L’homme et le saint.

Les péripéties de sa carrière — le peu qui nous en est connu — se groupent comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.

Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route, Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage, Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant la vipère au milieu du brasier, même Paul, près du pin, agenouillé sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de leur vérité immédiate et palpable.

Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer, d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans égale.

« L’avenir ne verra pas un autre saint Paul », a dit le plus insigne de ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront, auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche exemplaire.

[467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.

Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.

La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne donne qu’un masque traditionnel : le nez bombé, le front nu, les yeux à fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement mystique.

La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468], sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence.

[468] Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.

Un vitrail du XIIIe siècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la fougue conquérante de l’Apôtre.

Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers 1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul : le côté gauche de la face marque une rudesse austère ; le côté droit, par le regard et la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux ; et la fermeté des lèvres harmonise les deux expressions.

[469] Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.

Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du personnage ; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul sourcilleux, contracté, amer ; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un hérétique en courroux.

[470] A Florence, au musée des Offices.

Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur.

Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire : Ce n’est pas lui, alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des épîtres à Timothée.

Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la transfiguration du Saint.

Dans sa nature, un trait domine tout : la violence passionnée, non impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament ; elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le prédestinant.

Ses défauts mêmes ont servi les fins divines ; la vélocité de ses impressions le disposait à l’inconstance ; son humeur vive le tournait à briser ce qui lui résistait ; son énergie virile aurait pu l’asservir aux appétits charnels ; l’emportement de ses convictions le vouait au fanatisme ; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.

Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir, aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses infirmités l’aidèrent à demeurer humble ; il parla du péché en homme qui avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.

Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine nationale.

Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire, de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il enseignait par l’exemple ; il montrait ses mains que le travail avait durcies. Il s’était acquis le droit de dire : qu’est-ce que la faim ? qu’est-ce que les verges ? que sont les périls des routes et de la mer ? Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. Imitez-moi.

Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour aiguillon l’esprit de triomphe. Il voyait, au bout du stade, la couronne. Mais, au lieu de « courir en vain », il visait au terme infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des prodiges, chez le plus impatient des hommes !

Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au fond de lui-même :

« Je sais que le bien n’habite pas en moi… Le bien que je voudrais, je ne le fais pas ; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]… »

[471] Romains VII, 18.

Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec les perfections divines ; il scrute sa conscience sous la lampe de la foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses faiblesses, la source de ses vertus.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses idées autour d’un principe ; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou discourt selon la méthode juive, contournée et violente : cheminement abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes de dispute hellénique, — le débat avec un contradicteur fictif qui pousse une objection pour donner lieu de la résoudre, — ce n’est point en vue d’une volupté oratoire ; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité ; puis il néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin ; il veut convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicien mystique. Il l’était, dès avant sa conversion. Il témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.

Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme, après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi ; il soumet et conforme sa vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu dire sans mensonge :

« Je vis — non, c’est le Christ qui vit en moi. »

Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, plus il est lui-même.

Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses conseils l’Orient et l’Occident ; il affermit une discipline qui va s’étendre à l’univers.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.

Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles ; il aime en Dieu tout ce qui peut être aimé.

Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire. A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.

Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace.

Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes. Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se faire une idée.

Tout cela n’est point le privilège de Paul ; quiconque entrera, par le baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier ; loin d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous soient sauvés ; il se juge indigne entre les indignes, « le dernier des Apôtres… un avorton, le premier des pécheurs ». Il ne se glorifie que des coups reçus, des opprobres sans mesure ; par là, il est certain de ressembler à son modèle.

Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son génie.

Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même, en apparence, incompatibles : la rudesse et la mansuétude ; la dignité et l’abaissement ; l’ironie et l’onction ; la décision foudroyante et la prudence flexible ; l’esprit de liberté et la soumission ; la hauteur contemplative et le sens pratique ; la fidélité aux principes transmis et l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des missionnaires ; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.

Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est, humainement, le type accompli de la bonté.

Paul pesant les raisons qu’il a, pour lui, de désirer mourir, et, celles, plus fortes, qui lui font souhaiter, pour ses frères, de vivre encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien.

Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle perfection lui fut départie à un degré moindre ; elles se déploient chez lui, dans un merveilleux équilibre ; et, quelle qu’en soit la magnificence, il demeure près de nous ; l’élément originel de sa condition humaine subsiste, converti en vertus ; le Saint est notre frère par ses infirmités ; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli ; il nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie.