CHAPITRE II.
Départ pour Rome.—Mort de Madame de Beaumont.—Madame de Custine: ses premiers billets.—Madame de Chateaubriand à Paris.—La rue de Miromesnil et la Butte-aux-Lapins.—Les Martyrs.—La première communion d'Astolphe.
À ce moment même, Madame de Beaumont se préparait à exécuter son projet, que combattirent tous ses amis, de se rendre à Rome et d'y rejoindre Chateaubriand, malgré les obstacles résultant de sa santé, malgré l'imprudence, au point de vue des convenances, d'une pareille démarche. Joubert, affectueux et dévoué entre tous, opposa les plus puissantes raisons à cette fatale détermination; Fontanes, d'un côté, M. Molé, de l'autre, firent tous leurs efforts pour en prévenir l'exécution. Rien n'y fit. À mesure que cette femme mourante allait dépérissant, il semblait qu'en elle les facultés de l'âme redoublaient de puissance avec l'exaltation d'un amour éperdu et qui n'avait plus rien de la terre.
«Je serai à Lyon du 15 au 20 septembre, écrivait-elle à Chênedollé. J'y resterai le temps nécessaire pour arranger mon voyage; ce sera l'affaire de quelques jours.» De Lyon, elle atteignit Milan le 1er octobre; M. Bertin l'aîné, qui l'y attendait, la conduisit à Florence où Chateaubriand la rejoignit, et tous trois ils arrivèrent à Rome au commencement du mois d'octobre.
Cependant l'état de Madame de Beaumont s'aggravait de jour en jour. «Ceux qui se rappellent encore ou qui se rappelaient, il y a quelques années, Madame de Beaumont, écrivait bien des années plus tard Charles Lenormant, la représentent comme sans beauté, détruite et d'une effrayante maigreur, mais avec une physionomie très touchante, et d'une étonnante supériorité; c'était une lampe à demi éteinte qui jetait ses dernières clartés[5].»
Elle mourut à Rome le 4 novembre 1803. Chateaubriand a consigné dans des pages immortelles le récit de ses derniers moments. Il ressentit une profonde douleur, et pendant toute sa vie le cher souvenir de Madame de Beaumont fut pour lui l'objet d'un culte. Il s'était dévoué à cette frêle existence, et jusqu'aux derniers moments il l'avait entourée de ses soins; il a montré pour elle une rare abnégation, une tendresse de sentiment inépuisable, un désintéressement absolu. Cette constance à l'amitié, dans des circonstances difficiles, au milieu des embarras d'argent dont nous parlerons, réfutent péremptoirement les accusations de sécheresse de coeur et d'égoïsme qui lui ont été si souvent adressées. Il pleura Madame de Beaumont dans toute l'amertume de sa douleur. «On n'a pas senti, disait-il, toute la désolation du coeur quand on n'est pas resté seul à errer dans les lieux naguères habités par une personne qui avait agréé votre vie.»
Cette douleur était partagée par tous ceux que Madame de Beaumont avait honorés de son amitié, mais personne ne la ressentit plus profondément que Joubert. «Je ne vous écris rien de ma douleur, écrit-il à Chênedollé, elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems… Vous aurez la relation de ses derniers moments. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon en le lisant, et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de sa vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée.»
Un passage de cette lettre de Joubert exige des explications: «Chateaubriand regrette sûrement Madame de Beaumont autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems.» Cette assertion vraie dans un sens ne l'est pas dans un autre, et c'est ici que des faits mis aujourd'hui en pleine lumière nous révèlent clairement Chateaubriand avec toute la mobilité de ses passions et toute la persévérance de ses amitiés. On ne peut nier ses faiblesses, l'inconstance de ses désirs, l'entraînement qui l'emportait sans cesse vers des passions nouvelles. Mais ces passions se transformaient vite en un sentiment plus élevé et plus pur d'affection pleine de tendresse, d'inaltérable amitié qui durait autant que la vie.
C'est donc avec une vérité absolue, si l'on veut distinguer entre la mobilité de ses passions et la persistance de ses amitiés, qu'on a pu dire de lui que «personne n'a peut-être montré plus de suite et de fidélité dans ses affections; qu'il se donnait très sérieusement et pour ainsi dire sans retour; qu'il a montré toujours une exquise délicatesse de sentiments, un désintéressement à toute épreuve, une constance et une rectitude remarquable dans le commerce de l'amitié.»
Ce jugement porté par un homme qui l'a bien connu, se trouve justifié pour Madame de Beaumont. Il ne le sera pas moins pour d'autres liaisons qui ont suivi ce premier attachement.
D'ailleurs Chateaubriand avec sa disposition à tout dire de lui, le mal comme le bien, nous a révélé lui-même quel avait été l'état de son âme au milieu des attachements de son orageuse jeunesse. Il raconte dans ses Mémoires que le 21 janvier 1804, il était allé prier sur le tombeau de Madame de Beaumont, en faisant ses adieux à Rome, et il ajoute: «Mon chagrin ne se flattait-il pas en ces jours lointains que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien? Et, pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois; on les profane en les répétant.»
En effet, Chateaubriand avait déjà remplacé, avant même qu'il eût à la pleurer, la femme qu'il avait tant aimée et dont la mémoire devint le culte de toute sa vie. Avant la mort de Madame de Beaumont un autre attachement était déjà formé: la liaison de Chateaubriand avec Madame de Custine avait commencé.
* * * * *
Un voile mystérieux enveloppe encore les premiers débuts des relations de Chateaubriand et de Madame de Custine. Quand se sont-ils connus? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses, et que la mort seule a brisé? Le biographe le plus récent de Madame de Custine[6] pense que Chateaubriand la vit pour la première fois chez Madame de Rosambo, alliée de son frère aîné; ces deux victimes de la Terreur s'étaient connues à la prison des Carmes. Il est probable cependant que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes.
Les Mémoires d'outre-tombe, sans en fixer la date précise, semblent nous offrir un indice révélateur.
Rappelons-nous la page charmante où Chateaubriand raconte qu'après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. «Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait «sous le voile d'une longue chevelure».
N'y a-t-il pas dans ce passage une allusion voilée à Madame de Custine? Cette longue chevelure, nous la connaissons; nous la retrouvons bien souvent dans les Mémoires d'outre-tombe, mais désormais sans mystère. Chateaubriand semble en avoir fait pour Madame de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle. «Parmi les abeilles, nous dit-il, qui composaient leur ruche (à son retour de l'émigration), était la Marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession de Fervaques, et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg.»
Et plus tard, après de longues années, quand il verra pour la dernière fois «celle qui avait affronté l'échafaud d'un si grand courage,» quand il la verra «la taille amincie par la mort,» ce qui fera une fois de plus l'objet de son admiration, c'est la beauté de cette tête «ornée de sa seule chevelure de soie».
N'est-il pas évident que ces divers passages des Mémoires d'outre-tombe s'appliquent à la même personne? Et si cette conjecture est fondée, n'en doit-on pas conclure qu'il y avait eu au moins une entrevue avant celle dont les salons de Madame de Rosambo furent témoins, et que sans doute aussi quelque billet parfumé avait été écrit pour l'obtenir?
Dans tous les cas, la première correspondance connue de Chateaubriand avec Madame de Custine ne remonte qu'au commencement de l'année 1803, à l'époque où, nommé secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch, il se prépare à partir pour Rome. Elle se compose de dix lettres ou plutôt de dix billets adressés à Madame de Custine, s'échelonnant à quelques jours d'intervalle les uns des autres, et qui sont tous compris entre la date de la nomination au poste de secrétaire d'ambassade et le départ pour Rome.
Cette correspondance, nous n'avons pas à la reproduire: elle a été publiée[7], il faut la lire dans le texte original qui en a été donné. Mais comme elle est en quelque sorte le prologue et le point de départ de la longue intimité dont nous allons voir se développer toutes les phases, il est nécessaire, d'en présenter au moins une courte analyse.
En voici les traits saillants.
Chateaubriand très assidu, très pressant même auprès de Madame de Custine, est repoussé d'abord, mais ses avances sont accueillies bientôt avec moins de rigueur. Il vient d'obtenir, dit-il, un sursis à son départ pour Rome; il supplie Madame de Custine de ne pas partir pour son château de Fervaques, comme elle en a l'intention: «L'idée de vous quitter me tue, dit-il, au nom du ciel ne partez pas!» En effet, Madame de Custine ne partit pas: elle alla le trouver dans sa chambre, à l'hôtel d'Étampes, rue Saint-Honoré, à deux pas de la demeure de Madame de Beaumont, rue Neuve-de-Luxembourg. Cette démarche, un peu légère, le rendit encore plus pressant, comme Madame de Custine devait s'y attendre, comme elle l'espérait peut-être. La passion redouble en effet dans les billets qui suivent: «Promettez-moi le château d'Henri IV!» ce château où le Béarnais avait couché, où il avait aimé la dame de Fervaques. «Promettez-moi de venir à Rome!» Plus loin il répète encore: «Songez, je vous prie, au château d'Henri IV; cela peut me consoler.» Dans sa passion il va jusqu'à qualifier la visite de Madame de Custine dans sa chambre d'hôtel, de sainte apparition. Ce sont déjà les lettres d'un amant heureux, ou bien près de l'être.
Chateaubriand, après quelques délais, dut enfin partir pour Rome où il arriva le 25 juin 1803. Le séjour qu'il y fit et qui dura moins d'une année, du mois de juin au mois de février suivant, fut marqué par le douloureux événement de la mort de Madame de Beaumont, par de nombreuses difficultés politiques et de grands embarras d'argent. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans le cours de notre récit.
Madame de Beaumont s'éteignit sans avoir soupçonné que René lui fût infidèle; les plaintes que lui arrachaient ses douleurs et les regrets de la vie n'ont pas été mêlés du moins à l'amertume d'un amour trahi. Et remarquons ici l'attitude de Chateaubriand; elle est caractéristique: entre l'amie malade, la femme mourante qui n'attend plus rien de ce monde, et sa nouvelle passion pour la reine des roses, comme disait Boufflers, toute brillante de jeunesse et de beauté, quel est son choix? Où porte-t-il son dévouement? C'est à Madame de Beaumont que sa tendresse reste fidèle; il lui sacrifie tout et rend, à force de soins, la paix à ses derniers moments.
Il ne faut donc pas trop légèrement ériger en victimes de son égoïsme les femmes qui l'ont aimé; laquelle a-t-il délaissée? Assurément, ce n'est pas Madame de Beaumont, nous l'avons vu, ni Madame de Custine, nous le verrons plus tard, et la correspondance le démontrera.
Nous ne voulons pas dire que l'infidélité, ce qu'il appelait lui-même ses défaillances, ne succédât assez vite à chaque nouvel amour, mais ce qui ne s'éteignait jamais en lui, quand une fois il s'était donné, c'était une suprême tendresse de coeur, un inaltérable sentiment d'affection pure, pleine de délicatesse et de douceur.
Pendant l'année du séjour en Italie, la correspondance avec Madame de Custine continua sans interruption. Mais aucune des lettres ne nous en a été conservée; nous découvrirons peut-être par quel motif, par quel dépit elles ont toutes été supprimées.
* * * * *
À son retour de Rome, au mois de février 1804, Chateaubriand descendit rue de Beaune, à l'Hôtel de France. Sa femme, sa jeune veuve, comme il l'appelait, qu'il nous décrit, dans ses mémoires, si charmante à l'époque de leur union, lorsqu'il la reconnaissait de loin sur le sillon (à Saint-Malo), à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée du vent,» vint l'y rejoindre, où même elle l'y avait précédé.
Cette installation de la rue de Beaune n'était que provisoire. Nommé ministre de France dans le Valais, Chateaubriand devait prochainement se rendre à son poste. La mort tragique du duc d'Enghien (20 mars 1804) vint tout changer. Chateaubriand envoya sa démission à Talleyrand, ministre des affaires extérieures, par une lettre qu'il avait soumise d'abord à Madame de Custine, et dont le texte, avec la réponse du ministre, nous a été conservé[8].
Il ne fut plus question, dès lors, de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif. Il fallut donc chercher une installation; on la trouva dès le mois d'avril, rue de Miromesnil, n° 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière. On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.
Dans le vieux Paris, tel qu'il était au commencement de ce siècle, le petit hôtel que Chateaubriand allait habiter, à deux pas du faubourg Saint-Honoré, était presque la campagne. Voici la description qu'il nous en donne:
«Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tollendal et Madame Denain, la mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier, que M. de Lally-Tollendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue où le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait la Butte aux lapins. La butte aux lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné…»
M. et Madame de Chateaubriand s'installèrent dans ce petit hôtel de la rue Miromesnil avec un certain luxe. Joubert, dans une lettre du 10 mai 1804, donne à Chênedollé quelques détails intéressants.
«Madame de Chateaubriand, lui Chateaubriand, les bons Saint-Germain que vous connaissez[9], un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers, logent ensemble rue de Miromesnil dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés du reste».
Immédiatement après son retour à Paris, Chateaubriand avait repris ses relations avec Madame de Custine, et quoiqu'il y eût dans l'esprit de chacun d'eux le souvenir d'un froissement et de très vives contrariétés, une parfaite harmonie se rétablit entre eux. Pour Madame de Custine, la rivalité de Madame de Beaumont n'existait plus; la présence de Madame de Chateaubriand, il est vrai, pouvait lui porter ombrage, mais il semble qu'elle en prit assez facilement son parti. Les relations devinrent plus intimes que jamais; celles de 1803 n'en avaient été que le prélude.
C'est de ce petit hôtel de la rue de Miromesnil que partit la première lettre de la longue correspondance que Chateaubriand entretint avec son amie, et dont jusqu'ici le public n'a connu que quelques rares fragments.
Nous publions quarante lettres inédites de cette correspondance, qui, si nous ne nous trompons, jettent sur l'homme de génie qui les a écrites, et sur la femme aimable à qui elles étaient adressées, une très vive lumière. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de Madame de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° 1er au n° 19, il nous en manque trois qui ont porté les n° 7, 12 et 14. Le n° 7 a été publié par M.A. Bardoux dans son livre sur Madame de Custine; les deux autres probablement n'existent plus. À partir de la dix-neuvième les lettres n'ont plus de numéro d'ordre, et comme, en général, elles ne sont pas datées, le classement en est quelquefois difficile.
Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.
Cette correspondance, qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de Madame de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, le libraire de qui nous les tenons en devenait acquéreur.
Voici la première de ces lettres inédites:
Paris, mercredi 30 mai 1804.
J'étais à la campagne quand votre billet de Fervaques m'est arrivé; on avait négligé de m'envoyer à la campagne. Ne soyez pas trop fâchée de mon silence. Vous savez que j'écris malgré mes dégoûts pour le genre épistolaire, et vous avez fait le miracle. Je m'ennuie fort à Paris et j'aspire au moment où je pourrai jouir encore de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! Comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai un effort pour courir un peu tout autour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée: Il voyagea bien loin, bien loin (et les enfants aiment qu'on appuie sur le mot loin), et il arriva à Fervaques. Là logeait une fée qui n'avait pas le sens commun. On la nommait la princesse Sans-Espoir, parce qu'elle croyait toujours, après deux jours de silence, que ses amis étaient morts ou partis pour la Chine et qu'elle ne les reverrait jamais. J'achèverai l'histoire dans le département du Calvados.
Mille joies, mille souvenirs, mille espérances. Je vous verrai
bientôt. Écrivez-moi. Embrassez nos amis: Ecrivez à Fouché.
À Madame de Custine, née Sabran, au château de Fervaques, par
Lisieux, Calvados.
Remarquons ce passage: «J'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis!» Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec Madame de Chateaubriand et à la répugnance que «la vie de ménage» lui inspirait. Il a même dit quelque part, que c'est pour échapper à ce sort et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique et qu'il était parti pour Rome. Retombé sous le joug, un peu malgré lui, quels regrets de la liberté perdue, le pauvre oiseau prisonnier n'exhale-t-il pas!
Plus tard, quand René aura dépassé la saison des orages et que les années auront apporté le calme à cette âme troublée, il tiendra un tout autre langage, et rendant à Madame de Chateaubriand un solennel hommage, il inscrira clans les Mémoires d'outre-tombe ces graves paroles:
«Retenu par un lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force de mes devoirs.»
Chateaubriand termine sa lettre, ainsi que plusieurs autres de celles qui vont suivre, en demandant à son amie d'écrire à Fouché, alors ministre de la police. C'est en faveur de M. Bertin l'aîné, et non de Chênedollé, comme on l'a cru, qu'il réclamait cette intervention.
Sur ce point quelques mots d'explication sont nécessaires. M. Bertin fut persécuté comme royaliste pendant la Révolution. En 1800, sous prétexte de quelque complot, il fut arrêté par mesure administrative et enfermé dans la prison du Temple. Mais il ne subit aucun jugement, aucune condamnation. Il quitta le Temple pour être relégué à l'île d'Elbe. Le républicain Briot, qui remplissait dans cette île des fonctions administratives, lui accorda, ou plutôt lui fit accorder la permission d'achever son ban en Italie, où la résidence de Florence, puis celle de Rome lui fut assignée.
C'est à Rome que M. Berlin se lia d'une étroite amitié avec Chateaubriand. C'est lui qui, sur la demande de son ami, alla, comme nous l'avons dit, jusqu'à Milan au devant de Madame de Beaumont, et qui la conduisit à Florence où Chateaubriand l'attendait.
Il assista à la mort de cette noble et malheureuse femme, épisode que les Mémoires d'outre-tombe, ont retracé dans des pages si sublimes, les plus éloquentes que Chateaubriand ait écrites et qui assurent au souvenir de son amie la pitié et le respect de la postérité.
Enfin, c'est M. Berlin qui a donné l'idée du bas-relief que
Chateaubriand fit élever à Rome sur la tombe de Madame de Beaumont.
Chateaubriand se plaisait à rappeler les débuts de sa liaison avec
Berlin l'aîné: «C'est avec lui, disait-il, que je visitai les ruines de
Rome, et que je vis mourir Madame de Beaumont, deux choses qui ont lié
sa vie à la mienne[10].»
Las de l'exil et de ses sollicitations sans résultat pour obtenir son rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France, sans autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait délivré complaisamment à Rome.
Cela se passait au commencement de 1804, au moment même où
Chateaubriand, de son côté, quittait Rome et rentrait à Paris.
Bertin, qui, malgré son passeport, n'était pas en règle, fut obligé de se tenir caché, après son retour, tantôt dans sa maison de la vallée de Bièvre, tantôt à Paris.
C'est pour ce proscrit, pour «son ami malheureux, injustement persécuté» que Chateaubriand demande avec instance à Madame de Custine d'intercéder auprès de «son grand ami» Fouché.
On a pensé que ces sollicitations étaient réclamées en faveur de Chênedollé; mais elles ne pouvaient s'appliquer à lui qui n'était alors ni persécuté, ni malheureux, qui n'avait rien à démêler avec la police et pour qui Fouché ne pouvait rien à aucun titre; de plus, à cette époque Chênedollé n'était pas encore connu de Madame de Custine, à qui il ne fut présenté que le 15 août suivant par Chateaubriand.
Quoique M. Bertin ne soit nommé dans aucune des lettres, c'est bien de lui et non de Chênedollé qu'il s'agit; la suite de la correspondance ne permet aucun doute à cet égard.
On se demande quelles relations pouvaient exister entre Madame de Custine, la patricienne, victime de la Terreur, et Fouché, le jacobin terroriste, car c'est bien de Fouché, l'ancien oratorien, du proconsul de la Convention nationale qu'il s'agit ici, du Fouché après les crimes, comme dit Sainte-Beuve.
Madame de Custine avait miraculeusement échappé à l'échafaud, mais tous ses biens et ceux de sa famille avaient été confisqués. Elle avait été détenue dans la prison des Carmes, où elle s'était liée d'amitié avec Joséphine de Beauharnais. Joséphine devenue la femme du général Bonaparte recommanda son amie à Fouché, ministre de la police à l'époque du dix-huit Brumaire.
L'ancien collègue de Collot d'Herbois, Fouché, s'efforçait alors, sinon d'oublier son passé, du moins de le faire oublier aux autres, en affectant une modération relative: «Aucune des mesures exigées par la sûreté publique, disait-il, ne commande aujourd'hui l'inhumanité,» comme si l'inhumanité et l'atrocité des meurtres pouvaient jamais être commandées par la sûreté publique.
Il avait rendu, paraît-il, de grands services à Madame de Custine et lui avait fait restituer la partie de ses biens que l'État n'avait pas vendue. En 1804, Fouché, devenu ministre de la police, était resté son ami. Nous n'avons rien de leur correspondance avant 1814, mais les lettres qu'il lui adressa à cette date ont été publiées[11]; elle contiennent des formules d'une familiarité qu'on regrette d'y rencontrer.
Quoi qu'il en soit, Madame de Custine écrivit à Fouché, suivant la demande qui lui en était faite. Chateaubriand l'en remercie quelques jours après par la lettre suivante:
Mille remercîments de votre lettre à F… (Fouché). Mille remercîmens de vos souvenirs. J'irai certainement à Fervaques. Vos bonnes gens pourtant me touchent peu, et la race humaine est si méchante que je commence à ne plus m'en soucier du tout. Vous vivez en paix! et nous, nous sommes très malheureux ici. Je n'ai, je vous assure, pas le courage de vous parler de moi, de nos projets. J'ai l'esprit trop préoccupé. Ma vie est fort triste ici. Je vais errer dans le champ de blé qui est à notre porte, et quand j'ai entendu chanter l'alouette, je rentre pour voir un nid de merles, qui est dans mon jardin et dont les petits viennent de s'envoler. Ils sont bien heureux. Vous voyez que nous sommes tous deux occupés d'oiseaux.
Tresnes a fait une très vilaine action, je me réserve de lui en parler à la campagne.
Je pars à l'instant pour Champlatreux et je vais passer deux jours chez Mathieu[12]. Je n'y porte pas des dispositions fort gaies, et je ne sais si je pourrai y rester même ces deux jours, tant il y a d'incertitude dans mes idées, et de tristesse dans le fond de mon âme.
J'attends des lettres de vous; elles me consolent et me font franchir avec moins d'ennuis les moments que je dois encore passer loin de vous.
Mille choses aux amis.
Jeudi, 18 Prairial (7 juin 1804).
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Madame de Custine avait quitté la rue Martel, où elle demeurait en 1803, pour la rue Verte, au coin de la rue de Miromesnil, en face du petit hôtel qu'habitait Chateaubriand. Le champ de blé «qui est à notre porte» fait allusion à la proximité de leurs demeures. Aussi Chateaubriand a-t-il soin de souligner le mot.
Il s'agit dans cette lettre du Marquis de Tresne, traducteur de Virgile et de Klopstock, le même qui, en 1795, à Hambourg, pendant l'émigration, présenta son ami Chênedollé à Rivarol. La liaison qui en résulta fait l'objet d'un récit très intéressant de Chênedollé, que Sainte-Beuve a reproduit dans le second volume de Chateaubriand et son groupe littéraire. Nous ignorons quelle est la très vilaine action du Marquis de la Tresne à laquelle Chateaubriand fait allusion.
* * * * *
Les lettres de Chateaubriand se succèdent rapidement. En voici une pleine d'enjouement et de charmants détails qui a sa place marquée dans sa vie littéraire, parce qu'elle précise la date, presque le jour, du 7 au 18 juin 1804, où vint éclore dans son génie la première pensée du poème des Martyrs. C'est dans ce petit hôtel de la rue de Miromesnil qu'il en écrivit les premières lignes; c'est sous les ombrages des jardins, de Monceaux qu'Eudore, Valléda, Cymodocée lui apparurent pour la première fois.
Il fait sur le ton du badinage l'analyse de la première ébauche encore informe qui bientôt se dessinera, prendra corps, et d'où, malgré les défauts évidents du livre, jailliront des flots de poésie, d'éloquence et de passion dans le plus beau langage qu'on ait parlé depuis le XVIIe siècle.
C'est aussi sur le ton du badinage qu'il répond au récit que Madame de Custine lui a fait de la première communion de son fils Astolphe, à Fervaques. Une idée sérieuse cependant, un sentiment élevé et sincère, dont il faudra toujours tenir compte quand on jugera Chateaubriand, se dégage de ses paroles légères et termine la lettre par une note grave.
Paris, 29 Prairial (18 juin),
Eh! bien, vous voilà donc bien triste! Et pourquoi? Parce que vos oiseaux sont morts! Eh! qui est-ce qui ne meurt pas? Parce que mes merles se sont envolés? Vous savez que tout s'envole à commencer par nos jours. Ceci ressemble à de la poésie, et l'on voit bien que je griffonne quelque chose. Je vous porterai les deux premiers livres de certains martyrs de Dioclétien dont vous n'avez aucune idée. C'est une jeune personne infidèle comme il y en a tant (mais ici fidèle signifie chrétienne, et infidèle le contraire). C'est un jeune homme très chrétien, autrefois très perverti, qui convertit la jeune personne; le diable s'en mêle, et tout le monde finit par être rôti par les bons philosophes du siècle de Dioclétien, toujours pleins d'humanité.
Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu; heureusement l'inspiration vient rarement. Voilà qu'au lieu d'aller courir tout autour de Paris, comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer à rien, croyant que mon ménage, qui me coûte douze mille francs par an, ira toujours, quoique je n'aie pas un sou.
Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde! Pour moi, je ne voudrais pas le réformer, il va si bien! Savez-vous que je ne me soucie guère de votre communion? Je trouve que vous l'avez fait faire trop précipitamment à votre fils. Je parierais qu'il ne sait pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en blanc étaient crasseuses, le curé est une bête, tout cela est clair. Tout cela n'est bon que lorsque les enfants ont été longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur première communion non par devoir d'usage, mais par religion. Vous faites communier votre fils qui n'observe pas seulement la simple loi du vendredi et qui ne va peut-être pas à la messe le dimanche.
Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un père de l'église, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement.
Adieu, chère, humiliez-vous devant cette folle lettre. Attendez-moi à Fervaques vers la fin de juillet; écrivez-moi et écrivez à Fouché.
Mille choses aux amis.
À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.
Il faut avouer que, malgré cette dernière phrase, Chateaubriand, pour un père de l'Église, manque un peu trop de sérieux. Madame de Custine lui avait fait, sans doute, de la première communion de son fils un tableau médiocrement édifiant: Chateaubriand accepte son récit (et en cela il a tort); puis s'élevant à des considérations plus hautes, il lui reproche de n'avoir pas suffisamment préparé son fils à ce grand acte de la vie religieuse (et en cela il a raison).
Probablement il ne connaissait pas et n'avait jamais vu le prêtre que, sur le rapport de Madame de Custine, il traite si dédaigneusement, c'était l'abbé François Millet, qui, chapelain à l'époque de la Révolution, avait refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Il émigra en Angleterre et subit les dures années de l'exil, comme Chateaubriand lui-même, qui a pu le rencontrer sans le connaître dans les rues de Londres. Rentré en France le 13 Messidor an V (1er juillet 1797) après la Terreur, il fut installé curé de Fervaques le 22 Ventose an XI (13 mars 1803), et mourut le 23 juin 1807.
Rien ne prouve que cet ecclésiastique, qui a souffert pour la foi, soit responsable et du costume un peu rustique des petites filles en blanc, et de la mauvaise préparation du jeune marquis. Si cet enfant a fait sa première communion plutôt par devoir d'usage, que par religion, à qui la faute?
Madame de Custine ne montra pas, à ce qu'il paraît, un goût très prononcé pour le plan des Martyrs. Chateaubriand va lui répondre à ce sujet. Il n'en continuait pas moins son travail avec activité, puisque dès le 20 juin, il en lisait le premier livre à Champlatreux. Voici en effet ce que, à cette date, M. Molé écrivait à Joubert:
Chateaubriand est ici avec sa femme. Ils y sont fort aimables et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec grand plaisir.
Nous verrons par la lettre qui suit que Madame de Custine avait écrit à Fouché en faveur de Bertin, et que cette démarche produisit quelques promesses, qui restèrent sans résultat.
Chateaubriand annonce sa visite à Fervaques pour la fin du mois de juillet.
Vous avez bien tort de me prêcher sur mon goût pour mon nouvel ouvrage. Cela ne me dure guères, et j'ai déjà tout laissé là depuis une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et goût, il faut être dans une position sinon très brillante, du moins tranquille; et ce n'est pas quand on est sans avenir, qu'on travaille pour un avenir qui ne viendra pas. D'ailleurs il faudrait beaucoup de livres, beaucoup d'études, beaucoup de chimères pour me faire oublier les personnes que j'aime.
Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour mon ami[13], comme on nous l'a promis. Il est à la campagne, et il ne me paraît pas que sa position soit changée.
Je vous ai donné ma parole d'aller vous voir, et certainement je ferai le voyage, selon toutes les apparences vers la fin du mois de juillet où nous entrons demain. Vous savez que je ne suis pas libre, et il peut arriver tel accident de route on d'affaires qui me retarde de huit ou dix jours. Il suffit que je sois sûr de vous voir pour que vous ne m'accusiez pas de mensonge.
Vous voyez par le ton de ce billet que je suis très sérieux et fort triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied.
Bonjour, chère. Je suis charmé que vous soyez heureuse dans votre bon château, et j'ai grande envie de vous y voir.
Mille choses à nos amis.
Vendredi, 29 juin.
Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.