V

Vive Pécuchet! Décidément c'était lui, corps et âme. Je reconnus sur sa table et sur ses tablettes l'Encyclopédie Roret, le Manuel du Magnétiseur, le Fénelon, les deux noix de coco. Il avait sur le dos sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches tombaient plates de son crâne élevé! Son nez descendait plus bas que jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le premier abord, frappa, conquit Bouvard.

«Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voilà seul.

—Hélas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami!

—Eh quoi?

—Je suis veuf de lui!»

Pécuchet eut une larme.

«Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé?»

Pécuchet eut un sanglot.

«Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg.»

A mon tour, je fus suffoqué par l'étonnement. Bouvard fédéré, Bouvard fusillé! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien!

Ce n'était que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourné à l'aigre. Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules, par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son, par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard, réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé.

Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction.

Il était entré, comme les autres, à l'Hôtel-de-Ville.

Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.

Comme les autres, il avait été mis en prison.

Puis, il avait été mis en liberté.

Il avait été fait général.

Il s'était battu.

Il avait désespéré.

Il avait voulu mourir.

Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade.

On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller.

On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche.

Et il avait rendu l'âme, en criant: «C'est la fin de tout!»

Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques.

«Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l'idéal de sa vie entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le coeur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. N'est-ce pas étrange?

—Étrange!

—Et comment expliquerez-vous qu'en même temps, moi, Pécuchet, j'ai répudié mes idées pour adopter les siennes? J'ai été subitement envahi par ses convictions comme par un déluge. L'homme antérieur est resté noyé sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, un Pécuchet bouvardé et bouvardant. Je croyais à l'imminente invasion de l'industrialisme américain, au règne prochain du pignouflisme universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrès indéfini, dans l'harmonie des mondes. L'âme de Bouvard a émigré en moi, comme en lui émigra mon âme. Bouvard m'apparaît tous les jours après déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers. Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet.»

Cette divinité imprévue me dérida.

«En attendant l'apothéose, reprit l'excellent homme, je fais des pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m'aurait tué. Oh! je n'ai pas osé retourner seul en Normandie. A Paris, on se tire toujours d'affaire. Je copie du français, du grec, du latin. Ça me rajeunit. Et, en copiant, je rends service à de pauvres petits diables d'enfants, je mets en fureur d'affreux cuistres; c'est toujours autant de gagné. Je suis aussi heureux que je le puis être. On m'a proposé une place dans les bureaux de la ville. On m'a offert le ruban violet d'officier d'Académie. J'ai refusé.

—C'est beau.

—Je n'aime pas le violet. Couleur épiscopale! Je ne désire plus qu'une chose: devenir membre de la Société des Gens de lettres.

—Ah!

—Oui, pour ne pas crever à l'hôpital et pour avoir un discours sur ma tombe. Je vais publier un volume composé des lettres d'amour que le public des deux sexes m'a dictées depuis que je suis venu m'établir ici. Il sera curieux, ce recueil. Je vous l'offrirai, avec une belle dédicace en ronde. Vous verrez!»