IV

C'était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce qu'il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur, grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes miroitantes, et coiffé d'une calotte noire qui laissait descendre sur chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel.

Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le lâchait pas.

Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents, m'emportait en pleine fantaisie.

Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle espèce appartient-il?

O Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô
Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son coeur!

Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine? Non! non! car il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens.

Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces Allemands. Non! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition l'aurait trahi.

Qu'est-ce donc enfin que cet homme?

Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou sa belle-mère l'aurait déjà fait enfermer dans un asile.

Est-ce un lord anglais qui tient un pari?

Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe?

Existe-t-il réellement?

Ou n'est-il qu'un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre, une hallucination?

J'avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir si l'homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement.

Il jeta un cri.

Je ne m'étais pas trompé, il vivait.

Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J'avançai ma chaise. Il s'était reculé; il me considérait avec défiance, et même avec un peu d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.

Or, j'allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand, tout d'un coup, un éclair me traversa l'esprit.

«Pécuchet!» m'écriai-je.

De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à terre, sa majestueuse plume d'oie.

«D'où… d'où… d'où me connaissez-vous?» s'écria-t-il.

C'était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'était bien notre homme. C'était Pécuchet.

Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous mes yeux, dans l'échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non anonymes.

«Non anonymes! pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais-là.»

Et réfléchissant, je lui dis:

«Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes.

—Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres fassent le leur! Advienne que pourra!

—Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont pourraient s'alarmer la pudeur, le bon goût et la morale?

—La morale, le bon goût et la pudeur n'ont jamais eu à se plaindre de moi, monsieur!

—Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le bon motif des lettres écrites pour un motif différent?

—On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On laisse le reste aux dieux.»