imitation des confréries païennes, des thiases où des repas sacrés unissaient d’une fraternité passagère des hommes et des femmes, très distants par leur état social ? Tout ce qui avait figure païenne inspirait aux chrétiens l’aversion d’un contact idolâtrique. Ce n’est pas là qu’ils prirent modèle[304]. La vie des synagogues, la forme qu’elles perpétuaient d’une association religieuse et secourable se répéta chez eux. La communauté chrétienne avait, comme la synagogue, ses dirigeants et ses docteurs, ses réunions de prière, sa caisse pour les pauvres, des arbitres pour les différends entre ses membres, même des juges pour les cas d’exclusion. Seulement un autre esprit la vivifiait.

[304] Voir Duchesne, op. cit., t. I, p. 50-51.

Dès les premiers temps, nous l’avons vu à Antioche, le ministère de ceux qui enseignaient se divisait en missions distinctes. Les apôtres, les prophètes, les didascales ou docteurs possédaient un caractère défini et, dans la suite, de plus en plus spécifié.

Paul est apôtre au sens absolu, c’est-à-dire l’envoyé du Seigneur lui-même. Timothée, quand il visite, sur l’ordre de Paul, les Thessaloniciens, est apôtre aussi. Chaque église possédera ses apôtres, missionnaires qui se dirigent ici ou là, sans que personne, si ce n’est l’Esprit Saint, détermine leurs mouvements. Ils prouvent leur inspiration, en manifestant des dons surnaturels. Lorsqu’elle les saisit, ils parlent quelquefois dans l’ivresse de l’extase. Mais leur office est surtout de révéler les mystères, d’exhorter, d’édifier, de consoler.

Les prophètes, en toute occasion, édifient, exhortent, consolent. Cependant ils exercent des charges liturgiques, comme le grand prêtre du Temple juif. Ils célèbrent le Sacrifice, improvisent l’action de grâces au moment de la fraction du Pain. Ils résideront au sein d’une église ; les fidèles, pour les nourrir et les vêtir, prélèveront sur leur subsistance et leurs vêtements, sur l’argent dont ils disposent, une sorte de dîme.

Les docteurs, préposés à l’enseignement, comme ayant le don de science, seront sédentaires, de même que, plus tard, l’épiscope et le diacre, quand ceux-ci prendront la place de l’apôtre et du prophète.

Sédentaire aussi, le presbytérion dont saint Ignace d’Antioche dira qu’il représente autour de l’évêque — lequel tient la place de Dieu — le conseil des Douze assemblés autour de Jésus[305] ; et sa volonté devra s’harmoniser à celle de l’évêque, « comme les cordes s’ajustent à la lyre[306] ».

[305] Saint Ignace, épître aux Magnésiens, VI.

[306] Id. ép. aux Éphésiens, IV.

Au temps où Paul fonda la communauté de Corinthe, la discipline n’était pas encore aussi nettement constituée. Cette église ressemblait à un jeune arbre souple, en avril, dont les bourgeons vont s’ouvrir. Elle était déjà en possession de tous ses organes. Mais la sève divine hâtait plus pour l’un, moins pour l’autre, la germination. Et c’est bien ainsi que Paul la considérait : « J’ai planté, dira-t-il, Apollos a arrosé. Dieu seul a fait croître[307]. »

[307] I Cor. III, 6.

Merveilleuse période ! La croissance des promesses et de toutes les ferveurs !

Les fidèles ne se réunissaient pas alors, pour prier, dans une basilique. Ils se donnaient rendez-vous chez l’un des frères dont le logis était vaste. Une salle, en haut, servait d’oratoire. Nous ignorons si des images ou des signes mystiques étaient offerts à la dévotion commune. Il est probable que l’on excluait les images, par un reste de scrupule judaïque, comme si elles impliquaient un danger d’idolâtrie. Des lampes nombreuses pendaient de la voûte[308], telles qu’on en voit dans les églises grecques et les mosquées. On les allumait la veille du sabbat au soir et le lendemain, tant que le sabbat resta le jour férié, puis le dimanche, fêté comme le jour, tout ensemble, de la Création et de la Résurrection.

[308] Voir Actes XX, 8.

A leur entrée, les assistants « se jetaient, la face contre terre, adorant Dieu[309] ». Ils ployaient aussi les genoux avant la fraction du Pain. Mais ils priaient, le plus souvent, debout, les paumes étendues. Les femmes venaient en toilette ; Paul exigeait d’elles — et ce n’était point toujours facile — la modestie dans la mise ; il ordonnait qu’elles eussent un voile sur la tête et condamnait les robes brodées, les chignons emperlés ou cerclés d’or. Surtout il leur interdisait de prendre la parole pour enseigner au milieu de l’église.

[309] I Cor. XIV, 25.

Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, « les Mémoires des Apôtres » (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole, ou bien « il parlait en langues » ; le glossolale se répandait en une effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter.

Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la glossolalie. « Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en langues, mais bien plus que vous prophétisiez… Celui qui parle en langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter… Quoi donc ! Je prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence. Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple auditeur, comment répondra-t-il Amen à ton action de grâces ? Car enfin il ne sait ce que tu veux dire… Je parle en langues plus que vous tous et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles en langues[310]. »

[310] I Cor. XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit : « Il faut, dans une vision, de l’intelligence. »

Paul les blâmait de se comporter « comme des enfants ». La jubilation de leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait, tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants entraient là, ils croyaient tomber « dans une réunion de fous[311] ». Les liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se permettre.

[311] Id. XIV, 23.

Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses Corinthiens :

« Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun à son tour… Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le premier (celui qui parlait) se taise… Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix[312]. »

[312] I Cor. XIV, 28-33.

L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans « les hymnes, les psaumes, les cantiques[313] », et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché :

[313] Coloss. III, 16.

Nous te rendons grâces, ô Père saint,

Pour ton saint nom

Que tu as logé (comme dans un tabernacle) en nos cœurs,

Pour la science, la foi et l’immortalité

Que tu nous as révélées par Jésus ton Fils.

A toi, gloire dans les siècles.

C’est toi, Maître tout-puissant,

Qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom,

Qui as donné aux hommes la nourriture et la boisson

En jouissance pour qu’ils te rendent grâces.

Mais à nous tu as donné une nourriture et un breuvage

Spirituel et la vie éternelle par ton serviteur, (ton fils).

Avant tout, nous te rendons grâces parce que tu es puissant.

Gloire à toi dans les siècles.

Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée

Dans ton royaume que tu lui as préparé.

Vienne la grâce et que ce monde passe.

Hosanna au Dieu de David.

Si quelqu’un est saint, qu’il vienne !

S’il ne l’est pas, qu’il fasse pénitence.

Maran Atha.    Amen.

Le fond de cette prière, c’étaient les Bénédictions du rituel israélite : mais un élément non juif s’était inséré dans la vieille liturgie et la rénovait jusqu’en ses profondeurs : le dogme du salut par le Christ, de l’Église une et sanctifiée que le Fils de Dieu rassemblerait en son royaume, comme le blé, disséminé sur les montagnes, est battu, moulu, pétri pour acquérir l’unité du pain, comme le sang de la vigne, épars dans les grappes, est foulé pour devenir du vin.

L’image simple du pain et du vin prenait une divine consistance quand le prophète officiant élevait entre ses mains le pain et le calice, les bénissait en répétant, comme l’indiquent les paroles mêmes du Seigneur : « Ceci est mon corps brisé pour vous. Faites cela en mémoire de moi… Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang. Faites cela, toutes les fois que vous boirez, en mémoire de moi. »

Il ajoutait une longue action de grâces, à l’origine improvisée, qui s’appelait « l’eucharistie[314] ».

[314] Ce mot désignait tantôt les éléments consacrés, tantôt le repas mystique, tantôt l’action de grâces qui accompagnait la consécration.

Comme le rite renouvelait la Cène avec les Apôtres, les fidèles, avant de participer au pain et au vin consacrés, avaient pris en commun leur repas du soir. Souper liturgique, désigné mystiquement par le terme agape qui signifiait : l’amour ; l’agape était le prélude de la communion sainte. Plus tard, elle en fut séparée, puis transportée du soir au matin, avant l’aube[315]. Vers le milieu du second siècle, Justin décrira de la sorte l’office qu’on n’appelait pas encore la Messe :

[315] Voir Pline, lettre à Trajan sur les chrétiens.

« Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on apporte à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe d’eau et de vin trempé. Il les prend, loue Dieu par le nom du Fils et du Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens reçus de lui. Ensuite, tout le peuple crie : Amen. Puis les diacres distribuent le pain et le vin avec l’eau consacrés, et ils en portent aux absents[316]. »

[316] Ire Apologie, LXV.

De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles communient et prient beaucoup trop, chacun pour soi. Les chrétiens primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul, élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer en Celui qui est l’Amour.

Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme ; autrement, la sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur part, même au sein de l’assemblée.

Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes ; ceux qui étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces charnels ; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui, par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur chrétienté.

[317] I Cor. XI, 21.

[318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur eux des paquets d’ordures.

Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une pointe jusqu’en Illyrie ? C’est probable, puisqu’il était aux portes de ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où il aurait introduit l’Évangile[319].

[319] Rom. XV, 19 : « Depuis Jérusalem, en tous sens, jusqu’à l’Illyrie, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ. »

Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique ; ils prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.

Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette audacieuse formule :

« Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la Loi. »

On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive, Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient dans sa religion le peuple israélite ; quiconque la troublait bravait leur puissance et menaçait leurs propres dieux.

C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul, Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates, magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de vétilles pieuses.

Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même, impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette querelle l’ennuya ; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit brusquement :

« S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être juge de ces choses-là. »

Sur quoi il fit un signe aux licteurs ; les Juifs furent mis à la porte ; Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon comique.

Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida ; ils rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.

Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite ? Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre ? Ce sont là des problèmes insolubles.

Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena vers l’Asie Mineure ; les églises déjà fondées réclamaient sa visite ; il entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le Fils de l’homme.

XIV
LE TUMULTE D’ÉPHÈSE

Parti de Kenkrées — du port de Corinthe qui regardait l’Asie — Paul, que Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique, résolut de transporter à Éphèse son négoce ? Nous n’en savons rien. Mais le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel commerce étaient fort simples ; il avait chance de prospérer partout. Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme l’associée de sa fortune apostolique.

Avant de s’embarquer, en signe d’un vœu dont nous ignorons la cause, il s’était fait tondre la tête. Dévotion juive qui frappa son entourage. Après un péril de mort ou une grande angoisse, les Juifs, pour attester au Seigneur leur gratitude, se liaient ainsi à une promesse pénitentielle ; ils s’abstenaient, pour un temps, de vin et livraient au rasoir leurs cheveux. Paul, une fois de plus, démontra qu’il n’était pas un fanatique. Là où les traditions nationales ne contredisaient point son évangile, il revenait spontanément aux pratiques de la piété juive. Ce vœu, comme plus tard, celui du nazirat, dépassait un acte de simple condescendance.

Il navigua jusqu’à Éphèse ; Éphèse communiquait avec la mer ; ce sont les alluvions du Caystre qui, peu à peu, en ont ensablé le port. Il y laissa son ami Aquilas et Prisca. Bien que des Juifs curieux de sa doctrine cherchassent à le retenir, il se remit en route dans le dessein de monter en pèlerinage à Jérusalem. On n’est pas certain qu’il ait alors accompli cet itinéraire. De Césarée, par Antioche et Tarse, il gagna le Taurus, retourna voir les églises de Phrygie et celles de Galatie.

Il savait que des missionnaires judaïsants venus, croit-on, d’Antioche, détruisaient son œuvre parmi les Galates. Paul, à les entendre, n’était pas un véritable apôtre ; est-ce que le Messie vivant lui avait, comme aux Douze, révélé toute vérité ? De quel droit abrogeait-il la Loi transmise comme un patrimoine intangible ? Les gentils pouvaient-ils être sauvés sans incorporer leur salut à celui d’Israël ? Or, le signe du salut, le gage des prééminences spirituelles, c’était la circoncision. Paul, chez eux, l’avait interdite ; ailleurs il l’approuvait, puisqu’il avait fait circoncire Timothée. Donc, « pour plaire aux hommes », il modifiait son évangile !

Paul comprenait l’urgence de rétablir dans l’esprit des Galates la notion vraie de la justice, l’intelligence de la Croix.

Avant de retourner chez eux, dans un premier moment d’indignation et d’inquiétude, il leur envoya son épître, d’Éphèse, semble-t-il, en 53 ou 54.

Elle débute par des apostrophes, comme l’avertissement d’un père à de grands enfants indociles :

« Même si nous, ou un ange venu du ciel vous annonçait quelque chose de contraire à l’évangile que je vous ai prêché, qu’il soit anathème ! »

Son évangile, ce n’est pas des hommes qu’il le tient, mais de Jésus-Christ. Car ils savent à quel point, jusqu’à l’heure où Dieu lui révéla son Fils, il était, plus jalousement que personne, attaché aux traditions pharisiennes.

Les Apôtres ont reconnu sa vocation ; mais est-ce parce qu’ils l’ont reconnue qu’elle est authentique ? Elle lui vient d’une révélation qui ne peut être mise en doute. Cependant Jacques, Céphas et Jean, les colonnes, ont confirmé, à lui et à Barnabé, l’apostolat des gentils.

Vise-t-il à plaire aux hommes ? Non, car il a dit à Pierre devant tous ce qu’il pensait de sa conduite. Il ne voit que Jésus crucifié, il est crucifié avec lui. Si la Loi suffisait à justifier, le Christ serait donc mort en vain.

Alors, à quoi bon la Loi ? Vous avez eu les prémices de l’Esprit et vous voulez retomber dans la vie charnelle ? C’est par la foi que vous êtes enfants d’Abraham, non par la circoncision. Abraham fut justifié avant d’être circoncis ; ce n’est pas la circoncision qui l’a fait juste.

La justification vient de la promesse, non de la Loi. La Loi est un contrat ; or, un contrat est aboli, si l’une des deux parties le viole ou l’annule. La promesse, au contraire, vient de Dieu seul ; elle est donc irrévocable.

La Loi était comme un pédagogue pour des enfants mineurs. Quand est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi, aux esclaves devenus, par le Christ, des fils d’adoption, des héritiers.

Ici, Paul s’attendrit au souvenir de tous les liens d’affection qui l’unissaient aux bons Galates :

« Vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ lui-même… Vous suis-je devenu ennemi en vous disant la vérité ?… Mes petits enfants que j’enfante avec douleur une seconde fois, jusqu’à ce que le Christ se forme en vous… je ne sais comment m’y prendre avec vous… »

Et, sous l’allégorie de Sara et d’Agar, il leur expose plus nettement encore les deux états de l’humanité, avant, après le Rédempteur : Agar, symbole de la Loi, était mère de fils esclaves ; Sara, comme l’Église, engendra une humanité libre. Il faut chasser le fils de l’esclave, vivre selon la promesse, comme des enfants de liberté et de lumière.

« Ne vous ployez donc pas une seconde fois au joug de la servitude. Voici que moi, Paul, je vous le dis : si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. » Quiconque admet cette partie de la Loi s’engage à observer la Loi tout entière, puisque la circoncision est l’abrégé de la Loi.

On objecte à Paul que lui-même la prêche. S’il la prêchait, pourquoi les Juifs le persécuteraient-ils ? « Qu’ils se mutilent tout à fait (comme les prêtres de Cybèle), ceux qui vous bouleversent ! »

« Ne revenez pas aux pratiques charnelles, mais accomplissez les œuvres de l’Esprit. Le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix, la douceur… Portez le fardeau les uns des autres… La circoncision n’est rien, ni non plus l’incirconcision. Désormais, que personne ne me cause des ennuis ; car je porte sur mon corps les cicatrices du Seigneur Jésus. »

La véhémente admonition redressa-t-elle le faux ascétisme des Galates ? Il est permis d’en douter. Son passage en Galatie ne suffit pas à réprimer la campagne des judaïsants. Mais il affermissait des principes qui, pour le salut de la foi, devaient prévaloir dans l’Église ; sa lettre éclatait comme un prodigieux document d’inspiration, de logique, de verve dominatrice et de charité.

Il revint bientôt de la Galatie à Éphèse, centre présent de son apostolat.

Éphèse, plus proche de l’Europe que Tarse et Antioche, lui semblait le nœud des routes par où les églises d’Occident se joindraient à celles de l’Asie. Dans cette métropole, tous les peuples méditerranéens se donnaient rendez-vous. Le temple d’Artémis, magnifiquement reconstruit, y ralliait des caravanes de pèlerins. On adorait là une Artémis qui n’avait rien de commun, à l’origine, avec l’Artémis hellénique ; son image primitive avait été une pierre noire tombée du ciel, un aérolithe ; elle était une divinité astrale, sans forme humaine ; puis elle devint une Artémis « aux multiples mamelles », mère des humains et des bêtes, figure de la Terre omniféconde.

Le lieu de ce temple ne se reconnaît plus maintenant qu’au tracé du péribole. Mais le théâtre, les rues, la bibliothèque témoignent d’une ville opulente, curieuse de voluptés intellectuelles.

Le théâtre, où pouvaient prendre place vingt-cinq mille spectateurs, servait à toutes les assemblées populaires. Ses gradins ébréchés s’appuient à une colline ; sur son flanc, une montagne, aujourd’hui sauvage et boisée, forme un amphithéâtre naturel qui amplifiait la résonance des voix.

La scène demeure presque intacte, avec les bases de ses colonnes, ses degrés, ses soubassements. Tout en haut des gradins, l’arche d’une porte repose encore sur ses montants. De cet endroit, une trouée entre la double ligne des hauteurs, majestueusement dessinées, laisse le regard s’en aller au loin jusqu’à la mer.

Des rues, bordées de stèles et de tombeaux, gardent leur dallage que l’on croirait tout neuf, tant la blancheur en est éblouissante. Plus bas, la bibliothèque émerge, construite à la manière d’un portique, ayant en son milieu le demi-cercle arrondi d’une abside. Les rayons qui logeaient les volumes sont encore visibles dans ses parois. Derrière, circulent des galeries soutenues par des colonnes et s’enfonçant vers des couloirs obscurs. Dans ce dédale, empilait-on des livres de sciences occultes pareils à ceux que les chrétiens voueront au bûcher public ?

Éphèse, quand il y débarqua, avait déjà entendu la parole de Dieu. Un disciple, Alexandrin d’origine, Juif converti, nommé Apollos ou Apollonios, homme instruit dans les Écritures, avait prêché à l’intérieur de la synagogue. Une foi ardente le transportait, et « il enseignait exactement ce qui concerne Jésus ». Mais, par une lacune étrange, il ne connaissait, en fait de rite baptismal, que le baptême de Jean. Il ignorait le baptême donné au nom des Trois Personnes, celui qui donne le Saint-Esprit.

Prisca et Aquilas l’écoutèrent et ils l’avertirent de son erreur avec la simplicité d’un temps où quiconque possédait la science de la foi la communiquait librement même à de plus doctes que lui.

Ils l’engagèrent, puisque Paul n’était plus à Corinthe, à l’y suppléer dans son apostolat. Ils lui donnèrent pour les fidèles de cette ville des lettres qui le recommandaient. Apollos partit aussitôt, vivement pressé par l’Apôtre lui-même[320], et, d’après le témoignage de Paul[321], nous savons qu’il acquit sur l’église de Corinthe un ascendant considérable.

[320] I Cor. XVI, 12.

[321] I Cor. I, 12 : « On dit couramment chez vous : « Moi, je suis à Paul, moi à Apollos… » Et, plus loin (III, 6) : « Moi, j’ai planté ; Apollos a arrosé. »

Si Paul, retournant à Éphèse, ne l’y trouva point, il rencontra un groupe de croyants qui avaient reçu apparemment d’Apollos une doctrine très incomplète. Comme Apollos ils ignoraient le baptême au nom du Saint-Esprit ; ils ne savaient même point que le Saint-Esprit existât. Paul leur demanda : « A quoi donc avez-vous été baptisés ? » Ils répondirent : « Au baptême de Jean. » Paul expliqua : « Jean baptisait d’un baptême de repentance en disant au peuple de croire en celui qui venait après lui, en Jésus. » Ils furent alors baptisés au nom du Seigneur Jésus. Paul leur imposa les mains et l’Esprit Saint vint sur eux ; ils parlèrent en langues et ils prophétisaient.

Cet épisode surprenant dévoile, au seuil de l’Église primitive, de petites chapelles qui professaient un christianisme simpliste, noué, pour ainsi dire, en sa croissance. Cette douzaine de demi-chrétiens vivaient hors de la prédication commune ; la descente du Paraclet sur les Apôtres n’était jamais venue à leurs oreilles. On les croirait païens d’origine plutôt que Juifs ; car des Juifs n’eussent pas eu cette ignorance de l’Esprit, du Principe vivifiant qui se mouvait sur les eaux et illuminait les visions des prophètes.

Paul, au lieu de la corriger par une preuve métaphysique, évoque simplement les rapports de saint Jean-Baptiste avec Jésus, tels que les Évangiles les présenteront. Le Christ dont il se fait le héraut est bien le Christ de l’histoire, non un être fictif construit d’après les religions gréco-orientales.

On voudrait pouvoir suivre sa catéchèse dans les disputes quotidiennes. Le journal de ses prédications, quelle chose sans prix c’eût été pour nous !

A Éphèse, selon sa méthode, elles commencèrent dans la synagogue. Mais, au bout de trois mois, là, comme ailleurs, les Juifs décrièrent, blasphémèrent son enseignement. Alors il emmena ses disciples hors du lieu de prières ; un certain Tyrannos, professeur de grammaire et de philosophie, lui loua ou lui céda la salle de son gymnase[322]. Les classes, en son école, avaient lieu le matin et finissaient vers onze heures. Paul l’occupait ensuite et, quand la chaleur n’était pas trop lourde, il y discourait, catéchisait jusqu’à la fin de l’après-midi.

[322] On voit encore à Éphèse les ruines de trois gymnases. Les salles étaient vastes, avec des hémicycles et des gradins.

Le reste de sa journée, il l’employait chez Aquilas, continuait, pour gagner son pain, à tisser des tentes ; et, le soir, il s’en allait, « de maison en maison[323] », exhortait les fidèles, instruisait les païens, suppliait « avec des larmes » les Juifs de se repentir. Jamais, semble-t-il, sa ferveur n’avait atteint une pareille violence convaincante. Il était le parfait « esclave du Seigneur ». Il se donnait si pleinement à Lui qu’il recevait de cette union une force illimitée.

[323] Actes XX, 19.

Il n’exerçait sa puissance que par ses bienfaits et en communiquant au loin sa foi. Même à son insu il opérait des guérisons : les linges qui avaient essuyé la sueur de son visage, ses tabliers de travail, si on les appliquait sur les corps des malades ou des possédés, les soulageaient merveilleusement.

Jaloux de ses pouvoirs surnaturels, des mages et des sorciers prétendaient le contrefaire. Des exorcistes juifs couraient le pays et se targuaient de les délivrer grâce à des paroles secrètes que leur famille se transmettait depuis Salomon[324]. Quelques-uns d’entre eux, les sept fils d’un prêtre ayant nom Scéva, se risquèrent à invoquer sur des malheureux que tourmentaient des mauvais esprits le nom du Seigneur Jésus :

[324] Josèphe, Antiq. VIII, II.

« Je vous adjure, commandèrent-ils, par le Jésus que Paul annonce. »

L’esprit malin répondit :

« Je connais Jésus ; et je sais qui est Paul ; mais vous, qui êtes-vous ? »

Et le démoniaque, sautant sur les exorcistes, les mordit, déchira leurs vêtements ; plus fort qu’eux tous, il les chassa de la maison, meurtris, presque nus, honteux.

Tout Éphèse commenta leur mésaventure. Aucune ville peut-être ne se vouait plus follement aux mystères de la magie ; les désœuvrés y cherchaient un passe-temps ; ils collectionnaient des livres d’incantations ; leur fantaisie s’exaltait en des expériences semblables à celles qu’Apulée décrira. Dans un pays où sévissait la trouble mysticité phrygienne, les formules magiques disposaient d’un prestige difficile à vaincre[325]. Par elles on entrait en rapport avec les Esprits maîtres de l’air et du monde souterrain ; l’invisible se faisait palpable ; l’homme contraignait les Êtres supérieurs à lui céder une parcelle de leur pouvoir, à le délivrer des maladies, à contenter ses amours ou ses haines.

[325] Plutarque dit (Symposiaca, l. VII, quest. V) que, par les mots éphésiens, on peut chasser l’obsession des malins esprits.

Beaucoup de chrétiens, avant leur baptême, s’étaient adonnés à ces pratiques ; malgré eux, ils y retournaient. Paul leur découvrit la servitude démoniaque impliquée dans l’illusion d’une puissance surhumaine. Mais les livres de magie demeuraient pour eux une tentation, et, pour d’autres, un péril. Saisis d’une sainte véhémence, ils en firent un gros tas, les brûlèrent devant toute l’assemblée. Le chroniqueur des Actes estime à cinquante mille drachmes la valeur des ouvrages anéantis de la sorte. On les vendait fort cher en raison des vertus miraculeuses que prétendaient loger leurs litanies.

Paul avait-il prescrit cette extermination ? Tout au moins il l’approuva, dussent les païens l’accuser de sauvage intolérance. Protéger l’erreur nocive lui eût semblé un crime envers la vérité. Ce que les Psaumes appellent énergiquement « la chaire de pestilence » devait maintenant disparaître, puisqu’en Jésus crucifié toute sagesse avait sa plénitude.

Paul voyait donc, à Éphèse, s’ouvrir devant lui « une porte grande et puissante[326] ». Mais il reconnaissait en même temps, et non sans tristesse : « Ceux qui s’opposent sont nombreux. » Les contradictions, les pièges, l’acharnement, la furie de ses adversaires lui avaient suggéré ce mot terrible : « Quand, à Éphèse, j’ai combattu les bêtes féroces, qu’y ai-je gagné, si les morts ne ressuscitent point[327] ? » Et nous devinons qu’il avait contre lui les Juifs implacables, les païens dévots, les faux frères qui s’évertuent à diviser et à tromper les fidèles, en attendant l’émeute de la populace déchaînée par les trafiquants du temple d’Artémis.

[326] Cor. XVI, 9.

[327] Id. XV, 32.

Pour l’heure, outre ses luttes immédiates, il soutenait le tourment de savoir, dans les autres églises, en Galatie et à Corinthe, son œuvre calomniée, déchirée, menacée d’un désastre.

De Corinthe, il reçut d’une chrétienne, Chloé, dont les gens vinrent à Éphèse[328], des nouvelles si alarmantes qu’il se disposait à courir en Achaïe. Sa présence éteindrait les scandales, remettrait au milieu de ces turbulents l’unité dans l’esprit du Christ.

[328] Id. I, 11.

Cependant, il voulait « rester à Éphèse jusqu’à la Pentecôte ». Il dépêcha aux Corinthiens Timothée avec Érastos chargés d’un message d’une admirable vigueur, sa première épître, où il réprouve les divisions des sectes, le libertinage, le désordre spirituel, et donne un ensemble de doctrines vital pour l’Église de tous les temps.

Les Corinthiens ont été comblés de dons inévaluables, puisque le témoignage du Seigneur mis en croix est fermement établi parmi eux. Qu’ils attendent en paix sa Parousie, sans chercher, comme les païens, la sagesse du monde. Ce qui est sagesse selon le monde est folie devant le Christ ; entre le monde et Dieu nul compromis n’est possible ; et « la folie de Dieu » confond la sagesse des hommes.

La parole de l’Esprit, la vie de l’Esprit, l’homme spirituel, et non le charnel la comprend. Paul, comme tous les Apôtres, n’est qu’un témoin, un dispensateur. Que les fidèles n’aillent donc pas dire : « Je suis à Paul », ou bien : « Je suis à Apollos », ou : « à Céphas »[329]. Est-ce que Paul a été crucifié pour le salut des hommes ?

[329] Il ne faudrait pas conclure de ce mot que Pierre évangélisa Corinthe. Eusèbe l’a supposé ; mais on n’en a aucune preuve. Paul veut dire exclusivement que des groupes de fidèles prétendaient suivre Pierre, comme le premier des Apôtres.

Que les chrétiens, à l’intérieur de la communauté, fuient le commerce des impudiques et des idolâtres[330]. Qu’ils ne tolèrent pas la liaison incestueuse d’un d’entre eux avec la femme de son père défunt. Qu’ils évitent eux-mêmes l’impureté. L’impudique pèche contre son propre corps, et le corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint en nous.

[330] Paul, avec son bon sens, précise qu’il n’interdit pas aux chrétiens le commerce « des impudiques du monde, ni des gens cupides, ni des voleurs ou des idolâtres en général. Car autant vaudrait sortir de ce monde ».

Que ceux qui sont mariés vivent dans le mariage saintement et loyalement. Chacun doit garder la condition où l’appel divin l’a trouvé. Le mariage est bon ; mais l’état de continence est plus parfait. « Celui qui est marié a le souci des choses de ce monde. Il s’inquiète de plaire à sa femme. Il est divisé. » Les idoles ne sont rien. Manger des viandes sacrifiées aux idoles, c’est donc un acte indifférent. Néanmoins, qu’on prenne garde de scandaliser les faibles en s’attablant près d’une idole.

Que les assemblées se tiennent dans l’ordre et l’amour. Que nul ne s’enfle d’orgueil à cause de ses dons spirituels. C’est le même Esprit qui dispense ses dons à chacun, comme il lui plaît. Avant tout, qu’on recherche la charité, cette chose plus grande que la foi et l’espérance, parce qu’elle subsistera éternellement.

L’Apôtre mène les Corinthiens au centre de la vérité angulaire, au fait de la Résurrection. Le Christ est ressuscité ; par Lui les morts ressusciteront ; la chair corruptible se revêtira d’immortalité.

« Ainsi, conclut-il, mes bien-aimés frères, soyez fermes, inébranlables. Croissez en tous sens dans l’œuvre du Seigneur, puisque votre travail n’est pas vain dans le Seigneur. »

Mais il ne s’arrête pas à des conseils généraux et sublimes. La fin de son épître définit un projet qui lui tenait au cœur : une grande collecte le préoccupait ; il pensait aux frères, toujours indigents, de Jérusalem ; et il se proposait de leur porter lui-même une importante aumône. Il ne compatissait pas simplement à leurs besoins ; il voulait témoigner aux saints de l’église mère qu’elle demeurait pour lui et pour tous les chrétiens, même non juifs, la métropole de leur vie sanctifiée. De Sion était sorti le Rédempteur de l’univers ; le Seigneur avait promis à Israël : « Le pacte de ta paix avec moi ne sera pas ébranlé[331]. » C’était à Jérusalem que se manifesterait le Christ triomphant.

[331] Isaïe LIV, 10.

Cette collecte, si hautement significative, Paul entend qu’elle produise le plus possible ; et il l’organise avec industrie, en Juif pratique :

« Le premier jour de la semaine (le dimanche), que chacun de vous mette quelque chose de côté, ce qu’il peut, afin de ne pas attendre que je sois là pour que la collecte se fasse. »

Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe :

« Je séjournerai chez vous un certain temps ; ou même, je passerai l’hiver auprès de vous afin que vous me mettiez en route pour l’endroit où je veux aller. »

Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices ? On peut en douter.

Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de sa ville ; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion sainte avec sa force éternelle.

Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes, arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et il était des plus fructueux.

Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images diminuait ; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les ouvriers qu’ils employaient :

« Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre bien-être : et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais presque dans toute l’Asie, cet homme a détourné par persuasion un grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle que révère toute l’Asie et le monde entier. »

Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les fureurs populaires ; il confondait, à dessein, ou peut-être par ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce prospère depuis des siècles ? Tout au moins, Démétrius visait à le faire accroire ; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent chassés ou massacrés ; et il faillit réussir au delà de ses espérances.

[332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses, on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs, les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs, les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse, etc. (voir Daremberg et Saglio, art. Diana),

Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! »

Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! » Un courroux sacré précipitait la cohue ; elle roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques.

Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre en pièces.

A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort, Paul n’eut qu’une idée : s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux. Le danger l’exaltait ; il apercevait une occasion magnifique de proclamer le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais ses disciples l’en conjurèrent : « Ne vous montrez pas[333] ! » Et des notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda, parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore venue.

[333] M. Loisy (Commentaire des Actes, p. 749-756) soutient sans aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur. Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la scène et haranguer la foule ?

[334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples dédiés aux Césars.

Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains, réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif ; la populace vociféra, comme pour le broyer sous ses invectives.

La clameur se répétait : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! » Deux heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire, présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit ; le grammateus dit simplement :

« Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de la grande Artémis et de son image tombée du ciel ? Ces choses étant hors de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des audiences se tiennent et il y a des proconsuls ; qu’ils portent devant eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre aucune raison de cet attroupement. »

Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens, gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus.

Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade. Aquilas et Prisca « risquèrent leur tête pour le sauver[335] ». Il ne voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas avec le dessein de passer en Macédoine.

[335] Rom. XVI, 3.

Mais il demeura quelque temps abattu par cette épreuve ajoutée à toutes les autres. Les plus vaillants, certains soirs, se couchent à bout de forces. « Nous fûmes accablés, confessera-t-il, au point de ne plus savoir comment vivre[336]. » Même physiquement, il se sentait las : « L’homme extérieur, chez moi, s’en va en ruines[337]. » Il eût, par moments, crié le Psaume de la déréliction : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m’avez-vous abandonné ? De nombreux chiens m’entourent… L’assemblée des malveillants m’a cerné[338]. » Il s’était attendu à une mort prochaine et n’espérait plus rien des hommes, afin, ajoute-t-il superbement, « que nous n’ayons point confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui réveille les morts[339] ». Si l’homme extérieur, par moments, défaillait, à l’intérieur il se renouvelait de jour en jour[340]. « Quand je suis faible, c’est alors que je suis puissant[341]. »

[336] II Cor. I, 8.

[337] Id. IV, 16.

[338] Ps. XXI, 2-17.

[339] II Cor. I, 8.

[340] Id. IV, 16.

[341] Id. XII, 10.

Plus que jamais, il le savait, ses jours terrestres seraient un perpétuel combat contre « les bêtes fauves ». La merveille fut qu’il n’en resta pas moins doux, confiant, brûlant de charité pour ses frères.

A Rome, dans la cuve de pierre du Colisée, en me représentant les martyrs au milieu de l’arène, debout sous les huées innombrables, vis-à-vis des chiens hurlants, des ours et des hyènes qui se léchaient, j’ai compris, mieux qu’ailleurs, la rigueur magnifique de la destinée faite au chrétien : en face de lui, au dedans de lui, le monde et son implacable hostilité ; tout autour, des murailles énormes, impossibles à franchir ; une seule issue, le ciel.

XV
RETOUR EN HELLADE. L’ÉPITRE AUX ROMAINS

Rome, l’Apôtre y songeait apparemment depuis son voyage à Chypre, peut-être depuis l’heure de sa vocation : toute la gentilité ne se concentrait-elle pas dans la capitale de l’Empire ? Il en parlait souvent avec Aquilas et Prisca. Pendant son séjour à Éphèse, on avait retenu cette parole qu’il dut prononcer plus d’une fois :

« Il faut que je voie Rome aussi. »

Au début de l’épître aux Romains, il déclare solennellement :

« Dieu… m’est témoin que je fais sans relâche mémoire de vous et demande constamment dans mes prières que la voie me soit ouverte quelque jour, par la volonté divine, pour aller vers vous. »

Et les salutations finales de l’épître démontrent qu’il connaissait beaucoup de monde parmi les fidèles de Rome. Il y nomme, en premier lieu, ses amis Aquilas et Prisca. En effet, peu après lui, ils avaient quitté Éphèse où leur commerce n’était plus possible, où ils couraient le risque d’être assassinés ; et ils avaient repris le chemin de Rome, l’édit d’expulsion n’étant plus appliqué. Là, comme à Éphèse, ils réunissaient « l’église dans leur maison » et préparaient la venue de Paul.

Avant de les y rejoindre, il tenait à revoir les saints de Jérusalem, à leur donner le témoignage de l’œuvre en croissance, dans les puissantes aumônes moissonnées par toutes les églises d’Asie, de Macédoine et d’Achaïe.

Son projet initial était de visiter d’abord la Macédoine[342]. Mais, à Troas, il avait appris que les dissensions et les scandales persistaient chez les Corinthiens ; on critiquait son apostolat, on le contestait ; on lui reprochait, comme une preuve d’humeur instable, son extraordinaire promptitude à se déplacer. Il pensa que, pour l’instant, dans l’état d’accablement, d’agitation qu’il avait peine à surmonter, sa venue serait inefficace ; il aima mieux écrire. Il dicta une lettre pleine d’angoisse et de reproches qu’il confia aux mains de Tite. Si Timothée, trop timide, n’avait pas réussi à dominer le trouble des sectes, Tite peut-être réussirait mieux.

[342] II Cor. I, 15.

Cette épître de Paul a disparu, on ne sait au juste pourquoi. Mais il nous apprend qu’elle fit grande impression.

« Lors de notre arrivée en Macédoine, notre chair n’avait aucun répit, nous étions pressurés en tout : au dehors, combats ; au dedans, terreurs. Mais Dieu qui réconforte les humbles nous a consolés par l’arrivée de Tite. Et non par son arrivée seulement, mais par la consolation que vous lui aviez vous-même donnée. Il nous a fait connaître votre désir ardent [de vous amender], vos gémissements, votre zèle pour moi, en sorte que je me suis réjoui davantage. Car, si je vous ai affligés par cette lettre, je ne m’en repens point. Je m’en étais repenti d’abord ; car je vois bien que cette lettre, ne fût-ce que sur l’heure, vous a contristés. Mais, à présent, oui, je me réjouis, non pas de vous avoir contristés, mais parce que votre tristesse vous a menés au repentir[343]. »

[343] II Cor. VII, 5-9.

La lettre de Paul les avait bouleversés, puis inclinés vers de sages conseils. Tite, par ses insistances vigoureuses, en avait aidé l’action. Ils l’avaient reçu « avec crainte et tremblement », mais s’étaient soumis dans un élan d’humilité. Tite les avait, en outre, disposés « à participer au ministère en faveur des saints », à la collecte pour Jérusalem.

Quand il revint auprès de Paul, celui-ci, rasséréné devant le repentir des Corinthiens, leur adressa une nouvelle épître, celle que nous possédons comme la deuxième, la quatrième en fait[344].

[344] La première est aussi perdue, celle dont il fait mention (I Cor. V. 9) : « Je vous ai écrit (dans la lettre que vous avez) de ne point vous mêler aux fornicateurs. »

Après leur avoir dit dans une effusion pénétrante ce qu’il avait éprouvé à leur endroit, il les exhorte à se montrer généreux comme l’ont été les fidèles de Macédoine. Le passage de sa lettre où il touche ce point délicat est à la fois décisif et insinuant ; la grandeur des vues commande l’aumône et l’onction de la charité sollicite.

« Ce n’est pas en ordonnant que je parle, mais, par le zèle d’autrui, je veux éprouver la sincérité de votre amour. Vous savez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu’il s’est fait mendiant à cause de vous, afin que vous deveniez riches par sa mendicité. En cette affaire, je vous donne un simple avis… Lorsque le cœur y est, chacun est le bienvenu, s’il donne en proportion, non de ce qu’il n’a pas, mais de ce qu’il a. Pour que d’autres soient dans l’aisance, il ne faut pas que vous soyez dans la gêne ; mais, selon l’équilibre, que votre abondance d’à présent subvienne à leur indigence, afin qu’à son tour leur abondance subvienne à votre indigence. »

Il stimule par l’amour-propre leur libéralité : « Si les Macédoniens, qui peuvent venir avec nous, trouvaient que vous n’êtes point prêts, nous serions couverts de confusion (je ne parle pas de vous). » Mais il s’élève infiniment au-dessus des petites habiletés d’un quêteur ; il fait appel à autre chose qu’à l’intérêt bien entendu ; il voit dans l’aumône une communication ineffable de l’amour divin. En tendant la main pour Jérusalem, il fait sentir qu’il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit.

Ses explications laissent entrevoir les difficultés d’une telle collecte. Elle paraissait toute simple aux Juifs convertis ; pour eux, elle reprenait avec un autre sens la coutume séculaire des Israélites de la diaspora, envoyant au Temple leurs offrandes annuelles[345]. Les païens baptisés, au contraire, s’en étonnaient. Certains avaient dû murmurer sur Paul les mots de l’éternelle suspicion : « Tout cet argent ira-t-il aux pauvres de Jérusalem ? » Le propos était revenu à ses oreilles ; voilà pourquoi il prévient qu’il a grand souci d’éviter les moindres soupçons[346] ; et il adjoint aux quêteurs un frère « dont il a, en maintes circonstances, éprouvé le zèle ».

[345] Pour désigner les frères qu’on chargera de porter la collecte à Jérusalem, il emploie le mot d’apôtres consacré chez les Juifs pour ces sortes de messagers.

[346] VIII, 20-21.

S’il prend ces précautions, est-ce vaine inquiétude de passer aux yeux des hommes pour ce qu’il n’est pas ? Ses ennemis pouvaient déformer, amoindrir tous ses actes. En soi, la chose était sans importance. Mais les calomnies propagées sur sa conduite gênaient l’efficacité de son apostolat. Aussi l’ensemble de cette épître est-il une sorte d’apologie, singulièrement précieuse. Bénis soient les détracteurs de Paul qui nous ont valu cette réplique poignante et fière, la confession des souffrances et des visions du Saint !

Ses ennemis, ceux qu’il appelle ironiquement les archi-apôtres, « les plus que trop apôtres », ou, sans ironie, les faux apôtres, des missionnaires cupides, hypocrites dans leurs diatribes, l’accusaient de contradiction et de faiblesse.

« Ses lettres, insinuaient-ils, sont pesantes et fortes ; devant vous il sera faible, comme anéanti. »

Peut-être avait-il en effet des inégalités d’humeur et d’attitude ; comme un malade qu’il était, il subissait des crises d’accablement ; son éloquence, qu’il déclare médiocre, montrait des hauts et des bas ; il obéissait à des impulsions paradoxales que les malveillants déclaraient contradictoires. Toutes ses pensées étaient asservies « à l’obéissance au Christ ».

Mais il avertit les Corinthiens qu’ils le trouveront tel de près que de loin. Si, par lui-même, il est faible, le Christ, tout-puissant, lui prête sa force.

Il rétorque les griefs, accusant à son tour ceux qui devraient se taire et s’humilier. Lui en veut-on d’avoir prêché gratuitement, sans être à charge à personne ? Il donne à entendre que les faux apôtres, eux, exigent des fidèles au delà de leurs besoins.

On lui reprochait de se glorifier, de faire trop valoir la puissance qu’il tenait du Christ. Il se vante de mériter ce blâme ; car ce n’est pas sa personne qu’il glorifie. Il pourrait se targuer de ses avantages selon la chair. Il est Juif, de race pure et de bonne lignée. Il a plus travaillé que nul autre pour le Christ, enduré plus de fatigues et d’opprobres. Il a été comblé de révélations et de visions. Mais il ne veut se glorifier que dans son infirmité ; et, s’il se justifie, ce n’est pas devant les hommes : « Nous disons toutes ces choses, ô bien-aimés, en face de Dieu, pour votre édification[347]. »

[347] Entre le début et la fin de cette épître, l’exégèse négative s’est plu à grossir une opposition qui n’en rompt aucunement l’unité. Si, au ch. II, le ton annonce des dispositions indulgentes, tandis qu’au dernier il avertit : « Je ne vous ménagerai pas », la conclusion, quelques lignes ensuite, n’en est pas moins pleine de douceur : « Tout mon désir est de ne pas avoir à user de sévérité, quand je viendrai, mais du pouvoir que le Seigneur m’a donné pour édifier et non pour détruire. »

Il annonce aux Corinthiens sa visite. Pour la troisième fois il ira les voir. Il avait donc fait chez eux un deuxième séjour, dont nous ne savons rien, si ce n’est par l’allusion d’ici, toute fugitive. Et, sur sa troisième venue, les Actes ne nous apprennent qu’une chose : il demeura trois mois à Corinthe, les trois mois de la mauvaise saison où l’on ne pouvait naviguer.

C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, « diaconesse[348] de l’église de Kenchrées », qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la fin :

[348] La Ire épître à Timothée, III, 12, indique les qualités des femmes qu’on choisira comme diaconesses : « Qu’elles n’aient pas une mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout. » Les diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser les femmes, de les baptiser, de prendre soin des pauvresses et de porter aux chrétiennes malades l’eucharistie.

« Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous. Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même. »

L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté ; car, en principe, il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait aucune part aux commencements de l’Église, à Rome.

L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les salutations finales de l’Épître portent des noms grecs.

[349] Voir Marucci, Archéologie chrétienne, t. I, p. 6.

Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des « saints élus ». La colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à Suburre, près de la porte Capène.

[350] Voir Paul Allard, Histoire des persécutions, t. I, p. 1-13.

Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera, non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses, happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives, riches courtisanes, comme l’était Poppée.

[351] Voir Sat. VI.

A Rome, ainsi que partout, les Juifs s’acharnaient à gagner des prosélytes. Ils travaillaient, sans le savoir, pour la foi chrétienne. Quand elle fut annoncée dans une synagogue, les craignant Dieu, plus que les Juifs, ouvrirent leur cœur. Paul, après son arrivée à Rome, réunira « les principaux des Juifs », les personnages importants d’une synagogue ; ils se donneront l’air de ne pas connaître, même par ouï-dire, sa doctrine. Cependant son épître atteste que, parmi les chrétiens, les Juifs convertis étaient en nombre.

Entre la synagogue et l’église d’âpres conflits avaient certainement éclaté ; les Juifs avaient dû se porter à des violences ; la police s’en était mêlée ; Claude, pour se débarrasser des Juifs, avait signé son édit, fait expulser les uns et les autres. Mais, bientôt, Juifs et chrétiens étaient revenus ; et l’église romaine prospérait, puisque Paul, au début de l’épître, peut lui donner cette louange :

« On publie votre foi dans l’univers entier. »

Quel apôtre avait d’abord évangélisé les Romains ?

La tradition veut que Pierre ait fait à Rome un premier séjour, dès l’an 44. Aucun document ne l’infirme. Nous sommes néanmoins assurés qu’à l’époque où Paul écrivit aux Romains, Pierre avait quitté Rome. Autrement Paul aurait fait allusion à sa présence ; il se fût même dispensé de superposer son enseignement à celui d’une des « colonnes ».

S’il eut l’inspiration et la volonté d’un tel message, on peut en découvrir le motif immédiat dans l’admonition qui le conclut :

« Je vous exhorte, frères, à vous méfier de ceux qui font des scissions et des scandales, contrairement à la doctrine que vous avez reçue ; et détournez-vous d’eux. Ces gens-là ne servent pas Jésus-Christ, mais leur ventre ; et par des mots honnêtes et de beaux discours ils trompent les cœurs simples. Votre obéissance est connue de tous. Je me réjouis donc à votre sujet. Mais je veux que vous soyez sages pour le bien, purs à l’égard du mal[352]. »

[352] XVI, 17.

Paul a vu les schismes et les scandales désoler d’autres églises ; il voudrait en préserver pour l’avenir l’admirable église romaine. Les deux fléaux à redouter seraient une régression vers l’idolâtrie ou, comme chez les Galates, une propagande judaïsante. C’est pourquoi il établit avec une force irréfutable ces deux vérités :

L’homme n’est point sauvé par sa justice naturelle, puisque les païens, ayant pu connaître Dieu, ont cependant glissé vers toutes les erreurs de l’esprit, vers les égarements des sens les plus ignominieux. Il n’est point sauvé non plus par les observances de la Loi ; les Juifs ont la Loi, mais ils la transgressent. Donc, seul vivra, celui qui est juste en vertu de la foi ; car il tient de la grâce la vie sanctifiante. Qu’il soit né Juif ou gentil, c’est Dieu qui le justifie :

« Ceux qu’il a distingués d’avance, il les a prédestinés pour être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il soit un premier-né parmi un grand nombre de frères. Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a (d’avance) glorifiés[353]. »

[353] VIII, 29-30.

Autour de ces idées cardinales — elles soutiennent toute sa doctrine — Paul déploie une fresque théologique, morale, prophétique, d’une majesté, d’une profondeur inégalable. Ici, nous ne la considérons que dans ses rapports avec les milieux qu’il a transformés, avec ses sentiments et ses actes.

Une page lui suffit pour l’expression de la déchéance païenne. Il retrace, en sa terrible logique, l’obscurcissement, chez les idolâtres, de la vérité divine et la dégradation des vices. Assurément, la société romaine lui eût offert des hommes d’une haute vertu, des femmes très chastes, des âmes aussi pures qu’elles savaient l’être. Mais Tacite, Suétone, Juvénal, Apulée, certaines peintures de Pompéi commentent l’Apôtre par des documents difficiles à contester. Ce que Suétone raconte de Tibère, de Néron et de leur entourage, n’est pas une invention. Les héros de Pétrone, quand ils s’abandonnent à des perversions contre nature, sont représentés comme louables. L’amoraliste se délecte en ces turpitudes ; et chez qui les trouvait-on, dans le monde païen, condamnées ?

Paul les condamne et les explique — c’est la forte nouveauté de son jugement — en les confrontant avec la justice de Dieu. Dès que l’homme « adore et sert la créature de préférence au Créateur », dès qu’il se prend comme fin, il avilit en soi-même cette humanité qu’il déifie ; et de l’aberration charnelle procèdent l’orgueil, la cruauté, toutes les passions homicides.

Mais le Juif n’est pas au-dessus du gentil ; il est encore moins excusable, si, connaissant Dieu, il outrage par ses œuvres mauvaises des commandements auxquels il croit. Qu’il ne se flatte donc point de ses privilèges, qu’il se garde bien de vanter aux païens baptisés les avantages de la Loi, sans la foi qui vivifie les œuvres.

Paul est loin cependant de vouloir accabler les Juifs. Il engage les Gentils à rester humbles devant eux. Les oracles de Dieu furent confiés au peuple élu ; celui-ci a reçu des promesses ; elles se sont vérifiées dans la personne du Christ. Elles s’achèveront, quand Israël croira en son Rédempteur.

Faut-il admettre que Paul se propose simplement d’engager les chrétiens de Rome, en majorité païens d’origine, à ne pas mépriser les Juifs, à les honorer[354] ? Une telle pensée apparaît dans l’apostrophe au gentil[355] :

[354] Voir Lagrange, Introd. du Commentaire sur l’Épître, p. XXIX.

[355] XI, 13-25.

« Si toi, olivier sauvage, tu as été enté parmi eux… ne fais pas l’arrogant avec les branches… Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte. Tu vas dire : Des rameaux ont été arrachés, pour que, moi, je sois enté. C’est bien. Ils ont été arrachés à cause de leur incrédulité. Toi, tu es là par la foi. Ne va pas t’enorgueillir. Crains plutôt. »

Cette apologie d’Israël semble pourtant correspondre à quelque chose de plus intime, au tourment, qui, dès sa conversion, affligea Paul d’une sainte angoisse. Ses frères selon la chair seraient-ils disgraciés jusqu’à la fin ? Se peut-il que la promesse de Dieu reste inaccomplie ? Y a-t-il en Dieu de l’injustice ?

Toutes ses méditations sur un problème insondable, mais immense dans le plan divin comme dans les destinées humaines, Paul les abrège en ce débat pathétique.

Il a scruté les Écritures, il a pesé les mots où s’articulait la promesse :

« C’est la postérité d’Isaac qui sera ta postérité. »

L’erreur des Juifs, la sienne tant qu’il fut avec eux, était d’admettre que toute leur descendance selon la chair aurait part à la promesse. Isaac est l’enfant du miracle. Dieu reste libre en son choix ; il sauve ceux qu’il veut sauver. Qui donc lui demandera raison ?

Pour justifier le Seigneur, Paul se contente d’évoquer sa parole à Moïse : « J’aurai compassion de qui j’aurai compassion. » Que nul ne se glorifie de ses œuvres. Il serait vain « de vouloir et de courir », si l’on n’est appelé.

Dieu s’est réservé des vases « de miséricorde », des Juifs et des païens. Les autres n’ont rien à dire, car Dieu ne leur devait rien. Paul envisage moins le salut éternel de toutes les âmes que la mission collective d’un peuple[356]. Israël a cru pouvoir obtenir le salut par la justice des œuvres. Il a entendu la parole du Christ, il ne l’a pas comprise, il n’a pas voulu la comprendre. C’est pourquoi Dieu l’a endurci[357].

[356] Voir Lagrange, op. cit., p. 246.

[357] Saint Thomas, commentant ce mot paradoxal, p. 138, remarque avec son admirable perspicacité : « Dieu n’endurcit pas les hommes directement, ce qui serait causer leur malice, mais indirectement, en tant que, des choses qu’il fait dans l’homme, l’homme prend occasion de pécher, et cela, Dieu le permet… Et ceux qu’il endurcit méritent l’endurcissement. »

Et cependant, Dieu ne l’a point tout à fait rejeté. Paul lui-même est Israélite « de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin ». L’obstination des Juifs a causé le salut des gentils. Si, d’un seul coup, Israël s’était converti, les Apôtres n’auraient point travaillé à sauver les infidèles. Or, si « sa chute est une richesse pour le monde », que ne sera pas son relèvement, sinon « la résurrection des morts » ?

Cette dernière parole, dans son obscurité pleine de substance, fait songer à la vision des ossements qu’eut Ézéchiel. Israël sera longtemps, sur la face de la terre, comme un cadavre dont les os desséchés sont épars. Ses membres se rejoindront, mais ils seront sans vie, jusqu’à ce que l’Esprit souffle et que la Grâce ranime le peuple de Dieu.

Selon la pensée de l’Apôtre, une partie d’Israël a résisté au Christ, jusqu’à ce que « la masse des gentils » soit entrée dans l’église ; ensuite, les Juifs eux-mêmes se soumettront. Paul ne veut pas dire que toutes les nations, un jour, seront composées de croyants, que tous les Juifs, à leur suite, se feront chrétiens. Il n’ignorait pas, ayant communiqué aux fidèles la prévision de la « grande apostasie », ce que Jésus avait annoncé : « Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il de la foi sur la terre[358] ? » Mais il se représente l’avenir des deux groupes humains : gentils et Juifs. Il voit des temps pareils aux nôtres : la foi décline dans les âmes, ici ou là, chez tel peuple ; cependant, il n’est plus un seul coin du monde où le nom du Christ n’ait retenti. L’offrande du sang, par la continuité du Sacrifice quotidien, arrose la plénitude du globe d’un perpétuel torrent de vie rédemptrice. Ainsi entendue, la prophétie paulinienne n’est plus loin de s’accomplir. Il reste à voir la conversion d’Israël ; car Dieu a laissé les hommes s’enfermer dans l’incroyance ; on dirait, pour parler le langage de Paul, qu’il les y a lui-même enfermés, afin de les en tirer par sa miséricorde.

[358] Luc XVIII, 8.

Et le mystique, au lieu d’être effrayé par l’énigme des prédestinations, conclut en magnifiant le mystère :

« O abîme de la richesse et de la sagesse, et de la science de Dieu ! Comme ses jugements sont inscrutables, et impénétrables ses voies ! »

En somme, par son épître, qu’apportait-il d’essentiel ? Une vue d’ensemble sur le passé religieux et sur l’avenir du genre humain.

Le passé, devant son regard, n’obtient qu’une condamnation radicale : tous les hommes sous une loi de mort, œuvre d’Adam ; personne de juste. La Loi de Moïse donne le discernement du péché, en tant qu’il offense le bien suprême, mais non la force d’être vertueux et de mériter la béatitude.

L’avenir, qui est déjà le présent depuis la mort et la résurrection du Christ, ouvre au contraire des espérances sans terme : tous sont justifiés par la foi, sans les œuvres de la Loi ; Dieu n’est pas seulement le Dieu des juifs, il est aussi le Dieu des gentils.

Sans doute, l’homme reste soumis aux souffrances et aux convoitises de la chair. Toute la nature gémit avec nous, attendant l’adoption des enfants de Dieu, c’est-à-dire le renouvellement du monde après la bienheureuse Parousie, un état de paix et de gloire où les créatures seront associées à la transfiguration des Saints. Mais les épreuves de ce monde ne sont rien auprès de cette vie suprême. Notre chair a beau sentir la loi du péché ; la Grâce remédie à nos impuissances. Celui qui a donné pour nous son propre Fils, comment pourrait-il ne pas nous donner toutes choses avec lui ? Contre ceux que Dieu a élus, qui se portera accusateur ? C’est Dieu qui justifie. Qui condamnera ? Sera-ce le Christ Jésus… qui est à la droite de Dieu, qui intercède auprès de nous ? Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? La nudité ? Le péril ? Le coutelas (du bourreau) ?… Mais en toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs, grâce à Celui qui nous a aimés[359]. »

[359] VIII, 31-37.

Paul ne discourt pas à la façon d’un métaphysicien ni d’un moraliste lisant un morceau dans une lecture publique. Quand il parle de la faim, de la nudité, il sait par expérience ce qu’il y a sous ces mots. Quand il nomme « le coutelas », il laisse entrevoir le martyre qui achèvera sa course, et dans cette Rome qu’il fera sienne par son sang.

Il veut que la foi s’épanouisse en des actes. Ses expositions théologiques, si serrées, si subtiles qu’on se demande comment des fidèles de moyenne espèce pouvaient les comprendre, aboutissent à des préceptes d’une limpide simplicité.

Certaines de ces maximes, très générales, appartiennent au fond commun de la morale évangélique :

« Que la charité soit sans feinte. Exécrez le mal, attachez-vous au bien. Aimez-vous d’un amour fraternel les uns les autres… Bénissez ceux qui vous persécutent… Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent… Frayez avec les humbles. Ne soyez point orgueilleux. »

Il en est, au contraire, qui sont des réminiscences juives de l’Ancien Testament :

« Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à boire. En faisant cela, tu amoncelleras sur sa tête des charbons de feu[360]. »

[360] Citation des Proverbes, XXV, 21-22. Paul ne veut pas dire qu’on doit faire du bien à ses ennemis pour les rendre aux yeux du Seigneur plus coupables et dignes de châtiment, mais qu’il faut « vaincre le mal par le bien », fléchir nos ennemis par l’évidence brûlante qu’ils seraient trop coupables s’ils résistaient à notre bonté.

D’autres exhortations paraissent ajustées à des conjonctures politiques où les fidèles de Rome pouvaient hésiter entre l’obéissance et la révolte.

Paul — et Pierre imposera les mêmes règles[361] — fait une obligation à tout chrétien « d’être soumis aux autorités supérieures ; car il n’y a point d’autorité qui ne soit de Dieu ». Pour les Juifs, le souverain véritable et unique, c’était Dieu ; les zélotes, nationalistes intraitables, dégageaient du principe cette conclusion : Dieu étant le seul maître, nous devons payer le didrachme au Temple, mais non le tribut à César[362]. Jésus avait condamné d’un mot péremptoire[363] cette intransigeance anarchique. Mais certains chrétiens pouvaient s’autoriser d’une autre parole du Maître : « Les fils sont libres[364] » et refuser l’obéissance à des princes ou à des magistrats païens. Paul entend qu’ils soient de bons sujets et des citoyens exemplaires, qu’ils le soient « par un motif de conscience », et non simplement par crainte.

[361] I Petr. II, 13 : « Soyez soumis à toute puissance humaine à cause de Dieu. »

[362] Voir saint Jérôme, in Tit., III, 1.

[363] Math. XXII, 21.

[364] Id. XVII, 25.

Son exhortation part d’une certitude mystique ; le prince ou le magistrat délégué par lui représente ces attributs divins : la puissance, la justice, la miséricorde ; il n’exercerait ni ne transmettrait son pouvoir, si Dieu ne l’avait permis. Paul a l’air de supposer que l’autorité sera juste, « qu’elle porte l’épée, étant ministre de Dieu, chargée de châtier celui qui fait le mal ».

Faut-il croire que la majesté romaine l’étonnait, comme elle éblouira Josèphe ? Il voyait tout au moins dans l’Empire une force ordonnatrice constituée pour le bien des peuples. Il admirait, chez les Romains, le sens organisateur, la continuité dans les vues, l’esprit équitable de la législation[365]. Tout spectateur intelligent du chaos oriental devait penser comme lui. Il avait trop voyagé pour ne pas apprécier la différence des routes impériales et des autres. Citoyen romain, il faisait rarement usage de son titre ; il négligeait la fierté d’avoir place parmi les maîtres de l’univers. Mais l’unité de l’Empire ouvrait à la foi des promptitudes d’expansion prodigieuses ; et cela, aux yeux de Paul, c’était la grandeur vraie de Rome, sa raison d’être dans les perspectives d’un avenir surnaturel.

[365] Rom. VII, 1 : « Je parle à des gens qui se connaissent en fait de loi. »

Il n’ignorait point les férocités hypocrites ni les vices de Tibère, les monstruosités de Caligula. Au moment de cette épître — en 56 — Néron avait déjà fait empoisonner Britannicus ; il songeait à tuer sa mère ; il courait, la nuit, les rues mal famées ; déguisé en esclave, il détroussait les passants, et se mêlait à d’ignobles rixes[366]. Sénèque, cependant, dirigeait encore les conseils du prince ; l’histrion démagogue gardait un masque généreux et visait à demeurer populaire par d’extravagantes libéralités.

[366] Voir Tacite, Ann. XIII, XXV.

L’Apôtre, jugeant la puissance romaine sur l’ensemble de sa politique, croit bon de la montrer comme légitime. Prévoit-il que les chrétiens ne seront pas toujours en paix avec elle ?

Il ne les dresse point comme des rebelles en face des tyrans de ce monde ; il les met davantage en garde contre les faux ascètes, ceux qui s’abstiennent, comme les orphiques, de toute chair ayant eu vie, ou contre les judaïsants prêts à semer des schismes dans cette église romaine si tranquille et si forte.

Il s’excuse, malgré tout, d’avoir osé avertir les Romains de vérités qu’ils connaissent, qu’ils pratiquent largement. Il l’a fait, parce qu’il doit à tous les gentils « l’œuvre sacrée » de son Évangile ; il est « le prêtre[367] » de Jésus-Christ, celui qui lui présente, comme une oblation, afin qu’elle soit agréable, la foi des peuples baptisés.

[367] Le mot qu’il emploie : leitourgos indique l’accomplissement d’un office sacré.

En même temps il a voulu leur promettre sa visite autrement que par un message de circonstance ; il leur fait part de ses dons spirituels, il « ravive » en eux les vérités qu’ils ont entendues.

S’il n’est pas encore allé jusqu’à eux, c’est qu’il a dû évangéliser des régions où le Christ était inconnu. A présent, il a fait en Orient ce qu’exigeait de lui l’Esprit Saint ; il n’a plus de champ où il puisse établir des églises. L’Occident l’appelle ; il se rendra en Espagne, et Rome sera sur son chemin.

Deux fois il nomme l’Espagne ; son dessein était ferme d’atteindre l’extrémité, à l’ouest, du monde habitable, les colonnes d’Hercule. Il tient, au reste, à faire sentir qu’il ne prétend point s’approprier l’église romaine, puisque d’autres l’ont fondée.

Pour l’heure, il va entreprendre le voyage de Jérusalem. Il y portera l’offrande abondante des églises de Macédoine et d’Achaïe ; et, par là, il insinue que les Romains, à leur tour, devront songer aux pauvres de Sion. Mais il prévoit des périls sérieux :

« Je vous engage, frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par la charité de l’Esprit, à combattre avec moi dans vos prières pour moi à Dieu, afin que je sois sauvé des mains des non-croyants, et afin que mon ministère à Jérusalem trouve bon accueil auprès des saints. »

Dans ces confidences, quel pressentiment ! Paul connaissait les haines recuites des Juifs de Judée, les méfiances accumulées même parmi les chrétiens de Jérusalem, depuis qu’il proclamait la circoncision inutile et la Loi périmée. Pourtant, il se met en route, humblement soumis, pour aller déposer aux pieds de Jacques et des presbytres les aumônes d’une charité industrieuse et patiente.

En vérité, il se jette dans la gueule du lion. C’est ici qu’il va se montrer peut-être le plus grand.

XVI
PAUL MONTE A JÉRUSALEM UNE DERNIÈRE FOIS