CHAPITRE IV.
Mort de Madame de Caux.—Le voyage d'Orient.—La Vallée aux
Loups.—Armand de Chateaubriand.—Madame de Custine à Rome.—Le docteur
Korelf.—Fouché duc d'Otrante.
Le jour même où Chateaubriand écrivait à Madame de Custine la lettre qu'on a lue plus haut, mourait à Paris la plus chère de ses soeurs: Lucile, Madame de Caux, dont la santé, longtemps chancelante, n'avait cessé d'empirer depuis que Chateaubriand, trois mois auparavant, avait écrit à Chênedollé: «Lucile est très malade.»
Cette femme illustre a occupé trop de place dans la vie de son frère pour que nous mentionnions sa mort comme un simple incident, sans nous y arrêter, au moins un instant. Un portrait par Chateaubriand, deux lettres d'elle, quelques lignes enthousiastes de Chênedollé, suffiront pour nous faire connaître cette noble figure et nous apprendre à la respecter.
Dans la première rédaction des Mémoires de sa vie, commencée en 1809,
Chateaubriand trace le portrait de Lucile à 17 ans.
«Elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse; son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant… Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie ne paraissait plus au dehors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre.»
Chênedollé, qui lui avait été présenté à Paris en 1802, s'éprit éperdûment de cette âme délicate et passionnée. Il lui demanda sa main; Lucile n'accueillit pas sa demande et lui refusa toute espérance de mariage; mais elle lui accorda son amitié, amitié très tendre, telle que peut être celle d'une femme qui, tout en aimant beaucoup, veut rester chaste et pure. Ce sentiment très particulier, qui n'excluait pas une familiarité respectueuse et reposait sur une confiance sans bornes, est peint admirablement dans cette lettre de Lucile à Chênedollé:
Rennes, ce 2 avril 1803.
Mes moments de solitude sont si rares que je profite du premier pour vous écrire, ayant à coeur de vous dire combien je suis aise que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de l'inquiétude vague et passagère que j'ai sentie au sujet de ma dernière lettre! Je veux encore vous dire que je ne vous écrirai point le motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vous avait engagé à me demander ma parole de ne point me marier. À propos de cette parole, s'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrions être un jour unis, perdez tout à fait cette idée: croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait seulement de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu qui ne doit pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connaissez mes sentiments pour vous: vous ne pouvez aussi douter que je me ferais un honneur de porter votre nom; mais je suis tout à fait désintéressée sur mon bonheur, et votre amie; en voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite envers vous.
Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce que, au premier moment, votre désir à cet égard me sembla comme une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami.
S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes grâces aux muses, que l'assurance de la persévérance de mes sentiments pour vous, vous pouvez vous réconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinités, par erreur, s'oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne puis consulter sur mes productions un goût plus éclairé et plus sage que le vôtre; je crains simplement votre politesse. Quant à mes Contes, c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en sois mêlée, qu'on les a imprimés dans le Mercure. Je me rappelle confusément que mon frère m'a parlé à cet égard; mais je n'y fis aucune attention, ni ne répondis. J'étais au moment de quitter Paris; j'étais incapable de rien entendre, de réfléchir à rien: une seule pensée m'occupait, j'étais tout entière à cette pensée. Mon frère a interprété pour moi mon silence d'une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l'espèce de reproche que vous me faites au sujet de l'impression de mes Contes, puisqu'il me met à lieu de connaître votre soupçon et de le détruire. Soyez bien certain que je n'ai point consenti à la publicité de ces Contes, et que je ne m'en doutais même pas. J'espère que quand vos affaires de famille seront terminées, vous vous fixerez à Paris. Ce séjour vous convient à tous égards, et je voudrais toujours que votre position soit la plus agréable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera temps, me mander votre départ de Paris, afin que je n'y adresse pas mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette ville-ci. Après cette époque, adressez-moi vos dépêches à Fougères, à l'hôtel Marigny.
Quoique vos dépêches soient les plus aimables du monde, ne les rendez pas fréquentes; j'en préfère la continuité. Vous devez être fort paresseux et moi-même je suis fort sujette à la paresse. Je vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupçons à mon égard; cette preuve d'intérêt me sera infiniment précieuse.
Lucie vint de Bretagne se fixer à Paris dans le courant de l'automne. Son frère l'avait établie d'abord dans un appartement de la rue Caumartin, qu'elle quitta bientôt pour aller demeurer rue du faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel, dont Madame de Navarre était la Supérieure. De cette maison de retraite, elle adressait à son frère des lettres pleines d'émotion, empreintes de la plus vive tendresse et d'une exaltation de sensibilité qui touchait au désespoir. Ces lettres passionnées et douloureuses dénotent l'état d'une âme atteinte par de profondes souffrances.
Il n'est pas certain que Lucile ait maintenu jusqu'à la fin le pacte qu'elle avait formé avec Chênedollé et qu'elle soit restée fidèle à cette persévérance de sentiments qu'elle lui avait promise. Une des dernières lettres adressées par elle à son frère, permettrait d'en douter. Voici cette lettre qui peint l'état de cette âme prête à quitter la terre; elle est très touchante:
Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Chènedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux point gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans le monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercié du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est élevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place.
Complétons le portrait de Lucile par quelques lignes que Chênedollé a consacrées à son amie, dès qu'il eut à la pleurer: «Auprès de cette femme céleste, je n'ai jamais formé un désir; j'étais pur comme elle; j'étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d'elle. C'était l'espèce de bonheur que j'aurais goûté auprès d'un ange… Celui qui n'a pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de délicat dans le coeur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne. Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne; ce coeur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a fini par dévorer sa vie[31].»
* * * * *
Pendant le séjour de son frère à Villeneuve, Madame de Caux changea encore une fois de résidence. Où alla-t-elle? Nul ne le sait. Mais les soins du bon Saint-Germain, l'ancien domestique de Madame de Beaumont, la suivirent partout. Ce vieux et fidèle serviteur assista seul à ses derniers moments. Elle mourut à Paris le 9 novembre 1804. Pauvre femme, d'une si grande âme, qui a touché presque au génie, et qui poursuivie par les traits d'une fable odieuse, n'a pas trouvé le repos même dans la mort[32].
Saint-Germain annonça par quelques lignes la mort subite de sa maîtresse à Chateaubriand qui en fit part presque aussitôt à Madame de Custine.
Villeneuve-sur-Yonne.
Depuis ma dernière lettre, j'ai éprouvé une des plus grandes peines que je puisse encore ressentir dans cette vie. J'ai perdu une soeur que j'aimais plus que moi-même et qui me laissera d'éternels regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vide de mes jours. Je suis sans avenir, et bientôt même je vais être obligé de me retirer dans quelque coin du monde, car ma fortune ne me permettra plus de vivre à Paris, et je ne prévois pas comment jamais je deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je? Je n'en sais rien. Il ne me reste plus qu'à désirer le bonheur de ceux que j'aime. Tâchez donc d'être heureuse! Tâchez de délivrer mon ami[33]. Aimez moi un peu, si vous pouvez. J'ai tant rêvé de bonheur, et je me suis si souvent trompé dans mes songes que je commence à prendre votre rôle, à être tout à fait sans espoir. Mille tendresses.
Quand serez-vous à Paris?
2 frimaire, 23 novembre.
À Madame de Custine, au Château de Fervaques, par Lisieux.
La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre. Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les bois de Combourg, les promenades solitaires «où ils traînaient tristement sous leurs pas les feuilles séchées», durent lui apparaître avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait «une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel.»
La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété des accents différents: «Toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur.»
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend témoignage de l'affliction de ses deux amis: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»
* * * * *
À partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa soeur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque toutes, à une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont été d'un grand secours pour ce classement.
Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres, étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être? Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations réciproques? Nullement: l'intimité, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient. Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares; mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période: ils se voyaient et ne s'écrivaient pas.
Quant à la persistance de leurs relations, des documents nombreux et très certains vont nous en donner la preuve.
M. et Madame de Chateaubriand quittèrent la maison de Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et rentrèrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'être vendue et qu'ils devaient bientôt quitter.
Le 12 janvier, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour l'informer de son retour et l'inviter à venir le voir à Paris. «… Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends; votre lit est prêt; ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir: nous serons comme deux Cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Madame de C… (Custine) doit vous avoir un passeport[35]. Venez; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines.»
L'invitation adressée à Chênedollé resta sans effet; il ne vint pas à Paris. Près de trois mois s'écoulèrent, et Madame de Custine, sur le point de partir pour Fervaques, lui écrit à la date du 28 mars: «… Ce que j'ai de la peine à vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. Le Génie (Chateaubriand) se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous, on serait tenté de croire qu'il a un bon coeur.»
Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en écrivant ces lignes, Madame de Custine était de bien mauvaise humeur. Entre Delphine et René que s'était-il donc passé? Il serait curieux de reproduire une de ces scènes qui troublaient de temps à autre leur intimité; quelques lignes de chacun d'eux nous rend la tâche facile: L'une se plaignait sans cesse, éclatait en jalousies et en reproches, s'emportait, pleurait, puis se mettait à bouder; L'autre, René, peu patient de sa nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun, menaçait d'une rupture et partait. Mais toute cette colère ne durait pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de préambule à une prompte réconciliation:
À demain, Grognon,
À Madame de Custine.
Dans l'intervalle, Madame de Custine avait trouvé le temps d'épancher dans quelque lettre ses larmes et ses fureurs, contre un bourreau qui la rendait «plus malheureuse que jamais» et dont aussi «plus que jamais elle était folle».
Il ne faut pas prendre au tragique, comme l'ont fait les biographes, ces querelles passagères, légers orages du printemps, qui chez l'une n'éteignaient pas l'amour et qui laissaient subsister chez l'autre une durable amitié.
Ce court billet ne porte ni date ni adresse; une date était inutile: Chateaubriand ne l'écrivait pas pour la postérité, et quant à l'adresse, la femme de chambre qui devait le remettre à sa maîtresse n'en avait pas besoin. Mais quel est ce signe mystérieux, cette étoile, qu'on y remarque et que René n'a reproduit nulle part dans sa correspondance?…
* * * * *
Voici un autre billet, sans date, qui doit se placer à peu près à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire avant que Madame de Custine quittât le quartier de la rue Miromesnil:
À Madame de Custine, rue de Miromesnil, 19, Place Beauveau.
J'irai vous demander à dîner. Je ne pourrai être chez vous avant cinq heures ou cinq et demie. J'aurais répondu à votre lettre, si je n'avais préféré vous porter la réponse moi-même. Je vous écris ce mot chez Bertin et nous parlons de vous.
Mercredi.
Si Chateaubriand faisait de si fréquentes visites, des visites journalières à Madame de Custine, il était aussi de toutes ses soirées, et la plupart du temps, quand elle recevait à dîner un personnage intéressant à quelque titre, il était son commensal.
C'est ainsi qu'un jour il dîna chez elle avec l'abbé Furia, adepte des rêveries mystiques de Swedenborg et des théories magnétiques de Mesmer. L'abbé Furia entreprit de tuer un serin en le magnétisant; mais,«le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin». Chateaubriand, qui raconte cette scène plaisante, ne croyait pas plus au magnétisme, où la part du charlatanisme l'emportait considérablement sur celle de la vérité, qu'il ne croirait de nos jours aux tables tournantes et aux pratiques superstitieuses qui en dérivent. Le nom de l'abbé Furia a reparu ces années dernières en cour d'assises à propos d'un procès criminel. Il paraît qu'il a encore des disciples.
«Une autre fois (mais plus tard, probablement en 1807), le célèbre Gall, toujours chez Madame de Custine, dit Chateaubriand, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui.» Il est permis de supposer que Chateaubriand a un peu exagéré ce qu'il y eut de ridicule dans ce singulier diagnostic. Mais, quel que soit le discrédit où est tombée sa phrénologie, Gall était un homme sérieux que l'esprit de système n'a pu pousser jusqu'à l'extravagance. Dans tous les cas, cette anecdote reçut, à ce qu'il paraît, quelque publicité, car, environ quatorze ans avant que Chateaubriand la racontât dans les Mémoires d'outre-tombe, le docteur Gall la démentait déjà: «Dans un dîner où je me trouvais à Londres, en 1823, avec le docteur Gall, dit le comte de Marcellus, il se défendit vivement de sa bévue envers M. de Chateaubriand, que celui-ci m'avait racontée, et il prit fort au sérieux l'histoire de la grenouille.»
* * * * *
Revenons à Madame de Custine. Elle partit pour Fervaques, où chateaubriand alla la rejoindre le 24 juillet. Dès le lendemain de son arrivée, elle adresse à Chênedollé une nouvelle lettre: «Colo (Chateaubriand) est ici depuis hier; il vous désire et nous serons tous charmés de vous voir. Comme à son ordinaire, il dit qu'il ne restera que quelques jours. Aussi, si vous voulez encore le trouver ici, aussitôt ma lettre reçue, mettez-vous en route et arrivez le plus tôt que vous pourrez.»
Cette lettre, que nous abrégeons, est suivie de quelques lignes de Chateaubriand: «Vous savez peut-être, mon cher ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi[36]. Je suis à Fervaques; j'y suis pour quinze jours: vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus.»
Chênedollé se rendit à cette double invitation. Il vit à Fervaques son ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrétion sans doute et par ménagement, Chênedollé n'en avertit pas Madame de Custine.
C'est seulement l'année suivante, dans le courant de l'été, que Chateaubriand alla lui-même lui annoncer ce fatal voyage, dont la nouvelle devait lui briser le coeur. La lettre qu'elle adressa immédiatement à Chênedollé mérite d'être reproduite; nous l'empruntons au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand:
Fervaques, ce 24 juin 1806.
Enfin je reçois de vos nouvelles; j'y avais réellement renoncé. C'était si bien fini, que vous n'avez rien su et que vous savez rien du tout. Le Génie est ici depuis quinze jours; il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire, ce n'est pas un voyage ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour remplir ses voeux et détruire tous les miens. Il va accomplir ce qu'il désire depuis longtems. Il sera de retour au mois de novembre à ce qu'il assure. Je ne puis le croire. Vous savez si j'étais triste l'année dernière: jugez donc de ce que je serai cette année. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère frappante: il part d'ici dans deux jours pour un grand voyage. Je ne vous engage donc point à venir à présent; mais si, dans le courant de l'été, vous vous en sentez le courage, vous me ferez plaisir, et d'après ce que vous venez d'apprendre, vous serez, je pense, rassuré sur l'effet que pourrait faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles angoisses je dois être; je ne puis causer plus longtems.
La chère souris (Madame de Vintimille) est ici.
Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini.
Tout n'était pas fini cependant, comme la suite des faits nous l'apprendra. Après ce voyage en Orient qui lui causa tant d'émotions, Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans un sentiment nouveau, non moins sincère et non moins tendre, mais transformé: celui de l'amitié, de cette amitié particulière qui garde toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succédera-t-il pour elle aux orages du coeur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera jusqu'à la fin.
* * * * *
Le voyage d'Orient avait été décidé en 1806. M. et Madame de Chateaubriand allèrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux à leur famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. Là ils se séparèrent: le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner Trieste où il s'embarqua le 1er août, et Madame de Chateaubriand, accompagnée de Ballanche, qui était allé la rejoindre, revint à l'hôtel de Coislin attendre le retour de son mari.
Chateaubriand, dans le cours de son voyage, n'écrivit à personne. Madame de Chateaubriand passa dans les transes de l'inquiétude les longs mois qui suivirent.
Sans doute, Madame de Custine éprouvait aussi, comme ses lettres l'indiquent, les chagrins de l'absence. Mais peut-on supposer que moins de quatorze jours après le départ du voyageur, déjà folle de terreur parce qu'elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui, elle se soit rendue «en suppliante» chez Madame de Chateaubriand pour lui en demander? Elle aurait reculé sans doute devant une pareille démarche; le sens parfait des convenances, qui régnait dans le monde où elle vivait, aurait suffi pour l'en détourner.
Cette supposition, blessante pour Madame de Custine, repose sur deux mots obscurs de deux lettres de Madame de Chateaubriand à M. et Madame Joubert, datées l'une du 29 juillet, l'autre du 24 août 1806, dans lesquelles elle se plaint de ce que la «chère comtesse ne l'abandonne pas assez.» Où est la preuve que la chère comtesse soit Madame de Custine? À cette époque celle-ci n'était même pas à Paris, mais à Fervaques où elle attendait Chênedollé. Il est probable que la chère comtesse n'était autre que Madame de Coislin qui, en qualité de voisine, imposait, peut-être un peu plus que de raison, à Madame de Chateaubriand sa présence, ses consolations et son amitié. Ces deux dames habitaient, place de la Concorde, dans la maison du garde-meuble.
* * * * *
Le voyage de Chateaubriand, de son départ de Trieste le 1er août 1806, à son retour à Bayonne le 5 mai 1807, dura exactement neuf mois et quelques jours. Il avait visité Athènes, Sparte, Constantinople «pays de forte et d'ingénieuse mémoire»; il avait accompli le pélerinage de Jérusalem, était revenu par Alexandrie, Tunis et l'Espagne et avait ainsi fait le tour complet de la Méditerranée. Il se plaisait à s'appliquer ce vers du poète:
Diversa exsilia et diversas quærere terras,
fier qu'il était d'avoir vu d'autres cieux et ajouté de nouveaux et sublimes souvenirs aux hasards de sa vie errante.
* * * * *
À son retour, il reprit ses relations avec Madame de Custine, dont le zèle et le dévouement furent bientôt mis à l'épreuve dans une circonstance où Chateaubriand faillit être frappé par les colères de Napoléon.
Tout le monde connaît l'article du Mercure (4 juillet 1806), où se trouve cette phrase éloquente:
«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.»
Napoléon sentit l'allusion et s'irrita. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue; à la fin le tonnerre a grondé; le nuage a crevé: tout cela a été vif et même violent. Aujourd'hui tout est apaisé.» Cependant la rédaction du Mercure fut changée, et Chateaubriand, par l'intermédiaire du Préfet de police, M. Pasquier, reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.
Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprès du «grand ami», l'inévitable Fouché, pour écarter le danger. Mais il est fort douteux que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre l'Empereur et Fontanes. La colère de Napoléon ne dura pas, puisque, peu de temps après, il faisait nommer le coupable membre de l'Académie française.
C'est à cette époque que Chateaubriand acheta près de Sceaux, à Aulnay, la maison de la Vallée-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site solitaire, où rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu désert avait alors des beautés agrestes qui ne se rencontrent plus que dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'Écoute-la-pluie, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.
Tous ces alentours n'existent plus; les gorges profondes, les chemins creux et ravinés, les chênes centenaires, les châtaigniers aux vastes ombrages, tout a disparu, tout est dénudé, nivelé, morcelé. L'âme de la solitude, la poésie de ces lieux sauvages a fui sans retour.
Un souvenir intéressant que Madame de Chateaubriand a consigné dans ses Mémoires, se rattache à cette propriété, qui avait appartenu, dit-elle, à un brasseur très riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui était effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation.
En 1807, la Vallée-aux-Loups était dans toute sa beauté. Une lettre de Joubert à Chênedollé, du 1er septembre, nous en donne une description intéressante:
«Il (Chateaubriand) a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins, et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 80,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays: Maison de la Vallée-aux-Loups. J'ai vu cette Vallée-aux-Loups; cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore: «Quand il tonne, adore l'écho.»
C'est dans cette solitude champêtre que Chateaubriand mit la dernière main à son poème des Martyrs. On montre encore, dans un des sites les plus pittoresques du parc, le pavillon isolé qui formait son cabinet d'étude et de travail.
Depuis, M. le duc de Doudeauville, propriétaire de la Vallée-aux-Loups, a fait de «l'enclos» un grand parc; un peu au delà de la «petite maison,» il a élevé une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand écrivain a été respecté; le pavillon où furent écrits les Martyrs et l'Itinéraire existe toujours; la maison qui semble en effet si petite, et qui pourtant a suffi pour cette société d'élite qui y assistait ravie à la lecture des chefs-d'oeuvre, n'est plus habitée, mais elle est remplie de fleurs et de plantes rares; deux cariatides apportées d'Orient y rappellent Athènes et la Grèce; des arbres mêmes que Chateaubriand avait plantés, souvenirs de ses voyages et des lointains pays, quelques-uns survivent encore, chargés du poids des ans.
C'est dans les Mémoires d'outre-tombe qu'il faut lire la description de la Vallée-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux admirables pages de Chateaubriand. «C'est là qu'il écrivit les Martyrs, les Abencerrages, l'Itinéraire, Moïse; c'est là qu'il était, nous dit-il, dans des enchantements sans fin… Un jour les jeunes arbres qu'il y avait plantés protégeraient ses vieux ans!» Mais ce voeu n'a pas été exaucé; dans un moment de détresse, il dut vendre sa chère retraite, et depuis, il n'a cessé d'exhaler ses plaintes de l'avoir perdue: «De toutes les choses qui me sont échappées, la Vallée-aux-Loups est la seule que je regrette; il est écrit que rien ne me restera!»
Le poème des Martyrs, dont nous avons vu naître la première pensée au mois de juin 1804, était terminé; il ne s'agissait plus que d'en faire la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalités: il fallait d'abord que le livre passât par la censure, qui exigea des corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de Custine usa, comme d'habitude, de son crédit, peut-être plus apparent que réel, auprès de son «grand ami», de Fouché, qui promit tout, ne fit rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice à travers toutes les transes, de l'espérance à la crainte, jusqu'à ce qu'il eût finalement la main forcée par une puissance supérieure à la sienne.
Après plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives[37],
Chateaubriand écrit à Madame de Custine la lettre suivante:
Chère belle, mille pardons, nous sommes dans les tracas jusqu'au cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les difficultés possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le maître a parlé, il a loué le livre; d'où nous espérons que les Etienne seront vaincus[38]. Mais la philosophie pousse des rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront arrangées. Votre grand ami s'est un peu moqué de nous. J'irai vous voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez.
À madame,
Madame de Custine, rue de Miromesnil, au coin de la rue Verte.
Cette lettre paraît antérieure de quelques jours à celle que M. Bardoux a publiée et dans laquelle nous lisons:
«Le grand ami (Fouché) s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal: l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par un mouchard.»
Chateaubriand se flatte, dans la première lettre, que les Etienne seront favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces espérances sont déçues: l'article d'Hoffman a déjà paru. Chateaubriand prétend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en réalité, son amour-propre froissé en souffrit cruellement.
Pour nous qui jugeons à distance et tout à la fois la critique et l'oeuvre critiquée, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir autant, et que, sans doute, Hoffman était trop peu à la hauteur du grand style épique des Martyrs pour se faire juge d'un pareil livre.
Si nous avions à faire ici une étude littéraire, nous ferions remarquer à quel point tout ce qui dérive de l'imagination et de la sensibilité, tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des descriptions et le sentiment profond des passions humaines, l'enthousiasme du beau et de l'idéal, échappait complètement à ce critique, aussi bien qu'à ceux qui avaient jugé précédemment Atala, René, le Génie du christianisme. Tout cela, c'est-à-dire tout un côté de l'âme, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune idée. Quel nombre effrayant de prosélytes n'ont-ils pas laissés dans le monde!
Ce poème des Martyrs n'a pas obtenu le succès que son auteur en attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit beaucoup à l'intérêt général. L'ouvrage par lui-même et par ses épisodes est très poétique et très beau. «J'ai peur, dit Chateaubriand à la fin de la préface, que la Divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont à pied.» Est-ce à Delphine que s'adressait ce discret hommage?
* * * * *
Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour les Martyrs le même zèle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le Génie du christianisme; nous allons retrouver, quelques mois plus tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien autrement douloureuse et tragique.
Armand de Chateaubriand, naufragé sur les côtes de Normandie, avait été arrêté le 9 janvier 1810. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut informé, Armand était déjà depuis treize jours détenu dans les prisons de Paris. Un conseil de guerre fut réuni par les ordres de ce même général Hulin qui avait présidé au jugement du duc d'Enghien. Armand, accusé de conspiration royaliste, fut condamné à mort.
Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgré sa répugnance, demanda une audience à Fouché; Madame de Custine l'y accompagna: Fouché les joua une fois de plus; il nia d'abord qu'Armand fût arrêté; puis, ensuite, forcé d'en convenir, il s'excusa en prétextant qu'il n'était pas certain de son identité. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annonça que son cousin était très ferme, «et qu'il saurait très bien mourir!» Mot cruel et tout à fait digne du proscripteur qui avait dirigé les égorgements de Lyon.
Chateaubriand écrivit à l'Empereur pour demander la grâce de son cousin, mais dans sa lettre, peut-être un peu trop fière, quelques mots déplurent à Napoléon: «Chateaubriand me demande justice, il l'aura», dit-il en froissant la lettre, et Fouché pressa l'exécution.
Averti seulement à cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernière fois son malheureux parent; il le trouva encore palpitant et défiguré par les balles.
Rentrant à Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord; il lui adressa ce billet: «J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est fini. Je vous verrai dans un moment,» et le même jour il lui porta le mouchoir trempé de sang qu'il avait rapporté du lieu de l'exécution.
Après cette catastrophe, Chateaubriand se retira à la Vallée-aux-Loups. Il y passait à peu près tous les étés. L'année 1810 fut consacrée, comme les précédentes, à des occupations littéraires. Dans le courant de l'été, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au château de Méréville, habité par la famille de Laborde.
En 1811, qu'il qualifie dans ses Mémoires «l'une des années les plus remarquables de sa vie», il publia l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui obtint un succès bien plus éclatant que les Martyrs et sembla même avoir désarmé la critique. Cette même année, il fut appelé à occuper à l'Académie française le fauteuil que Marie-Joseph Chénier avait laissé vacant[39].
On sait quels orages survinrent à la suite de cette élection. Chateaubriand avait fait les visites d'usage à ses nouveaux collègues; il prépara son discours de réception, mais ce discours qu'il communiqua à l'Académie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les colères de Napoléon.
En relisant à distance ce morceau littéraire, on se demande si, en embrassant son sujet d'un point de vue plus élevé, Chateaubriand n'aurait pas pu, tout en formulant avec la même fermeté ses griefs, éviter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait dû prévoir. Mais peut-être tout ce bruit ne lui déplaisait pas. Il refusa de faire des corrections à l'oeuvre censurée ou d'en composer une autre, et sa réception fut indéfiniment ajournée.
Pendant cette période, les relations avec Madame de Custine continuaient comme par le passé, peut-être même n'avaient-elles jamais été plus suivies. De ce discours de réception qui n'avait pu être prononcé, l'opposition s'était emparée; il en circulait des copies; Madame de Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe à Madame de Staël à Coppet.
* * * * *
Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le même intérêt qu'auparavant, et cependant vers la même époque, elle s'était créé d'autres distractions: elle voyageait et faisait de nouvelles connaissances.
En 1811, pendant que Chateaubriand retiré à la Vallée-aux-Loups «suivait des yeux sur son coteau de pins, la comète qui courait à l'horizon des bois et qui, belle et triste, traînait comme une reine «son long voilé sur ses pas», Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie; elle passe le mois de juin à Naples et l'hiver suivant à Rome, où elle réunit autour d'elle une société choisie. Sans aucun doute, une pensée constante l'accompagnait dans la ville éternelle; un Anglais, M. Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son ami des nouvelles dont celui-ci n'était pas assez prodigue envers elle. À Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son fils osât lui dire: «Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque, vous seriez capable de l'épouser!—Ne m'en défie pas, répondit-elle sur le même ton, s'il n'était devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée.» Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se révoltait en elle à l'idée d'une mésalliance avec un marquis d'aussi fraîche date.
Elle avait emmené de Paris pour veiller à la santé de son fils un jeune médecin allemand avec qui elle était liée depuis cinq ou six ans: le docteur Koreff, débutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas toutes à son éloge. Koreff, qui, en fin de compte, a laissé une mémoire discutée, pour ne rien ajouter de plus, était, au dire de personnes qui l'ont connu, très laid, très peu sympathique d'aspect, parlant le français avec un accent germanique très prononcé; vif, intelligent d'ailleurs, railleur et sardonique; il y avait en lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel qu'il était cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine resta en correspondance avec lui pendant de longues années. Elle l'aimait beaucoup, et son amitié était marquée, comme toutes ses affections, par une ardeur extrême et une tendresse de sentiments qui, avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accès de douloureuse mélancolie, formaient le trait caractéristique de sa nature intime. Le portrait qu'elle a tracé de cet ami est trop favorable à celui-ci pour que le reproduire ne soit pas un devoir. En même temps qu'il montre l'état de l'âme aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut, dans une certaine mesure, défendre l'autre contre la sévérité des jugements dont il a été l'objet.
Voici ce qu'écrivait, quelques années plus tard, en 1816, Madame de Custine à une de ses plus intimes et de ses meilleures amies d'Allemagne, Madame de Varnhagen: «Imaginez que je n'ai pas signe de vie de Koreff. Depuis nombre d'années, lorsque nous sommes séparés, je lui écris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs qu'il a senties, qu'il a partagées; enfin, ce sont de ces sentiments qu'on a le droit de croire indestructibles!… Je lui ai écrit dix fois sans humeur, sans me décourager… rien ne m'a réussi… Ma vie est troublée par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si légèrement un ami sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves que je n'oublierai jamais… J'étudie, mais sans courage; mon âme ne peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe… Je souffre dans le fond de mon âme.»
Koreff répond enfin et se justifie; Madame de Custine est consolée et pardonne tout: «Je n'avais jamais eu à me plaindre de son inexactitude; voilà pourquoi j'étais si inquiète. Pendant des années de séparation, il n'a jamais passé huit jours sans m'écrire. Enfin voilà, grâce à vous, dit-elle, ce petit fil renoué. C'est bien peu de chose en apparence et c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumière, embellissent la vie, l'éclairent, la colorent et lui donnent une véritable valeur. Aussi, j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je n'avais plus signe de vie de lui.»
Madame de Custine était, comme on le voit, beaucoup plus détachée de
Chateaubriand qu'on ne le suppose.
* * * * *
Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l'été, à la Vallée-aux-Loups; il revint le 23 octobre à Paris pour y passer l'hiver. Après avoir pris momentanément son gîte à l'hôtel de Lavalette, rue des Saints-Pères, il se fixa rue de Rivoli. «Nos soirées, dit Madame de Chateaubriand, étaient fort agréables: M. de Fontanes et M. de Humboldt étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé.» C'est dans les mémoires mêmes de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire le portrait de Fontanes, tracé avec beaucoup d'esprit et de verve comique[40].
Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittèrent Aulnay et revinrent à Paris. Ils prirent un appartement dans la même rue que l'année précédente, rue de Rivoli, en face de la première grille des Tuileries, c'est-à-dire près de la rue qui porte aujourd'hui le nom du 29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du manège où la Convention avait, en 1793, condamné Louis XVI, au lieu même où dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc d'Enghien. «On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bâties par le gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur dentelure de pierres d'attente.» La rue de Rivoli n'était encore tracée que jusqu'à la hauteur du Pavillon de Marsan.
On était à la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agité notre siècle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire. Chateaubriand préparait alors son célèbre écrit: Bonaparte et les Bourbons, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mémoires de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les détails de la composition et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que Chateaubriand laissait traîner, et qu'elle avait pris sous sa garde.
Madame de Custine, effrayée par l'imminence des événements et la grandeur du danger, ne fut pas témoin de cette publication. Dès les premiers jours de janvier, elle avait quitté Paris et s'était réfugiée à Berne. Ce fut seulement à la fin du mois de mai que, rappelée par son fils, elle rentra en France, après la première Restauration. Son fils Astolphe lui représentait combien son retour était urgent et de quel crédit elle allait jouir dans le parti royaliste rappelé aux affaires. Pour Madame de Custine, la passion dominante c'était les intérêts de son fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le verrons plus tard, était alors l'objet de toutes ses préoccupations, de toutes ses anxiétés maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait Astolphe, il s'en ajoutait un autre: Fouché, devenu duc d'Otrante sous l'Empire, était, depuis un mois déjà, revenu à Paris; il allait sans doute jouer un rôle dans les événements; elle pouvait retrouver en lui le protecteur d'autrefois.
* * * * *
Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impériale, disgracié en 1811, avait été envoyé comme gouverneur des provinces enlevées à l'Autriche, et presque relégué en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura l'Empire, il resta à l'étranger, dans une sorte d'exil, observant les événements et attendant l'occasion de reparaître sur la scène politique.
À peine l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau, le 11 avril 1814, fut-elle connue, qu'il rentra précipitamment en France et renoua des relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation très élevée, où elle pouvait lui être utile. Aussi est-ce à elle qu'il s'adressa tout d'abord; et en effet, elle le servit puissamment.
Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus prononcés. Il entama avec Madame de Custine une correspondance très active[41] dans laquelle on a cru voir un Fouché transformé, devenu vertueux et sentimental, ayant surtout, à ce qu'il prétend, l'horreur du sang, et résolu à ne vivre désormais que pour les affections domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les sentiments qu'elles expriment.
Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas écrites pour Madame de Custine seule; elles sont évidemment destinées à être montrées, colportées. Ce sont autant de déclarations de principes dont Madame de Custine devra faire usage auprès de ses puissants amis.
Quel fond y a-t-il à faire sur les protestations de Fouché, que devient ce dévouement absolu au gouvernement des bourbons et à la personne du roi, quand on voit, deux jours après le 20 mars, Fouché accepter de l'Empereur le ministère de la police? On a expliqué cette brusque évolution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti royaliste de n'user du pouvoir qui lui était rendu que pour renverser le gouvernement impérial. Qui donc trahissait-il, de Napoléon ou des Bourbons? Car il trahissait nécessairement l'un ou l'autre parti, sinon tous les deux.
N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dévouement à la monarchie, et qu'il écrivait, pat exemple, à Madame de Custine des phrases comme celles-ci: «Croyez que le gouvernement militaire qui va nous envahir (au retour de l'île d'Elbe) ne sera pas de longue durée. Qu'on s'occupe surtout à sauver la personne du roi… La perte du roi nous serait funeste… Le roi a l'affection des Français; il a mérité leur estime par sa haute modération; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui le regretteront bientôt; sa vie est nécessaire pour le présent et l'avenir»; n'oublions pas que pendant qu'il écrivait ces lignes, Fouché était l'âme de deux complots, recrutés l'un dans l'armée, l'autre parmi les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations était d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, à l'ouverture des Chambres.
Fouché menait de front, en ce moment, trois conspirations: contre Louis XVIII; contre Napoléon; contre la conspiration dont lui-même était le chef et qu'il était tout prêt à vendre.
Le retour de l'île d'Elbe dérangea tous les projets, et Fouché redevint ministre de l'Empire. Il n'était pas plus tôt installé dans ses fonctions qu'il entama contre l'Empereur des négociations secrètes avec la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la régence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur à l'abdication. «L'Empire sans Empereur,» c'était déjà le programme de la double conspiration dont nous venons de parler. Napoléon soupçonna cette intrigue; il organisa contre son ministre de la police une contre-police; une lettre du prince de Metternich fut interceptée et la preuve de la trahison fut bientôt acquise. Napoléon démasqua Fouché, le menaça de le faire pendre, et finalement le laissa au ministère.
Cependant les événements marchaient avec une foudroyante rapidité: l'Empire succomba. Fouché atteignit l'apogée de sa fortune après Waterloo. Président du Gouvernement provisoire, il put se croire un moment l'arbitre des destinées de la France. Mais il se trompait: le rétablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme résultat final, contre lui. Napoléon l'avait prédit: «Fouché trompe tout le monde; il sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. Il joue la Chambre; les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII ramené par eux.»
C'est ce qui arriva. Aussitôt que le rétablissement des Bourbons parut inévitable, Fouché qui n'avait cessé de les envelopper de ses trames, et qui était parvenu à se faire considérer par la Cour de Gand comme l'homme indispensable, se retourna absolument de leur côté. Louis XVIII, contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le système ou l'utopie que Fouché voulait faire prévaloir et par lequel il prétendait assurer la stabilité du trône, c'était ce qu'il appelait l'alliance de la monarchie avec la révolution; en d'autres termes, il voulait subordonner le gouvernement monarchique aux éléments révolutionnaires.
Que Madame de Custine fût la dupe de Fouché, cela n'est pas douteux. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui était toute dévouée et qu'elle partageait ses idées, ou du moins ce qu'il lui en avait fait connaître. Ils avaient ensemble une correspondance très active, et Fouché la voyait tous les jours.
On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouché une profonde aversion, soient devenues moins fréquentes. Elles n'étaient pas interrompues cependant, et Madame de Custine se prêta même à un rapprochement sollicité par Fouché. Un jour Louis XVIII avait demandé à Chateaubriand ce qu'il pensait du retour de Fouché aux affaires: «Sire, la chose est faite, je demande la permission de me taire.—Non, non, dites.—Je ne fais qu'obéir aux ordres de Votre Majesté: je crois la monarchie finie.—Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.» Cette boutade eut du succès. Fouché en fut informé; il pria Madame de Custine de lui ménager une entrevue avec son ami: «Ne pourriez-vous pas, lui écrivit-il, nous donner un petit dîner sans cérémonie et sans importance?» Le dîner eut lieu, mais il fut sans résultat. Il prouve cependant que Madame de Custine restait dans les mêmes termes que précédemment avec Chateaubriand dont l'attachement très sincère lui restait toujours fidèle.
La suite de la correspondance de Fouché avec Madame de Custine[42] nous le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant en désespéré pour le pouvoir qui lui échappe, et jouant avec audace le rôle d'un innocent persécuté:
«Je fermerai, écrit-il, la bouche à mes amis et à mes ennemis. Qu'on me laisse le temps d'établir une doctrine monarchique; qu'on ne demande pas de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractère!»—«Il y a un an, on ne parlait que du passé; on était impitoyable pour les petites fautes de la Révolution… Les passions nous jettent sans cesse dans le passé; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits.» Ces bruits étaient en effet d'une extrême violence: on le traitait de «monstre souillé de tous les crimes».
Quelques jours plus tard, il adresse à Madame de Custine ce billet: «Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre intérêt à Labédoyère, dites-leur qu'il est arrêté.» Mot cruel, sous un air d'ironie et d'indifférence, qui en rappelle un autre plus atroce encore de ce même proconsul de la Terreur: «Nous célébrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.» Le fer de la foudre!
Enfin Fouché tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, après un ministère de trois mois. Atteint par la loi d'exil portée contre les régicides qui avaient accepté des fonctions dans les cent jours, il séjourna d'abord à Dresde pendant neuf mois, puis à Prague, et finit par se réfugier à Trieste, après avoir vainement sollicité un asile en Angleterre.
Ses dernières lettres à Madame de Custine, après sa disgrâce, sont encore curieuses à parcourir. Tant qu'il espère continuer la lutte et ramener à lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers: «Quelle faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonné, depuis surtout que, rappelé aux affaires, il a rendu à la monarchie tant de signalés services? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauvé la France et replacé le roi sur le trône?»—«Mais il n'a pas de petites passions; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la résignation et la modération à ses ennemis, et il accepte d'eux le repos auquel ils le condamnent.»—«Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure sous le ciel; tout s'épuise. Les méchants eux-mêmes se lassent de faire le mal.»
Le 8 octobre 1816, il écrit une dernière fois à celle dont il loue la constante amitié et «dont le coeur reste toujours le même lorsque tout change autour d'elle.»—«Je suppose, dit-il, que vous êtes actuellement à Fervaques; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami (Chateaubriand), vous lire mes mémoires[43]; vous y verrez que je n'ai souffert que du bien que j'ai fait.»
Voilà le testament politique du duc d'Otrante!
On a tenté, timidement il est vrai, en faveur de Fouché, une réhabilitation partielle. On abandonne aux sévérités de l'histoire l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on défend le caractère de l'homme privé. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie, nous le montre «vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable, accueillant, exerçant le pouvoir avec douceur et modération, quoiqu'il y conservât les habitudes de dissimulation de toute sa vie; portant le costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros souliers; se promenant à pied au milieu de ses enfants, la main ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille; saluant qui le saluait, sans prévenance affectée, comme sans morgue et sans étiquette, s'asseyant bonnement où il était fatigué, sur le banc d'une promenade ou sur le seuil d'un édifice. Il était enclin à rendre service et l'on trouvait en lui un mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté.»
Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservés par la famille du célèbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes différents, dont l'un restait accessible aux sentiments du coeur, aux affections tendres, peut-être même à l'amitié, dont l'autre, au contraire, s'était fait un système de scepticisme et d'égoïsme sans scrupule et sans remords, traînant après lui la perfidie et la trahison, ne reculant devant aucun moyen, même la violence et le sang, pour s'assurer la richesse et le pouvoir? Très habile d'ailleurs, plein de ressources et d'audace, doué parfois d'un grand bon sens.
L'homme n'est jamais composé d'une seule pièce, et quelque dépravé qu'il soit, en quelque dégradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments humains, qui n'ont pas péri. On voudrait y trouver aussi le remords! La même anomalie qui nous est signalée dans Fouché, semble avoir existé de même chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais jusqu'à quel point cette excuse, cette atténuation tirée des sentiments de l'homme privé justifie-t-elle les crimes de l'homme public? N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper? Plus il aura été doué naturellement de sentiments humains, plus il sera coupable d'avoir étouffé le cri de sa conscience et transformé volontairement en une cruauté froide sa douceur innée.
La défense proposée par Nodier n'est donc rien moins que concluante. Nous la donnons cependant telle qu'elle est, avec sa conclusion: «Qui oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reçu de Fouché, qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme? Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.»—C'est ainsi qu'on ébranle l'autorité de l'histoire, par des faits de la vie privée qui ne prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prépare un démenti aux faits les plus certains, au témoignage direct des générations qui ont souffert, à la voix même des victimes.
Fouché est mort dans l'exil, à Trieste, le 25 décembre 1820. Ses restes ont reposé dans le cimetière de cette ville, pendant plus d'un demi-siècle, à l'ombre de l'antique cathédrale byzantine de San-Giusto. Dans cet asile de paix et de miséricorde, une simple dalle couvrait sa tombe. Depuis, il a été exhumé et ramené en France par les soins pieux de sa famille; il a été inhumé, le 22 juin 1875 dans le cimetière de Ferrières, près des lieux où s'élevait le vieux château, aujourd'hui détruit, qu'il habita jadis aux jours de sa prospérité et des splendeurs éphémères de sa fortune.