CHAPITRE PREMIER.

Le portrait et la légende.—Deux camps opposés.—Le mariage de Chateaubriand.—L'émigration.—Le salon de Madame de Beaumont.—Le Génie du christianisme.—Voyage en Bretagne.

Ce n'est pas seulement par les oeuvres littéraires qu'ils livrent au public et qu'ils composent en vue de la postérité qu'il faut juger les grands écrivains. Sans doute leurs oeuvres capitales, celles dont la célébrité retentit à travers les siècles, suffisent pour faire apprécier la nature de leur talent, pour mettre en relief les qualités maîtresses de leur génie, et les classer dans l'une ou l'autre des sphères de l'intelligence, suivant que l'imagination ou le raisonnement prédomine en eux, et en fait des poètes ou des philosophes, des hommes d'État, des orateurs ou des historiens. On connaît d'eux, par leurs livres, l'homme public, au plus haut degré de puissance où ses qualités spéciales ont pu l'élever, mais son caractère, les tendances particulières de son esprit, sa nature intime, l'homme privé, en un mot, ne nous sont entièrement révélés que par les plus secrets détails de sa biographie, par sa correspondance, surtout par celle qu'il n'a point écrite pour le public.

Et cette étude de l'homme intérieur n'est pas un travail de pure curiosité: combien d'erreurs ce genre de recherches ne rectifient-elles pas? Ne sont-elles pas indispensables pour bien comprendre un écrivain dans ses oeuvres, même les plus élevées? Comment fera-t-on disparaître, par exemple, si ce n'est par ces documents intimes, ce qu'il y a de contradictoire et d'inconciliable entre le portrait généralement adopté et qui devient légendaire d'un Chateaubriand dur, morose, fantasque, égoïste, et ses oeuvres empreintes d'une sensibilité si vive et de sentiments si élevés? Ceux de ses amis qui l'ont le mieux connu nous le peignent, au contraire, doué des qualités les plus charmantes, la cordialité et l'enjouement, d'une constance inaltérable dans ses engagements, d'une générosité habituellement prodigue jusqu'à l'excès, et personne plus que lui n'aurait eu le droit d'écrire, comme il l'a fait: «Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et ceux de demain.»

Autour de la mémoire de Chateaubriand se sont formés deux camps opposés; dans l'un, admiration sans bornes, dans l'autre, dénigrement et implacable condamnation de l'homme et de ses oeuvres. En quoi il n'est pas probable que, d'un côté ou de l'autre, tous se trompent absolument, mais chacun examine le même sujet par un côté différent. Chateaubriand était un poète, non un penseur et un politique; aussi en littérature a-t-il donné des tableaux et des descriptions dans le style propre à la poésie, qui est le langage de l'émotion. Qu'y a-t-il d'étonnant, si l'on exige de lui la profondeur d'une savante analyse, qu'on s'aperçoive aussitôt qu'il remplace en général le raisonnement par des images? C'est en vain, par exemple, qu'on chercherait dans le Génie du christianisme une savante apologie, une démonstration théologique qui ne s'y trouve pas, et que l'auteur n'avait pas entreprise. Renfermé dans sa sphère, il est resté poète, et, dans ces limites, il a créé un chef-d'oeuvre.

En politique, il en est de même. La poésie et la politique diffèrent essentiellement par leur objet et par la langue même qu'elles emploient. La poésie, peu importe qu'elle s'exprime en vers ou en prose, vit dans la sphère des idées les plus générales. La politique, au contraire, n'a pour objet que des idées particulières, et en cela, elle est inférieure à la poésie; elle ne s'exerce que sur des faits accidentels et contingents. Aussi, le poète, sortant de son domaine pour entrer dans celui de la politique, pourra bien y apporter les idées générales et les plus hautes aspirations, mais il se sentira toujours mal à l'aise dans la succession des faits variables qui forment le champ indéfini de l'expérience.

Cette préoccupation des images et de la forme poétique poursuivait Chateaubriand jusque dans ses études. Il n'avait pas l'érudition d'un savant, mais il possédait des connaissances variées très étendues. Il avait beaucoup étudié les littératures antiques; il citait les poètes grecs avec une évidente prédilection, beaucoup moins souvent les poètes latins et plus rarement encore les prosateurs, les historiens ou les philosophes. C'est avec les poètes de la Grèce qu'il était en communion d'idées; c'est, auprès d'eux qu'il cherchait avec délices la beauté des formes, la variété et la magnificence des images et les secrets d'une harmonie qui n'a été surpassée dans aucune autre langue. Il puisait surtout avec amour à cette source charmante d'inspirations poétiques qui s'appelle l'Anthologie grecque. Assurément, il aurait applaudi à l'opinion exprimée par un savant de nos jours: «L'antiquité gréco-latine, disait Littré, avait amassé des trésors de style sans lesquels rien d'achevé ne devait plus se produire dans le domaine de la beauté idéale. L'art antique est à la fois un modèle et un échelon pour l'art moderne[1].

La politique, la religion, la poésie ont contribué dans des proportions diverses à soulever contre Chateaubriand l'hostilité persévérante dont nous avons parlé. En politique, le parti libéral, tout en cherchant et en parvenant à l'attirer dans son sein et à l'y retenir, n'a point oublié ses débuts autoritaires et absolutistes, ni son retour, après 1830, aux idées légitimistes, dont il est encore aujourd'hui considéré comme le représentant. Le parti royaliste, de son côté, lui garde rancune de son évolution vers le libéralisme, de ses intimités avec le parti républicain, et fait peser, sur ce qu'il appelle sa défection, la responsabilité de la chute d'un trône. Il n'a donc satisfait personne; il n'est resté l'homme d'aucun parti; et cela se comprend de la part d'un poète: l'imagination seule est un guide trompeur, dont la base est fragile, et qui flotte au hasard parmi les tempêtes de la politique.

Ce que l'esprit de parti surtout n'a pu lui pardonner, ce sont ses sentiments religieux; on en a discuté l'orthodoxie, on en a même contesté la sincérité, et le plus éminent critique de notre temps, mais le moins orthodoxe des hommes, Sainte-Beuve, s'est attaché avec une sorte d'acharnement à démontrer que Chateaubriand n'était même pas chrétien, et que toute sa religion formée d'images, de tableaux et de poésie, n'était qu'une oeuvre d'imagination, presque une hérésie, en contradiction directe avec les dogmes et l'austérité du christianisme. Nous ne discuterons pas cette thèse, assez étrange sous la plume de son auteur; nous ferons seulement observer que le sentiment religieux ne procède pas uniquement des facultés de la logique et du raisonnement, mais qu'il peut tout aussi bien trouver sa source dans les sentiments du coeur et les aspirations de l'imagination. Chateaubriand n'était pas un dialecticien, c'est évident, mais il était poète, et rien ne s'oppose à ce qu'un poète soit un chrétien. Le coeur, a dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît point: on le sait en mille choses.

Chaque incident de sa vie, ses actions, ses intentions, ses rapports avec sa famille, sa conduite envers Madame de Chateaubriand, tout a servi de texte aux incriminations, disons mieux: aux condamnations portées contre lui.

Cependant la grande figure de Chateaubriand a survécu à toutes les critiques fondées ou non, et au dénigrement de parti pris contre sa personne et contre ses oeuvres. C'est que, en effet, si l'on fait abstraction des côtés faibles qu'on trouve chez tous les hommes autant ou plus qu'en lui, si, dans son style, on passe condamnation sur l'exagération de quelques-unes de ses images, en faveur de toutes les autres, qui sont fort belles, il restera toujours dans ses oeuvres l'empreinte d'une puissante faculté créatrice, d'une inspiration supérieure qui anime tous les sujets, les agrandit et les domine, un souffle poétique qui les parcourt et les élève jusqu'à l'idéal, une sorte de divination spontanée qui devance et prédit les événements. Amour du grand et du beau, noblesse et générosité des sentiments, horreur instinctive de tout ce qui est vil et bas, tels sont quelques-uns des traits qui caractérisent le génie de Chateaubriand.

Nous n'entreprendrons pas de rectifier toutes les erreurs que nous venons de signaler, ni d'écrire dans ce but l'histoire complète d'une vie que les Mémoires d'outre-tombe nous font parfaitement connaître. Notre tâche est plus bornée: nous voulons seulement apporter quelques documents nouveaux et inédits sur une période de vie intime, période limitée, mal connue, et par suite mal comprise.

Cette période est celle de la liaison qui a existé entre Madame de
Custine et Chateaubriand.

Mais pour placer les faits dans leur vrai jour, il est nécessaire de nous arrêter sur quelques-uns, des événements qui l'ont précédée, et qui expliquent la situation personnelle de Chateaubriand à l'époque où elle a commencé.

Nous avons donc à parler d'abord de son mariage, dont l'histoire a été si étrangement défigurée qu'un écrivain l'a qualifié récemment de «singulier mariage» sur la foi d'un récit qui exige une rectification, une réfutation péremptoire.

* * * * *

Suivons d'abord, en le résumant, le récit que Chateaubriand fait de son mariage dans les Mémoires d'outre-tombe.

Mademoiselle Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dix-sept ans, orpheline de père et de mère, demeurait à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand'père, M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Un mariage fut décidé par les soeurs de Chateaubriand entre elle et leur frère. Le consentement des parents de la jeune fille fut facilement obtenu, dit Chateaubriand. Un oncle paternel, M. de Vauvert, seul faisait opposition. On crut pouvoir passer outre. La pieuse mère de Chateaubriand exigea que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté. Le mariage eut lieu secrètement. M. de Vauvert en eut connaissance et porta plainte. Sous prétexte de rapt et de violation de la loi, Céleste de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut enlevée, au nom de la justice, et mise au couvent de la Victoire à Saint-Malo, en attendant la décision des tribunaux.

La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au civil, ajoute Chateaubriand. M. de Vauvert se désista. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Madame de Chateaubriand sortit du couvent, où sa soeur Lucile s'était enfermée avec elle.

Tel est le récit de Chateaubriand; il est confus, embarrassé, manque sur certains points d'exactitude; sur d'autres, il est en contradiction avec des documents authentiques. Mais Chateaubriand n'était pas un homme de loi, et par conséquent il ne faudrait pas exiger de lui la précision d'un procureur sur les questions de légalité et de procédure que son mariage a soulevées.

Il y a plusieurs rectifications à faire à son récit.

La famille de Lavigne, contrairement à l'assertion des Mémoires, ne donnait pas son consentement. Cependant on passa outre; il n'y eut pas de publicité, pas de bans publiés; qui les aurait publiés, puisque, au plus fort du schisme introduit dans l'Église par la Constituante, les prêtres non assermentés n'avaient plus d'église, qu'ils étaient forcés de fuir ou de se cacher, et qu'ils n'étaient pas plus compétents pour la publication des bans que pour la célébration du mariage même? La bénédiction nuptiale, celle que Chateaubriand appelle la première (il y en eut donc une seconde!), fut donnée sans l'accomplissement d'aucune des formalités prescrites par la loi alors en vigueur[2].

Il ne faut donc pas s'étonner que sur la plainte des parents de Mademoiselle de Lavigne, de M. de Vauvert ou de tout autre, la justice se soit émue et ait commencé contre Chateaubriand une procédure pour rapt, enlèvement de mineure, violation de la loi, comme le disent les Mémoires d'outre-tombe.

Mais les choses en étant venues à ce point, la famille, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice, se prêtant aux circonstances, accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal.

C'est, en effet, ce qui eut lieu. Dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, ou avec dispense régulière de publications, célébra publiquement le mariage de François-Auguste de Chateaubriand et de Céleste de Lavigne. Acte en fut dressé le jour même, 19 mars 1792, et c'est cet acte qui, au point de vue légal, constitue l'état civil des deux époux.

Le mariage ainsi célébré par le prêtre compétent, le tribunal correctionnel, saisi d'une plainte qui se trouvait désormais sans objet, n'avait plus qu'à prononcer une ordonnance de non-lieu, ou un acquittement. Mais Chateaubriand a eu tort de dire que la cause a été plaidée et que le tribunal a jugé valide, au civil, la bénédiction nuptiale du prêtre insermenté; aucun tribunal n'aurait pu valider un mariage célébré sans publications, sans publicité, par un prêtre incompétent, c'est là une première erreur des Mémoires; c'en est une seconde de prétendre que le curé constitutionnel, grassement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale: il réclama si bien que, la considérant comme non avenue, il administra la seconde, ainsi que les registres de l'état civil de Saint-Malo en font foi.

Comment expliquer cependant que les Mémoires d'outre-tombe aient donné une version si peu exacte des faits? La réponse est facile: mariés légitimement, mais non légalement, par le prêtre insermenté qu'ils avaient choisi, contraints par des poursuites judiciaires, M. et Madame de Chateaubriand ont dû se soumettre, comme à une formalité imposée, à la bénédiction du prêtre qu'ils considéraient comme schismatique; mais tout en cédant à la nécessité, comme ils l'ont fait, ils n'ont pas moins continué à reconnaître, dans leur for intérieur, leur première bénédiction nuptiale comme le seul, le vrai lien religieux qui avait formé leur union, et il a répugné sans doute à Chateaubriand de faire l'aveu dans ses Mémoires qu'il ait pu être marié par un prêtre schismatique.

Les mêmes faits, à cette époque, ont dû se produire fréquemment. C'était une conséquence inévitable de cette constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante. Les populations, surtout dans la Bretagne restée fidèle à ses prêtres persécutés, les suivaient hors des villes jusque dans les lieux déserts pour entendre la parole de Dieu et recevoir d'eux les secours de la religion. Que de mariages bénis par eux n'a-t-il pas fallu faire régulariser ensuite pour se mettre en règle avec la loi civile!

Il n'y a donc rien d'étrange, comme on l'a prétendu, dans le mariage de Chateaubriand, et personne, sans doute, ne s'en serait occupé si son collègue à l'Académie française, M. Viennet, n'avait mis en circulation une historiette que Sainte-Beuve ne pouvait manquer de recueillir et qu'il a reproduite en ces termes:

«M. Viennet, dans ses mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet: «Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force.» Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mademoiselle de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu: «Vous allez maintenant, Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure.» Ce qui fut fait.»

Dans ce récit, la vulgarité du style rivalise avec la fausseté évidente des faits. Par une grossière mascarade, on fait du prêtre orthodoxe appelé par la famille un domestique de Chateaubriand, qui à cette époque n'avait certainement pas de domestiqués à son service personnel. Quant à ce mariage exigé par l'oncle Buisson, le pistolet au poing, c'est une pure et absurde invention: ce mariage n'aurait pas été plus régulier que le précédent, puisqu'il eût été clandestin et illégal, et que, de nouveau, il aurait fallu recourir, pour arriver à la légalité, à un troisième mariage, celui du curé constitutionnel. Or, en fait de mariages, il n'y en a eu que deux: celui du prêtre orthodoxe, qui a donné lieu aux poursuites, et celui du curé constitutionnel, célébré publiquement, régulièrement et dont l'acte existe. Le mariage du curé constitutionnel exclut donc nécessairement le prétendu mariage de l'oncle Buisson.

Mais il y a plus: cet oncle Buisson, «le riche négociant de Lorient», n'a jamais existé: la famille de Lavigne n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée.

Dans une visite que nous fîmes à Sainte-Beuve vers la fin de sa vie, nous lui demandâmes s'il avait quelque document à l'appui du récit de M. Viennet, dont nous lui signalâmes l'invraisemblance.

«C'est là, nous dit-il, tout ce que j'en sais; Viennet racontait cela, à l'Académie, à qui voulait l'entendre, du vivant même de Chateaubriand. Je mis par écrit son récit, et, pour plus de sûreté, je lui communiquai mon manuscrit en le priant de le corriger si j'avais mal rapporté ses paroles. Il n'y changea que quelques mots. Ce manuscrit, portant les corrections de la main de Viennet, je l'ai encore là, dans ce secrétaire… Je vous le montrerai un autre jour.» L'état de souffrance de Sainte-Beuve ne permettait pas d'insister pour qu'il le montrât immédiatement, et, en définitive, nous ne l'avons jamais vu. Peut-être, le retrouverait-on dans les papiers du célèbre critique. C'est le texte même de cette note manuscrite, nous a dit Sainte-Beuve, qu'il a reproduit dans son livre sur Chateaubriand: cependant, dans son «Chateaubriand», Sainte-Beuve ne parle pas de sa note manuscrite, mais il s'autorise de mémoires inédits de Viennet, ce qui n'est pas la même chose. Il y a là une variante que nous ne discuterons pas, mais que nous signalons, sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut.

«Vous devriez, ajouta Sainte-Beuve, tirer au clair cette affaire du mariage de Chateaubriand, en le rapprochant de la législation de l'époque et des documents que vous pourriez vous procurer.» C'est ce que nous avons fait, et c'est sur des informations précises, émanant des sources, les plus respectables, que nous avons écrit les lignes qui précèdent.

* * * * *

Marié au mois de mars 1792, Chateaubriand partit de Saint-Malo pour l'émigration, trois mois après, dans le courant de la même année. Toute sa famille approuvait sa détermination. Deux de ses soeurs, Lucile (plus tard Madame de Caux) et Julie (Madame de Farcy), en compagnie de la jeune Madame de Chateaubriand, le conduisirent jusqu'à Paris. Ils descendirent tous quatre à l'hôtel de Villette, impasse Férou, près des Jardins du Séminaire Saint-Sulpice; des chambres y avaient été retenues. Ils y demeurèrent quelque temps, ensemble, et le 15 juillet 1792, Chateaubriand s'achemina vers l'Allemagne où il rejoignit l'armée des princes.

C'est alors que commença entre les deux époux une longue séparation de huit ou dix années. La malignité en a fait un chef d'accusation contre Chateaubriand; on lui a reproché, avec une apparence de raison, d'avoir oublié pendant trop longtemps qu'il était marié! Pour les huit premières années, tant que dura l'émigration, l'accusation n'est pas fondée: cette séparation était une conséquence forcée. Chateaubriand émigré passa d'Allemagne en Angleterre et ne rentra en France qu'au printemps de 1800. Jusque-là tout s'explique et se justifie.

Mais pour la période qui suivit, de 1800 à 1804, il ne semble guère possible de trouver une raison suffisante. Pendant ces quatre années, il n'y eut cependant pas de rupture; M. et Madame de Chateaubriand se virent quelquefois, assez rarement, et restèrent, croyons-nous, en correspondance. Mais ils demeurèrent séparés et ne reprirent pas là vie commune.

Au surplus voici les faits.

Immédiatement après son retour de l'émigration, Chateaubriand écrivit à sa famille pour l'informer de son arrivée. Sa soeur aînée, la comtesse de Marigny, se rendit la première auprès de lui. Puis, Madame de Chateaubriand vint à son tour: «Elle était charmante, dit Chateaubriand, et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis.» Il est possible qu'à cette époque, en 1800, les ressources manquassent pour former une installation.

Mais après la publication d'Atala, en 1801, et surtout après le Génie du Christianisme, les circonstances avaient dû changer. Pourquoi la réunion des époux ne se fit-elle pas alors? Ce point est resté obscur; aucune correspondance, aucun écrit de cette époque ne nous est parvenu. Mais il ne faut peut-être pas en chercher l'explication seulement dans les relations très mondaines de Chateaubriand, et l'influence qu'elles exercèrent sur sa conduite. Pour éclairer, autant qu'il est possible, cette période, nous dirons seulement que la charmante et fidèle amie de Madame de Chateaubriand, Lucile, passa à Paris une partie de l'année 1802, qu'elle était en relation avec Chênedollé, le confident le plus intime, à cette époque, des secrets de son frère, qu'elle faisait partie de la société de Madame de Beaumont, qu'entre Paris et Saint-Malo, elle servait d'intermédiaire et maintenait ainsi un lien d'intimité entre deux personnes qui lui étaient également chères: son frère et sa jeune belle-soeur.

M. et Madame de Chateaubriand se virent de nouveau à la fin de 1802, en Bretagne où Chateaubriand fit un court séjour de vingt-quatre heures. Il était question, en ce moment, de sa nomination prochaine au poste de secrétaire d'ambassade à Rome, et l'on comprend qu'il fût pressé de rentrer à Paris où sa présence était nécessaire. Mais que s'est-il passé pendant ce séjour, si court fût-il? Aucune lettre, aucun document ne nous l'apprend. Peut-être pourrait-on suppléer à ce silence au moyen de traditions de famille qui paraissent exister, mais qui n'ont pas été et ne seront probablement jamais divulguées. Le champ reste ouvert aux conjectures[3].

La seule chose qui soit connue, c'est la conclusion de cette entrevue: il y fut convenu que Madame de Chateaubriand rejoindrait son mari à Rome. Joubert parlait de l'y accompagner.

Mais, comme nous le verrons, ce projet ne fut pas exécuté. C'est seulement au printemps de 1804 que M. et Madame de Chateaubriand se trouvèrent enfin réunis à Paris pour ne se plus quitter.

* * * * *

Il nous faut maintenant retourner sur nos pas et reprendre notre récit un peu plus haut.

Après les dures années d'émigration qu'il avait passées à Londres dans la détresse, comme la plupart de ses compagnons d'infortune, et pendant lesquelles il avait trouvé le moyen de secourir des hommes encore plus malheureux que lui, Chateaubriand rentra en France, comme nous l'avons dit, au mois de mai de l'année 1800. Il débarqua à Calais avec un passeport au nom de Lassagne. Madame Lindsay et son parent Auguste de Lamoignon l'amenèrent à Paris, et Madame Lindsay l'installa d'abord dans un petit hôtel des Ternes, voisin de sa demeure. Fontanes, avec qui il s'était lié à Londres, vint aussitôt l'y chercher, l'emmena chez lui, rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch, le présenta à Madame de Fontanes, et le conduisit chez son ami Joubert, qui demeurait près de là dans la même rue. Joubert lui donna, pendant quelques jours, une hospitalité provisoire. Chateaubriand le quitta bientôt et, toujours sous le même pseudonyme, loua un entresol dans la rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.

On ne pouvait faire un pas dans ce Paris de la fin du siècle, sans se heurter aux souvenirs de la Terreur; devant l'émigré rentré de la veille, ces souvenirs se dressaient tout sanglants à la place de la Révolution, où son frère et sa belle-soeur, avec tant d'autres illustres victimes, avaient été immolés. Ces scènes horribles où l'on voyait, comme disait son concierge de la rue de Lille, «couper la tête à des femmes qui avaient le cou blanc comme de la chair de poulet,» étaient présentes à tous les esprits et la populace en regrettait encore l'affreux spectacle.

C'est pendant ces tristes jours que Chateaubriand, sans ressources, à peu près sans domicile, inconnu de tous, se cachant sous un nom d'emprunt, en attendant sa radiation de la liste des émigrés, fut présenté à Madame de Beaumont, dont le salon, rue Neuve-de-Luxembourg, en face des jardins du Ministère de la Justice, était ouvert, en ce temps de renaissance sociale, à une société peu nombreuse, mais très choisie et composée d'hommes politiques, de littérateurs, d'artistes, déjà connus ou dont le nom était destiné à la célébrité.

Chateaubriand se mit au travail avec ardeur, et bientôt il publia (1801) le roman d'Atala. Le succès de ce livre, qui ouvrit à la littérature des voies nouvelles et inaugura le romantisme, est trop connu pour que nous en retracions l'histoire; les éditions se multiplièrent rapidement, et son auteur, inconnu la veille, devint la célébrité du lendemain. Cependant les critiques ne manquèrent pas au nouvel ouvrage et à son auteur que l'amitié passionnée et le dévouement enthousiaste de Madame de Beaumont soutinrent au milieu de tous les orages.

Il en fut de même pour le Génie du Christianisme qu'il publia l'année suivante. Madame de Beaumont lui offrit, pendant l'été de 1801, l'hospitalité dans sa maison de campagne de Savigny. C'est là, sur les bords de l'Orge, sous les auspices et l'inspiration de cette femme aimable, dont l'âme était si forte et l'imagination si brillante, que le Comte de Marcellus la jugeait supérieure même à Lucile; c'est là que le Génie du Christianisme fut terminé. Madame de Beaumont servait de secrétaire au poète, lui procurait les livres dont il avait besoin, et assistait, ravie, à toutes les vibrations de ce style magique qui, disait-elle, «lui faisait éprouver une espèce de frémissement d'amour, et jouait du clavecin sur toutes ses fibres».

Bien des années plus tard, Chateaubriand, évoquant le souvenir de ces jours heureux de Savigny, écrira dans une de ses plus belles pages: «Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié… La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, Madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau à Rome, j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillantes au-dessus des montagnes de la Sabine. Le lieu où je les ai vues, sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon coeur.»

Mais le temps des souvenirs et des regrets n'était pas encore venu. Après le retour de Savigny à Paris, la société de Madame de Beaumont se retrouva dans le salon de la rue Neuve-de-Luxembourg.

L'année 1802 fut consacrée, comme la précédente, aux travaux littéraires, et à la publication du Génie du Christianisme.

C'est à cette époque, vers le milieu du mois d'octobre, que Chateaubriand entreprit ce voyage de Bretagne dont nous avons parlé. Le 15 octobre il écrivit à Chênedollé:

Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon (du Génie du Christianisme) qui me ruine; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris où votre présence est absolument nécessaire, si vous voulez enfin entrer dans la carrière diplomatique… Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-de-Luxembourg (à Madame de Beaumont) pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra. Jusque-là, je suis à Avignon et je reviens en ligne droite à Paris.

On comprend pourquoi Chateaubriand s'entourait de tant de précautions et de mystères. Ce voyage de Bretagne, qui devait ramener l'infidèle époux aux pieds de la femme légitime, allait peut-être opérer leur rapprochement; Madame de Beaumont, qui ne pouvait se faire à cette idée, nous dit Chateaubriand, aurait éprouvé de mortelles angoisses si elle en avait été avertie.

Comme il l'avait annoncée à Chênedollé, il partit de Paris le lundi 18 octobre. Il se rendit directement à Lyon, où il fut reçu, nous disent les Mémoires d'outre-tombe, par le fils de M. Ballanche, propriétaire, après Migneret, du Génie du Christianisme, et qui devint son ami. «Qui ne connaît aujourd'hui, dit-il, le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher ses regards comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel.» On ne saurait caractériser avec plus d'exactitude et de poésie le talent littéraire de l'auteur d'Antigone.

Peut-être devons-nous à ce voyage de Lyon et aux entretiens de l'auteur avec ses imprimeurs la quatrième édition du Génie du Christianisme, en neuf petits volumes in-12, qui parut en 1804. Cette charmante édition «de l'imprimerie Ballanche père et fils, aux halles de la Grenette», porte pour épigraphe, qui n'a pas été reproduite dans l'édition des oeuvres complètes de 1826, cette phrase de Montesquieu: «Chose admirable! La religion chrétienne qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur en celle-ci. Esprit des Lois, liv. 24, chap. 3[4].»

De Lyon, Chateaubriand passa à Avignon, toujours à la poursuite de son contrefacteur qu'il finit par déterrer en courant de librairie en librairie. Après vingt-quatre heures, ennuyé déjà de poursuivre la fortune, il transigea presque pour rien avec le voleur.

Enfin, après avoir visité Marseille, Nîmes, Montpellier, Toulouse et Bordeaux, il arriva en Bretagne le 27 novembre. Comme nous l'avons dit, il ne resta qu'un jour auprès de sa femme et de ses soeurs.

Dans cette courte entrevue dont il serait si intéressant de connaître les détails, il fut convenu, c'est lui qui nous l'apprend, que Madame de Chateaubriand le rejoindrait à Rome.

Cependant, six mois plus tard, le 25 mai 1803, au moment de partir pour sa destination, il écrit au père de Chênedollé: «Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie. Si vous y consentez, Chênedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j'attends.» Le 8 juin suivant, il écrit à Chênedollé dans le même sens: «Je crois que vous pouvez faire vos préparatifs pour accompagner nos amis cet automne», c'est-à-dire pour les amener à Rome.

Quels étaient ces amis? Quelle était cette personne? Ce n'était évidemment pas Madame de Chateaubriand, car il l'aurait nommée. N'était-ce pas plutôt Madame de Beaumont? Ce voyage de Rome était-il déjà prémédité entre elle et lui, à l'insu de tous leurs amis? Un passage des Mémoires d'outre-tombe donne beaucoup de vraisemblance à cette hypothèse: «La fille de M. de Montmorin (Madame de Beaumont), dit Chateaubriand, se mourait; le climat d'Italie lui serait; disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes. Je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.»

Mais la personne à laquelle les lettres à Chênedollé font allusion pourrait être aussi Madame de Custine, à qui Chateaubriand écrivait précisément à la même époque: «Promettez-moi de venir à Rome.»

Ainsi Chateaubriand, avec une légèreté difficile à justifier, convoquait simultanément trois personnes à le suivre dans la Ville éternelle: Madame de Chateaubriand, Madame de Beaumont et Madame de Custine. Faut-il s'étonner que, tombé par ses propres fautes dans d'inextricables difficultés, il ait, à cette époque, écrit à Fontanes ces lignes équivoques: «Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures. Je compte sur votre amitié pour me tirer de ce bourbier!» Etait-ce bien à lui qu'il appartenait d'alléguer ses chagrins domestiques?

En définitive, c'est Madame de Beaumont qui fit le voyage de Rome. Madame de Custine en fut outrée; nous verrons plus loin comment elle en témoigna son humeur. Quant à Madame de Chateaubriand, elle avait l'âme trop fière pour aller disputer la place à ces deux rivales: elle ne partit pas.

Les années de bonheur passent vite, et malgré toute sa force d'âme, Madame de Beaumont, pour qui Ruthières avait composé cette devise caractéristique: «Un souffle m'agite, rien ne m'abat,» voyait sa santé dépérir; on ne traverse pas impunément les épreuves de la Terreur; le massacre de son père le Comte de Montmorin et de presque toute sa famille lui avait porté à elle-même un coup fatal.

Aussitôt que Chateaubriand l'eut quittée pour se rendre à Rome, comme secrétaire d'ambassade auprès du Cardinal Fesch, Madame de Beaumont quitta Paris pour aller demander aux eaux du Mont-Dore le rétablissement de sa santé. Elle était déjà mortellement atteinte. «Je suis, écrivait-elle à un ami, dans un état de faiblesse qui m'ôte presque la force de désirer et de craindre. Je prends les eaux depuis trois jours. Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit, tant je souffre d'ailleurs, tant je suis anéantie. Il vaudrait autant être morte.»