SON ARRESTATION

L’allusion de l’Apôtre aux embuscades juives était doublement une prophétie. Avant le complot qui l’attendait à Jérusalem, au moment de quitter Corinthe, il apprit que, sur le navire où il devait s’embarquer, des Juifs préparaient un guet-apens. Voulait-on, en mer, l’assassiner pendant la nuit, ou le précipiter par-dessus bord ? Avait-on prévenu des pirates qu’un passager, portant sur lui des sommes considérables, descendrait à telle escale, vers telle époque ?

Averti, Paul décida de voyager par terre au moins jusqu’en Macédoine. Il partit avec un certain nombre de compagnons ; leur escorte le protégerait et, comme il l’avait annoncé en écrivant aux Corinthiens[368], il s’entourait de délégués respectables qu’il s’associait pour le transport de la collecte. Nous savons les noms de plusieurs. Il y avait Timothée, le plus assidu de ses auxiliaires ; Sopatros, de Bérée, fils de Pyrrhus homme de noble race ; — c’est pourquoi son père est nommé ; — des Thessaloniciens, Aristarchos et Secundus ; Caius, de Derbé ; deux citoyens d’Éphèse, Tychique et Trophime. Nous retrouverons Trophime avec Paul dans les rues de Jérusalem, où sa présence fournira prétexte à l’émeute.

[368] I, VIII, 20.

La caravane traversa Thèbes, les Thermopyles, la Thessalie. En Macédoine, Paul s’arrêta dans la chrétienté de Philippes ; il y retrouvait tant d’affection ! Il voulait fêter là « les jours azymes ». Tychique et Trophime l’avaient devancé à Troas, peut-être afin d’y terminer la préparation de la collecte.

Le gros de la troupe prit la mer à Néapolis et, en cinq jours, atteignit Troas.

A la fin de la semaine qu’il y passa, le soir du dimanche[369], Paul assembla les fidèles « pour rompre le pain ». Comme il devait partir le lendemain, dans la matinée, il prolongea la réunion jusqu’à minuit. Beaucoup de lampes, en signe de solennité, illuminaient la salle haute, église et cénacle, qui se trouvait au troisième étage de la maison. Les lumières, l’assistance pressée ajoutaient à la lourdeur de l’air ; en cette saison, il faisait chaud déjà.

[369] Le dimanche, substitué au sabbat, s’appelait encore « le premier jour de la semaine » ; on y célébrait la résurrection du Seigneur. Dès l’Apocalypse (I, 9-11), « le jour du Seigneur » désigne le dimanche.

Un jeune garçon, nommé Eutychos, — l’homme qui a de la chance, — s’était assis au bord d’une fenêtre ouverte. Las et engourdi par la longueur du discours pieux, il céda au sommeil, se laissa choir en bas. Une clameur d’effroi coupa l’homélie de Paul ; on porta inanimé sur un lit le malheureux Eutychos ; ce n’était plus qu’un cadavre. Paul descendit en courant ; il se jeta sur le mort, comme l’avaient fait jadis Élie et Élisée[370], appliquant sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur ses mains. Puis il se releva et dit aux parents :

[370] Voir Rois III, XVII, 17-24, et IV, I, 18-37.

« Ne vous tourmentez pas, car son âme est en lui. »

Il semblait n’avoir pas fait un miracle, mais simplement ranimé l’enfant évanoui. Humble et tranquille il remonta, « rompit le pain », mangea, et, après avoir parlé abondamment jusqu’à l’aurore, il partit.

Dans cet acte étrange, il avait écouté une inspiration évidente. Sans doute, c’est au nom du Seigneur Jésus qu’il ressuscite Eutychos. Mais l’immédiate réaction de son premier élan marque le pli judaïque de son mysticisme.

De Troas il gagna par voie de terre Assos. Là, entre deux tours carrées, subsiste encore l’arc aigu d’une porte sous laquelle, certainement, il passa.

Il se rembarqua dans le port d’Assos, fit escale à Mytilène ; de là, son navire mit le cap sur Chio ; il jeta l’ancre devant cette île pour la nuit ; il aborda, le jour suivant, à Samos ; et, le surlendemain, les passagers débarquèrent à Milet.

Paul aurait pu, de Milet, se diriger vers Éphèse. Mais les Éphésiens l’eussent retenu, et il était pressé, il voulait, pour y célébrer la Pentecôte, comme un bon Juif l’eût fait, arriver au plus vite à Jérusalem.

Cependant, les presbytres d’Éphèse et d’autres villes proches venaient d’être avertis qu’il passait.

A son appel ils se réunirent, peut-être dans une proseuché voisine de la mer. C’étaient, pour la plupart, des gens d’assez humble condition, des ouvriers, de petits marchands, des hommes à qui Paul, tout à l’heure, montrera ses mains rudes, en signe de fraternité, en exemple de laborieuse vaillance.

Il leur parla, comme si, devant les périls où il s’engageait, il leur laissait un adieu pareil à un testament.

Son discours, tel que nous le lisons, reproduit une partie seulement des choses qu’il exprima, et sans viser à une translation littérale. La scène n’en est pas moins grande, comme, dans l’Alceste d’Euripide, le départ d’Héraclès, saluant le roi Admète, la femme qu’il a sauvée, et leur peuple heureux. Mais elle est autrement belle : au lieu de s’en aller vers un obscur destin subi par nécessité, Paul monte à Jérusalem avec la joie de souffrir pour son Maître et comme Lui. Il n’a pas restitué à ceux qu’il aime la lumière douce à respirer ; il leur dispense le bonheur sans fin. Et cependant la perspective du Paradis n’ôte rien à l’humaine effusion, entre eux, d’une tendresse naïve et profonde qui s’afflige dans l’espérance.

« Vous savez, dit-il, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en Asie[371], comment je me suis comporté tout le temps avec vous, servant le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

[371] Dans la province d’Asie, à Éphèse et dans la région.

« Et maintenant, lié en esprit[372], je vais à Jérusalem, sans savoir ce qui m’arrivera, sinon que l’Esprit Saint, dans chaque ville (par ses prophètes), m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la part du Seigneur Jésus : proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et maintenant, voici, je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu. C’est pourquoi je vous prends à témoins, aujourd’hui, que je suis pur du sang de tous[373] ; car je n’ai jamais reculé pour vous annoncer toute la volonté de Dieu.

[372] Ces termes, peu clairs, signifient, semble-t-il : me considérant déjà comme un captif, ou : lié par une impulsion intérieure.

[373] Il entend : Si vous vous perdez, je suis innocent de votre damnation, ayant tout fait pour vous sauver.

« Prenez garde à vous et à tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a placés comme évêques[374], pour paître l’Église du Seigneur, qu’il s’est acquise par son sang. Je sais qu’après mon départ entreront chez vous des loups terribles, qui n’épargneront pas le troupeau ; et d’entre vous se lèveront des hommes qui diront des choses perverses pour entraîner les disciples à leur suite.

[374] Évêques est alors synonyme de presbytres, mais avec un sens de ministère sacerdotal plus marqué.

« C’est pourquoi, veillez, vous souvenant que, durant trois années, je n’ai pas cessé, avec des larmes, d’exhorter un chacun. Et, maintenant, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à lui qui a pouvoir d’édifier et de donner l’héritage parmi tous les sanctifiés.

« Je n’ai désiré ni argent, ni or, ni manteaux. Vous savez qu’à mes besoins et à ceux de mes compagnons ces mains ont pourvu en tout. Je vous ai montré qu’il faut, en travaillant ainsi, soutenir les faibles et vous souvenir des paroles du Seigneur Jésus, et qu’il a dit lui-même : « Donner, c’est plus de béatitude que recevoir. »

Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous pleurèrent beaucoup ; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont du vaisseau.

Paul et ses compagnons, poussés par un bon vent, vinrent, de Milet, droit à Cos, puis, le lendemain, à Rhodes et à Patare. Le navire n’allait pas plus loin ; un autre était là, en partance pour la Phénicie ; ils s’y rembarquèrent. Ils laissèrent Chypre à leur gauche, firent voile vers la Syrie, et abordèrent à Tyr. Leur bateau s’y arrêta, ayant une cargaison à décharger.

Une petite communauté chrétienne les reçut en ce port déchu de son antique richesse. Ils restèrent là sept jours, jusqu’à ce qu’on pût reprendre la mer. Quand ils partirent, les chrétiens, avec leurs femmes et leurs enfants, les reconduisirent sur le rivage ; tous s’agenouillèrent pour prier, et, tristes, tandis que le navire s’éloignait, les fidèles rentrèrent chez eux.

C’est à Ptolémaïs que Paul débarqua ; il y fit halte et « salua les frères » ; la caravane se rendit par terre à Césarée, la ville où il devait revenir chargé de chaînes pour le Christ.

Philippe, évangéliste[375] et diacre — l’un des Sept hellénistes à qui les Douze avaient imposé les mains — gouvernait l’église de Césarée ; ses quatre filles, vierges, étaient douées du don de prophétie. Il reçut dans sa maison Paul avec ses disciples et les y retint quelques jours. On peut croire que les vents favorables, la coïncidence des vaisseaux rencontrés avaient abrégé le temps prévu au départ pour qu’on fût certain d’atteindre, à la Pentecôte, Jérusalem. Paul trouvait, d’ailleurs, en Philippe un saint qui avait vu Étienne et les premières années de l’Église, un contemporain du Seigneur.

[375] On appelait de ce nom les chrétiens qui, sans avoir le titre d’apôtres ou de prophètes, annonçaient de ville en ville Jésus comme le Messie.

Pendant qu’il était chez lui, un prophète ayant nom Agab — était-ce le même qui avait annoncé à Antioche la famine de Jérusalem[376] ? — vint dans la maison et, dès qu’il aperçut Paul, s’approcha de lui, s’empara de la ceinture que l’Apôtre portait autour des reins ; il fit le simulacre de s’en lier les mains et les pieds ; et, avec un accent très solennel :

[376] Actes XI, 28.

— Voici, proféra-t-il, ce que dit l’Esprit Saint : L’homme à qui appartient cette ceinture, les Juifs, à Jérusalem, le lieront de la sorte, le livreront entre les mains des gentils.

Ces paroles alourdissaient les prévisions de l’Apôtre ; il allait à Jérusalem pour y pâtir beaucoup. Ses compagnons et les gens du lieu se mirent à sangloter ; ils le supplièrent de ne pas continuer sa route. Mais Paul les gronda doucement et répondit :

— Pourquoi pleurez-vous ? Pourquoi me brisez-vous le cœur ? En vérité, je suis prêt non seulement à être enchaîné, mais à mourir à Jérusalem, pour le nom du Seigneur Jésus.

Son obéissance à l’épreuve changea en résignation leurs alarmes.

— Que la volonté de Dieu soit faite, dirent-ils.

Ce chagrin de savoir qu’il souffrirait contredisait leur foi au Messie glorifié par la souffrance. Mais leur pitié ingénue est plus vraie que l’héroïsme déclamatoire de stoïciens raidis.

La montée de Paul à Jérusalem imitait celle de Jésus, quand il vint y célébrer la Pâque, sachant que la grande victime, c’était Lui. Paul n’avait qu’une vue, d’avance, imparfaite des traverses qui l’attendaient. Une joie divine surpayait l’anxiété de cette marche au supplice. La confiance lui demeurait de survivre aux calamités prochaines ; il pressentait que sa mission n’était pas finie.

Arrivée dans la ville sainte, la caravane logea chez un certain Mnason, cypriote, disciple helléniste, converti de « vieille date ». Paul avait à Jérusalem une sœur dont le fils servira efficacement son oncle prisonnier. Il serait frivole de se demander pour quels motifs il ne fut pas hébergé sous son toit.

Une chose immédiate le préoccupait : l’accueil qu’allaient lui faire Jacques et les anciens. Dès le lendemain, il se rendit auprès de Jacques ; les chrétiens notables de Jérusalem furent conviés à cette réception. On devine qu’il déposa aux pieds des presbytres le produit de la collecte. Il apportait une preuve palpable de la ferveur des gentils. L’assemblée l’écouta bénévolement « raconter en détail ce que Dieu avait fait chez les gentils par son ministère ».

Les presbytres louèrent le Seigneur des grandes merveilles qu’il opérait. Cependant, quelques-uns d’entre eux, voulant à la fois éprouver la sincérité juive de Paul et le prémunir contre les attentats des Juifs, lui proposèrent cet acte de dévotion :

« Nous avons quatre hommes qui ont sur eux un vœu ; prends-les, purifie-toi avec eux ; et paie pour eux, afin qu’ils fassent raser leur tête ; ainsi tous connaîtront que rien de ce qu’on raconte sur toi n’est vrai, mais que tu te conduis, toi aussi, en gardant la Loi. »

Les quatre hommes pauvres qui ne pouvaient s’acquitter de leur vœu étaient des nazirs[377] ; pour un temps qui devait durer au moins trente jours, ils s’étaient consacrés à Dieu ; et leur vœu impliquait trois obligations : s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un mort. Ce dernier point semblait la plus difficile des observances ; si un nazir foulait une terre où un cadavre était enseveli, il devenait impur. S’il manquait, même malgré lui, à l’un des trois préceptes, il recevait trente-neuf coups de lanière, offrait au Temple deux tourterelles ou deux petits d’une colombe, et recommençait son vœu.

[377] Sur le nazirat, voir Nombres, VI, et Marnas, op. cit., p. 154-155.

Pendant son nazirat, il laissait croître sa chevelure ; puis, au terme des jours de consécration, il la faisait raser, et ses cheveux étaient déposés sur le brasier du sacrifice offert en son nom. Sacrifice onéreux, puisque Moïse exigeait un agneau d’un an, une brebis d’un an et un bélier ; en outre, une corbeille de pains azymes et de gâteaux. Lorsque des nazirs indigents ne pouvaient satisfaire à la Loi, ils invoquaient l’assistance de quelque Israélite généreux.

Sans hésiter, Paul correspondit au désir des anciens :

« Ayant pris les hommes, le lendemain, purifié avec eux, il entra dans le Temple, déclara le terme des jours de purification où l’oblation serait présentée pour chacun d’eux. »

De trop curieux exégètes ont voulu s’enquérir sur quels fonds il préleva la somme due pour les quatre agneaux, les quatre brebis, les quatre béliers, et le reste. Il importe davantage de comprendre en quel esprit il participa aux observances d’une dévotion mosaïque.

Son mouvement, c’est clair, n’eut rien d’une simagrée, d’une concession qu’il aurait subie pour s’adapter au milieu juif, se fondre parmi la multitude des pèlerins, et, ainsi, détourner les attentats qu’il prévoyait.

Il n’obéit point non plus par humilité pénitentielle. Non ; il venait au Temple en pèlerin. C’était tout simple de s’associer à une œuvre pie. En quoi son Évangile lui interdisait-il d’aider de pauvres gens liés par un vœu qu’ils avaient peine à remplir ?

Détruire la Loi et ses prescriptions n’était aucunement sa pensée. Son acte charitable prouvait à ses frères et à lui-même qu’il suivait, là où ses principes l’autorisaient, la sainte discipline des ancêtres. Il dut y trouver quelque joie mystique. Sans être nazir, n’avait-il pas, en quittant Corinthe, fait un vœu lui-même ? N’était-ce pas au Temple, vraisemblablement, qu’il avait espéré l’acquitter, selon les formes admises ?

Et, quand il se présenta devant les prêtres, avec les quatre nazirs, ses protégés, il mit dans sa déclaration tout le sérieux d’un Juif dévot ; il y ajouta un sens de charité libératrice ; il savait, mieux que les prêtres, ce que signifiait l’immolation de l’Agneau ; et il offrait sa propre vie, menacée à tout instant, pour le salut des bons nazirs, pour celui d’Israël.

Assurément, un rigide sectaire se fût interdit une démarche contraire à son système. Les paroles quotidiennes de Paul auraient pu condamner son action. Ce qu’il avait dit aux Galates : « Quiconque se fait circoncire est tenu d’observer la Loi totale », il le répétait incessamment aux gentils et devant les Juifs. S’il observait encore un seul précepte de la Loi, donc il s’engageait à la suivre jusqu’au bout, sans réserve.

Cette soumission, la voulait-il, la pratiquait-il ? Trop souvent il avait déclaré : La Loi n’est plus nécessaire ; la vie du juste, c’est la foi. Or, ce qui n’est plus nécessaire en une croyance périmée, devient promptement inutile, puis méprisable.

Mais l’Église ne devait rompre avec la synagogue que par étapes. Dans la forme des prières et des rites, dans l’ordre des fêtes, la rupture ne sera jamais totale. Cette grande règle de toute création organique : « La nature ne fait pas de sauts », s’étend, en un sens, aux réalités surnaturelles. L’Ancien Testament enfermait les éléments du Nouveau. Jésus avait affirmé qu’il venait accomplir la Loi, non l’anéantir. Il s’était soumis à l’essentiel de ses observances comme s’il en consacrait de nouveau la sainteté. Paul, son disciple, croyait bien pouvoir accomplir un rite vénérable par ses origines, efficace par l’intention qui le pénétrait. Le nazirat était, au reste, une forme ascétique de consécration où le dévot se séparait du monde, pour un temps, afin « d’être à l’Éternel[378] ».

[378] Voir Fouard, Saint Paul et ses missions, t. II, p. 467.

Il ne paraît même point s’être posé le cas de conscience :

« Ai-je raison d’agir ainsi ? »

La Voix intime le poussait ; et puis, venir au Temple, y prier, y sacrifier publiquement, dans une cérémonie annoncée et payée d’avance, c’était s’exposer à la vindicte de ses adversaires. Cela, Paul savait que l’Esprit le lui demandait. Jusqu’où Dieu laisserait aller la main de ses persécuteurs, il ne s’en tourmentait guère ; il faisait ce qu’eût fait comme lui le plus obscur des pèlerins.

En revoyant le Temple, se laissa-t-il enivrer devant la magnificence d’une bâtisse qui semblait, dans l’éclat de sa force, braver les siècles des siècles ? Il connaissait la prophétie du Seigneur et voyait « la colère se hâter sur les déicides jusqu’à ce qu’elle eût son terme[379] ».

[379] I Thessal. II, 16.

L’orgueil d’être Israélite toucha-t-il son cœur libéré, lorsqu’il s’avança, plus haut que l’atrium des gentils, sur la seconde terrasse, vers le parvis des Juifs ? Là, des inscriptions grecques et latines, au fronton des pylônes, avertissaient les profanes :

« Qu’aucun étranger ne pénètre au delà de la balustrade qui entoure le lieu saint et l’enceinte. Celui qui serait pris ne devra accuser que lui-même de ce qui suivra : la mort. »

L’exclusion des gentils, il l’estimait juste dans le passé. Mais elle lui confirmait l’invincible erreur d’Israël. Il n’eût pas introduit, à l’intérieur du Temple, un païen même baptisé. Cependant, on l’en accusa, et ce fut de ce grief qu’allait partir l’émeute soulevée contre lui.

Des Juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on savait d’origine païenne, et ils inventèrent ce bruit atroce :

« Il a introduit des Grecs dans le Temple. »

Le jour où il monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces Juifs l’aperçurent dans le parvis des Israélites. Ils se mirent à pousser des imprécations, et se penchant sur la balustrade, du haut des marches qui reliaient la seconde terrasse à celle d’en bas, pleine de monde, ils criaient :

— Au secours, hommes d’Israël, il est là, cet homme qui enseigne partout contre la Loi, contre le Temple. Il a souillé le Lieu Saint !

Paul essayait de protester, de répondre. D’en bas, une masse de gens s’élança, le bouscula sur les degrés ; on l’entraîna vers l’issue du Temple. Tel était le respect du lieu qu’on n’aurait pas osé en polluer par un meurtre l’enceinte. Les gardiens et les lévites, aussitôt que la cohue eut franchi les portes du Nord, les verrouillèrent. Ils avaient peur que Paul ne rentrât ou qu’il ne fût pourchassé et massacré dans le saint enclos.

Entouré d’assaillants, Paul était voué à une mort inévitable. Mais, de la forteresse Antonia, de la galerie qui surveillait le Temple, le poste des soldats romains avait entendu les clameurs et suivi l’agitation de la foule.

« Toute la ville est en émeute » courut-on dire au tribun. Celui-ci prit à la hâte les centurions et les légionnaires qu’il trouva sur son passage ; ils se précipitèrent par les deux escaliers qui descendaient vers l’esplanade. L’épée haute, le tribun fendit la populace. Paul, serré, maintenu debout par le cercle des vociférateurs, avait la figure en sang. Mais il gardait la contenance d’un homme intrépide.

— Qu’a-t-il fait ? Lâchez-le. Il est à nous, tonna le tribun si impérieusement que les furieux lâchèrent prise.

Mais les uns criaient une chose, les autres une autre ; au milieu du tumulte il n’arrivait pas à comprendre qui était cet homme, pour quel crime on voulait le tuer. Il conclut seulement que son cas était grave ; par précaution, et afin d’apaiser la foule, il lui fit passer des fers aux deux poignets et commanda de l’emmener au corps de garde.

Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse, l’excitaient : « Enlevez-le ! Enlevez-le ! » Le détachement romain se sentit débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier craignirent qu’il ne leur fût arraché ; ils lièrent à leurs bras ses deux chaînes.

Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour ; il redoutait le furor judaïcus ; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie, avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les Romains ; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs, était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui « l’Égyptien ». L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un bandit ; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la bouche — sa parole aurait-elle pu se faire entendre ? — Tout d’un coup, en atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il interpella le tribun :

[380] Josèphe (B. J. II, XXIII) les évalue à trente mille : l’auteur des Actes les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement le plus exact ; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les chiffres, déclare ailleurs (Antiq., XX, VI) qu’il a suffi, pour disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en capturer deux cents.

— Puis-je te dire un mot ?

Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur, d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare !

— Tu sais le grec ! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’Égyptien ?…

Paul, avec un beau calme fier, lui répondit :

— Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans gloire. Je t’en prie, laisse-moi parler à ce peuple.

L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration : proclamer le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer « ses frères » qui le détestaient sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des centurions, des soldats.

Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler.

Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux, dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain puissant comme un nabi. Il portait dans son regard et son geste ce qui révèle à une foule mystique l’envoyé d’en haut.

Il commença, en s’exprimant à dessein dans la langue araméenne, le dialecte propre au peuple juif :

— Hommes, frères et pères, écoutez-moi maintenant m’expliquer devant vous…

Sous le timbre dominateur de sa voix, sous la sonorité des mots hébraïques, les cris qui persistaient se calmèrent en murmures ; et, subitement, le silence devint profond.

Paul, une fois de plus, raconta l’erreur de sa jeunesse, la vision qui l’avait illuminé. Son apologie devant les Juifs palestiniens, c’était de rappeler qu’il avait d’abord défendu à outrance les traditions pharisiennes et persécuté ceux qui les transgressaient. De sa conduite, le grand prêtre d’alors et tout le sanhédrin pouvaient rendre témoignage. Mais, sur la route de Damas, Jésus l’avait terrassé ; il s’était soumis à la volonté du Dieu de ses pères. Haut et magnifique langage où il certifiait l’unité divine des deux Testaments !

Pourquoi avait-il prêché loin de Jérusalem, comme s’il fuyait le Temple et ses frères ? C’est qu’au Temple même une autre vision lui avait commandé :

— Pars, je vais t’envoyer au loin chez les gentils.

Jusque-là, subjugué, frappé de stupeur, l’auditoire s’était tu. A ces mots : « les gentils » les orgueils du peuple et ses rancunes contre l’étranger réveillèrent leur furie. De nouveau, la meute éclata en clameurs :

— Enlevez-le ! Enlevez-le ! Cet homme ne mérite pas de vivre !

Ils aboyaient des choses sans nom, ils déchiraient leurs manteaux, les lançaient en l’air, ils trépignaient, ramassaient à poignée la poussière et l’éparpillaient dans la direction de l’impie.

Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs, voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe ; les soldats entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma les portes ; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer.

Son insistance fatigua le tribun ; et la mauvaise humeur du chef se retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple ? Au lieu de l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci fit lier Paul à un poteau ; on le suspendit par les mains, en sorte que ses pieds touchaient à peine le sol ; on l’avait dépouillé de ses vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur arracher un aveu.

Paul n’avait point peur de souffrir ; sa chair connaissait les verges ; elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie : en cet instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu ; il avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être jusqu’à la mort ; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui lui assurait la vie :

— Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen romain ?

Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa lui-même à Paul cette question :

— Dis-moi ? Tu es Romain ?

— Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son droit de cité.

Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons familières.

— Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381].

[381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de citoyen ; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir Dion Cassius, l. IX, 17, 5).

— Et moi, répliqua Paul dignement, je l’ai eu de naissance.

Sa ferme attitude redoubla les anxiétés de Lysias. Il s’attendait aux représailles du Juif, citoyen romain. Il craignait les fureurs des Juifs de Jérusalem. En livrant Paul au fouet, il avait pensé leur complaire. Quelle serait leur indignation d’apprendre que l’autorité romaine protégeait l’homme exécré ! Ce Grec, vantard et fat, démagogue et diplomate, s’avisa d’un expédient : il ferait comparaître l’accusé devant le sanhédrin ; démarche flatteuse pour un corps jaloux de maintenir ses anciennes prérogatives ; et, s’il constatait que les griefs des Juifs portaient seulement sur des querelles religieuses, il proposerait au procurateur — qui résidait à Césarée — la libération de Paul. Au reste, sa conduite ultérieure marque une bienveillance non feinte. Il avait reconnu en l’Apôtre quelqu’un de pur et de généreux.

Dès le jour suivant, il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger Paul. Le grand prêtre Ananie lui-même vint présider la séance. Ce vieillard avait un renom de cupidité féroce ; il envoyait ses esclaves saisir entre les mains des sacrificateurs la dîme ; et les prêtres qui résistaient recevaient la bastonnade.

Sadducéen brutal et cynique, il ne croyait qu’aux jouissances charnelles, à l’argent et aux privilèges de sa caste.

Paul se retrouva dans l’hémicycle d’une salle semblable à celle où il avait vu Étienne en extase et les juges qui grinçaient des dents, se bouchaient les oreilles. Si la part qu’il avait prise à leur crime revint le troubler d’un souvenir, il n’en laissa rien paraître. Il ne reconnaissait point à ses juges le droit de juger sa religion, mais les considérait comme des frères qu’il aurait voulu guérir de leurs aveuglements. Avant d’être interrogé, il prit la parole :

— Hommes frères, je me suis en toute bonne conscience comporté devant Dieu jusqu’à ce jour.

Ce mot : frères indigna le grand prêtre, comme un manque de respect.

— Frappez-le sur la bouche, enjoignit-il aux appariteurs.

Paul entendit l’ordre, sans discerner qui le proférait. Reçut-il les coups, les prévint-il par sa riposte ? Elle fut dure, foudroyante :

— C’est Dieu qui te frappera, muraille plâtrée[382]. Tu sièges pour me juger selon la Loi. Et, contre la Loi[383], tu ordonnes de me frapper ?

[382] Cette image, condensation d’injures, réminiscence possible d’Ézéchiel (XIII, 10) fait tout ensemble allusion à la robe blanche de celui qui présidait le sanhédrin, à sa vieillesse décrépite, et surtout à son hypocrisie.

[383] La Loi juive, nous l’avons vu, assurait aux accusés des égards et la liberté de se défendre (Lévit. XIX, 15).

Saillie étrange et formidable ! Paul ne savait pas qu’elle visait Ananie et le grand prêtre en personne ; pourtant, il prophétise, et sa prophétie devait se vérifier ; car, en septembre 66, le dix-septième jour du mois, Ananie pourchassé par les factieux, et qui s’était caché dans un aqueduc avec son frère Ézéchias, y fut pris, égorgé[384].

[384] Josèphe, Bell. jud., II, XXXI.

Les appariteurs protestèrent :

— Comment ! Tu insultes le grand prêtre de Dieu !

— Je ne savais pas, répondit Paul, que c’était le grand prêtre. (Autrement je me serais tu.) Car il est écrit : « Tu ne diras pas de mal du chef de ton peuple[385]. »

[385] Exode XXII, 28.

La brutalité d’Ananie avait provoqué dans tout son être un choc où une réaction prophétique s’ajouta au courroux spontané. Ananie était de la famille d’Anne qui avait condamné Jésus. Par la bouche de Paul, il entend l’annonce du châtiment qui viendra. Et, comme Jésus, Paul accable les princes des prêtres sous leurs contradictions hypocrites ; ces défenseurs de la Loi la transgressent et la détruisent !

Mais, aussitôt, il se reprend ; il ne scandalisera pas les faibles ; lui qu’on accuse d’abolir la Loi, il veut y rester soumis.

Que se passa-t-il dans la suite du débat ? Le rapport de Lysias au procurateur fait comprendre que la séance dévia en querelle théologique. Les pharisiens de l’assemblée se disputèrent avec les sadducéens ; les premiers admettaient la vie future, les autres la niaient. Paul, les voyant aux prises, tenta d’insérer au milieu de leur conflit sa théologie chrétienne.

— Hommes frères, s’écria-t-il, je suis pharisien, fils de pharisien. Et on me met en jugement au sujet de l’espérance et de la résurrection des morts !…

Il voulait en venir à nommer le Christ ressuscité ; judiciairement, c’était une dialectique habile : le tribun présent avec des centurions et des soldats tenait maintenant pour évidente l’innocence de l’accusé ; et Paul, par sa déclaration, mettait furieusement aux prises pharisiens et sadducéens.

Mais peu s’en fallut que ceux-ci, exaspérés, n’assouvissent sur lui leur vindicte. Le tribun, ne voulant point paraître l’entourer d’une protection armée, l’avait laissé tout seul, dans l’hémicycle, entre les juges, les scribes, les appariteurs. Un certain nombre de sadducéens se levèrent et, le poing tendu, formèrent autour du petit Juif un cercle menaçant. Ils l’auraient entraîné au dehors, assommé sur place, étranglé. Le tribun et ses hommes, à temps, le dégagèrent. Il quitta, sain et sauf, cette caverne de mort. Rome le sauvait d’Israël.

Deux jours de commotions l’avaient épuisé. Le soir, il eut une de ces crises d’abattement où il ne souhaitait plus qu’une chose : « se dissoudre, être avec le Christ ». Il avait vu de près, dans le centre de leur puissance, l’incurable obstination des Juifs contre la vérité. Il savait, d’autre part, ce qui l’attendait s’il retombait entre leurs mains. Mais le Seigneur le visita dans sa prison, et lui dit :

« Courage ! De même qu’à Jérusalem tu as témoigné sur ce qui me regarde, de même à Rome aussi il faut que tu témoignes. »

Cependant les Juifs n’allaient pas en rester là. Paul était inculpé d’un délit commis à l’intérieur du Temple ; le sanhédrin se déclarait compétent pour le juger. Donc les princes des prêtres exigeraient qu’il comparût une seconde fois, afin d’examiner plus à fond sa cause.

Leur pensée était d’en finir avec lui. Dès le lendemain, des Juifs acharnés à sa perte nouèrent une conspiration. Ils jurèrent avec de terribles anathèmes « de ne boire ni de manger jusqu’à ce que Paul fût mis à mort[386] ». Ils vinrent trouver les princes des prêtres, les engagèrent dans leur plan d’attaque : que Paul fût ramené au sanhédrin ; entre la tour Antonia et le Temple, au passage, ils le poignarderaient.

[386] Leur vœu, en apparence, invraisemblable et chimérique, équivaut simplement à jurer : « Il faut que Paul soit tué le plus tôt possible. » Les Juifs admettaient ces formules de vœu hyperboliques. Rappelons-nous Jacques jurant de ne boire ni de manger jusqu’à ce qu’il eût vu le Seigneur ressuscité. On lit dans le Traité Aboda Zara (trad. Schwab, p. 189-190) : « Quand un homme a promis par un vœu qu’il s’abstiendra de manger, malheur à lui s’il mange, malheur s’il ne mange pas. S’il mange, il pèche contre son vœu ; s’il ne mange pas, il pèche contre sa vie. »

Les conjurés étant plus de quarante, certains gardèrent mal le secret ; ou il fut éventé par les pharisiens qui avaient, dans le sanhédrin, dit de Paul : « Nous ne trouvons rien de coupable en cet homme. » Le neveu de Paul en sut quelque chose ; il courut à la forteresse, obtint de voir son oncle et l’avertit de ce qu’on préparait. Paul pria un des centurions de conduire le jeune homme au tribun. Lysias lui fit bon accueil. Mais, quand il eut entendu l’avis, il recommanda au neveu :

— Ne raconte à personne que tu m’as dévoilé cette affaire.

Il voulait, sans se compromettre, sauver Paul et surtout se débarrasser d’un captif encombrant. Il appela deux centurions, leur donna ces ordres :

— Tenez prêts deux cents fantassins, plus soixante-dix cavaliers, et deux cents hommes de troupes légères, pour vous mettre en route à la troisième heure de la nuit[387] et vous rendre à Césarée ; et préparez des montures pour Paul que vous devrez conduire en sauveté au procurateur Félix. »

[387] Vers neuf heures du soir.

Seul, en effet, le procurateur pouvait décider si Paul serait libéré ou non. Et le tribun chargea l’un des officiers — celui qui commandait les cavaliers — de ce rapport à lui remettre :

« Claudius Lysias à l’éminent procurateur Félix, salut.

« L’homme que voici avait été pris par les Juifs et allait être tué par eux. Mais, arrivant avec la troupe, je le leur ai enlevé, ayant appris qu’il est Romain. Et, voulant savoir pour quel motif ils l’accusaient, je l’ai amené devant leur sanhédrin. J’ai reconnu qu’il était accusé sur des questions de leur Loi, mais qu’il n’avait aucune charge de crime qui méritât la mort ou la prison. Mais, comme on m’a dénoncé que les Juifs allaient faire un complot contre cet homme, je te l’envoie sur l’heure, invitant aussi les accusateurs à t’adresser leur plainte contre lui. Porte-toi bien. »

On peut trouver exorbitant, même ridicule, le déploiement de forces ordonné pour le transfert de Paul. Il est, cependant, explicable ; car Lysias avait peur des Juifs ; son mot : Ne raconte à personne… confesse naïvement ses inquiétudes. De même, sa précaution d’inviter les accusateurs à porter leur plainte devant Félix. Il voulait faire valoir sa vigilance. Nous retrouvons bien chez lui l’Oriental avec son besoin d’exagérer, le Grec de décadence, souple, fanfaron et trembleur. Son rapport altère sur un point la vérité. A l’en croire, il avait soustrait Paul aux coups des Juifs, ayant appris sa qualité de Romain. En fait, à ce moment-là, il l’ignorait ; par qui l’aurait-il su ? Mais il veut mettre en relief le prix qu’il attache au titre de Romain, lui, citoyen de fraîche date, parvenu qui a payé cher sa noblesse.

Paul, cette nuit-là, monté sur un mulet ou un chameau, descendit donc de Jérusalem, à grande allure, avec une escorte digne d’un roi. Il quittait la ville sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire, l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent et le préservent du péril invisible, c’est déjà la puissance romaine mobilisée au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère ; ils rompront le pain d’amour avec lui ; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre ; et sa parole leur sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant.

XVII
L’APPEL A CÉSAR

Césarée, bâtie par Hérode, semblait presque une ville romaine, pourvue d’un vaste port qu’avoisinaient des magasins voûtés. Ses rues s’alignaient sur un plan sévère ; beaucoup de ses maisons offraient un aspect italien : un péristyle, une cour plantée d’arbustes, comme à Pompéi. Auguste et les Césars y avaient leurs statues et leur temple. La tour du palais où saint Paul fut enfermé, dont un pan reste debout aujourd’hui, est une tour de château romain.

Il arriva vers le soir[388], avec son escorte de soixante-dix cavaliers. Les fantassins, une fois dépassées les montagnes propices aux embuscades, l’avaient quitté à Antipatris, étaient remontés vers Jérusalem.

[388] Ils avaient dû faire dans la journée, d’Antipatris à Césarée, une étape de vingt-six milles.

Le procurateur, Antonius Félix, après avoir lu le rapport (l’élogium) du tribun, interrogea Paul sur-le-champ. Il s’enquit de quelle province il était. Paul, malgré la lassitude du voyage, aurait voulu présenter son immédiate apologie ; il avait hâte d’obtenir une décision libératrice et de s’embarquer pour l’Italie. Mais Félix se déroba ; il remit à plus tard l’examen de la cause :

— Je t’entendrai, dit-il, lorsque tes accusateurs seront venus.

Dès le premier contact, l’ascendant de l’Apôtre paraît l’avoir inquiété ; il se tient en garde.

Ce Félix, ancien esclave, Arcadien de naissance, fonctionnaire des plus méprisables, méritait le jugement de Tacite :

« Dans toutes sortes de cruautés et de débauches, il exerça, avec une âme d’esclave, les pouvoirs d’un roi[389]. »

[389] Histoires, V, IX.

Affranchi de Claude, ayant pour frère Pallas, le favori du prince, il se croyait tout permis. Il avait pris Drusilla, une Juive, au roi Aziz, son époux. Il traitait avec les sicaires pour avoir part aux rapines, et avec les princes des prêtres, pour les rassurer contre les sicaires.

Dans le procès de Paul, il entrevit aussitôt des intérêts complexes, de l’argent à extorquer. C’est pourquoi, au lieu de lui rendre sa liberté, il ordonna de le retenir dans le palais d’Hérode.

A Jérusalem, Lysias s’était empressé d’avertir Ananie et les notables juifs qu’ils pouvaient porter leur plainte devant le procurateur. Ils ne perdirent point de temps. Cinq jours après, on vit, dans les rues de Césarée, passer la délégation du sanhédrin, accompagnée d’un jeune avocat latin, qui avait nom Tertullus. Les sanhédrites signifièrent au procurateur leur requête contre Paul. Le lendemain, dans la matinée, le prisonnier fut conduit au prétoire du magistrat ; et Tertullus plaida contre lui : ou plutôt il répéta, en grec, l’accusation que le sanhédrin lui avait soufflée.

Il commença par les flagorneries d’usage à l’égard du potentat romain. Il le loua « de la paix abondante » dont jouissait la Judée, grâce à sa prévoyance, puis attaqua sans préparation « cet homme-peste, qui remuait la discorde parmi les Juifs dans tout l’univers, le protagoniste de la secte des Nazaréens ». Paul avait essayé de profaner le Temple ; les Juifs l’avaient arrêté et voulaient le juger selon leur Loi. Mais le tribun Lysias l’avait arraché de force à leurs mains ; et c’était lui qui avait ordonné aux plaignants de venir jusqu’au procurateur.

La conclusion implicite, ou qu’il n’osa pas émettre aussitôt, devait être : « Le procès de cet homme nous appartient ; livre-nous-le. »

Tertullus, porte-parole aux gages d’Ananie, argumenta d’une façon gauche et lourde. Toute haine furieuse est maladroite. En chargeant de leurs griefs le tribun, les sanhédrites indisposaient contre eux le procurateur. Paul eut beau jeu pour se défendre. Il mit, dans son exorde, un mot de louange, mais sans bassesse, à l’endroit de Félix, « encouragé, dit-il, à se justifier devant un juge qui, depuis de longues années, connaissait bien ce peuple ».

Il était monté à Jérusalem, parce qu’il voulait adorer. On pouvait scruter l’emploi de son temps, du premier au septième jour de son pèlerinage. Pas une fois il n’avait, dans le Temple, conversé avec quelqu’un, ni causé un attroupement dans les synagogues ou les rues. Il défiait ses adversaires de prouver un seul délit.

— Mais, continua-t-il, je le reconnais, je sers le Dieu de nos pères selon la voie qu’ils appellent « hérésie », croyant à tout ce qui est selon la Loi et à tout ce qui est écrit dans les Prophètes, espérant ce qu’ils (les pharisiens) attendent eux-mêmes, la résurrection des morts, des justes et des injustes. Sur cela, moi aussi, je m’exerce à garder une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes. Et, après de nombreuses années, je suis venu pour faire à ceux de mon peuple des aumônes et offrir des sacrifices…

La silhouette de ce discours démontre une fois de plus combien fut simple et stable la dialectique de l’Apôtre : la « voie » chrétienne n’est pas une rébellion contre la Loi ; Paul n’apporte rien de nouveau, d’hérétique, quand il annonce la Résurrection et le Jugement. Mais ce qu’il veut révéler aux Juifs, parce qu’ils le méconnaissent et le nient, c’est le Juge, le Christ ressuscité.

Ici, devant Félix, il ne semble pas être allé jusqu’au bout de son enseignement. Le procurateur savait les tendances de la secte nazaréenne ; il dut faire comprendre à Paul que son apologie suffisait. Il pénétrait l’inanité des griefs juifs. Pourtant, il tenait à ménager Ananie et les notables sadducéens. Au lieu de rendre à Paul la liberté, il ajourna sa sentence, sous couleur d’attendre un supplément d’information :

— Quand le tribun Lysias sera venu, je jugerai votre affaire.

Mais, si Paul resta détenu dans la tour d’Hérode, le centurion qui le gardait reçut l’ordre de lui donner quelque détente. Il fut allégé de ses chaînes, ses amis purent l’assister, même l’approcher. Philippe l’évangéliste, d’autres fidèles de Césarée, et, sans doute, ses compagnons de voyage, Luc, Timothée, Aristarque le Thessalonicien lui portèrent des nouvelles de Jérusalem. Pour l’Apôtre, tout était là : continuer son Évangile ; prêcher, diriger. Dans ses années de captivité, pas un jour, sa grande voix ne s’est tue. Même relégué au fond d’une basse fosse il aurait chanté la gloire du Christ, accompli ce qui manquait aux souffrances du Seigneur pour l’Église, son corps mystique. Sa qualité de citoyen romain, son pouvoir de persuasion lui valurent partout des égards ; en sorte que chacune de ses prisons deviendra une chaire où sa condition douloureuse commentera, amplifiera sa doctrine.

Dans celle de Césarée, il troubla l’entourage de Félix et le procurateur lui-même. Drusilla prit fantaisie de le voir, de l’écouter discourir. C’était, comme sa sœur Bérénice, une Juive cosmopolite, ambitieuse, perverse et mystique. Les sciences occultes la captivaient. Elle avait fréquenté Simon le Magicien. Félix s’était servi des prestiges de cet enchanteur pour la décider à quitter son époux Aziz et à vivre avec lui. Elle avait, en ce temps-là, quinze ou seize ans ; elle était belle.

Un caprice de curiosité l’intéressa au prêcheur juif. Amené devant elle et Félix, Paul leur parla de la foi en Jésus-Christ. Mais, avec la rudesse d’un prophète, comme Jean-Baptiste en face d’Hérode Antipas, il insista « sur la justice, la continence, le Jugement à venir ». Félix, effrayé, l’interrompit :

— Pour l’instant, va ; et, quand j’aurai un moment, je te manderai.

Plus saisie encore par l’Apocalypse du Nazaréen, Drusilla ne chercha point d’autre entrevue. Elle devait périr, à Pompéi, sous la cendre du volcan, elle et le fils qu’elle avait eu de Félix.

Le procurateur fit venir Paul « assez souvent », dans l’espoir que les communautés chrétiennes offriraient pour sa liberté une forte rançon. Paul répugnant à ses vues cupides, il fit traîner l’instruction du procès. Il suivait à son égard une de ses coutumes iniques. Josèphe aurait pu dire de lui comme d’un de ses successeurs, Albinus :

« Il ne retenait en prison que les gens qui ne lui avaient rien donné[390]. »

[390] Bell. Jud., II, XXIV.

Mais il fut disgracié lui-même. Néron, en 55, avait éloigné du pouvoir Pallas, créature d’Agrippine ; l’affranchi gardait encore assez d’influence pour protéger Félix ; Poppée, quand elle régna sur le prince, obtint le rappel du procurateur. Les Juifs la pressaient d’agir ; ils pouvaient aisément prouver les forfaitures et les violences dont ils s’étaient plaints.

Avant son départ, Félix enjoignit qu’on resserrât Paul dans sa geôle. Il espérait, par cette ignoble complaisance, ramener à soi le parti sadducéen, esquiver l’acharnement de ses représailles.

Depuis deux ans, Paul endurait sa captivité. A cette épreuve, aucun terme ne semblait poindre. Ses chaînes, lorsqu’on les lui remit, furent doublement lourdes. Mais son âme entendait le psaume de sa délivrance, la promesse du Seigneur : « Il faut qu’à Rome aussi tu témoignes. »

Porcius Festus, le successeur de Félix, avait été choisi comme un magistrat zélé, juste et sage. A peine arrivé, trois jours après, il se mit en route pour Jérusalem. Il voulait témoigner aux chefs d’Israël son souci de leurs intérêts. Exploitant ses bonnes dispositions, les ennemis de Paul le chargèrent âprement ; ils demandèrent qu’il fût ramené à Jérusalem où il leur appartenait de le juger. Festus, averti qu’entre Césarée et Jérusalem, des sicaires soudoyés essaieraient un coup de main, déçut les sanhédrites par cette ferme réponse :

— Je repars bientôt. Vous n’avez qu’à descendre avec moi, et vous accuserez cet homme, s’il y a quelque chose contre lui.

A son retour, dès le lendemain matin, il manda Paul au prétoire. Devant le tribunal, de l’estrade où il le fit monter — pour qu’il fût mieux en vue — l’accusé dominait ses accusateurs rangés en demi-cercle comme au sanhédrin. Il aurait pu dire avec le Psalmiste : « Des taureaux gras m’entourent. » Le grand prêtre, Ismaël, fils de Phabi, était venu afin de l’accabler. Les plus éloquents des Juifs redoublèrent des imputations échafaudées avec une perfidie savante. La plus grave était de le présenter comme un séditieux. En attaquant, soutenaient-ils, les traditions juives, cet homme bravait le peuple romain qui s’engageait à les défendre. Il promettait, au nom d’un certain Jésus, un royaume supérieur aux empires terrestres. De ceux-ci Paul annonçait la ruine, et le Jugement universel au tribunal d’un Roi qui ferait comparaître tous les rois de la terre. Doctrine dangereuse pour la paix romaine, insultante pour César. Celui qui l’enseignait était un scandale ; on ne devait pas le laisser vivre. Mais ils n’auraient su alléguer un seul fait qui justifiât leurs diatribes.

Paul, avec l’assurance de l’innocent, répliqua :

— Je ne suis coupable ni envers la loi des Juifs, ni envers le Temple, ni envers César.

Festus le voyait bien : tout ce procès tournait autour d’une querelle religieuse et de « ce Jésus mort que Paul déclarait vivant ». La sauvage insistance des Juifs l’embarrassait ; d’autre part, son équité, comme la jurisprudence romaine, lui imposait de protéger un citoyen. L’idée lui vint d’un biais politique pour satisfaire les Juifs et mettre sa conscience en repos. Tout d’un coup il interrogea Paul, sans l’arrière-pensée de lui tendre un piège :

— Voudrais-tu monter à Jérusalem, et, là-bas, être jugé sous ma protection ?

Paul savait que le procurateur n’aurait pu contraindre un citoyen romain à subir sans appel le jugement d’un tribunal juif. La question de Festus lui fit plus nettement sentir son avantage :

— Je suis, répondit-il, au tribunal de César ; c’est là que je dois être jugé. Je n’ai fait aucun tort aux Juifs ; toi-même tu le reconnais fort bien. Si j’ai fait tort et si j’ai commis un acte qui mérite la mort, je ne refuse pas de mourir. Mais si rien n’est vrai dans leurs accusations, nul ne peut leur faire don de moi. J’en appelle à César.

Les Juifs, sous ce coup de foudre, baissèrent la tête. Festus se retira pour délibérer avec ses assesseurs. Il revint, prononça la sentence :

— Tu en appelles à César ; tu iras à César.

Le mot : J’en appelle à César, si un autre Juif l’eût prononcé, eût signifié seulement la confiance des Israélites en un pouvoir suprême qui dominait les factions et les intérêts particuliers. Les Juifs étaient, en masse, conquis par le prestige de l’Empire ; ils croyaient à son avenir stable ; ils se battaient même dans ses armées où il passaient pour bons soldats. Si Jérusalem, en 70, succomba, l’inertie des Juifs de la diaspora, trop attachés aux Romains, ou trop égoïstes, causa, en grande partie, cette catastrophe.

Dans la bouche de Paul, l’appel à César marque une date plus grande et décisive. L’Église déclare périmée la justice de la synagogue ; elle remet sa cause à l’Empire qui, dans la suite, voudra l’exterminer, mais dont elle attendait alors une protection ; au reste, elle l’envahira, elle le convertira peu à peu, tandis qu’Israël, jusqu’à la plénitude des temps, lui résistera.

Donc Paul allait voir les fidèles de Rome ; il comparaîtrait devant César ; et César entendrait la parole de Dieu. La décision du procurateur l’établit dans une visible allégresse.

Quelques jours après, Festus eut la visite du jeune roi Agrippa II et de sa sœur Bérénice. Agrippa avait été nourri à Rome, dans l’entourage de Claude, pour devenir un de ces roitelets dont l’État romain savait faire des esclaves. Il vivait en compagnie de Bérénice ; leur intimité scandalisait les Juifs. Veuve d’un premier mari, de son oncle Hérode, Bérénice avait cohabité avec son frère ; leur liaison déchaîna les langues malveillantes ; afin de leur imposer silence, elle offrit sa main au roi de Cilicie, Polémon. Il accepta, parce qu’elle était immensément riche. Elle l’abandonna, revint à son frère. Plus tard, elle saura plaire « au vieux Vespasien par la magnificence de ses présents[391] ». Titus l’aimera d’un amour autre que Racine ne le donne à entendre.

[391] Tacite, Hist. II, LXXXI.

Cette Orientale, plus ensorceleuse et pervertie que Drusilla, eut des accès de dévotion. Elle vint à Jérusalem accomplir un vœu de nazirat[392]. La foi chrétienne dut, par moments, la préoccuper. Sa sœur lui avait parlé de Paul. A son tour, elle fut curieuse de l’approcher.

[392] Voir Josèphe, Bell. Jud., l. II, XXVI.

Festus prévint son désir ; lui-même souhaitait de connaître l’impression d’Agrippa sur l’homme qu’il devait envoyer à César. Ainsi, dans son rapport, il pourrait mieux préciser si Paul méritait ou non la haine tenace des Juifs.

Le lendemain, au cours d’une réception officielle, devant les officiers des cinq cohortes de la garnison, devant la suite qui accompagnait Agrippa et Bérénice en grand apparat, Paul fut introduit, les bras liés, vieilli par la prison, dans son humilité de captif, plein d’aisance cependant et portant sur son visage une joie grave, la confiance de ne pas témoigner en vain. Agrippa, touché de son aspect douloureux et saint, l’invita lui-même à présenter son apologie.

Paul étendit sa main (ses chaînes légères lui permettaient ce geste d’habitude)[393]. On l’écouta, d’abord, comme un étrange et attirant visionnaire. Il reprit l’histoire de ses égarements, le récit de la vision qui avait retourné son âme. Il insista sur l’orthodoxie juive de sa doctrine :

[393] C’était aussi, nous l’avons vu, un geste traditionnel d’orateur : deux doigts repliés, les autres allongés.

« C’est pour l’espérance de la promesse venue de Dieu à nos pères que je suis mis en jugement, promesse dont nos douze tribus, servant Dieu nuit et jour avec persévérance, espèrent l’accomplissement, c’est pour cette espérance, ô roi Agrippa, que je suis accusé par les Juifs… C’est à cause de ces choses que les Juifs, m’ayant saisi dans le Temple, ont essayé de me mettre à mort. Ayant donc obtenu l’assistance de Dieu jusqu’à ce jour, je me tiens en témoin devant petit et grand, ne disant rien que ce que les prophètes, après Moïse, ont dit des temps à venir, si le Christ doit souffrir, s’il doit, ressuscité le premier d’entre les morts, annoncer la lumière au peuple et aux gentils… »

Jusqu’à cette phrase, l’étonnement, et, pour quelques-uns, la révélation d’un mystère avaient maintenu le silence. Mais Festus, représentant les divins Césars, ne pouvait admettre qu’un Juif, en sa présence, imposât comme ressuscité, comme seul vrai Dieu, un Messie universel, espéré par Moïse et les prophètes. L’hypothèse de la Résurrection et du Jugement lui paraissait d’ailleurs extravagante :

— Tu es fou, cria-t-il soudain ; Paul, trop de lectures te tournent à la folie.

La grossière brusquerie de l’apostrophe arrêta le discours, mais sans que Paul fût déconcerté.

— Non, releva-t-il, je ne suis point fou, éminent Festus ; les paroles que je prononce sont vérité et sagesse. Le roi ici présent le sait bien, lui devant qui je parle avec confiance. Il n’ignore aucun des événements dont je parle ; car ils ne se sont point passés dans un coin. Tu crois aux prophètes, roi Agrippa ? Oui, je sais que tu y crois.

Agrippa, loin de rembarrer ce hardi langage, fit à Paul une réponse obligeante :

— Pour un peu tu me convaincrais d’être chrétien.

Mot dit en l’air, mot de prince dilettante et d’homme du monde, qu’on aurait tort cependant de supposer ironique. Agrippa était vraiment séduit par la force persuasive du croyant Paul ; il ne réfléchissait pas à ce qu’eût exigé une conversion.

Avec une grâce cavalière et charmante, Paul l’encouragea :

— Plût à Dieu que, pour un peu, et pour beaucoup, non seulement toi, mais tous ceux qui m’écoutent aujourd’hui fussent semblables à moi… sauf ces chaînes.

Paul confesse le désagrément des chaînes ; mais il accepterait, à lui seul, tout le fardeau des douleurs terrestres, si, à ce prix, ses frères obtenaient le don sans prix, celui qu’il a reçu. Dans cette saillie spirituelle éclate une merveilleuse charité. Le trait n’achève pas seulement l’épisode, il le soutient tout entier ; car il n’a de sens que s’il conclut la scène indiquée par l’historien.

Des sourires, un murmure d’approbation témoignèrent que l’assistance était conquise. En se retirant, les invités disaient entre eux de l’Apôtre :

— Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison.

Agrippa suggéra même au procurateur une mesure que celui-ci n’osa point prendre :

— S’il n’avait fait appel à César, on aurait pu le mettre en liberté.

C’est, les chaînes aux mains, que Paul débarquera sur la terre d’Italie. Un hôte comme lui, Rome se devait de le défrayer jusqu’au terme du voyage. Mais il faillit ne pas arriver.

XVIII
LA TRAVERSÉE TERRIBLE

On entrait dans l’arrière-saison ; le jeûne de Kippour était passé. Le temps se maintenait clair ; un bon vent soufflait. Le navire qui emmenait Paul, un bateau de cabotage, venait d’Adramytte en Mysie. Il y avait à bord d’autres prisonniers, peut-être des condamnés qu’on destinait, pour divertir la plèbe romaine, aux bêtes fauves du cirque. Un centurion de la cohorte Auguste et un détachement de soldats les convoyaient.

Quelques-uns des disciples de Paul, Timothée, Luc, Aristarque le Thessalonicien avaient pu s’embarquer avec lui comme passagers. La mer le fatiguait, surtout dans le délabrement corporel où l’avaient mis deux ans de captivité ; et il voyageait sans doute sur le pont, exposé aux rafales, à la pluie, ou dans un fétide entrepont parmi les misérables qu’on y tenait entassés.

En un jour, le vent du sud porta le navire jusqu’à Sidon ; il y fit escale. Le centurion, soit que Paul eût gagné déjà son estime, soit qu’il eût l’ordre de le bien traiter, lui permit de descendre à terre. La petite église du lieu fêta son passage ; il exhorta les fidèles, et ils le comblèrent de soins affectueux.

Le vent avait tourné franchement à l’ouest. On ne pouvait gagner la pleine mer. Le bateau s’abrita derrière les hauteurs de Chypre, le long de la côte orientale, et passa en vue des rivages de la Cilicie, de la Pamphylie. Paul reconnut, à distance, les régions par lui ouvertes à l’Évangile ; les reverrait-il de ses yeux de chair ?

Le vaisseau atteignit le port de Myre en Lycie. Là, se trouvait, arrivant d’Alexandrie, un assez gros navire, chargé de grain, qui se rendait à Brindes ou à Naples. Le centurion y retint la place nécessaire pour tous ses hommes. Malgré le vent du sud, le transport se remit en route ; après plusieurs jours d’une marche lourde, il toucha Cnide. La Crète ensuite le protégeant, il fendit des eaux plus calmes. A mesure qu’approchait la pointe de la grande île, la mer devint hargneuse. Il doubla le cap Salmoné, et se réfugia péniblement dans une anse appelée Beau-Port, près de la ville de Lasaia.

Ce lieu, en dépit de son nom, offrait un abri précaire contre les vents d’ouest et du sud-ouest. Le pilote et le patron décidèrent de pousser, plus à l’Occident, jusqu’au port de Phénix où l’on pourrait attendre le beau temps.

Paul, qu’une intuition prophétique avertissait du péril, tenta de les dissuader :

— Hommes, dit-il, je vois qu’il y aurait grand dommage non seulement pour la cargaison et le navire, mais pour nos vies, si la navigation continue.

Le patron dut hausser les épaules ; il savait son métier. De quoi se mêlait un passager suspect, oiseau de triste augure, gibier de potence ? Le centurion aussi méprisa l’avis que Paul, sans doute, réitéra. Il aurait pu débarquer son monde à Beau-Port ; il écouta, selon l’humaine prudence, le pilote et le patron.

Un vent du sud s’étant mis à souffler, on leva l’ancre ; on suivit, en louvoyant, d’aussi près que possible, le rivage de la Crète, ses falaises qui plongeaient à pic dans des eaux farouches.

Mais, subitement, des montagnes mêmes de l’île, comme par une porte tout d’un coup rompue, un ouragan du nord-ouest s’abattit sur la mer.

— L’Euroaquilo ! crièrent les marins. L’Euryclydôn ! Où allons-nous ?

Le patron fit serrer la voilure et le navire se laissa emporter au large, avec la tempête, dans l’horreur et la nuit.

Paul s’était plu à dire : « Toute la création gémit. » Pensa-t-il au commentaire que la tourmente jetait à cette parole inspirée ? Clameurs des matelots, claquements des toiles, cordages sifflants, membrures qui craquaient, plaintes hurlantes des vents entre-heurtés, giclements d’écume, chocs des lames écrasées sous les lames, lanières cinglantes de la pluie, et l’abîme pareil, comme Job l’avait dépeint, à une tête de vieillard échevelé. Mais, au travers du chaos, il ne cessait pas de sentir la présence du Christ libérateur. S’il l’avait vu marcher sur les ondes formidables, il serait allé, comme Pierre, avec assurance, au-devant de lui. Il avait fait déjà trois fois naufrage, dans des traversées que nous ignorons[394] ; il était, par toute sa foi, certain d’en réchapper.

[394] II Cor. XI, 24.

Le jour lentement revint, sans que le soleil parût. Des nuages bas filaient, qui semblaient danser comme le bateau lui-même. A l’infini, le cercle hérissé des vagues, des montagnes d’eau creusées en gouffre.

Une petite île pourtant surgit : des pitons aigus comme des clous, où se déchiraient les nuées ; une côte inaccessible, où se brisaient les lames voraces.

Le pilote reconnut Cauda (aujourd’hui Gozzo) à vingt-cinq milles au sud de la Crète. L’île opposait un mur aux rafales ; en courant derrière elle, on eut un moment de répit. Les hommes hissèrent à bord la chaloupe massive qu’on avait, jusque-là, remorquée au bas de la poupe. Le patron avait peur qu’elle ne fût emportée. On ceintra le bordage avec des câbles, de crainte que la charpente ne cédât ; et l’on fit tomber une ancre flottante qui, par son poids, pouvait retarder la fuite éperdue. Une des choses à redouter, c’était de se voir poussés vers l’Afrique, d’échouer sur la grande ou la petite Syrte, en plein désert.

Chaque fois que le bateau s’enfonçait au creux d’une vague, il se relevait, d’un effort oblique, si lourdement qu’il pouvait soudain chavirer. Pour alléger sa fatigue, le troisième jour, l’équipage lança par-dessus bord les tables, les bancs, les agrès inutiles, les antennes arrachées par le vent, et qui jonchaient le pont.

L’ouragan s’obstinait. Il semblait qu’une horde de démons s’animait à l’exaspérer. Ni soleil, ni étoiles, depuis treize jours, n’avaient lui. On ne savait plus où l’on était, où l’on s’en allait. L’eau avait avarié une grande partie des caisses de vivres. Sur les deux cent soixante-seize personnes que le navire portait, la plupart, trop malades ou sans provisions, depuis le commencement de la tempête, ne mangeaient presque rien. Les courages défaillaient ; les hommes se jugeaient perdus ; Paul avait grand’peine à soutenir sa vaillance ; il sentait les puissances du mal, plus que jamais, acharnées sur sa route, comme si elles voulaient lui barrer l’accès de la Ville éternelle. Il priait éperdument pour les âmes des vivants embarqués avec lui ; il demandait un signe.

Une nuit — la treizième — un ange lui apparut, le réconforta :

— N’aie point peur, Paul ; il faut que tu comparaisses devant César ; et voici que Dieu te fait don de tous ceux qui naviguent avec toi.

Au matin, le temps n’avait pas encore changé. Toujours le ciel informe, la mer livide ou d’un noir de poix, et le vent inexorable. Cependant, Paul circula sur le pont, parmi les groupes abattus ; et il leur communiqua sa divine sécurité :

— Hommes, il aurait fallu m’écouter, ne pas reprendre la mer en quittant la Crète. Vous auriez fait l’économie de ce malheur et de cette perte. Et maintenant je vous exhorte à être confiants ; de vous tous pas un ne se perdra ; il n’y aura que le vaisseau (de perdu). Car, cette nuit même, s’est présenté à moi un ange du Dieu à qui j’appartiens, que je sers… C’est pourquoi, hommes, soyez confiants ; j’ai foi en Dieu que les choses seront comme elles m’ont été dites. Mais c’est dans une île qu’il nous faut échouer.

En effet, la quatorzième nuit, vers minuit, des hommes de l’équipage perçurent, au milieu du vacarme des flots, un bruit significatif. L’ancre flottante râclait les fonds ; donc une terre était proche. Ils jetèrent la sonde : vingt brasses seulement ! Un peu plus loin : quinze brasses ! Ils tremblèrent que le bâtiment n’allât s’éventrer sur un récif ; et de la poupe ils précipitèrent quatre ancres. Ils préféraient un danger à un autre danger. Mais le navire faisait eau ; immobile, il pouvait être, avant le jour, disloqué par les vagues.

Dans l’affolement des ténèbres les matelots songèrent à fuir. Ils descendirent la chaloupe, sous prétexte de tendre aussi des ancres à l’avant. Paul était là, penché sur le bordage. Il comprit leur manœuvre, dit au centurion et aux soldats :

— Si ces hommes ne restent pas sur le navire, vous autres, vous ne pouvez pas vous sauver.

La chaloupe descendait ; les soldats, malgré les cris des matelots, coupèrent les cordages ; elle tomba dans la mer.

Paul, en ces moments critiques, prend, comme partout, l’allure d’un chef. Une certitude surnaturelle investit ses paroles d’une autorité que n’aurait plus ni le patron du vaisseau, ni le centurion. Ce mystique a l’œil ouvert sur la chaloupe qu’on veut descendre. Mais sa grandeur sacerdotale couronne son génie pratique, le transfigure.

Le jour n’est pas encore venu ; les fanaux secoués par les bourrasques lui laissent entrevoir des visages exténués, des corps grelottants. Il va et vient parmi les hommes ; il élève la voix, sa voix dont la puissance affrontait le tumulte de la mer comme les hurlements d’une foule :

— A cette heure, le jour que vous attendez va être le quatorzième, passé à jeun, sans rien prendre. C’est pourquoi je vous engage à prendre de la nourriture. Car cela importe à votre salut. [Vous serez sauvés] et aucun de vous ne perdra un seul cheveu de sa tête.

Le discours de Paul avait un sens immédiat et une portée mystérieusement symbolique. Il pensait au salut des âmes ; le repas où il les conviait, c’était la communion des chrétiens[395]. Il prit du pain, le bénit devant tous, le rompit et mangea le premier. Tous reprirent courage, et ils mangèrent à leur faim.

[395] Le texte ne dit pas que Paul célèbre vraiment la Cène ; en ce cas, il ne distribuerait qu’aux seuls chrétiens le pain consacré.

Sans attendre l’aurore, ils se mirent à pousser hors des flancs du vaisseau la cargaison de grain[396]. On aurait chance d’échapper au naufrage si le bâtiment soulagé pouvait flotter jusqu’à la côte.

[396] Cp. Tacite, Ann. II, XXIII, le récit de la tempête où les Romains jetèrent par-dessus bord « chevaux, bagages, armes. »

Le jour enfin éclaira devant eux une terre qu’ils ne surent pas reconnaître, une baie déserte, barrée, à droite par de hautes masses rocheuses, à gauche, par la bosse d’un promontoire moins abrupt, et qu’un îlot coupait en son milieu.

Au fond de la baie s’offrait une plage accueillante. C’est là que le pilote et le patron décidèrent d’échouer le vaisseau. Ils firent détacher les câbles qui descendaient de l’arrière aux ancres, donner du jeu aux gouvernails qu’on avait liés durant la tempête. On tendit, au-dessus de la poupe, la voile d’artimon ; et l’on avança vers le rivage. Mais, soudain, la quille toucha un banc de sable entre deux courants ; la proue enlisée s’y fixa ; la poupe, soulevée par une lame, se démembra.

En ces minutes, les soldats, écoutant une impulsion démoniaque, eurent l’idée féroce d’égorger tous les prisonniers ; ainsi, aucun d’eux ne s’échapperait en nageant. Le centurion voulait sauver Paul ; il empêcha ce massacre ; et il commanda :

— Que ceux qui savent nager se jettent à la mer. Que les autres se sauvent sur des planches ou sur les débris du vaisseau !

Comme le vent les portait vers la plage, tous, selon la promesse de Paul, atteignirent la terre, sains et saufs.

Où étaient-ils ? Si quelque pêcheur ou paysan les aperçut, il vint sans doute au-devant des naufragés. Mais ce barbare parlait une langue gutturale que les Hellènes et les Latins comprenaient difficilement. Dans son patois punique se mêlaient pourtant des mots grecs. Ils surent que le pays où ils débarquaient était, comme l’avait annoncé Paul, une île, l’île de Mélité. Elle appartenait alors à la province de Sicile ; et le centurion fut satisfait d’apprendre que « le premier de l’île[397] », Publius, avait sa villa non loin du lieu où ils venaient d’atterrir.

[397] Deux inscriptions retrouvées à Malte mentionnent ce titre et confirment, ici comme ailleurs, la sûreté d’information de l’historien.

Cependant, sous la pluie, dans le vent glacial, les naufragés, transis, à moitié nus, trouvaient à peine la force de s’avancer vers l’intérieur. De villages proches les indigènes accoururent et prirent compassion d’eux. Ils allumèrent un grand feu de sarments ; Paul, toujours actif, au lieu de se chauffer comme d’autres, aidait les paysans maltais et les soldats romains à nourrir le brasier. Dans une bourrée qu’il y jeta il ne vit pas une vipère engourdie, que la chaleur soudain ranima. La bête, se pendant à sa main, la serra de ses crocs. Du sang jaillit de la morsure[398]. Paul secoua dans le feu la vipère et continua son travail. Les indigènes se dirent entre eux :

[398] Les réflexions des indigènes prouvent qu’il avait été fortement mordu.

— Qui est cet homme ?

— Oh ! répondit un des soldats, c’est un coquin qu’on mène à Rome pour le juger.

— Oui, opinèrent les rustres, il faut que ce soit un assassin, puisque, sauvé de la mer, la Justice [des Dieux] ne le laisse pas vivre.

Mordu comme il l’était, ils s’attendaient à le voir tomber et mourir après une atroce agonie. Au contraire, il ne ressentit aucun mal. Alors les bonnes gens conclurent :

— C’est donc un Dieu !

Paul et ses compagnons trouvèrent auprès du Premier de l’île un accueil très bienveillant. Le père de Publius était au lit, souffrant de la fièvre et de la dysenterie. Paul s’approcha, lui imposa les mains ; guéri, le vieillard se leva. A la nouvelle de ce miracle, beaucoup de malades, surtout des fiévreux[399], sollicitaient de lui un attouchement, une parole guérisseuse. Comme il les soulagea, ils le comblaient « d’honneurs » et d’amitiés, lui et tous ceux qui l’entouraient.

[399] La maladie commune, dans l’île, devait être déjà la fièvre de Malte, attribuée au lait des chèvres.

Paul séjourna trois mois, jusqu’en mars, à Mélité, l’île du miel. Après tant d’épreuves, cet hivernage lui fut d’une grande douceur. Il refit, au soleil africain des coteaux, pour les luttes prochaines, son vieux corps épuisé. Rome n’était plus loin ; en partant, du vaisseau alexandrin qui devait le conduire à Pouzzoles, il envoya un regard de bénédiction à l’île hospitalière.

Elle s’en souvient encore. J’ai vu Malte, non comme elle lui apparut, à travers la pluie et le vent dur, mais dans la splendeur d’une matinée d’automne, le jour de la Saint-Martin, anniversaire de paix. Au-dessus de la mer ardente, la ville de la Valette, ceinte de ses augustes remparts, enflait ses dômes, érigeait sa magnificence chrétienne où semblent se conjoindre l’Orient et l’Occident. Je songeai que tout le plus noble passé de l’île était, en un sens, l’œuvre de Paul. C’est lui qui planta la Croix sur son rivage. Il eût aimé l’Ordre de Malte, fleur de la chrétienté chaste et guerrière, cette chevalerie qui portait si fièrement « le casque et le bouclier de la foi ». Il eût admiré ces remparts, édifiés comme un bastion indestructible contre l’Infidèle. Dans Malte il n’a laissé aucun vestige authentique de son passage. Dans nulle épître il n’en a parlé. Mais tout y parle de sa gloire.

XIX
A ROME. L’ENCHAÎNÉ DU CHRIST

Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous étaient Juifs ; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient :

— C’est un des nôtres.

Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du casque des fantassins ; mais il fut attentif au rugissement des lions qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves destinées aux combats du cirque.

Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on dénommait custodia militaris. Le prisonnier put se loger dans le voisinage du camp ; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en laisse par un soldat ; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur ses mouvements.

A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome ? Ils retournèrent en Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte.

[400] II Timothée IV, 19.

[401] Voir Marucci, op. cit., t. I, p. 9.

Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il habitait.

Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux sa protestation inlassable :

« C’est à cause de l’espérance d’Israël que j’ai cette chaîne autour des mains. »

La réponse des Juifs fut courtoise et prudente :

« Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous voudrions bien apprendre de toi ce que tu penses ; car, de cette secte, nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle. »

Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège, complices des Juifs d’Asie ? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand ils déclarent : « Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi. » Au début du printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils ne feront rien contre lui ; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque puissante influence lui assurait une phase de tranquillité.

Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa croyance.

Dans l’intervalle, Paul avait loué un logement pourvu d’une salle assez grande[402] ; il y réunissait les frères, et aussi les Juifs ou les gentils désireux de connaître la voie. Elle fut inaugurée par les Juifs ; ils vinrent assez nombreux. « Depuis le matin jusqu’au soir » en s’appuyant sur la Loi, sur Moïse et les prophètes, il rendit témoignage au royaume de Dieu, il développa l’histoire de Jésus. Comme les uns croyaient, tandis que les autres niaient, ils se retirèrent en se querellant. Paul, sans les ménager, les congédia, certain de son insuccès, et il enfonça comme un clou dans ces têtes dures la prédiction d’Isaïe :

[402] L’hypothèse traditionnelle qui mettait ce logement au lieu de l’église S. Maria in via lata est aujourd’hui abandonnée (voir Marucci, op. cit., t. I, p. 12).

« Va vers ce peuple et dis : De l’ouïe vous entendrez et vous ne comprendrez pas, et, cependant, vous regarderez et vous ne verrez pas. »

Mais il ajouta cette prophétie d’espérance :

« Sachez donc qu’aux gentils est envoyé le salut de Dieu ; et eux, ils entendront. »

Comment, autour de Paul, les gentils « entendirent-ils » ? Certaines phrases des Épîtres aident à l’entrevoir :

« Ce qui m’est arrivé tourne plutôt au profit de l’Évangile ; en sorte que mes chaînes sont connues de tout le prétoire[403] et de tous les autres ; et la plupart des frères, ayant, à cause de mes chaînes, plus grande confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole[404]. »

[403] Il veut dire : le camp des prétoriens. L’interprétation de praetorium par : tribunal serait séduisante, mais le mot n’a jamais ce sens.

[404] Philipp. I, 12-15.

Paul n’avait qu’à montrer ses poignets meurtris par le bracelet des fers. Cette prédication exaltait chez les tièdes la volonté de propager la foi. Il n’y avait pas encore eu, à Rome, des martyrs. Mais l’appétit du martyre, Paul le créait déjà. Si les chrétiens n’étaient pas, jusque-là, persécutés, ils passaient pour suspects. Pomponia Graecina, matrone appartenant à une famille illustre, s’était vue, en 57, accusée de « superstition étrangère[405] ». Elle était chrétienne, et l’on jugeait publiquement « malfaisante[406] » cette nouvelle superstition. Les Romains s’apercevaient que la religion issue du judaïsme ne pouvait plus se confondre avec lui ; elle excluait tous les dieux au profit d’un seul Dieu ; donc elle était dangereuse pour César et pour l’État. On se méfiait aussi des chrétiens à cause de leur vie pénitente ; elle condamnait en silence l’ignominie païenne.

[405] Tacite, Ann., XIII, XXXII.

[406] Suétone, Néron, 16.

Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et 61, la Rome de Néron.

Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce, finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir ; deux Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines ; ils renversent des tables ; une coupe heurte la tête d’une servante qui pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire.

La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que Juvénal[407] voyait « engraissé des ordures d’un cloaque par où il avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre ».

[407] Sat. V.

La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien gourmand de chair crue.

L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation. Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse indéfinie, indomptée.

Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale ? Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’Apocalypse, appelleront Rome Babylone. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se contente d’une allusion au siècle pervers :

[408] V, 13.

[409] II, 15.

« Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le monde, retenant la parole de vie. »

Et, vers la fin, il indiquera discrètement en quel milieu fructifiait son apostolat :

« Tous les Saints vous saluent, en particulier ceux de la maison de César. »

La persécution, alors, n’était qu’une menace vague ; il espérait du tribunal de « César » son acquittement. Il avait autre chose à faire que de juger son juge ; Dieu s’en chargerait.

Les tristesses de l’Apôtre ne semblent pas lui être venues, à cette époque-là, surtout des païens. Parmi les fidèles il rencontrait un clan hostile et « jaloux » :

« Ceux qu’anime l’esprit de parti annoncent le Christ dans une pensée qui n’est pas pure, en croyant ajouter une tribulation à mes chaînes[410]. »

[410] Id. I, 17.

Ces inimitiés le peinaient ; autrement il les aurait sous-entendues. Mais il ne voulait pas s’en laisser troubler. Elles lui donnaient occasion d’humilier sa personne. Une volonté admirable d’effacement lui suggérait cette réflexion :

« Qu’importe ! De toute manière, soit avec une arrière-pensée, soit sincèrement, le Christ est annoncé. Cela, c’est une joie, ce sera toujours une joie[411]. »

[411] Ep., I, 18.

De qui partaient les coups d’épingle dont il avait souffert ? Les judaïsants, on s’en doute, n’y furent pas étrangers. Il se peut aussi que des chrétiens d’ancienne date aient vu maussadement le haut prestige de Paul. Il avait dans son passé trop de privilèges spirituels, trop d’aventures, trop de conquêtes. Et ses chaînes lui tressaient comme une couronne. Ses enthousiasmes, ses brusqueries étonnaient la prudence des vieux Romains. Il retenait autour de lui et dirigeait des disciples ardents, Timothée, Aristarchus, Tychique, Jean-Marc, Luc, « le cher médecin », d’autres qu’il s’était acquis ; certains malveillants considéraient peut-être leur groupe comme formant une église à part au milieu de l’église établie déjà, florissante.

En dépit de ces traverses, plus il séjournait à Rome, plus il comprenait que l’appel de Dieu signifié à lui, comme à Pierre, avait pour l’avenir une immense portée. Rome serait la tête du monde chrétien, comme elle était celle de l’Empire, comme le Christ était le chef de son Église.

Néanmoins, il se retournait avec dilection vers les églises d’Orient, son œuvre, ou fondées par ses disciples immédiats. C’est à leurs saints qu’ira le testament de sa doctrine inspirée.

Elles avaient grand besoin d’être confirmées dans la voie. Des perversions multiples les travaillaient. D’abord, le ferment juif, impossible à éliminer :

« Ayez l’œil sur les chiens, leur criera l’Apôtre. Ayez l’œil sur les mauvais ouvriers. Ayez l’œil sur les mutilés. Car les vrais circoncis, c’est nous qui servons Dieu en esprit, et nous glorifions dans le Christ Jésus, et n’avons point confiance en la chair[412]. »

[412] Philipp. III, 2.

Le judaïsme ne s’évertuait pas seulement à imposer les œuvres mosaïques. Il existait, parmi les Juifs cultivés, une gnose, une science supérieure de la religion, mélange de traditions rabbiniques, de théosophie orientale et d’idées grecques. Ce qu’elle pouvait être, on l’aperçoit confusément d’après Philon, d’après les réfutations mêmes de l’Apôtre. Elle enseignait comme un dogme la transmigration des âmes à travers les astres, dont les mouvements régleraient nos destinées[413]. Un ascétisme essénien d’origine, semble-t-il, tendait à s’insinuer dans les pratiques chrétiennes. Il menait à cette illusion désastreuse : Nous sommes les purs, les parfaits ; le bien est en nous. Donc il est vain de se tourmenter à l’acquérir.

[413] Voir Toussaint, Commentaire de l’Épître aux Colossiens.

Voilà pourquoi Paul dira de toutes ses forces aux chrétiens d’Orient :

« C’est par grâce que vous avez été sauvés et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous. C’est un don de Dieu[414]. »

[414] Éphés. II, 8.

Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés :

« Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, que je sois parfait. Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai été moi-même conquis par le Christ. »

A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère : Le Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres ; si nous voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la tête, vivre par elle, avec elle, en elle.

Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de cette sublime « révélation ». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui, en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles. Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui qui unit les deux murs (Israël et les gentils), « former un temple saint dans le Seigneur ». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase, comprenaient mieux la similitude « du corps dont la cohésion vient de la force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun, s’accroissant pour être construit dans l’amour[416]. »

[415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens s’adressait à l’église de Laodicée (voir dans la préface du P. Vosté à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la substitution d’Éphèse à Laodicée).

[416] Éphés. IV, 16.

Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif, durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot : Verbe. Il savait les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports de Dieu et du monde ; il leur expose la nature vraie du Médiateur :

[417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul.

« (Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a été créé par lui et pour lui ; lui-même existe avant toutes choses et toutes choses existent en lui. »

L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur en Dieu devait être « de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. C’est pourquoi Dieu l’a surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ; afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418] ».

[418] Philipp. II, 5-11.

Comment l’humiliation de se faire esclave, de se « faire péché » a-t-elle accru la gloire de Dieu, Paul le savait trop, il n’entrerait en possession d’un tel mystère qu’une fois affranchi « de son corps de mort ». Aussi acquérait-il une conscience plus pleine de la certitude :

« Mourir m’est un gain. »

Et cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative : être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au fond de sa volonté, celui dont il fait confidence aux Philippiens :

« (Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ ; car c’est de beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus nécessaire à cause de vous. Dans cette confiance je sais que je resterai et demeurerai avec vous tous, pour votre avancement et votre joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez abondamment sujet de vous glorifier dans le Christ[419]. »

[419] I, 23-26.

Admirable équilibre de la paix mystique, de cette paix « qui dépasse toute idée[420] » ! Quoi qu’il attende, le Saint est dans la joie. L’appétit de prolonger sa vie terrestre, chez un autre, serait tout humain ; Paul le divinise, il en fait un sacrifice, mettant au-dessus de son œuvre transitoire l’espérance du bien sans terme. Il prévoit que ses juges le laisseront vivre encore ; c’est une épreuve pour son désir, et ses frères ont besoin de lui. Mais, s’il doit offrir « son sang en libation pour la liturgie (le service sacré) de leur foi[421] », il s’en réjouira ; eux aussi en auront une joie.

[420] IV, 7.

[421] Id. II, 17-18.

Jusque-là, ses chaînes seront un exemple, une force et une gloire à tous ceux qui croient.

Il « complète en souffrant dans sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église[422] ». Il souffre afin de hâter l’achèvement de ce corps immortel qui aura sa plénitude quand tous les élus seront entrés dans la splendeur des Saints. Ce qu’il endure est mystiquement la Passion du Seigneur continuée. De même que le Christ a mérité par ses agonies le salut du monde, Paul mérite à ses frères, par les mérites du Christ, un accroissement de ferveur, de grâce, de paix et d’allégresse.

[422] Coloss. I, 24.

Même en un sens tangible le mystère de l’Évangile reçoit une autorité plus efficace, parce qu’il s’en fait « l’ambassadeur dans les chaînes[423] ». Associés au rude combat qu’il soutient, les fidèles sont affermis ; ils souhaitent de pâtir avec lui et comme lui.

[423] Éphés. VI, 120.

D’ailleurs, il ne les encourage pas seulement par ses lettres ; il leur envoie des messagers. Ceux-ci racontent aux églises ce qu’il fait à Rome, ce qu’ils ont vu auprès de lui, et ils rapportent à l’Apôtre des nouvelles de toutes les églises.

Aux saints d’Éphèse (ou de Laodicée) il a dépêché Tychique ; aux Philippiens, il réserve Timothée, qui s’est fait avec lui « l’esclave de l’Évangile[424] » et qu’il regarde comme un fils. « Je n’ai personne autre, confie Paul à ses amis, dont l’âme me soit unie comme la sienne… Tous cherchent leur intérêt propre et non celui du Christ. »

[424] Philipp. II, 19-23.

Pour l’heure, il charge de sa missive Épaphrodite, venu lui-même à Rome de la part des Philippiens, et porteur de précieux subsides. Le prisonnier les a reçus « comme un sacrifice odorant, digne d’être accepté, agréable à Dieu[425] ». Il sait être content de tout, dans le dénûment comme dans l’abondance. Mais il sent la bonté de cette offrande ; elle est, plus encore, un signe que, chez les Philippiens, la grâce fructifie. Épaphrodite vient d’être malade à en mourir. Dieu a eu pitié de lui et, ajoute Paul naïvement, « de moi-même, afin que je n’aie pas chagrin sur chagrin[426] ». Maintenant il va repartir ; son impatience de retourner à Philippes est comme une nostalgie.

[425] IV, 18.

[426] II, 25-27.

De même, Aristarque, le compagnon fidèle, quittera Rome, pour aller, au nom de Paul, consoler les Colossiens, et il emmènera Onésime, « le frère bien-aimé », cet esclave fugitif dont nous savons l’histoire par la lettre à Philémon.

Philémon, Apphia, sa femme, et Archippos étaient des chrétiens de Colosses, gens notables, car l’église se réunissait dans leur maison. Onésime, esclave de Philémon, avait volé son maître, pris la fuite, et s’était caché à Rome ; par Épaphras il y connut Paul qui le fit chrétien. Et l’Apôtre, en le renvoyant à son maître, écrivit à celui-ci quelques lignes où son cœur de Saint s’est épandu tout entier.

« Bien que j’aie dans le Christ pleine assurance de pouvoir t’enjoindre ce qui convient, j’aime mieux faire appel à ta charité. Tu sais qui je suis, Paul, un vieillard, et présentement l’enchaîné du Christ Jésus. Eh bien ! c’est moi qui te prie pour mon fils que j’ai engendré dans les chaînes, Onésime. Si, au temps passé, il ne te fut point utile[427], il l’est maintenant pour toi, et pour moi. Je te le renvoie ; reçois-le, comme le fils de ma tendresse[428]. Volontiers, je l’aurais gardé près de moi, pour qu’il me servît à ta place dans les chaînes de l’Évangile[429]. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton avis. Je veux que ta bonne œuvre ne soit pas contrainte, que tu agisses de bon cœur.

[427] Paul badine sur le sens du mot : Onésime qui veut dire : utile, profitable.

[428] Exactement : comme étant mes propres entrailles.

[429] Il veut dire : dans les chaînes que je porte pour l’Évangile.

« Peut-être, s’il a été momentanément séparé de toi, c’est afin que tu le recouvres à jamais. Non plus comme esclave, mais comme étant mieux qu’un esclave, un frère bien-aimé. Il l’est pour moi ; combien plus pour toi, puisqu’il l’est dans la chair et dans le Seigneur ! Si donc tu me tiens comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. S’il t’a fait tort, s’il te doit quelque chose, porte-le à mon compte. Moi, Paul, je t’écris de ma propre main ; c’est moi qui paierai. Je ne veux pas te rappeler que, toi aussi, tu es mon débiteur et de ta propre personne. Oui, frère, je veux obtenir de toi Onésime dans le Seigneur, console mon cœur dans le Christ.

« Je t’écris avec la confiance que tu m’obéiras, sachant que tu feras au delà de ce que je dis. En même temps, prépare-toi à me recevoir. Car j’espère, grâce à vos prières, vous être rendu. Te saluent Épaphras, mon compagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas, Luc, qui travaillent avec moi.

« Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec votre esprit. »

Autorité, délicatesse, grâce insinuante, enjouement, tendresse, haute charité, tout fait de ce billet un chef-d’œuvre unique. Paul ne nous serait connu que par une telle page, nous aurions de son âme et de son génie une très noble idée.

Et surtout il trouve aux rapports du maître et de l’esclave la solution d’amour qui, pratiquée, eût changé en un paradis le terrible monde païen.

Il y avait, dans la société d’alors, quelques velléités généreuses d’amender la condition des esclaves. En 58, une loi venait d’être promulguée, prescrivant au préfet de police, à Rome, et, dans les provinces, aux gouverneurs, de recevoir les plaintes des esclaves, s’ils attestaient contre leurs maîtres des faits d’injustice ou de cruauté.

En 61, alors que le procès de Paul demeurait peut-être pendant, le préfet de Rome, Pédanius Secundus, fut tué par un de ses esclaves. D’après l’ancienne coutume, tous les esclaves de sa maison devaient être condamnés à mort. Ils étaient quatre cents. Un certain nombre de sénateurs voulaient s’opposer à cette exécution en masse. Le parti des vieux Romains l’emporta, décida que les quatre cents, jeunes et vieux, femmes et hommes, seraient voués à la fourche ou à la croix. Pour empêcher leur supplice, le peuple indigné s’arma de pierres et de torches. Néron dut faire border d’une haie de troupes le chemin par où passeraient les condamnés[430].

[430] Voir Tacite, Ann., XIV, 42-45.

Quelques philosophes — des stoïciens — allaient théoriquement jusqu’à nier l’inégalité humaine de l’esclave. Qu’un homme fût la chose de l’homme, ils commençaient à s’en étonner.

Épictète, qui resta, de longues années, l’esclave d’Épaphrodite, affranchi de Néron, déclarait sur le ton sentencieux propre à la secte :

« Si un homme veut être libre, qu’il ne désire ni ne fuie aucune des choses où il dépende des autres. Sinon, il est fatalement un esclave[431]. »

[431] Manuel, XIV, 2.

Sénèque exhortait Lucilius à vivre familièrement avec ses esclaves, même à manger avec eux.

« Ils sont esclaves ! — Non, ils sont hommes. Esclaves ! Non, mais des amis d’humble condition, des collègues en servitude, si tu songes que le sort peut autant sur toi que sur eux… Celui que tu appelles ton esclave est né d’une même origine que toi, jouit du même ciel, respire, vit et meurt comme toi… Tu es libre aujourd’hui ; tu peux devenir esclave et avoir pour maître ton ancien esclave… Un tel est esclave. Mais il a peut-être l’âme d’un homme libre. Qui n’est pas esclave ? L’un est asservi à la débauche, l’autre à l’ambition, l’autre à la peur[432]. »

[432] Lettre XLVII.

Sénèque se défendit pourtant de vouloir émanciper les esclaves. Il concluait, au rebours, qu’un bon maître a chance de se voir respecté. Donc, l’intérêt même des maîtres leur commandait d’être bons.

Saint Paul aboutit à de plus fermes décisions, parce qu’il les établit sur une réalité divine et un principe de foi.

« Désormais, avait-il instruit les Galates[433], il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus d’esclave ni d’homme libre… car vous êtes tous un dans le Christ Jésus. »

[433] III, 28.

Jésus lui-même a pris la forme d’un esclave. Du moment qu’un homme est baptisé, il devient un frère. Devant Dieu, comment serait-il inférieur à celui qu’il nomme son maître ? Ce n’est pas à dire que les esclaves doivent exiger leur affranchissement :

« As-tu été appelé esclave ? Ne t’en soucie point. Même si tu as les moyens de devenir un homme libre, use plutôt de ta condition d’esclave. Celui qui est appelé dans le Seigneur esclave est un affranchi du Seigneur. De même, celui qui est appelé libre est un esclave du Christ. »

Il envisage aussi dans un sens pratique les rapports des maîtres et des serviteurs. Il veut que ceux-ci obéissent à leurs maîtres non « à l’œil », mais avec droiture et révérence comme au Christ. Quant aux maîtres, il les avertit d’être cléments et doux :

« Laissez de côté la menace, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître dans les cieux, et qu’il ne fait pas acception de personnes[434]. »

[434] Éphés. VI, 5-10.

Avant de connaître Onésime, Paul avait couvé de sa prédilection un autre esclave, cet Amplias ou Ampliatus qu’il nomme vers la fin de l’épître aux Romains. Ampliatus — du moins nous avons lieu de croire que c’est lui[435] — fut enseveli dans une chapelle du cimetière de Domitille ; il serait difficile de comprendre qu’un esclave ait trouvé place auprès des morts d’une famille illustre, si on n’avait ainsi voulu rendre honneur à saint Paul.

[435] Voir Marucci, op. cit., t. I, p. 13.

Depuis qu’il était prisonnier, l’Apôtre se sentait plus près encore de ceux qu’on appelait « des esclaves ». Et n’avait-il pas, comme beaucoup d’entre eux, les épaules diaprées par les cicatrices des verges ?

Néanmoins, sa condition de captif n’ôtait rien à la liberté de son évangile. On dirait même que, dans les chaînes, la conscience de son autorité a grandi. Ses messagers allaient et venaient d’Occident en Orient. Sa parole continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion croissait. Les chaînes de Paul, comme celles de Pierre, signifiaient le règne spirituel de l’Église, d’autant plus forte au long des siècles, quand la Bête croit la contraindre, la réduire au silence et l’exterminer.

XX
LE MARTYR

Les deux années où Paul vécut à Rome, prisonnier militaire, terminent ce qu’on sait nettement sur sa vie. Le livre des Actes ne va pas plus loin. Il est invraisemblable que l’auteur ait tu à dessein[436] la condamnation et la mort de l’Apôtre, faits notoires, dont le retentissement dut être immédiat, immense parmi toutes les chrétientés. D’autres motifs, qui nous échappent, ont déterminé le brusque arrêt du récit.

[436] C’est la dernière et sotte réticence que M. Loisy prête à l’astucieux « rédacteur ».

Au delà, Paul s’enfonce dans un brouillard. Nous retrouvons, par intervalles, le son de sa voix. Mais nous avons peine à suivre ses mouvements. L’épître aux Philippiens, sur un ton d’espérance[437], annonçait une visite prochaine en Macédoine. Il croyait à l’heureuse conclusion de son procès. Les épîtres à Timothée, celle à Tite seraient inexplicables s’il ne s’était vu, en effet, acquitté, libéré.

[437] I, 26.

La première à Timothée[438] le montre partant pour la Macédoine ; il veut que son disciple l’attende à Éphèse où il se propose de le rejoindre. Dans la seconde[439], il rappelle qu’il a laissé Trophime malade à Milet. Écrivant à Tite, il nous apprend[440] qu’il l’a laissé en Crète « pour achever de régler ce qui reste à régler et, dans chaque ville, établir des presbytres ».

[438] I, 3.

[439] IV, 20.

[440] I, 5.

Ainsi donc, après son acquittement, Paul retourna voir les églises d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie. Il fit une mission en Crète, et chargea Tite d’y bien asseoir son œuvre.

Quant au voyage en Espagne, si fermement projeté, put-il l’accomplir, et vers quel temps ? Le témoignage de Clément Romain[441], laisse entendre que Paul « atteignit le terme de l’Occident » ; et ces mots, si vagues qu’ils soient, se rapportent, non à Rome, mais plutôt à l’Espagne, point extrême où l’Annonciateur visait, avant de paraître devant son Juge et de lui dire : « Toute la terre a entendu votre nom. Maintenant, venez, Seigneur. » Seulement, rien n’indique les circonstances ni l’époque de son exploration.

[441] Voir p. 10.

Est-ce alors que Paul conçut ou inspira l’épître aux Hébreux ? Les exégètes se sont épuisés en hypothèses autour de ce texte mystérieux. Il ne porte aucune salutation initiale, aucune allusion à l’entourage de Paul, sauf à Timothée, dont il dit sèchement :

« Vous savez du frère Timothée qu’il est remis en liberté. S’il ne tarde pas à venir, c’est avec lui que j’irai vous voir… Ceux d’Italie vous saluent. »

Paul en personne n’eût pas ainsi parlé, semble-t-il, de celui qu’il aimait comme un fils, « son vrai fils dans la foi ».

Le fond de la lettre est paulinien par la doctrine. Nous saluons au passage des locutions théologiques, des métaphores familières :

« Tout est soumis au Christ… Vous en êtes revenus à avoir besoin, non pas de nourriture solide, mais de lait[442]… La Loi n’a rien conduit à la perfection… Mon juste, grâce à la foi, vivra… »

[442] Cette image, peut-être créée par saint Paul, était entrée dans le domaine commun, comme l’atteste le passage fameux de saint Pierre, en sa première épître (II, 2).

Certaines phrases, certains morceaux ont le tour nerveux et ramassé, propre au langage de l’Apôtre :

« Sans effusion de sang, pas de rémission… Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang… Il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant… »

Et surtout l’admirable mouvement sur la parole prophétique :

« La parole de Dieu est vivante, efficace. Elle est plus tranchante que toute épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’à séparer l’âme de l’esprit, les jointures et les moelles. »

Mais la majesté pompeuse, surabondante de l’ensemble paraît étrangère au style de Paul. On dirait une page de Démosthène amplifiée par Isocrate. Évidemment Paul savait assouplir selon des auditoires dissemblables ses formes d’expression. Malgré tout, on sent une main autre que la sienne. Le développement sur la foi (ch. XI), avec ses longues énumérations d’exemples bibliques, « cette nuée de témoins » que l’auteur amasse pour démontrer une vérité simple, trahit un rhéteur ; l’ouvrage semble avoir été écrit par un disciple de Paul ou un homme qui avait reçu de près son influence[443], Juif d’origine, mais assujetti aux disciplines grecques de l’éloquence.

[443] La tradition suppose Barnabé (voir Prat, op. cit., t. I, p. 497-506).

Il s’adressait à des communautés palestiniennes en proie au grand trouble qui précéda le soulèvement de la Judée. Jamais la tentation de resserrer l’Église sous le joug mosaïque n’avait si fortement agité les chrétiens de Palestine. Autour d’eux, la fureur du fanatisme s’exaspérait. Ils allaient être mis en demeure de choisir : ou bien suivre le peuple dans sa révolte contre l’étranger, devenir des Juifs, en tout, forcenés, ou s’exiler (ce qu’ils firent en se retirant, pour leur salut, à Pella).

L’auteur de l’épître les exhorte à persévérer dans leur foi. Il leur propose un parallèle entre le sacerdoce juif, imparfaite et transitoire figure, et le sacerdoce de Jésus-Christ. Jésus est le médiateur nécessaire, le prêtre éternel. Une magnificence pontificale anime ces considérations. Mais leur sérénité laisse percer les sentiments dont l’attente du martyre devait exalter les chrétiens d’Italie :

« Vous autres, vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Nous, sous-entend-il, nous savons ce qu’il faut savoir endurer pour le règne de Dieu. »

L’évocation des supplices qu’ont pâti les précurseurs de l’Évangile, les prophètes du Crucifié, représente autre chose qu’un lieu commun oratoire :

« Ils ont été lapidés, torturés, sciés. Ils sont morts par le tranchant du glaive, ils ont erré, couverts de peaux de brebis, de peaux de chèvres, manquant de tout, persécutés, maltraités (le monde n’était pas digne d’eux) ; errant dans les solitudes et les montagnes, dans les cavernes et les trous de la terre[444]… »

[444] XI, 37-39.

Certaines antithèses enfin éclatent comme le cri du sublime détachement, avec un accent tout paulinien :

« Nous n’avons pas ici de cité qui demeure, mais nous cherchons celle qui sera[445]. »

[445] XIII, 14.

Nul, mieux que Paul, ne passait en ce monde, comme un nomade, marchant vers la cité céleste qu’il préparait ici-bas. Quelle cité humaine aurait alors pu retenir l’espérance du chrétien ? Jérusalem et le Temple allaient succomber ; Rome, qui se disait éternelle, venait d’être, aux trois quarts, détruite par l’incendie.

Le 19 juillet 64, des magasins d’huile, au bout du grand Cirque, ayant pris feu, tout le centre de Rome, autour du Palatin, brûla pendant six jours ; sur les quatorze régions de la ville, dix furent anéanties.

Où était Paul quand la nouvelle de ce désastre emplit les routes de l’Empire ? Sans doute y lut-il un signe, le brasier avant-coureur de l’incendie du monde qui renouvellerait la terre et les cieux.

En attendant « le grand jour[446] », il continuait à guerroyer contre l’erreur ; il affermissait dans les églises des dispositions capables d’en écarter les vaines querelles, le désordre et l’hérésie.

[446] II Timothée I, 18. Voir aussi II Petr. III, 7.

Les deux épîtres à Timothée et celle à Tite le font voir infatigable dans la lutte, toujours aussi ferme, rude par moments, mais avec la tranquillité et la mesure d’un esprit déjà proche de la lumière sans ombre.

Pas une minute il ne désarme vis-à-vis des judaïsants, « ces bavards qui prétendent être les Docteurs de la Loi et ne savent pas ce qu’ils disent[447] ». Ces « circoncis », plus que les autres, sont des « brouillons, des séducteurs… Ils bouleversent des familles entières, enseignant pour un gain honteux ce qu’il ne faut pas enseigner… Ils se glissent dans les maisons, asservissent de pauvres femmes chargées de péchés, et qu’entraînent toutes sortes de passions… Ils s’attachent à des fables judaïques, à de vaines querelles au sujet de la Loi[448] ».

[447] I Tim. I, 7.

[448] Tit. I, 10-15.

Certains soutiennent des inepties, comme Hyménée et Philète qu’il a dû excommunier[449] ; à les entendre, la résurrection dernière n’aurait pas lieu, parce qu’elle est accomplie moralement dans le baptême. Certains prohibent le mariage, s’obstinent à distinguer entre les aliments purs et les immondes ; ils veulent réduire la piété à une ascèse corporelle. Ou bien ils enseignent l’Évangile autrement que l’Apôtre ; dès que la vérité passe par leur bouche, elle se déforme. Et surtout ils visent à s’enrichir. « Or, l’amour de l’argent est la racine de tous les maux[450]. »

[449] I Tim. I, 20 ; II Tim. II, 17-18.

[450] Id. VI, 10.

Paul a vu les perversions qui pouvaient, dès sa croissance, affaiblir la plus sainte des sociétés spirituelles. Il en a, plus encore, prévu les suites ; il sait que les hommes enflés de leur sagesse « s’enfonceront dans l’impiété[451] ». Pour diminuer les vices inhérents à tout assemblage humain, il prêche deux remèdes : la fidélité aux principes évangéliques et un gouvernement stable, très simple encore dans sa hiérarchie, mais exemplaire.

[451] II Tim. II, 16.

Le chef des églises qu’il a fondées, c’est l’Apôtre lui-même. Il n’admet pas que l’on conteste son autorité, puisqu’il la tient du Seigneur lui-même et des premiers apôtres. Il délègue, pour un temps, ses pouvoirs, à Timothée, à Tite ou à d’autres, quand il les charge de visiter une église. Il leur prescrit d’établir dans chaque ville des presbytres ou évêques, hommes d’une vertu éprouvée, attachés à la saine doctrine. Les presbytres auront l’assistance des diacres et des veuves. Ainsi, « le dépôt de la foi sera gardé » ; toute église sera conduite par des chefs qui auront reçu et transmettront le Saint-Esprit.

Entre la première et la seconde épître à Timothée, la grande persécution, à Rome, s’était ouverte. Clément Romain, en termes trop discrets, laisse entrevoir quels ennemis des chrétiens la fomentèrent :

« C’est par suite de la jalousie que les hommes qui furent les colonnes de l’Église ont été persécutés et ont combattu jusqu’à la mort[452]. »

[452] Ép. aux Cor., ch. V.

L’incendie de Rome avait épargné les abords de la porte Capène et le quartier du Transtévère ; il avait éclaté non loin des ruelles juives, mais sans les atteindre. La rumeur populaire dut accuser les Israélites d’avoir voulu, en détruisant Rome, venger leurs frères de Judée qu’outraient les exactions et les violences des gouverneurs romains. Elle poussait la foule à des représailles. Pour les prévenir, et, du même coup, détourner sur les chrétiens qu’ils exécraient la vindicte publique, les Juifs propagèrent ce bruit : les incendiaires, c’étaient les disciples du Crucifié. Dans l’entourage de Néron, Poppée, des comédiens juifs se chargèrent d’aiguiser l’animosité du prince. Ils lui représentèrent sa maison comme infestée d’esclaves, de scribes, d’affranchis, d’officiers chrétiens.

Tous ces gens-là, qui semblaient les plus fidèles des domestiques, préparaient dans l’ombre des forfaits affreux. Ils avaient failli brûler Rome ; le prince, tôt ou tard, serait leur victime.

Les chrétiens — comment l’ignorait-il ? — « avaient en haine le genre humain[453] ». Ils réprouvaient les joies que la nature conseille à l’homme ; des témoins avaient surpris, dans leurs assemblées secrètes, des turpitudes sans nom. Et, surtout, ils adoraient un séditieux mis en croix. Ils bravaient les édits promulgués contre les superstitions étrangères. Ils déniaient aux divins empereurs le culte qu’exigeait le respect des lois.

[453] Tacite (Ann., XV, 44) enregistre, comme probant, ce grief mal défini. « La haine du genre humain », c’est la volonté de détruire la famille, la religion nationale et l’État. On faisait donc passer les chrétiens pour des anarchistes sans patrie, des espèces de nihilistes.

Néron, coupable ou non d’avoir prolongé l’incendie de la vieille ville — son rêve était de rebâtir une autre Rome — et mal vu à cause des misères accumulées par le désastre, s’empressa de saisir cette diversion. Il la fit, à sa mode, théâtrale et atroce. Tertullien[454] lui attribue un mot qu’il a bien pu prononcer :

[454] Apolog. 5. Ce que Tertullien appelle « institutum neronianum » doit s’entendre, je crois : un précédent juridique.

« Christiani non sint. Que les chrétiens soient anéantis. »

Les frappa-t-il par un édit ? A des arrestations en masse succédèrent des supplices où l’on précipita les accusés sans avoir instruit leur procès, sur une dénonciation ou parce qu’ils se confessaient chrétiens. Même si nous réduisons à quelques milliers de fidèles « la multitude énorme » dont Tacite relate la condamnation, Néron atteignit d’abord l’effet cherché ; l’événement fut considérable. La plèbe crut se venger de la récente catastrophe en applaudissant aux tortures des auteurs présumés. Comme incendiaires, d’après la loi romaine[455], les chrétiens devaient être livrés au bûcher ou exposés aux bêtes. Mais on sait quels raffinements d’horreur le cabotin sadique se plut à inventer, à voir mis en œuvre. Des troupeaux de patients, sous des toisons de bêtes fauves, étaient offerts, dans le cirque, aux morsures de chiens furieux. Dans les jardins du Vatican, le long des allées, des martyrs, empalés sur un pieu, portaient collée à leurs membres la tunica molesta, la robe enduite de poix et de soufre ; la nuit, ils flambaient, luminaires vivants, tandis que Néron circulait, cocher de son quadrige, ou chantait, la cithare en main, sur le tréteau d’une scène, un morceau de tragédie. De jeunes chrétiennes, traînées au milieu d’un théâtre, y jouaient le rôle des Danaïdes, vouées aux horreurs du Tartare ; des mimes, avant de les étrangler, les violentaient publiquement ; ou bien, elles étaient, comme Dircé, liées aux cornes d’un taureau qui les piétinait, les déchirait, parmi des rocs, les éventrait[456].

[455] Voir Mourret, les Origines chrétiennes, t. I, p. 122.

[456] Voir l’épître de saint Clément, loc. cit.

La férocité lente des sévices, au lieu d’assouvir les haines du peuple, se retourna pourtant contre Néron. Parmi les condamnés il y avait trop d’innocents manifestes ; des vieillards, des adolescents, de pauvres femmes, tourmentés au delà des forces humaines, conservaient, dans leurs agonies interminables, une souriante patience. Leur victoire étonna des spectateurs curieux, puis les troubla d’une compassion. Il devint évident que leur supplice avait une seule fin : amuser les yeux d’un cruel et de ceux qui lui ressemblaient.

Paul se trouvait, peut-on croire, en Orient, lorsqu’il apprit la dévastation de l’église romaine et le combat triomphant des frères. Il avait écrit à Tite :

« Hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis (en Macédoine) ; j’ai résolu d’y passer l’hiver[457]. » Il s’était arrêté à Troas où il avait oublié, chez Carpos, son manteau, son unique manteau peut-être[458].

[457] III, 12.

[458] II Tim. IV, 13.

C’est à Corinthe, selon une tradition vraisemblable[459], qu’il aurait donné rendez-vous à Pierre ; et les deux Apôtres partirent ensemble pour l’Italie, afin de soutenir les fidèles, comprenant aussi qu’ils allaient, à Rome, recevoir « la couronne ».

[459] Eusèbe (l. III, ch. XXIV) cite Denys de Corinthe et son affirmation un peu confuse : « (Pierre et Paul), étant venus à Corinthe, nous instruisirent ; ils partirent ensemble pour l’Italie, et après vous avoir, Romains, instruits comme nous-mêmes, ils furent martyrisés, vers le même temps. »

D’après les Actes apocryphes de Paul — seulement il est difficile d’y séparer l’histoire et la fiction — l’Apôtre aurait loué, hors de Rome, une grange[460] ; là il se remit à prêcher. Dénoncé, il fut une seconde fois jeté en prison. Mais ce n’était plus la custodia militaris. Il se montre à Timothée, chargé de chaînes « comme un malfaiteur[461] ». Un certain Onésiphore, venu à Rome, l’a cherché quelque temps, ne l’a point découvert sans peine. Paul devait donc être durement détenu ; ses anciens amis n’osaient plus dire qu’ils le connaissaient ; on ignorait jusqu’au lieu de sa geôle.

[460] Les Actes apocryphes paraissent avoir emprunté ce détail aux Actes des Apôtres.

[461] II, II, 9.

« Tous ceux d’Asie, dit-il, se sont détournés de moi… Lors de mon premier plaidoyer (dès ma comparution devant les juges), personne ne s’est mis avec moi ; tous m’ont abandonné. »

Il n’a pas la certitude encore de sa mort imminente. Une fois déjà il a été retiré « de la gueule du lion ». Il n’est sûr que d’une chose : « Le Seigneur le sauvera de toute œuvre méchante ; Il le conduira sain et sauf « dans son royaume céleste. » Que Timothée se hâte, avant l’hiver, de se rendre auprès de lui ; qu’il lui apporte le manteau laissé à Troas.

Cependant il parle comme s’il lui laissait de suprêmes conseils, et il se voit offrant son sang comme la libation du dernier sacrifice ; le « temps de lever l’ancre » approche. Du fond de son cachot, Paul sent venir à lui le vent de la pleine mer ; demain il appareillera pour les plages du ciel.

« J’ai combattu le beau combat ; j’ai achevé la course ; j’ai gardé la foi. Maintenant, elle est déposée pour moi la couronne de la justice que Dieu me donnera en ce jour-là, lui, le juste Juge ; et non seulement à moi, mais à tous ceux qui ont désiré avec amour sa manifestation. »

Rien, peut-être, dans les Épîtres, n’est sublime comme ces paroles du vieil athlète plus fort que jamais dans sa foi, qui n’avoue aucune lassitude, mais qui s’en ira, parce que la course est gagnée.

En attendant, il évoque d’un mot ce qu’il souffrit « à Antioche, à Iconium, à Lystres, les persécutions dont le Seigneur l’a toujours délivré. Et, aujourd’hui, il endure tout « à cause des élus (des prédestinés) pour qu’ils aient part au salut, eux aussi, et à la gloire éternelle ».

Il rappelle à son disciple ses volontés constantes ; il lui recommande la justice, la charité, la mansuétude, même à l’égard de ceux qu’il faut reprendre et condamner.

Sa voix semble déjà venir d’outre-tombe, d’un monde où la paix ne peut plus être perdue.

En même temps, il prépare pour d’innombrables martyrs l’exhortation qui leur convient. Dans les Actes de ceux de Scilli[462], le proconsul Saturninus pose à l’accusé Speratus cette question : « Que gardez-vous dans vos archives ? » Et Speratus répond : « Nos livres sacrés et les épîtres de Paul, homme très saint. »

[462] Dont le procès fut jugé à Carthage, en juillet 180. Voir dom Leclerq, op. cit., p. 111.

Avant l’heure des supplices, quel viatique il leur apportait ! On s’explique l’athlète figuré sur les parois des catacombes ; c’était à lui qu’ils songeaient, comme au lutteur invincible, victorieux par la grâce, et qui, par elle, n’avait jamais douté de l’être.

Mais, après cette épître, les derniers jours de l’Apôtre se perdent comme dans un couloir sombre. Les péripéties de son deuxième procès, jusqu’à la fin des temps, resteront inconnues. Nous sommes réduits aux Apocryphes ; et le narrateur invente visiblement ou transpose des circonstances multiples.

Patrocle, échanson de César, est allé entendre Paul dans la grange où il enseigne. Cet homme va s’asseoir sur la fenêtre du grenier ; il en tombe et meurt. Paul le ressuscite. Il le fait asseoir sur une bête de somme. Patrocle repart en parfaite santé.

L’épisode est une copie maladroite de la résurrection d’Eutychos à Troas. Mais la suite peut contenir des éléments plus véridiques.

Néron a su la mort de Patrocle. Lorsqu’il le voit revenir vivant, il s’étonne : « Qui t’a fait vivre ? — Le Christ Jésus, répond Patrocle, le roi de l’éternité. »

Néron est inquiet, lui qui rêvait d’être roi de Jérusalem[463] parce qu’il savait confusément les prédictions des devins d’Orient sur l’empire du Messie :

[463] Voir Suétone, Néron.

« Ce Jésus doit régner sur l’éternité et renverser tous les royaumes ! »

Patrocle n’hésite pas à répondre :

« Oui, il renversera toutes les royautés, et il sera seul pour l’éternité. »

Alors, Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus le Galate, les premiers serviteurs de Néron, s’écrient d’une même voix :

« Nous aussi, nous sommes au service de ce roi de l’éternité. »

Néron les fait lier de chaînes et torturer terriblement. Il envoie un centurion appréhender Paul et ceux qui l’écoutent. Quand l’Apôtre comparaît devant César, Néron, au premier coup d’œil, dit :

« Voilà leur chef », parce que tous ont les yeux sur lui. L’empereur l’interroge :

« Pourquoi es-tu entré dans l’Empire romain ? Pourquoi enrôles-tu des soldats soustraits à mon commandement ? »

Paul fait cette réponse :

« César, nous enrôlons des soldats dans toute la terre habitée. Car il nous a été ordonné de n’exclure aucun homme qui veuille passer au service de mon Roi. Ce service, s’il te plaît à toi-même de t’y soumettre, te sauvera. Si tu le pries, tu seras sauvé. Car, en un seul jour, il doit faire la guerre au monde. »

Que Néron eût, lui-même, interrogé l’Apôtre, le fait n’aurait, en soi, rien de surprenant. Le prince, par cela seul qu’il exerçait la puissance d’un chef d’armée, assumait en même temps les pouvoirs judiciaires. A lui ou à tout autre juge, Paul certainement annonça la Parousie du Seigneur. En présence de païens orgueilleux, omnipotents, il ne manquait jamais de proclamer cette vérité redoutable : au-dessus des empires que le temps renverse, Dieu manifestera son royaume immuable, le seul qui est.

Mais, au moment où il comparut une seconde fois devant un tribunal romain, Néron était absent de Rome. Saint Clément affirme que Paul souffrit le martyre sous les préfets. Rome, d’ordinaire, n’en avait qu’un seul. Cette année-là — en 67 — Néron décida qu’il y en aurait deux. Il préparait son fastueux voyage en Achaïe ; au printemps, il était parti. Or, la tradition maintient que Paul fut exécuté le 29 juin. Elle fixe au même jour ou à un an d’intervalle le supplice de Pierre.

Jésus, dans un langage voilé, avait annoncé à Pierre par quelle mort il le glorifierait :

« Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture et tu partais où tu voulais ; mais, quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, et un autre te ceindra et il te mènera où tu ne voudras pas[464]. »

[464] Jean XXI, 18.

Pierre, traité comme un homme de rien, « étendit » en effet « ses mains » sur la croix où il voulut être cloué, la tête en bas. A Paul, citoyen romain, on réserva une mort plus honorable : la décollation par le glaive.

Passa-t-il, ainsi que le veut une tradition, avec Pierre, son dernier jour, dans l’horrible basse-fosse de la prison Mamertine ? Le cachot voisin du Forum semble avoir été plutôt destiné à des criminels politiques — tels les complices de Catilina — ou à des captifs de guerre, comme Vercingétorix.

Mais le cachot au fond duquel Paul attendit l’aurore de sa libération ne dut pas être plus agréable : ténèbres, puanteur, contact de bêtes affreuses, humidité d’égout suintant, et l’immobilité dans des haillons pleins de vermine, les mains étant raidies par le poids des chaînes, les pieds bloqués par une barre de fer, dans le créneau du cep !

Le matin d’été où la porte s’ouvrit, quand il s’en alla au martyre, fut le plus beau des matins. Quelques heures d’attente, et il serait enfin avec le Christ, en Lui, non plus seulement par la possession mystique, mais dans le vis-à-vis sans fin que Job espérait : « Je verrai face à face mon Rédempteur ; je le verrai, et ce sera moi, non un autre. » Entre son âme et Dieu il ne sentirait plus la cloison de chair, le poids du silence. Il trouva douce encore à respirer la lumière de ce monde. Mais, déjà, il percevait, comme étant ailleurs, tout ce qui lui venait des choses d’ici-bas.

Les rues, autour de lui, s’éveillaient ; les dures semelles des soldats sonnaient sur les dalles ; les épées nues brillèrent au soleil montant. Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief, contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque d’un vaincu.

Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air attristé, il osa l’entretenir du Seigneur ; il lui dit :

— Crois au Dieu vivant ; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux qui croient en Lui[465].

[465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les Apocryphes.

Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là, une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui ses yeux pleins de larmes ; et, joignant ses mains, suppliante, elle cria :

— Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus.

Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit :

— Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ.

Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina, possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau. Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences vinrent surprendre son cœur : ce grand pays que fermaient à l’Occident les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer, cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus.

[466] Voir Marucci, loc. cit.

Un autre fleuve glissait là-bas… Les jours de son enfance surgirent, puis s’effacèrent ; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il voyait plus de distance que de Tarse à Ostie.

Le soleil se faisait lourd ; la poussière du chemin irritait ses yeux las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait tant marché ! Cette étape était la dernière ; il l’achèverait comme un bon vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César ; et, d’un seul coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille.

Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert et secret ; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’Aquae salviae. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les chrétiens une ferveur contagieuse.

L’escorte s’arrêta près d’un pin. Le condamné requit du centurion la liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler en hébreu à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il revit ses transgressions lointaines ; il demanda miséricorde, quoique assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël, pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour l’Église à venir.

L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées, creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.

Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla ; il s’agenouilla et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du sang libérateur.

Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de la colline, au sacrifice ; Lucina était, on peut le croire, parmi eux. Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258, jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle, sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, Saint-Paul hors les murs.

De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte, le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de lauriers-roses.

Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous le connaissons : trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr.

Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle, comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant, tout près, leur monastère ; ils ont mieux fait que d’assainir un fond marécageux, réceptacle des fièvres ; ils y rendent plus liturgique l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge ; l’homme que nous y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que la tradition consacre.

Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice ; elle est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié : quand donc le désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi ? quand ce glaive m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien secret « de l’âme et de l’esprit » ? Car la science unique dont son martyre conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et mourir avec le Christ pour vivre en Lui.

XXI
LA FIGURE DE SAINT PAUL