III

Où aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois théâtres. Ange Pitou, en pèlerine et en bottes à revers, pose pour le torse et le jabot, à côté d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme à longues basques tombantes et effilées, s'avancent, la grosse canne torse au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein le visage. Près d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau, coiffés sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs, valse à l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur balance. Je ne veux pas faire de jalouses.

Musée d'anatomie!… Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive la crémation!

Cosmorama historique!… O Joseph II, ô Henri IV, ô tzar Alexandre! Je vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plaît.

Ékonoscope moderne! Fi donc, monsieur l'ékonoscope! Pourquoi n'avez-vous qu'un seul K? Faites-vous si peu de cas de vous-même? Vous et vos vues à travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux Bayadères d'en face.

Bon! c'est encore une fille Angot. Encore des incroyables et des hussards à tresses et à petit tonneau. Une fille rousse, environnée d'une toison de gazes blanches, chiffonnées, déchirées par-ci par-là, voltige sur la galerie. Elle fait des ronds de jambe, des pointes, tourne, tourbillonne, et se livre à une foule d'exercices gracieux avec une visible satisfaction. En avant, la musique! Le tambour bat, le fifre pique, la trompette sonne; une autre déesse, brune celle-ci, en jupe très courte et très évasée, son maillot rose dessinant une jambe bien cambrée et une cuisse bien arrondie, agite gravement, à toute volée, une cloche aux clairs tintements, et, ce faisant, mord de tout son clavier dentaire dans un large morceau de flan. Je vous envoie un baiser, déesse.

Pénétrons-nous dans la grande ménagerie lozérienne, où règne et gouverne «l'illustre et intrépide dompteur»? Il est un peu tard. Allons plus loin.

Mais qu'est-ce qui siffle comme ça? Sur les planches se lit en grosses lettres cette inscription: «Histoire des bagnes.» Une machine à vapeur est installée sur les tréteaux. Un homme à larges côtelettes noires surveille la vapeur et la foule. La foule regarde et admire. La machine marche, siffle, siffle, siffle, et met en mouvement toute la boutique: l'orgue qui joue la Marche des Contrebandiers de Carmen, les petits forçats vêtus de rouge qui se courbent et se redressent entre les roues gigantesques, tels que des singes travestis, et l'homme à côtelettes noires, sévère comme le gouvernement. La vue du bagne moralise les populations. On l'espère du moins. De grands tableaux représentent des évasions maritimes, des condamnés suspendus à des échelles de corde, ramant dans une barque, nageant au sein des flots, et des soldats les traquant, les tenant en joue, les exterminant. Aimables visions, poétiques idées!