III
La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude était accentué, d'un côté, par le mur d'un petit jardin plein d'acacias maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague; de l'autre côté, par deux hautes bâtisses à porte cochère. Sur la première porte cochère, on lisait en lettres d'or: Institution Tatin; sur la seconde, en lettres noires: Institution Ransure.
A l'endroit où la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des portes cochères, s'élevait, établie et calée je ne sais comment, une mince échoppe en planches de diverses couleurs également décolorées. L'échoppe était percée d'une porte basse et d'une fenêtre étroite. Quand je relevai la tête, je me trouvais juste devant la croisée, si bien que l'inscription, collée en dedans, au carreau supérieur, m'entra tout droit dans les yeux et dans le cerveau.
Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots:
ÉCRIVAIN ICI
Une seconde inscription, tout à côté, à l'autre carreau, en capitales identiques, portait:
ÉCRIVAIN PUBLIC
Une autre, en plus petits caractères:
LETTRES A PARTIR DE 0 Fr. 50
Une autre, en caractères plus petits encore:
L'écrivain ne fait pas de lettres anonymes.
Une dernière (c'était la bonne, c'était le bouquet!) présentait ces trois lignes étonnantes, ces trois lignes mémorables, ces trois lignes sans pareilles:
PENSUMS.
GRECS, LATINS ET FRANÇAIS
Les rêves, les pensées, les spéculations, les délires, que ces lignes magiques éveillèrent en moi, vous les devinez.
Je restai cloué sur place, la bouche bée, les yeux ronds.
Pensums grecs, latins et français! Je ne pouvais détacher mes regards de ce nouveau Mane, Thecel, Pharès. J'étais en extase.
Puis la réaction se fit. Ma lèvre inférieure devint dédaigneuse. Pourquoi ce prétentieux écrivain avait-il oublié les pensums hébreux? Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens, hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, nègres, patagons, et tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou à naître, ne figuraient-ils pas sur l'écriteau?
Écriteau vraiment dérisoire.
Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens et la langue des grenouilles, dont il est parlé en de vieux livres de légendes?
Trois fois dérisoire écriteau!
Un instant de réflexion me rendit tout entier à mon premier enthousiasme; et je me sentis, pour tout de bon, repincé par le pensum latin, contrepincé par le pensum grec.
Un point d'interrogation, un nouveau point d'interrogation, surgit des profondeurs de ma pensée: «Quel peut être ce triple entrepreneur de classiques pensums, ce bachelier public à trois becs de plume, cette trinité en échoppe? D'où sort ce pauvre et savant serviteur des écoliers paresseux et bavards? Après quel inénarrable naufrage est-il venu s'échouer au bord de ce trottoir? Quel cataclysme a réduit cet être bien élevé à prendre l'état de pensummier?
Mystère! je rêvai, rêvai, rêvai. L'inventeur de l'écriteau n'avait-il pas autant d'imagination que d'instruction, autant d'audace que d'imagination? Afficher une entreprise de pensums français à cinquante pas de la Sorbonne, à la barbe ou au menton rasé de tout un monde de proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, répétiteurs et pions, c'était déjà joli. Mais y joindre le pensum latin, n'était-ce pas superbe? Et y ajouter le pensum grec, n'était-ce pas majestueux, sublime, beau comme l'antique?
Ce savant inspiré et hardi, ce génie original et serviable, je brûlai du désir immodéré de le voir, de le connaître, de le pénétrer. Il me le fallait. J'ouvris avidement la porte de l'échoppe; et le coeur battant comme à un premier rendez-vous d'amour, j'entrai.